Séances des 6 et 7 août
d'une manière constante et directe sur les événements du monde. Il est donc de la plus extrême importance que le chef de la religion n'ait à subir la prépondérance d'aucune puissance. 11 y va de la liberté de nos âmes et de la tranquillité des Etats. Or, jusqu'à présent, on n'a su imaginer aucun autre moyen de garder le pape indépendant que de lui laisser une souveraineté temporelle. »
En faisant entendre cette profession de foi du haut de la tribune, M. de Tocqueville était sincère, mais ce langage, il Teùt refoulé au fond de son cœur, s'il n'eut pu ajouter en même temps les paroles suivantes :
« Je suis convaincu — et je ne crains pas d'apporter cette prédiction à la tribune — je suis convaincu que si le Saint-Siège n'apporte pas dans la condition des États romains, dans leurs lois, dans leurs habitudes judiciaires et administratives, des réformes considérables; s'il n'y joint pas des institutions libérales, compatibles avec la condition actuelle des peuples, je suis convaincu, dis-je, que, quelle que soit la force qui s'attache à cette vieille institution du pouvoir temporel des papes, quelle que soit la puissance des mains qui s'étendront d'un bout à l'autre de l'Europe pour le soutenir, ce pouvoir sera bientôt en grand péril. J'en suis, quant à moi, profondément convaincu... J'ai une admiration profonde,' plus grande que je ne pourrais le dire, pour cette admirable puissance morale, la plus grande qu'on vît jamais, qu*on appelle l'Église catholique. [Rumeurs à gauche.) Je désire ardemment qu'elle conserve
son pouvoir de gouvernement et d'expansion dans le monde. [Rumeurs à gauche.) Pour cela, je suis convaincu qu'il n'y a qu'un moyen, c'est que l'Église ne s'écarte pas sans nécessité de l'esprit du siècle; c'est que, partout où le siècle présente des idées modérées et applicables, des faits qui se légitiment, des pensées qui peuvent être admises, partout où de telles choses se rencontrent, l'Eglise catholique, au lieu de s'en éloigner, s'en rapproche... »
En entendant ce discours, irréfutable si on le lit de bonne foi et de sang-froid, j'eus le pressentiment qu'il serait dénaturé à Gaëte et exploité contre nous. Quand je vis M. Jules Favre monter à la tribune pour répliquer à M. de Tocqueville, j'eus également la conviction qu'une réplique à l'orateur de la Gauche serait facile et que, sans rien rétracter du discours de M. de Tocqueville, je pourrais le compléter utilement. Le silence m'avait été pénible dans l'Assemblée Constituante ; mais il m'était souvent imposé, car j'étais, de tous les membres du cabinet, celui qui lui causait le plus d'ombrage. Je n'avais pas les mêmes motifs de réserve devant l'Assemblée Législative. Je ne cachai rien de ma double impression à mon collègue des Affaires Étrangères, qui, avec la plus cordiale bonne grâce, consentit à retoucher •quelques lignes de son discours, en me donnant aussi tous les documents qui pouvaient m'être nécessaires pour la lutte du lendemain. Ces documents étaient accompagnés du billet suivant, dans lequel on reconnaîtra la parfaite simplicité et la parfaite loyauté de M. de Tocqueville.
a Mon cher collègue,
« Pardonnez-moi de ne vous avoir pas donné plus tôt signe de vie. J'ai passé ma matinée à relire attentivement toutes les lettres de Corcelle; je n'y ai rien trouvé qui eût trait à ce que vous dites, ni qui fût utile au projet que vous avez ; mais, en revanche, force faits, opinions ou affirmations, relatives à la nécessité absolue pour le pape et pour l'Eglise de faire des réformes sincères, et à la haine universelle des populations romaines contre les abus du gouvernement pontifical.
