‹ Mémoires d'un RoyalisteChapitre 5 sur 59 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Je reatrai en Anjou avec Rodolphe Apponyi, qui m'entendait trop parler de mon cher pays pour ne pas joindre à sa fidèle amitié pour moi le désir de faire aussi connaissance avec lui. Après un séjour de quelques semaines au Rourg-d'Iré, je voulus agrandir le cercle de ses excursions et l'étendre jusqu'à Nantes. Deux de mes amis, le marquis de Charnacé et le vicomte de la Haye, s'offrirent à nous accompagner. Nous visitâmes le château de Nantes resté tel que l'a décrit le cardinal de Retz, la maison de mesdemoiselles du Guiny, où la cachette de madame la duchesse de Rerry nous fut montrée par Marie Bossay, la dévouée servante qui avait repoussé avec indignation une somme considérable qui lui était offerte si elle consentait à trahir la princesse dont la garde lui était confiée. Après avoir admiré dans la cathédrale le tombeau du duc de Bretagne, qui n'avait pas alors pour rival le tombeau du général de la Moricière, nous nous embarquâmes sur l'Erdre.

Celte rivière, tout humble qu'elle est, n'est pas indigne de la Loire, sa voisine, tant ses rives présentent d'intérêt; ici, ce sont des parcs élégants, là, des ruines rappelant les premières guerres delà Vendée. Notre intention était de visiter rapidement l'abbaye de la Meilleraye ; mais nous y fûmes retenus une journée entière par le charme inattendu du père abbé, supérieur des Trappistes, M. Saulnier de Beauregard, bien connu dans l'Ouest sous le nom de Père Antoine. Ancien officier de cavalerie, ancien émigré, tout en lui rappelait l'homme du monde qu'il oubliait exemplairement lui-même dans les austérités de sa règle. Ses opinions politiques étaient très franches et très vives, mais il ne leur faisait qu'une concession : la lecture d'un journal. Nous eûmes la preuve de l'attention qu'il y apportait; car, dès que je lui eus présenté Rodolphe Apponyi, il s'écria : « Je vous fais bien mon compliment, monsieur le comte, du collier de la Toison d'or que vient de recevoir Monsieur votre père; après l'ordre de Marie- Thérèse, je ne connais pas en Autriche une distinction phis flatteuse. » Là-dessus, tout en nous promenant au milieu des champs, oîi les trappistes perfectionnaient silencieusement leurs procédés agricoles, le père Antoine dissertait avec une grande compétence sur les sujets les plus divers, interrogeait avec beaucoup de finesse sur Ja politique, puis, de temps en temps, s'arrêtait et s'excusait de son retour vers les intérêts du monde en nous montrant sa longue robe blanche. Celte robe, cependant, augmentait encore son mérite à nos yeux, car il n'y a rien de plus touchant qu'un

ÉTUDES LITTÉRAIRES. — ŒUVRES DE CHARITÉ. lo9

vieillard ou un solitaire qui demeure étranger à tout sans devenir indifférent à rien. Il conserva jusqu'à un âge fort avancé une vivacité de répartie qui profita plus d'une fois à son abbaye.

Lorsqu'il devint supérieur de la Meilleraye, une futaie donnait d'agréables mais stériles ombrages. Le sacrifice en fut résolu, mais le défrichement exigeait une autorisation du gouvernement et l'autorisation ne venait pas. Le comte de la Bourdonnaye, breton d'origine, ayant été nommé ministre de l'intérieur, on crut l'occasion favorable et on députa le père Antoine à Paris. L'audience ministérielle futfacilementobtenue; mais quand le vénérable solliciteur s'y présenta, l'accueil ne répondit pas à son attente : « Votre requête^ lui dit le ministre, a déjà été remise à M. de Villèle qui ne lui est pas favorable, quoique vous l'ayez, dans votre demande, qualifié de grand ministre. Le père Antoine n'ignorait point la violente inimitié de M. de la Bourdonnaye pour M. de Villèle. 11 sentit la portée du coup, et, s'inclinant humblement, il répliqua : « Ahl Monseigneur, pardonnez-moi, nous autres pauvres moines, nous n'avons pas le compas dans l'œil ! » Il revint à la Meilleraye avec gain de cause.

A Châteaubriant, nous visitâmes le château de Françoise de Foix, vieux donjon oii nous cherchions de romanesques souvenirs et que nous trouvâmes transformé en caserne de gendarmerie. Puis nous rentrâmes au Bourg-d'Iré pour d'affectueux adieux dans lesquels nos aimables compagnons de voyage eurent leur juste part. C'est à propos de l'un d'eux que Rodolphe Apponyi me disait : a On parle souvent

IGO CHAPITRE CINQUIÈME (1837-1839).

aux étrangers de la gaieté française, et j'avoue que jusqu'ici on m'avait paru aussi gai à Rome ou à Vienne qu'à Paris, mais à partir d'aujourd'liui je déclare que je connais la gaieté française. »

Je revins, comme à l'ordinaire, passer l'hiver à Paris avec mes parents et j'entrai cette fois, il en était temps, dans la vie sérieuse. J'en rends d'abord grâce à Dieu; j'en rends grâce, après lui, à deux afl'ections qui ont non seulement charmé, mais édifié et guidé ma vie : celle de madame Swetchine et celle d'Albert de Rességuier.

Albert de Rességuier était de six ans plus jeune que moi et j'aurais dû lui servir de maître. Les rôles furent promptement intervertis, et en peu de temps je reçus de lui plus que je ne pouvais donner. Toute sa famille se mit aussi de la partie pour, me pousser et m'encourager au travail. Son père, le comte Jules de Rességuier, était un poète charmant et plus élevé encore par la noblesse du caractère que par celle du talent. Il était issu de deux races militaires et lettrées. Sa mère était née Puységur; son grandoncle, le bailli de Rességuier, passa deux ans, moitié à la Bastille, moitié à Pierre Encise, et fut ensuite exilé hors du royaume pour expier un pamphlet sur la cour de Versailles intitulé Le voyage d Amatoathe^ et ces quatre vers contre madame de Pompadour :

Fille d'une sangsue et sangsue elb-même, L'insolenle Poisson, d'une arrogance exli'ême, Étale en ce château, sans crainte et sans eii'roi, La substance du peuple et la honte du roi '.

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