‹ Mémoires d'un RoyalisteChapitre 4 sur 59 · iO CHAPITRE QUATRIÈME riSSo-lRSô · texte numérisé non relu

iO CHAPITRE QUATRIÈME riSSo-lRSô

par leurs applaudissements, une très vive part à la scène.

Celle popnlation est fort belle; les hommes sont de hante taille, lenrs longues barbes descend^Mit sur leur poitrine et donnent à tous un air martial. Les femmes sont également belles et vêtues d'élégants costumes; mais elles seraient infirnment mieux encore, si elles renonçaient à badigeonner leurs dents avec un certain vernis noir qui donne à leur ivoire l'apparence du jais.

Moscou recèle aussi de nombreu^^es familles de Tziganes, Bohémiens et Bohémiennes, vivant à part, sans alliance avec les Moscovites, et reconnaissables au premier coup d'œil par le costume, parla langue et par la musique. On nous fît entendre, au jardin Cheremetief, une troupe d'élite. Le premier mouvement est de fuir une sorte de charivari ; mais quelques notes plus douces vous retiennent, et l'oreille s'accoutume, puis s'attache à ces sons qui commencent par des cris pour finir par de profonds et yéritahles accents de passion.

De Moscou, nous partîmes pour Nijni-Novogorod. C'est, chaque année, à l'époque de la foire, le point de jonction entre la Russie européenne et la Russie tartare, et môme l'Asie tout entière; car la Chine €t plusieurs peuples de l'extrême Orient y sont représentés. Nijni-Novogorod s'élève au sommet d'une colline pittoresque ; le Volga coule à ses pieds, dans une vaste plaine où s'étend une second^, ville |)resque entièrement construite en fer en prévision des incen- ■dies. Cette seconde ville, ou plutôt cet immense ba-

VOYAGE EN ANGLETERRE ET EN RUSSIE. lil

zar, ne contient que des boiUiques, des hangars el les logements strictement nécessaires aux marchands étrangers. Cet incompara l)le marché ne dure qu'un mois, mais durant ce mois qu'lh3 activité! quel déploiement de marchandises de toutes les régions, de costumes aux couleurs et aux formes les plus variées, d'objets empruntés aux populations les plus sauvages comme aux produits perlectionnés de la civilisation la plus rattinée! La langue française y est fort en usage et les Français y sont fort en honneur. Un jour que nous y avions fait, par l'intermédiaire du polyglotte Antonio, quelques emplettes d'étol]'es asiatiques, le patron, qui n'avait point paru d'abord, voulut nous remercier. Il vint nous prier d'entrer dans son arrière-uiagasin, nous y fit asseoir devant une table chargée de fruits excellents et finit par exhiber une bouteille devin de Champagne, nous disant à chaque verre : « Buvez en confiance, mon comte! Buvez en confiance! Je me liens totijours en relation avec la Champagne! » et la bouteille ne lui donnait point de démenti. Le soir, c'étaient de nouveaux régals dans la ville haute dont le gouverneur, le général Boutourlin et madame Boutourlin faisaient grandement les honneurs. La diversité des costumes et des langues était la même (jue dans la ville basse, mais avec plus de sompluo>ité et plus de recherciie. Cela noiis mit en goût de nous avancer un peu plus vers l'Orient. Nous frétâmes, à très bon marché, un petit navire, avec six hommes d'équipage, et, moitié à voiler, moitié à rames, nous descendîmes le Volga jusqu'à Kasaii.

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Celte navigation fut charmante ; quand les rives ne donnaient point d'occupation à nos yeux, l'équipage ne cessait de nous fournir de continuels motifs de curiosité. Nos six matelots étaient des hommes superbes qui eussent passé en France pour des colosses. La cordialité de leurs manières entre eux* leur prompte docilité envers le pilote ne se démentaient jamais. Ils chantaient tantôt en chœur, tanlùt en dialogue comme nous l'avions vu faire à Moscou. Ils prenaient leur repas avec une grande apj^areiice de gaieté, et, aussitôt après ce repas, ils se jetaient dans le Volga, nageant autour du navire, et faisant dans l'eau toutes sortes de gambades, comme de véritables amphibies. Après une première représentation de ces exercices, nous leur demandâmes si, baignés de sueur, après avoir ramé, ou au sortir d'un copieux repas, ils ne commettaient pas une dangereuse im[)rudence. Notre question les stupéiia et leur réponse fut un éclat de rire. C'étaient des Ci>r[)S de fer, avec une agilité sans pareille, soutenue d'une égalité d'humeur qui ne s'altéra pas un instint, durant nos six jours de vie commune Très vite ils s'élaient ujis au courant de nos habitudes, s'y iiiontraient attentifs, veillaient soigneusement sur n ).s heures de sommeil, et quand nous leur dînies aleu, ce fut avec regret et comme à de véntabies amis.