«Je vous envoie les dépêches que vous me demandez. Nous causerons au Conseil de l'usage qu'il faut en faire. Je ne vois pas d'inconvénient à s'en servir, surtout si vous finissez par lire le passage où le Pape s'engage vis-à-vis de nous et nous autorise à le dire. J'ai besoin de la lecture de ce dernier passage, si on lit quelque chose, pour bien prouver que je ne me suis pas avancé légèrement hier et que je ne recule pas aujourd'hui par votre organe.
« Lisez, je vous prie, la dernière partie de mon discours dans le Moniteur, afin de pouvoir me dire si j'ai bien suivi votre pensée dans les adoucissements que vous désiriez.
« Mille amitiés de cœur.
« A. de TOCQUEVILLE.
«Mardi, 9 h. 1/4. >>
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M. Jules Fa\re avait bien rempli mon attente; il avail été si abondant en violentes récriminations, qu'il n'avait pu terminer son discours séance tenante, et qu'il ne l'acheva que le lendemain. Sa visible préoccupation était de capter, par la flatterie, la sympathie intime du Président, dont il ne voulait jamais désespérer. Il demanda quelle volonté secrète, quelle influence mystérieuse et persévérante avaient inspiré, soutenu, dirigé le Président de la République dans son étrange politique? « Les Papes et les Bonaparte, s'écria-t-il, ne sont pas destinés à bien vivre ensemble. En 1809, l'empereur Napoléon décrétait que le gouvernement pontifical était incompatible avec une saine administration. En 1831, deux neveux de Napoléon, dont l'un devait mourir pour la liberté italienne, écrivaient ensemble à Grégoire XVI, pour le supplier de déposer sa tiare devant ses sujets en révolte. Suivez les exemples puisés dans votre famille, ajoutait l'orateur, souvenez-vous de l'empereur Napoléon dont vous citez quelquefois les leçons et qu'il est bon, en effet, de citer lorsqu'elles sont glorieuses et nationales! » Puis, passant de la flatterie personnelle à la thèse favorite des républicains, il sommait la France de consulter les populations romaines sur le gouvernement qui leur semblait préférable.
La longueur du discours de M. Jules Favre m'ayant donné le temps de me concerter avec M. de Tocqueville et de m'armer des dépêches de notre ambassadeur, je pus répondre, pièces en mains, que ce n'étaient point les Romains qui avaient résisté, mais^
des aventuriers de toute provenance, accourus à la voix de deux chefs qui n'étaient Romains ni l'un ni l'autre, Mazzini et Garibaldi. Je concédai sans peine à la Gauche l'aveu que nous avions parlé trop timidement devant l'Assemblée Constituante; mais j'en rendis responsables les passions et les emportements de la Gauche elle-même. A mon tour, j'invoquai Napoléon, le restaurateur du culte catholique en France, et, dans les meilleurs jours de sa gloire, dans les plus heureuses inspirations de son règne, protecteur respectueux des papes. Le chaleureux appui de la majorité compensa pour moi les violentes imprécations de la Montagne, et la discussion fut close, sans que M. Jules Favre tentât de poursuivre le débat. 428 voix contre 176 sanctionnèrent le résultat de notre expédition et le rétablissement du pouvoir temporel.
Le Pape, de plus en plus partagé entre les influences favorables ou hostiles à la France, plein d'une confiance affectueuse pour nos deux représentants, MM. de Corcelle et de Rayneval ; mais plus enlacé qu'il ne l'imaginait lui-même dans la politique, indécise en apparence, rétrograde en réalité, du cardinal Antonelli, prit un moyen terme. Il annonça son retour à Rome, mais à la condition de se faire préalablement représenter par trois cardinaux qui prendraient en son nom les mesures réparatrices les plus urgentes. Ces trois cardinaux furent le cardinal Délia Genga-Sermatei, le cardinal Vannicelli-Casoni et le cardinal Altieri. Ils arrivèrent à Rome le 31 juillet 1849, à 10 heures du soir.
