Moniteur du 29 janvier
LE GÉNÉRAL GIIANGARNIER. 459
La défense publique nous restant confiée, le général Rullières et le général Cliangarnier prirent, d'un commun accord, les mesures les plus rapides pour déjouer le plan de l'insurrection, qui consistait à envahir simultanément les Gliamps- Élysées, la demeure du président et le siège de l'Assemblée. Les troupes furent mises en mouvement dans la nuit du 28 au 29. Au lever du jour, une proclamation fut affichée sur tous les murs de Paris, appelant la garde nationale à concourir avec l'armée au salut commun. De nombreux rassemblements, les sinistres visages précurseurs de l'émeute, l'arrestation d'un colonel de la garde nationale, M. Forestier, annoncèrent une formidable collision. Mais bientôt l'ensemble des démonstrations militaires, l'attitude de la population, découragèrent les meneurs les plus exaltés. A 2 heures de l'après-midi, le président, suivi seulement de quelques officiers de l'état-major et de quelques dragons, parcourut le front des troupes et de la garde nationale, et fut accueilli sur toute la ligne par les plus sympathiques acclamations. Le péril était conjuré dans la rue; il ne l'était pas encore dans l'Assemblée.
A partir de ce jour, le général Changarnier eut l'honneur de devenir avec le pape, le point de mire de toutes les interpellations. Ecrivait-il un ordre du jour, lu et affiché dans les casernes de l'armée de Paris?., il violait la Constitution. Prenait-il des mesures pour la sûreté de l'Assemblée?., il menaçait son indépendance.
Dans ce déchaînement de passions aveuglées, il
faut cependant noter une exception remarquable. Un homme de la gauche sut être, dans l'Assemblée, un président impartial et clairvoyant : ce fut Armand Marrast. il refusa toujours de tremper dans les complots de couloirs, et souvent il les déjoua par son habileté à conduire ou à clore les débats.
Son nom doit être placé d'abord sous la protection de sa mort pauvre et obscure. Après avoir recherché le bruit et les raffinements du bien-être, il sut faire de la retraite et de l'oubli son meilleur titre à l'éloge. La morale publique doit souvent, en ce temps-ci, se plaindre des réhabilitations trop indulgentes : les conduites honorables ne sont pas suffisamment honorées; les conduites douteuses sont trop aisément glorifiées. M. Marrast avait fait de sa plume un usage coupable; il s'était créé une carrière du dénigrement systématique et ne cessa d'être moqueur qu'après avoir été moqué lui-même. Cependant, on doit, pour être juste, constater que, dès le début du gouvernement provisoire, il vit, comprit et résista. Peut-être ne fut-il pas blessé par les côtés les plus sérieux de la situation, mais la justesse de l'esprit, lorsqu'elle éveille la conscience et provoque le courage, est au moins une qualité qui mérite d'être comptée.
L'Assemblée crut enfin trouver dans la discussiondu budget une occasion de se venger du général Changarnier. Le traitement du général en chef de l'armée de Paris était de 50,000 francs. M. Goudchaux, au nom de la commission du budget, proposa de le réduire à 20,000. L'extrême gauche, dédaignant celle mesquine vengeance, demanda
la suppression totale : « Voler un centime de ce traitement, dirent MM. Ducoux et Grémieux, ce serait voter la situation elle-même. » M. Ledru- Rollin, en outre, se porta garant de la pacification des esprits et de Tinutilité d'un grand commandement militaire. 361 Yoix contre 304 supprimèrent le crédit tout entier. Le général Ghangarnier ne prit part ni à la discussion ni au vole. Il se contenta de dire au sortir de la séance : — « Peu importe! Que l'émeute se présente, elle n'en sera pas moins frottée gratis. »
Une souscription s'ouvrit aussitôt dans les rangs de la garde nationale pour suppléer au traitement rayé par la Ghambre , et ofïrir un dédommagement à son général qu'elle savait sans fortune. Le général se hâta de faire connaître son refus et arrêta toute manifestation.