Kasan est une belle ville d'aspect oriental, aucenire d'un magnilique panorama. La Russie mulliplie les ellorts et les frais pour s'assinùler celle pof)ulati(>n, mais le tartare res^iste et défend pied à pied chacun

de ses usages, comme s'U défendait sa nationalité tout entière. L'université de Kasan est célèbre, et l'Empereur prend soin d'entretenir sa renommée en y envoyant des professeurs distingués. Les bibliothècpies sont riches et nombreuses; l'observatoire est pourvu des instruments d'astronomie les plus puissants. Cependant, dès que l'on quitte l'état-major de la science civilisée et civilisatrice, on se retrouve en pleine Tartarie. Soir et matin, les mosquées se remplissent de fidèles, lisant en commun le Coran d'une voix nasillarde et monotone. Le harem compte aussi parmi les institutions les plus obstinément sauvegardées.

Un aide de camp du gouverneur nous conduisit chez l'un des plus riches Tartares de Kasan, qui nous olTrit un goûter de confitures sèches. 11 nous montra ensuite complaisamment son jardin et plusieurs pièces de sa maison. Mais aucune femme n'apparaissait. L'aide de camp lui exprima en langue tarlare notre désir de voir dans leur costume national quelques-unes de ses femmes. Il y parut peu disposé. Cependant sur l'insistance de l'aide de camp et prcbablement par crainte de donm^r de l'humeur à un si haut personnage, il finit par donner son assentiment, sortit et rentra bientôt, suivi de deux femmes richement parées et soigneusement voilées. Nous priâmes l'aide de camp de leur adresser nos remerciements et nos excuses d'une curiosité qui ne voulait être ni indiscrète ni ofTensante. Un petit rire, assez gai, quoique étouffé, fut toute la réponse. Puis, sur un signe du musulman, les deux femmes tournèrent

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sur leurs lalons et rentrèrent chez elles à pas pressés. Quand, au sortir de la maison, nous remerciâmes rai(ie de camp de son obligeante courtoisie, il secoua ]a têle en souriant : « Soyez sûrs », nous dil-il, « que le Tarlare ne nous a montré que deux jeunes garçons déguisés en femmes. » Voilà où en étaient, en 1836, la domiiialion russe et la docililé musulmane!

Tout nous donna donc à penser que le refoulement des races musulmanes en Asie est encore plus facile que leur conversion. Le Coran déclare à TEvangile une guerre qui n'admet ni paix sincère ni trêve vérilable. L'extermination est devenue, grâce à Dieu, une barbarie impossible; la conciliation restera longtem|)s encore une espérance bien voisine de la chimère. Puisse du moins TEiirope être enlièrement rendue au cbrislianisme dans un prochain avenir!

Remonter le Volga eut été beaucoup plus long que de le descendre, nous regagnâmes donc Nijni |»ar une grande route mal pavée en bois et après un dernier coup (l'œil aux splendeurs de la foire, un dernier remerciement à Moscou, nous prîmes la roule de Pologne en suivant l'itinéraire de la grande armée.

La Russie nous a laissé une vive impression et une haute idée de son originalité. C'est un grand peuple, dans la vérilable acception du mot; belle et robuste constilulion physicpie, noble sentiment de sa destinée, foi nOigieuse manifestée juscpie dans les moindres délails de la vie privée, culte populaire des saintes images et d«'s lieux vénéiés, assiduilé à la prière en commun, inaltérable respect pour un cierge, i[ui laisse ceuendanl beaucoup à désirer, infa-

ligable ardeur dans les travaux de l'ouvrier et dans les exercices du soldat, coinpréhensioa rapide, remarquable aptitude pour Tindustrie et pour le commerce, assistance spontanée entre compatriotes, hospitalité aiïeclueuse envers Félranger; il ne manque à la Russie qu'un gouvernement qui sache metlre en valeur toutes ces qualités naturelles en les élevant encore et les régularijsant.

Ce jugement, porté il y a cinquante ans, est-il encore juste aujourd'hui? Pour répondre à cette question, il me laudrait, sur la profondeur et sur l'étendue souterraine de la propagande révolutionnaire, des notions qui me manquent absolument. Je n'en pense pas moins que si la Russie passe, comme d'autres peuples européens, du régime despotique au régime démagogique, les sincères amis d'un ordre réguHer et d'une liberté sensée auront à pleurer encore une fois sur une noble victime.