Le cardinal Délia Genga, neveu de Tavant-der-} nier prédécesseur de Pie IX, Léon XII, était, par sa situation, par son caractère, le membre prépondérant de ce gouvernement provisoire. Il passait, à tort ou à raison, pour appartenir tout entier au parti autrichien. On crut en trouver la preuve dans la première proclamation des cardinaux. Ils décernaient un éloge général « au bras invincible et glorieux des armées catholiques qui venaient d'arracher à l'anarchie tous les États Pontificaux ». Mais l'armée française n'était pas autrement désignée, et ne recevait point de témoignage spécial de gratitude. « C'était une faute, comme toute injustice », dit justement M. Léopold de Gaillard, historien consciencieux et bien informé des événements de cette époque.
Le général Oudinot, personnellement blessé, mais trop fidèle au Souverain-Pontife pour écouter aucune susceptibilité, résolut de se rendre lui-même à Gaëte.; Il remit ses pouvoirs au général Rostolan, et alla courageusement représenter à Pie IX, avec l'autorité que lui prétait son irrécusable dévouement, l'affliction des Romains et l'étonnement de la France en voyant les obstacles systématiques se succéder de jour en jour pour retarder le retour du souverain au milieu de ses sujets. Le général ajoutait que les ennemis de Pie IX, c'est-à-dire les absolutistes et les révolutionnaires, triomphaient seuls de ce retard; les absolutistes justifiant leur opposition à ses premières réformes par le secret repentir qu'ils lui prêtaient; les révolutionnaires raillant notre victoire et
prédisant que nous ne larderions pas à la déplorer. Pour surcroît d'embarras, M. de Corcelle tombait gravement malade à Gaëte, et M. de Rayneval ne dissimulait pas, dans ses dépêches, un certain découragement. M. de Tocqueville, non moins découragé, finitpar sortir de la réserve diplomatique en écrivant le 4 août au général Oudinot :
« Vous n'avez certainement pas d'ordres à donner aux autorités papales, mais quand l'intérêt moral de votre armée ou le soin de l'honneur de votre gouvernement vous semble compromis par le résultat d'une mesure, vous avez des avis à émettre, et il faut les émettre de telle sorte qu'on réfléchisse avant de passer outre. Nous sommes des conseillers qui avons l'épée au côté, qu'on ne l'oublie pas. »
M. Barrot et M. de Tocqueville ne manquaient pas de me communiquer leurs doléances, me reprochant même d'user, avec trop de timidité, du crédit que mes efforts et ma constante sollicitude avaient dû m'assurer à Gaëte. A quoi je répondais que ce n'était pas ma timidité, mais leur impatience qui servait le parti rétrograde, et ils finissaient par en tomber d'accord ; mais de nouvelles dépêches apportaient de nouveaux griefs, et jetaient dans le conseil un inexprimable malaise. Le Président, toujours réservé dans son attitude, toujours retenu dans son langage, surtout vis-à-vis de moi qu'il voulait convaincre de sa persévérante sympathie pour Pie IX, se montrait cependant attristé. On sentait aisément qu'une lutte ardente s'établissait au fond de son cœur entre les
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premiers sentiments de sa jeunesse et les engagements contraires que lui avait imposés son avènement à la têlo d'une nation catholique. — « Ah ! monsieur Mole, dans quelle galère m'avez- vous mis là ! » s'écriait-il un jour, et M. Mole s'était hâté de me rapporter le propos.
Je savais gré au Président de ne jamais laisser échapper de ces cris-là devant moi; mais je ne me dissimulais pas que le reproche éclaterait, tôt ou tard, dans une explosion d'autant plus violente que la compression serait plus prolongée.
