ASSISTANCE PUBLIQUE
Elle avait de sa mission à cet égard, et de l'attente du pays, un instinct parfaitement juste. Elle ne voulait point ressembler à l'avare auquel on demandait du linge pour des blessés et qui répondait : « Attendez, je planterai bientôt du chanvre dans mes terres. » La proposition de M. de Melun ne rencontra pas un seul contradicteur. Soutenue par MM. Gustave de Beaumont et Benoist d'Azy, paraphrasée à contre-sens par Victor Hugo, elle eut le singulier honneur d'être la première et peut-être la seule mesure adoptée à l'unanimité. Quand l'Assemblée nomma, dans ses bureaux, une Commission de trente membres réclamée par M. de Melun, la Droite fit, de bonne grâce, une part à la Gauche. M. Emmanuel Arago et M. de Montalembert furent nommés par les mêmes voix, dans le même bureau. L'évêque de Langres et l'abbé de L'Espinay furent élus à la presque unanimité, comme MM. Thiers, de Rémusat et Gustave de Beaumont. Le duc de Mouchy et le duc de Montebello prirent place à côté de MM. de Sèze, de Riancey, de Melun, député de Rennes, auteur de la proposition, et de son frère, député • du Nord. Cette Commission nomma pour président révoque de Langres et pour rapporteur M. Thiers. Le rapport, incomplet peut-être, quoique très volumineux, dénotait un grand souci de l'Assistance publique. Tous les projets qu'il annonçait ne furent pas votés, parce que les travaux de l'Assemblée furent souvent troublés par les débats irritants, précurseurs du Deux-Décembre ; mais les germes conte nus dans ce lumineux document ne furent pas tous
5!4 CHAPITRE QUATORZIÈME (l849).
étouiïés, et TEmpire lui empriirx':i beaucoup, sans la citer jamais.
Pendant ce temps, la question romaine entrait dans une phase nouvelle, et la Montagne s'acharnait à en tirer des brandons de discorde. Substituer le clubiste au soldat, et, si on l'avait pu, le tribun au capitaine, devint la faute, l'aveuglement, le vertige de l'Opposition presque tout entière. On le remarque, en s'en affligeant, à toutes les crises révolutionnaires, les hommes qui affectent le plus d'exaltation comme patriotes, perdent le sentiment même du patriotisme, dès qu'il contrarie le courant de leur passion dominante. « Les patriotes, dit M. Thiers, dans V Histoire du Consulat^ ne souhaitaient plus les victoires de la République, depuis qu'elles profilaient au Directoire. » Ce douloureux spectacle se renouvela de nos jours. Tant que dura notre expédition, la Montagne fit hautement des vœux contre le succès des armes françaises.
Le siège de Rome fut prolongé par les recommandations faites à l'artillerie de ménager les principaux monuments de la Ville-Éternelle ; et un de nos soldats, atteint par un éclat d'obus, disait avec gaieté : « Mais moi aussi^ je suis un monument! » Officiers et soldats étaient animés du même respect envers la capitale chrétienne et envers ses chefs-d'œuvre, tandis que les mazziniens de Rome et de Paris ne trouvaient dans ces ménagements qu'un prétexte pour décrier nos armes et railler leur impuissance. Les habitants de la campagne romaine et les Romains eux-mêmes réclamaient le retour du Pape. On leur répondait par de
QUESTION ROMAINE. olo
fausses nouvelles sur l'état de la France, on leur promettait l'avènement d'une République française, sœur de la République romaine, et on leur imposait la résistance par une véritable terreur. Cependant, quand des symptômes manifestes de lassitude éclatèrent et devinrent presque de la révolte, Mazzini chercha son salut personnel dans une démission tardive. La municipalité, suivie des consuls étrangers, se rendit près du général Oudinot pour implorer un armistice. La cessation des hostilités fut accordée en termes courtois, mais sans conditions. Le lendemain, 3 juillet, le général français fît son entrée dans Rome à la tête d'un brillant cortège. Les cris de : « Vive la France ! Vivent nos libérateurs! Vive Pie IX !» accompagnèrent nos troupes à travers les quartiers populeux. Dans le long parcours du Corso, à la hauteur du café des Beaux- Arts, rendez-vous ordinaire du club central, quelques manifestations contraires tentèrent de se produire. Elles furent immédiatement réprimées, et un drapeau surmonté du bonnet rouge, dernier symbole de la République expirante, fut abattu sans difficulté. Les bandes étrangères qui ne s'étaient point retirées avec Mazzini et Garibaldi furent dissoutes. Le corps des carabiniers, c'est-à-dire la gendarmerie romaine, vint avec empressement se placer sous les ordres de l'état-major français, et le général Oudinot en lui remettant la garde du palais Colonna, résidence de l'ambassade française, qu'il habita, donna aux Romains un gage de confiance mérité. Enfin le vrai peuple, rendu à lui-même, mit à détruire les
barricades le zèle qu'il n'avait pas mis à les élever.
En même temps, le colonel Niel, chef d'état-major du génie, partait pour Gaëte, afin de remettre au pape les clefs de sa capitale pacifiée. Pie IX reçut avec émotion le vaillant soldat qui lui parlait au nom de la France, et lui répondit :
« Elle ne m'avait rien promis et cependant c'est sur elle que j'ai toujours compté. Je sentais qu'au moment opportun, la France donnerait à l'Eglise son sang, et, ce qui est peut-être plus difficile pour ses valeureux enfants, ce courage contenu, cette patience persévérante à qui je dois la conservation de ma ville de Rome, le trésor du monde, la cité bienaimée vers laquelle, pendant l'exil, mon cœur et mes regards pleins d'angoisse, demeurèrent tournés *. »
C'était bien là le langage et Tinspiration d'un pape, mais ce n'étaient ni le sentiment du parti rétrograde à Rome, ni la tendance des ambassadeurs étrangers. A cette époque, la Russie et la Prusse s'unissaient étroitement pour relever et défendre en commun les traditions de leur passé; l'Autriche, qui ne nous avait cédé qu'à regret la première place, entendait bien la revendiquer dans tout le reste de l'Italie, et le roi de Naples ne se dissimulait pas que toutes les concessions, faites dans les Etats romains, seraient inévitablement imposées dans les Etats napolitains. Tous faisaient donc résonner incessamment aux oreilles du Saint-Père un concert de récrimina-