Un double sentiment patriotique nous faisait revenir en France parla route de la Pologne. Nous voulions suivre, pas à pas, de Moscou à Varsovie, les étapes de notre grande arméeet'dsiter chez lui ce peuple, héroïque frère d'armes qui, en tant d'occasions et avec tant de dévouement, avait risqué sa propre existence pour défendre la nôtre. Quel serrement de cœiu- nous avons éprouvé en traversant la Bérésina, imperceptible ruisseau que l'élan d'un cheval aurait franchi ce jour-là, et qui, débordé en 1812, avait été la cause et le théâtre d'un irréparable désastre! Avec (|uelle émotion nous priâmes dans une chapelle catholique entretenue, aux portes de Minsk, par un

petit groupe de prisonniers français demeurés en Russie tout en conservant fidèlement la religion et la langue de la patrie ! Avec quelle religieuse tristesse nous traversions sous un ciel splendidement étoile, entre deux verdoyantes lignes d'arbres, ce pays oii tant de nos compatriotes n'avaient rencontré qu'un ciel sombre, un hiver impitoyable, un désert glacé et iuortel !

Le trajet dura six jours et six nuits, sans arrêt, les auberges de l'intérieur de la Russie ayant un inconvénient qui explique l'usage des grands seigneurs russes de ne voyager qu'avec un lit dans leur voiture. Presque toutes les maisons sont construites en bois et de grands poêles, entourés de gradins sur lesquels les paysans et les bûcherons couchent pendant huit mois d'hiver, y entretiennent une chaleur étouffante, d'où il résulte que les punaises sont élevées à l'état do calamité publique.

La Pologne, à cette époque, avait encore une frontière et nos passeports devaient être visés à Brelz- Lyiofsky; nous y arrivâmes quelques heures après la clôture des bureaux. Force nous fut donc de souper et de passer la nuit à l'hôtel de la Poste; mais j'aimai mieux me laisser remiser avec la calèche et y dormir, tant bien que mal, jusqu'au jour, que d'affronter le lit qui m'était offert. L'hôtel pourtant n'avait pas mauvaise apparence. L'hôtesse, qui nous prépara un bon repas, portait un bonnet de dentelle noire, orné d'une plaque en métal doré semée d'une telle profusion de turquoises, que celte sorte de diadème était au dire d'Antonio évalué à mille

roubles. Ce luxe était fréquent dans toute la contrée et cette parure se transmettait de génération en génération, ce qui nous donna à penser que les femmes de ce pays-là ne jettent pas légèrement leurs bonnets par-dessus les moulins.

J'avais été cbargé par quelques vieilles amies angevines d'une singulière mission, c'était de m'informer du plus ou moins de réalité de la mort du feld-maréchal Diebitch, le vainqueur des Polonais à Ostrolenka. Ces bonnes dames s'étaient imaginé, sur la foi de je ne sais quelle prophétie, que Diebitch n'était autre que Louis XVII, miraculeusement préservé et mystérieusement conduit en Russie, au sortir du Temple. Leur obstination dans cette croyance prouvait, une fois de plus, combien une crédulité naïve cède avec peine à la raison. L'état-major russe était encore plein des compagnons d'armes de Diebitch, et je fus en mesure de répondre, à celles qui en doutaient encore, que personne n'était plus certainement Russe et plus certainement mort que l'impitoyable maréchal. Ses habitudes étaient soldatesques, son visage kalmouk, et rien, ni dans sa personne ni dans son origine, ne se prêtait à l'étrange supposition au'oa avait faite à son sujet.

Le maréchal Paskiewitch, qui l'avait remplacé, avait mis fin à la guerre de Pologne par la prise de Varsovie et gouvernait encore ce pays au moment de notre arrivée. C'était un homme distingué, doué de toutes" les qualités d'un pacificateur. M"" de Nesselrode nous avait donné pour lui des lettres de recommandation qui nous valurent l'accueil le plus bien-

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Ycillant. Nous ne dissimulions pas nos sympathies polonaises, mais nul ne songeait à s'en étonner ou à s'en plaindre de la part de Français. Nous visitâmes donc VarsoYie, sous le patronage officiel, mais sans aucune entrave et sans surveillance, apparente du moins. La ville était animée, la population calme et môme résignée. On rencontrait des Juifs à chaque pas, intermédiaires de tout commerce et tendant la main pour le moindre service, môme pour indiquer d'un geste le coin d'une rue. Ils étaient bien encore, comme aux plus beaux jours de la Pologne, la ressource et le fléau des Polonais.