Le Saint-Siège était représenté à Paris par un nonce intelligent et loyal, monseigneur Fornari. Je le voyais fréquemment à la nonciature ou au ministère et je ne cessais de lui répéter : « Prenez garde, Monseigneur, et n'allez pas entretenir la moindre illusion à Gaëte. On se fie sur ma présence au ministère pour conjurer les périls, et je crois, en effet, mériter cet honneur ; mais remarquez bien que, le cas échéant, je n'aurai d'autre arme que ma démission, et que ma démission sera probablement le signal d'un changement de système dont vous n'aurez pas à vous louer. Je n'ignore pas que vous devez négocier avec cinq ou six grandes puissances dont les vues sont fort divergentes ; mais il y a une grande puissance que vous négligez trop, c'est l'opinion publique. Pour gouverner le monde, il faut d'abord le convertir; pour diminuer la foule et l'obstination des exigences, il faut au moins en renvoyer quelques-unes satisfaites. Depuis trois siècles et plus, la vieille Europe assiste à un monotone et
triste spectacle; en matière de réforme, tout se prend, hélas! et rien ne se donne. Gomme il siérait à rÉglise, et comme il serait digne d'elle, d'inaugurer une autre méthode ! »
Ma situation devenait donc de jour en jour plus délicate, et ma responsabilité s'aggravait entre des hommes également consciencieux, également impérieux, les uns trouvant que j'en faisais trop, les autres que je n'en faisais pas assez. Sous ce feu croisé, dans cette incessante perplexité, ma santé s'altéra, et je fus saisi par un commencement de fièvre nerveuse. Le docteur Récamier, ardent catholique, me prescrivit, dans l'intérêt même de la mission qu'il désirait me voir pousser jusqu'au bout, un repos de quelques semaines aux bains de Néris. Je demandai un congé au Président et à mes collègues du ministère. Ce congé me fut gracieusement accordé, et le jour môme de mon départ, je me rendis encore au Conseil. Le Président avait, à sa droite, le président du Conseil, et à sa gauche, le ministre des Affaires Etrangères, près de qui j'allais habituellement m'asseoir. Ce jour-là, M. Passy se plaça entre M. de Tocqueville et moi. Il lut un volumineux rapport sur les finances que nous écoutions tous d'un air un peu distrait, car nul n'avait la prétention d'opposer sa compétence à celle de M. Passy. Je vis donc, sans m'en étonner ni m'en inquiéter, le Président se pencher vers M. de Tocqueville, lui dire quelques mots à l'oreille, et lui remettre un papier. M. de Tocqueville lut ce papier très attentivement, et me le passa derrière le dos
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de M. Passy, sans ajouter un mot. Je lus à mon tour ce qui suit :
« Mon cher Edgar,
« La République française n'a pas envoyé une armée à Rome pour y étoutîer la liberté italienne, mais, au contraire, pour la régler en la préservant contre ses propres excès, et pour lui donner une base solide, en remettant sur le trône pontifical le prince qui, le premier, s'était placé hardiment à la tête de toutes les réformes utiles.
« J'apprends avec peine que les intentions bienveillantes du Saint-Père, comme notre propre action, restent stériles, en présence de passions et d'influences hostiles. On voudrait donner comme base à la rentrée du pape la proscription et la tyrannie. Dites, de ma part, au général Rostolan, qu'il ne doit pas permettre qu'à l'ombre du drapeau tricolore, on commette aucun acte qui puisse dénaturer le caractère de notre intervention.
« Je résume ainsi le rétablissement du pouvoir temporel du pape : amnistie générale, sécularisation de Tadministration, code Napoléon et gouvernement libéral.
« J'ai été personnellement blessé, en lisant la proclamation des trois cardinaux, de voir qu'il n'était même pas fait mention du nom de la France, ni des souffrances de nos soldats.
« Toute insulte faite à notre drapeau ou à notre uniforme me va droit au cœur, et je vous prie de bien
faire savoir que si la France ne vend pas ses services, elle exige au moins qu'on lui sache gré de ses sacrifices.
« Lorsque nos armées firent le tour de l'Europe, elles laissèrent partout, comme trace de leur passage, La destruction des abus de la féodalité et les germes de la liberté : il ne sera pas dit qu'en 1849 une armée française ait pu agir dans un autre sens et amener d'autres résultats.
« Dites au général de remercier, en mon nom, l'armée de sa noble conduite. J'ai appris avec peine que, physiquement même, elle n'était pas traitée comme elle devrait l'être; rien ne doit être négligé pour établir convenablement nos troupes.
