‹ Mémoires d'un RoyalisteChapitre 27 sur 59 · LE CHOLÉRA · texte numérisé non relu

LE CHOLÉRA

sident se montra très simplement et très sincèrement compatissant. Il leur consacra plus de deux heures, épuisa l'argent qu'il avait apporté, m'emprunta quelques centaines de francs et joignit à sa libéralité des paroles qui partaient vraiment du cœur. Il a eu, durant son règne, plus d'un trait de dureté, mais je crois qu'en lui c'était l'exception. De premier mouvement, sa nature était bienveillante et douce. J'en citerai, en leur temps, plusieurs traits où la politique et la mise en scène ne pouvaient avoir aucune part.

M. Trélat était médecin de la Salpêtrière; je ne Tavais pas revu depuis nos vives discussions au sujet des ateliers nationaux. Je pensais que le choléra était une calamité qui devait faire mettre de côté les rancunes, et je demandai aux médecins qui nous accompagnaient où je trouverais M. Trélat, car j'avais l'intention de lui serrer la main. — « 11 est dans son lit, gravement indisposé, me répondit l'un d'eux. — J'en suis désolé, répliquai-je sans prendre le temps de réfléchir; veuillez me conduire un instant près de lui. » Ces mots m'avaient à peine échappé que j'en compris la niaiserie, bien confirmée par l'embarras de mon interlocuteur. Je souris et n'en reparlai plus. Quand nous fûmes remontés en voiture, le président me dit : — « Avez-vous remarqué l'absence de M. Trélat? — On m'a dit qu'il était malade. — On me l'a dit aussi, mais je n'en ai rien cru. Je sais qu'il est très charitable et je complais vous prier de le proposer demain au Conseil pour la croix de la Légion d'honneur. — Si je croyais qu'il

acceptât, son absence d'aiijoiird'iiui ne me paraîtrait pas un motif pour renoncer à votre pensée, Monsieur le Président. — Vous avez raison. Eti bien! informez-vous. » Je m'informai, en effet; mais j'acquis la certitude que M. Trélat avait à la fois le mérite du désintéressement et l'ardeur des ressentiments politiques.

L'Assemblée Constituante avait encore un autre champ de bataille que la question romaine : c'était la question Changarnier, et il était difficile de séparer l'une de l'autre. Ceux qui rêvaient opiniâtrement la revanche des journées de Juin, savaient qu'ils n'avaient point un adversaire plus redoutable que le général en chef de l'armée de Paris. L'ascendant de son nom sur les troupes était égal à l'habileté de ses mesures, et, à cet égard, les montagnards ne se trompaient pas. On en avait eu récemment un frappant exemple. Après l'élection du Dix-décembre, le moment parut venu de régler l'état, provisoire jusqu'alors, de la garde mobile. Il fallait, sans méconnaître les services rendus par cette héroïque armée d'enfants de Paris, faire rentrer leur corps dans les règles de l'armée tout entière. On pouvait même affirmer que les hommes qui allaient fomenter le mécontentement des jeunes mobiles et les pousser à l'insubordination n'auraient pas épousé si chaudement leur cause au lendemain de la défaite de l'insurrection. Mais, contre le président et son ministère, tout servait de moyen ou de prétexte, et c'eût été une précieuse recrue, pour tous les sentiments hostiles, qu'un corps de dix-huit mille jeunes gens parfaite-

LE GÉNÉRAL CHANGÂRNIER. 4:n

ment équipés, casernes au sein même de Paris. Les outrages qu'on n'avait pas épargnés à leur vaillance contre les révoltés cessèrent aussitôt. On se mit au contraire à caresser le mécontentement naturel en toute condition, aux hommes qui se croient lésés dès qu'on leur propose de passer de l'état privilégié à l'état de droit commun. Des pourparlers suspects eurent lieu, et les chefs de clubs disaient hautement, pour s'encourager les uns les autres, que si le gouvernement avait son général, la démagogie avait son armée.

Le général Ghangarnier tenait les yeux ouverts sur le complot, et un beau matin, à l'improviste, il manda près de lui les officiers supérieurs de la garde mobile. 11 leur peignit, en traits saisissants, la portée de leur entraînement irréfléchi, et après leur avoir péremptoirement prouvé qu'il n'ignorait rien des trames ourdies, il déclara que quatre des chefs de bataillon présents allaient se rendre à l'Abbaye. L'un d'eux, M. Aladenise, s'emporta hors de toute mesure, non seulement contre son général, mais contre le Prince qu'il avait accompagné dans l'équipée de Boulogne. Le général fit arrêter M. Aladenise séance tenante, en disant à ses camarades : — « Rappelez-vous bien. Messieurs, l'avis que je vous donne et tenez-vous pour assurés que, désormais, ceux qui déplaceront les pavés de la capitale ne les replaceront pas. » Le général Ghangarnier avait appelé devant lui ceux qu'il avait lieu de supposer les plus mutins. Aussi se retirèrent-ils avec le geste et l'accent de la sédition. Le soir, plusieurs bataillons rentrèrent

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dans leurs casernes en criant : — « Vive la République démocratique et sociale ! »

Cependant la brève allocution du général avait circulé de rang en rang. Des mesures analogues furent prises et maintenues avec énergie. Les sociétés secrètes se déclarèrent en permanence. Le ministère crut l'occasion favorable pour fixer l'attention de l'Assemblée sur les clubs, et M. Léon Faucher réclama l'urgence pour un projet de loi qui armait le gouvernement du droit de les fermer. Sur le rapport de M. Sénard, l'urgence fut repoussée par 418 voix contre 342. Ainsi donc, échec dans l'Assemblée, ébranlement, soulèvement peut-être dans la garnison de Paris, tel était l'aspect des affaires du 25 au 28 janvier. Une légitime susceptibilité prescrivait au ministère la retraite. Le sentiment du péril lui commandait de rester à son poste. Dans cette alternative, les ministres en référèrent avec une entière franchise à l'appréciation du président. Par son ordre, la note suivante parut dans \q Moniteur :

<< Paris, 28 janvier.

« Le Conseil des ministres s'est réuni aujourd'hui à l'Elysée national. Sur le compte que les ministres lui ont rendu des incidents de la séance d'hier, M. le président de la république a déclaré qu'il n'y voyait aucun motif pour modifier sa politique et que le cabinet pouvait compter sur son appui ferme et persévérant *. »

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