Le maréchal Paskiewitch habitait le palais Lazinski, somptueuse et moderne résidence des rois de Pologne. 11 nous donna un grand dîner après lequel il nous engagea aie suivre dans le parc. Un curieux spectacle nous y attendait. Toute la population de Varsovie était rassemblée dans un vaste amphithéâtre qui s'élevait sur le bord d'un petit lac. Le maréchal se plaça au premier rang, entouré de brillants uniformes et de ses invités, parmi IcsquciS nous nous trouvions avec plusieurs Anglais. A nos pieds, des eaux très limpides; au milieu du lac, une île où devait se passer l'action; des arbres, des rochers, de petits édifices servaient de décorations adaptées à la pantomime qui commença aussitôt que le maréchal fut assis. Une noce villageoise sortait d'une chapelle, montait dans des barques pavoisées et illuminées, défilait sous nos yeux entre l'île et l'amphithéâtre, rentrait dans l'île par le côté opposé à celui de l'embarquement, puis se préparait à danser. La musique qui

avait escorté la noce dans les barques commença un air très dansant et, dès les premières mesures, des bravos prolonges et de plus en plus frénétiques éclatèrent derrière nous. J'en demandai la cause à Tofficier russe que j'aA^ais pour voisin : « C'est, me répondit-il, un air national, et une danse populaire dont nous venons de rendre l'usage aux Polonais. Vous entendez le témoignage de leur satisfaclion. » Je ne pus répondre à l'officier que par un signe de remercîment, tant j'étais ému.

Je ne perdis ni un son de cette musique ni un mouvement de cette danse, qui venaient soudainement résumer toute une situation : la Russie, au premier rang, par droit de conquête, confiante et même courtoise dans sa force ; devant et derrière, un peuple soumis, mais non gagné, à qui l'on donne la liberté de la musique et de la danse et qui saisit, du moins, cette occasion pour exlialcr les regrets et les espérances qu'on ne peut étouffer au fond des cœurs. Quelque hospitalier que fut le vainqueur, il put, ce soir-là, nous trouver bien ingrats et s'apercevoir de notre sympathie pour les vaincus.

Afin que notre dernière impression fût exclusivement polonaise, nous nous rendîmes à la campagne chez le comte de \Vielo[)olski, que j'avais connu à Paris. Ses chevaux, qu'il élevait en très grand nombre et qui remphssaient ses immenses écuries, nous conduisirent par relais jusqu'au vieux château qu'il habitait en ce moment et que sa mère ne quittait plus. Elle portait le deuil national et ne se montrait plus à Varsovie. Nous passâmes là quelques jours

dans un échange d'idées toules françaises, puis nous fûmes conduits avec le même luxe de chevaux très rapides et de voitures très simples jusqu'aux portes de Cracovie.

Varsovie est la capitale moderne, Cracovie la capitale de l'ancienne Pologne, et tout y révèle cette ancienneté : position militaire bien choisie, vieux monuments, tombeaux vénérés. En contemplant, dans la sombre cathédrale, les mausolées des plus illustres fondateurs de la République polonaise et celui de Kociusko, l'un de ses derniers martyrs, on ne peut s'empêcher de déplorer les erreurs de dévouement et de patriotisme qui ont tant de fois compromis les destinées d'un peuple si heureusement doué. Nous formâmes des vœux ardents pour que les leçons du passé préparassent un meilleur avenir, mais nos vœux ne furent point exaucés. A quelques années de là, un déplorable soulèvement en Galicie amena une dernière occupation de Cracovie par l'Autriche. Encore quelques années, et la Pologne, oubliée de nouveau par un Napoléon dictant ses conditions de paix à la Russie, devait tenter sans prévoyance une revanche sans issue et plus fatale encore dans ses résultats que toutes les entreprises précédentes. Puisse, du moins, ce noble pays garder intacts, dans sa défaite, l'honneur de son nom et la fidélité de sa foi! Avec ces deux pierres d'attente, tout peut se réédifier.