« Recevez, mon cher Edgar, l'assurance de ma sincère amitié.
« Louis-Napoléon Bonaparte. »
Ma lecture à peine finie, je ne cherchai point à contenir mon premier mouvement. Je me levai, passai derrière M. Passy qui continuait son exposé, derrière M. de Tocqueville qui me regardait d'un air inquiet, et je dis vivement, quoique à voix basse, au Président :
« Monsieur le Président, qu'est-ce que cela?
— Une lettre confidentielle qu'Edgar Ney va communiquer au général Rostolan.
— Est-ce que cette lettre est partie?
— Oui, hier au soir.
— Alors, Monsieur le Président, vous promettez qu'elle ne sera jamais publiée.
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— Oh ! non ! jamais. »
Là-dessus, je regagnai ma place sans que M. Passy s'interrompît. Cela me donna vingt minutes environ pour réfléchir, et ce temps me suffit pour prendre la résolution de ne point m'inscrire contre ce document. Je n'avais point d'avis utile à émettre puisqu'il était en roule depuis la veille, et qu'on me garantissait son caractère purement confidentiel. Ma confiance dans cette promesse était peut-être moins naïve qu'elle ne doit le paraître après l'événement. « Mon cher Edgar » et non « Mo?i cher Ney », comme on le lut plus tard dans le Moniteur^ et d'autres expressions ou détails familiers qui disparurent également, me firent bien au premier moment quelque illusion. Cependant je fus déterminé par d'autres motifs, dont je donne ici la confession sincère.
La lettre, avec ou sans les transformations qu'elle subit pour la publicité, était la justification de mon perpétuel discours à la nonciature : « Prenez garde! vous jouez avec le feu! » Du moment où la lettre devait être communiquée au général Rostolan, je ne doutais point qu'elle ne passât, un peu plus tôt ou un peu plus tard, sous les yeux des trois cardinaux, et j'y trouvais, dans leur propre intérêt, plus d'avantages que d'inconvénients : « Ils vont juger maintenant, me disais-je, si j'exagère l'irritation du Président et si je leur fais entrevoir des périls chimériques. C'est un essai à huis clos qui leur épargnera, peut-être, une expérience plus désastreuse et plus irrémédiable. » Je dois ajouter, au bénéfice du Président lui-même, que la mention du code Napoléon était moins excessive
dans un message confidentiel qu'elle ne Fa paru dans un document public. Dans un message confidentiel, cette mention n'avait rien d'étonnant ni de blessant, car c'était l'écho même des paroles de Pie IX. Dans un entretien avec M. de Rayneval, entretien que l'ambassadeur s'était réjoui de transmettre à son gouvernement dès le 31 juillet, le Pape avait dit :
(( Vous autres Français, vous êtes toujours pressés, vous allez trop vite. Nous autres Romains, nous prenons notre temps. Parfois nous en prenons beaucoup, je l'avoue, mais il ne faut pas que cela vous choque. Ayez patience. Je vais, en attendant, vous donner une bonne nouvelle , j'ai voulu faire quelque chose d'agréable à la France. Nous avions naguère travaillé à un code. Eh bien ! j'ai dit hier qu'il fallait tout simplement prendre pour modèle le meilleur des codes, le code Napoléon. Nous avons quelques changements à y apporter, mais c'est chose facile que de corriger, après coup, les détails des grandes et belles choses. »
Le Saint-Père fit observer ensuite que le code Napoléon, avec quelques corrections, était appliqué dans les Etats napolitains et y produisait d'excellents résultats.