Plus l'Assemblée se débattait ainsi pour prolonger son existence, plus elle perdait l'appui de l'opinion ; et le pays lui adressait des pétitions, chaque jour plus nombreuses, réclamant sa dissolution. M. Râteau d'abord, puis bientôt après, M. Lanjuinais qu'on appelait un Râteau modéré, formulèrent ces pétitions en proposition de loi. L'Assemblée fut ainsi forcée de délibérer sur sa propre existence. Elle touchait du doigt l'inutilité ou le péril d'une résistance trop opiniâtre. Elle s'y complaisait néanmoins, et comme un sanglier aux abois, elle donnait encore des coups de dent redoutables.
A la suite d'une des séances les plus tumultueuses, M. Faucher avait adressé aux préfets des départements la dépêche suivante :
« Paris, 12 mai 1849, 9 h. m.
« Après une disscussion très animée sur les affaires d'Italie, l'Assemblée nationale a repoussé, par l'ordre du jour pur et simple, à la majorité de 329 voix sur 621, la proposition faite parM. Jules Favre de déclarer que le ministère avait perdu la confiance du pays. Ce vote consolide la paix du pays.
« Les agitateurs n'attendaient plus qu'un vote de l'Assemblée hostile au ministère pour courir aux barricades, et pour renouveler les journées de Juin.
— Paris est tranquille.
« Ont voté contre l'ordre du jour et contre le gouvernement, MM »
M. Faucher nommait ici les membres appartenant à la députation du département auquel la dépêche ministérielle était adressée.
Ce document fut aussitôt porté à la tribune ; et la lecture en fut troublée, presque à chaque ligne, par des interruptions que le Moniteur n'a pas toutes recueillies, telles que celles-ci par exemple : — « C'est un misérable ! — C'est un lâche! — C'est un scélérat!
— Ils appellent ça la république honnête! » Vainement M. Faucher voulut-il expliquer et atténuer sa dépêche. 11 ne put se faire écouter, et ce fut M. Lagrange, chef avoué des barricades de Février, qui lui répondit. — « Qui donc, s'écria-t-il en s'adressant à nous, depuis le jour déplorable de votre entrée aux affaires, qui donc a tenté, et tenté vainement, Dieu merci, d'appeler sur Paris les torches de la guerre civile? C'est vous seuls, entendez-vous ?
Voix à gauche. — « Oui ! oui ! vous êtes des incendiaires! »
Et cette objurgation incohérente se terminait par ces mots — : « Le droit à l'insurrection est un droit sacré quand la loi et la Constitution sont violées *. »
Ici, M. Lagrangc trahissait, imprudemment peutêtre, mais sans exagération, la pensée intime de son parti. La gauche avait le pressentiment de sa défaite dans le scrutin qui allait s'ouvrir, et ne voyait plus d'autre chance de se perpétuer que de jeter le désordre dans l'Assemblée et d'en appeler aux violences de la rue. Malheureusement, M. Léon Faucher, homme très honorable, et à certains égards, distingué, s'était fait, par un caractère cassant et par un ton plus cassant encore, beaucoup d'ennemis personnels dans la majorité. M. Odilon Barrot, qui n'avait pas connu la dépêche et qui la blâmait, vint froidement au secours de son collègue. Dans le peu de mots qu'il prononça, par ceux surtout qu'il ne prononça pas, il laissa percer sa désapprobation. Vainement le général Baraguay d'Hilliers s'efîorçat-il de faire comprendre aux membres de la droite la faute qu'ils paraissaient tentés de commettre : le coup était porté. La gauche enhardie redoubla ses imprécations, et, lorsque le président mit aux voix le blâme proposé par M. Millard, ce blâme fut voté par 519 voix et repoussé par 5 voix seulement. Deux cents membres de la majorité s'étaient abstenus. D'autres,