Entrés en Autriche par Lemberg, nous nous arrêtâmes pour visiter les mines de Wilishka. C'est là que, d'un commun accord, la Russie, la Prusse et l'Autriche viennent puiser, dans les entrailles de la

terre, le sel nécessaire aux trois empires. Là une population de quelques milliers d'hommes \it à quatorze cents pieds de profondeur, revoyant le soleil une fois tous les huit jours, quelques-uns une fois seulement tous les mois. Cette immense exploitation est abordable par de longs chemins détournés ou par une descente directe dans un tonneau. Nous préférâmes le chemin le plus curieux et le plus court.

Les visiteurs s'enveloppent d'abord d'une grande houppelande de toile blanche pour préserver leurs vêtements de l'humidité saline; ils entrent dans leur tonneau, une petite lampe à la main, descendent au moyen d'une corde dans cet abîme qui paraît sans fond, se croisent de temps en temps avec d'autres tonneaux et d'autres petites lampes, et lorsqu'ils mettent pied à terre au terme de la descente, ils sont récompensés de leur peine par un spectacle indescriptible. Chaque ouvrier est également muni d'une petite lampe fixée sur sa tête quand il marche, et plantée dans le bloc de sel quand il travaille : c'est une illumination à perte de vue.

Dans cette ville souterraine, aux larges galeries, les travailleurs trouvent en abondance tous les objets qui leur sont nécessaires. Au centre, est une vaste chapelle taillée dans le sel; les parois, les autels, les statues, les tabernacles, sont en sel. Il n'a pas la blancheur de celui qui est préparé pour la consommalion, mais plutôt la couleur du safran. Une liqueur humide suinte le long de ces murailles sans en altérer la solidité. Le sel brut ne se détache qu'avec peine et par petits blocs sous l'attaque incessante des outils.

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Chose singulière, un lac d'eau douce se rencontre à celte profondeur, au milieu de rivages et sur un lit de sel; lac assez profond pour porter des barques et assez étendu pour permettre une assez longue promenade. Si l'on ajoute vingt francs à la minime rétribution payée à l'entrée, des feux de Bengale s'allument tout à coup de distance en distance, font resplendir d'une clarté féerique la nappe d'eau douce qui vous porte et la voûte de stalactites salées suspendues au-dessus de votre tête. En somme, peu d'excursions peuvent donner une plus haute idée de la hardiesse et de l'industrie humaines qu'une exploration dans les mines de Wilishka.

Nous saluâmes à Olmûlz le souvenir de Silvio Pellico et nous gagnâmes Rirchberg, où résidait alors le roi Charles X. La politique exigeant de l'empereur d'Autriche de plus fréquentes et de plus longues visites à la Bohême, Charles X avait dû quitter le Hradschin; Buschtiehrad était inhabitable en hiver, et le vieux roi avait .-voulu fixer sa résidence dans le midi de l'Autriche, à Goritz. La famille royale s'y rendait à petites journées lorsque M. le duc de Bordeaux fut saisi d'une maladie éruptive, qui ne permettait pas de continuer le voyage. Le mal avait soudainement saisi le jeune prince dans une petite auberge, où, malgré la meilleure volonté, les soins nécessaires étaient impossibles. Le duc de Blacas, qui ne quittait jamais le roi, apprenant qu'un château se trouvait à vendre dans le voisinage, l'acheta en son nom, sans le visiter ni le marchander, surprit le roi par cette agréable nouvelle et fit transporter le

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jeune malade dans sa demeure. Les médecins, le vieux roi, la famille royale, se retrouvèrent alors en possession de tout ce que le dévouement le plus généreux et le plus intelligent put réunir à la hâte.

On recevait à Rirchberg, comme partout, les Français qui ne reculaient point devant celte excursion, mais il n'y avait point de place pour riiospitalité, sauf celle de la table. Nous couchâmes au pied du château dans un très petit village entre deux lits de plumes, car les matelas et les couvertures étaient chose inconnue. Quelque peu agréable que ce fut, nous ne songions pas à nous en plaindre. Nous reçûmes là pour la dernière fois, le cordial accueil du roi Charles X, qui allait continuer sa route vers Goritz où l'attendait une mort chrétienne.

Munich était devenu, parle génie actif et résolu du roi Louis, une nouvelle Athènes, ainsi que les Bavarois se plaisaient à la nommer. Nous ne lui fîmes qu'un rapide salut et nous rentrâmes enfin en France par Strasbourg.