J'employai les vingt ou trente minutes que me laissait la lecture du rapport de M. Passy à me demander aussi dans quelle mesure M. Barrot et M. Dufaure avaient réellement ignoré ou inspiré cette lettre. J'étais bien sûr qu'ils ne l'avaient point rédigée ; elle portait trop le cachet de l'homme qui, parlant rarement, veut se soulager quand il parle. Mais, sauf la forme, elle était la pensée même des principaux mem-
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bres du cabinet, et elle eût été défendue par eux avec la dernière obstination si je Teusse attaquée à fond. Je crus donc infiniment préférable de ne les point heurter, à condition qu'ils s'uniraient à la promesse du secret. En effet, quand la question financière fut vidée, le Président lut sa lettre, répétant tout haut ce qu'il m'avait dit tout bas. A mon tour aussi, et déjà debout pour sortir et gagner le chemin de fer, je répétai mon regret que le Conseil n'eût pas été préalablement consulté, et je partis, sinon satisfait, du moins rassuré par l'unanime engagement, très nettement articulé par le Président et par mes collègues, de garder le silence.
Mon séjour à Néris ne fut pas consacré au repos aussi complètement que je l'eusse souhaité, car je fus chargé par mon oncle, le comte Henry de Bombelles, d'annoncer à madame Swetchine la mort de la comtesse de Nesselrode. Je dus me rendre à Vichy pour remplir cette douloureuse mission et apporter, du .moins, à un inconsolable chagrin le témoignage de mon dévouement. Mes collègues m'écrivaient peu et je leur en savais grand gré. Je tenais leur silence et le mien pour la meilleure preuve du statu quo poliitique convenu entre nous. Au bout de trois semaines cependant, M. Lacrosse, celui de nos collègues qui me renseignait le plus habituellement, le fit en des termes qui m'alarmèrent. Sa lettre assez embarrassée pouvait se résumer ainsi : « Les complications italiennes s'aggravent, et vous ferez bien de ne pas prolonger votre absence. »
Mon départ fut aussitôt décidé pour le lendemain.
Je déjeunai au château de Meillant, près de Saint- Amand, dont le duc de Mortemart a fait une magnifique résidence, et que je visitai avec Tabbé de Girardin, mon compagnon de voyage. Le duc de Mortemart avait invité à ce déjeuner plusieurs de ses voisins^ dont l'un, le duc de Maillé, était mon ancien et fidèle ami. On causa beaucoup de l'invasion du choléra dans le Berry, et Ton fit un tableau navrant des ravages du fléau dans la petite ville de Nérondes. Le maire avait, disait-on, abandonné la commune, et la population épouvantée fuyait les maisons habitées, se croyant plus à l'abri au milieu des champs. Nous pensâmes, l'abbé de Girardin et moi, que nous rappellerions le maire à son devoir en remplissant le nôtre. Nérondes était presque sur notre chemin; nous nous y rendîmes, nous fîmes rechercher le maire et nous obtînmes, non sans peine, les mesures les plus urgentes ; puis, nous poursuivîmes notre course vers Bourges, où nous retrouvions le chemin de fer.
En entrant dans la gare, j'achetai les journaux. Quelles ne furent pas ma surprise et mon indignation en y trouvant, telle que le public la connaît, la lettre du Président au colonel Edgar Ney. Arrivé rue de Grenelle, j'appris de mon chef de cabinet, M. Charles Jourdain, depuis membre de l'institut, que l'émotion publique était très vive, et que le Président, absent de Paris, inaugurait un chemin de ter à Sens. Je puis maintenant laisser parler un témoin de mes premières impressions, assurément fort impartial, M. Merruau, alors secrétaire générât de la prélecture de la Seine.
« M. de Falloux, dit-iP, était absent le jour oii la lettre paraissait dans les journaux. Il revint en hâte. Au moment où il rentrait à l'hôtel du ministère de l'Instruction publique, j'y arrivais de mon côté pour lui faire visite et pour l'entretenir d'affaires municipales. Une seule chose le préoccupait : donner sa démission. Il me pria d'être, pour ainsi dire, son témoin, et je ne le quittai pas de la soirée. Je m'efforçai d'abord de le détourner de son dessein, en lui représentant qu'il allait marquer une séparation violente entre les catholiques et le Prince qui venait de rendre un grand service à la cause du Saint- Père, et qui était la principale espérance de l'ordre et delà religion. La retraite de M. de Falloux étant un acte de parti ne devenait-elle pas impolitique, dangereuse pour le pays et entachée de quelque ingratitude ? Je ne pus rien gagner, pas même qu'il prît l'avis de tel ou tel de ses amis politiques. Au sortir de table, il courut porter sa démission au Président; mais celui-ci la refusa dans les termes les plus affectueux et lui donna toutes les satisfactions qu'il pouvait raisonnablement exiger. Je reçus, à l'Elysée même, une note conciliante, que je me hâtai de publier dans le Constitutionnel^ oii j'exerçais encore une certaine action. »
Ceci est le tableau du dehors ; voici maintenant le tableau du dedans. On me dit à l'Elysée que le Prince n'était pas encore de retour, mais qu'on l'attendait pour dîner : ce Je l'attendrai aussi », répondis-
1. Merruau, Souvenirs de l'Hôtel de Ville de Pa;n*5, page 392.
je. Il ne revint que vers neuf ou dix heures du soir et il me fit immédiatement entrer dans son cabinet, quoique ses convives fussent nombreux et impatients de se mettre à table.
« Monsieur le Président, lui dis-je aussitôt, vous venez de me donner mon congé et j'ajouterais que je vous en remercie, si je ne vous quittais plein d'inquiétude pour de bien graves intérêts.
— Me quitter? reprit-il de l'air le plus étonné. Pourquoi ?
— Vous avez rendu public ce qui devait rester secret.
— Pensez-vous que la publicité de ma lettre entraîne unchangement de politique? Je ne l'entends pas ainsi. Ce n'est qu'une légitime représaille envers le cardinal Délia Genga et ses deux collègues. Mais cela n'atteint point le Pape et cela ne changera rien à la marche que je me plais à suivre avec vous depuis un an.
— Telle est votre intention, Monsieur le Président, puisque vous me faites l'honneur de me le dire ; mais il n'est plus en votre pouvoir d'arrêter le funeste élan que vous venez de donner à la France comme à l'Italie.
— Je vais vous dire la stricte vérité. Monsieur de Falloux, et vous allez voir que vous vous exagérez l'incident. Je voulais vous tenir parole et laisser ma lettre faire silencieusement son chemin, lorsqu'une dépêche anglaise, interceptée par la police, a été mise sous mes yeux. Cette dépêche me représentant au cabinet anglais comme le jouet des Autrichiens et m'accablant de piquants sarcasmes, me causa une irritation à laquelle j'ai cédé sans réfléchir. J'en-
voyai l'ordre au général Rostolan de faire connaître ma lettre à l'armée française et à Rome. Le général refusa d'obtempérer à cet ordre, m'objectant que ma lettre n'était pas contre-signée par un ministre et qu'elle jetterait en Italie une dangereuse effervescence. Le ministère hésitait encore à m'appuyer près du général Rostolan, quand ma lettre parut, à peu près intégralement, dans le Moniteur toscan. Vos collègues alors ne virent plus d'obstacle à son insertion dans le Moniteur et elle y parut. Ce fut une satisfaction qui m'était toute personnelle, et dont je n'avais pas calculé l'effet, je vous l'avoue en toute sincérité ; elle ne devait avoir et elle n'aura, soyez-en sûr, aucune influence extérieure sur l'ensemble de notre conduite politique.
— Cette confidence modifie certainement mon appréciation intime du fait en lui-même, mais le public ne peut y être admis et je ne puis demeurer l'éditeur responsable d'un document dont mes collègues ont accepté sans moi la responsabilité.
— Vous vous trompez, Monsieur de Falloux. 11 faut que le public sache la vérité ; je ne demande pas mieux que de la lui dire. »
Aussitôt, il se mit à son bureau, écrivit très rapidement quelques lignes et me tendit le papier en me disant :
« Tenez, Monsieur de Falloux, cela vous suffit-il? » C'était le désaveu de la lettre dans les termes les plus catégoriques. Je voyais, à mon tour, l'exacte reproduction de ce qui s'était passé neuf mois auparavant pour M. Barrot, au sujet de M. de Malleville.