Rien n'était alors plus français que l'Alsace; on la croyait à jamais protégée par le tombeau du maréchal de Saxe. L'opéra français y était excellemment exécuté à l'aide de chœurs où brillaient la pureté, la sûreté qui appartiennent sans rivales à la méthode et à l'éducation allemandes. J'en avais joui avec délices et nous sortions du théâtre, quand je fus accosté par le comte de Bruc, breton d'origine, que je connaissais un peu : « Vous apprendrez, je crois, avec plaisir, me dit-il, en me tirant à part, qu M. de Persigny est ici, mais très en secret; et vous

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savez pourquoi. — Je serais heureux de le voir, mais je ne puis que vous prier de lui exprimer mon regret; j'ai, comme vous le voyez, un compagnon de voyage et nos chevaux sont commandés pour demain à cinq heures du matin. Nos familles nous attendent impatiemment après une longue absence, et nous ne pouvons retarder notre départ! — Eh bien! venez tout de suite. — Comment! tout de suite! minuit va sonner ! — C'est précisément l'heure des rendez-vous de Persigny; je connais son affection pour vous. Votre refus lui causerait un vrai chagrin. » Je dois noter que le comte de Bruc était connu, dans sa jeunesse, par son antipathie pour Napoléon. Il disait à un camarade de régiment, s'il le trouvait mal monté : « Tu n'as là qu'un cheval bonapartiste! » Et s'il se trouvait mal servi à table : « Voilà, disait-il, un plat qui est fièrement bonapartiste ! » J'ai tenu plus tard ces détails de son ancien colonel, le marquis de la Bourdonnaye, mais je les ignorais alors.

A celte époque de ma vie, un air d'aventure ne me déplaisait pas, et j'avais au fond une réelle amitié pour M. de Persigny. Je l'avais revu plusieurs fois à Paris, depuis notre rencontre en Angleterre; sans entrer dans des confidences indiscrètes, il n'avait jamais manqué de me répéter ses espérances et de m'entretenir de ses projets. Je lui disais en riant : « Nous étions faits pour devenir amis, car vous êtes aussi un Vendéen à votre façon ! » A plusieurs égards, cet éloge était mérité. J'aurai d'autres occasions de le justifier. 11 venait chez moi quand il voulait, sans me faire connaître son logement que je ne lui demandais

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jamais. Je cédai donc aux instances du comte de Bruc, en lui disant : « Allons, je vais au moins rendre à Persigny une de ses visites! » Rejoignant alors M. de la Bouillerie, je lui dis qu'un de mes compatriotes de rOuest désirait me communiquer une affaire personnelle et je l'engageai à ne pas m'attendre pour aller se coucher, puis je suivis mon guide mystérieux. Après avoir quitté les quartiers fréquentés, et parcouru trois ou quatre rues tortueuses, une porte basse s'ouvrit, nous montâmes à une sorte de grenier, et je me trouvai en face de six ou sept jeunes gens qui faisaient flamber un bol de punch. C'était l'état-major du prince Louis.

M. de Persigny resta d'abord muet de surprise, puis, se jetant à mon cou, il s'écria : « Pouvons-nous donc enfin compter sur vous? — Gomme ami toujours, comme napoléonien, moins que jamais! » M. de Bruc et moi lui expliquâmes alors notre rencontre, et mon apparition, ramenée à ces proportions modestes, n'en fut pas moins cordialement fêtée. L'esprit de prosélytisme n'abandonnant jamais M. de Persigny, il reprit bientôt : « Soyez sûr que la Providence vous envoie à nous. Le prince Louis est ici, à deux pas de la frontière. La garnison nous appartient; dans trois ou quatre jours nous serons acclamés de la France entière. — Non, vous serez tous pendus, et vous devriez admirer mon courage de demeurer encore ici après tout ce que vous me contez là. Dans un instant, peut-être, la police va faire invasion ; je serai pris en flagrant délit et je partagerai votre triste sort, tout en l'ayant bien peu mérité. :#

loi) CHAPITRE QUATRIÈME (l83o-183(j).

Des plaisanteries de ce genre, nous revînmes aux ])aroles sérieuses : M. de Persigny et ses compagnons pour me démontrer la grandeur de leur entreprise, moi pour essayer de leur en faire sentir le péril et l'inanité. Nous ne pouvions parvenir à nous mettre d'accord, mes convictions étant inébranlables comme leurs illusions. Après une heure de lutte inutile, je me levai, j'embrassai M. de Persigny affectueusement, tristement, je regagnai mon logis et, à cinq heures du matin, je montai en voiture avec M. de la Bouillerie, sans souffler mot de mon secret. Peu de jours après, le prince Louis était prisonnier à Strasbourg et M. de Persigny parvenait à repasser la frontière en disant comme Barbes le dit plus tard, le lendemain du 24 février 1848 : « C'est à recommencer! »

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