Mais le cas était encore plus grave. Il fallait compter en même temps avec la dignité du Président devant le pays, et avec l'attitude du ministère devant la Chambre. Je regrette de n'avoir point gardé cette précieuse minute que le Prince ne me redemandait pas. Je la lui rendis naïvement en lui disant :
« C'est trop. Monsieur le Président; c'est trop pour vous qui avez écrit la lettre, c'est trop pour MM. Barrot, Dufaure et de Tocqueville qui en ont autorisé la publication. Puisque vous m'affirmez que rien n'est changé dans notre politique commune, il ne faut point lui imprimer une si brusque secousse. La Patrie a publié une note qui, je viens d'en être informé par M. Merruau, est de la main même de M. Dufaure. Laissez-moi prendre là l'occasion d'une revanche et surtout d'un éclaircissement péremptoire. »
La note de la Patrie était ainsi conçue :
(( Plusieurs journaux ont prétendu que M. le ministre de l'Instruction publique et des Cultes avait quitté Paris, en raison d'un désaccord profond qui s'était élevé entre lui et les autres membres du cabinet, à l'occasion de la lettre de M. le Président de la République au colonel Ney. Ces journaux sont mal informés. M. de Falloux assistait, avant son départ, au Conseil des ministres, auquel M. le Président a communiqué sa lettre ; M. de Falloux a donné à cette lettre la plus entière approbation. {Communiqué.) » Je m'assis à mon tour au bureau, et j'écrivis:
« Reproduire dans le Moniteur la note de la Patrie et la faire suivre des lignes suivantes : « M. le ministre de l'Instruction publique nous adresse à ce sujet
celle rectification : « La note publiée dans la Patrie n'a pas été communiquée à M. de Falloux; il n'eût pu en autoriser les termes. La communication de la lettre du Président a été purement officieuse et excluait toute idée de publicité. »
« — Si le Moniteur publie cela demain matin, disje au Prince en lui remettant ce papier, je ne puis rien demander de plus. »
« — Soyez tranquille, je m'en charge, » me répondit-il en me serrant afîectueusement les deux mains; puis, il se rappela son dîner et m'invita gracieusement. Je refusai et j'allai me coucher. Le lendemain, 10 septembre, ma note parut exactement et textuellement dans le Moniteur.
Le P. Lacordaire a dit, dans une de ses conférences de Toulouse : « Le mépris de la mort, voilà le principe de la force morale. Tant que la conviction de la justice ne va pas jusque-là, il n'y a rien à espérer de l'homme dans les grandes occasions. » En abaissant beaucoup ce bel axiome et ce beau langage, je dirai : « Le mépris des portefeuilles, voilà le principe de la force politique. » Je fis, ce jour-là, de cette vérité une heureuse expérience et je la recommande à tous ceux qui, après moi, tombés dans un grand piège, auront à sortir d'un grand embarras. M. Barrot, M. Dufaure, M. de Tocqueville étaient mes anciens, et par conséquent mes supérieurs. Ils s'étaient dégagés trop facilement de leur engagement; mais, quand ils furent nettement interpellés, ils sentirent d'eux-mêmes qu'ils avaient été trop loin. Ils reculèrent de bonne foi, reconnurent que j'avais
usé du droit de légitime défense et nous nous remîmes, sans aucune récrimination, à l'œuvre commune.
J'aurais voulu retirer de ce calice une partie de son amertume; mais la presse ne s'y prêta pas.
Après avoir reproduit le récit des divers journaux, V Univers ajoutait :
« Cette histoire est glorieuse pour M. de Falloux. Il a voulu très honorablement se retirer du cabinet; il y reste très honorablement. Son dernier discours demeure l'expression de la politique de la France dans la question romaine et la trop fameuse lettre du 18 août... est purement et simplement retirée*. »
A l'extrémité opposée, le National s' écriiûi :
« M. le Président de la République, s'il s'accommode de ce langage plus que péremptoire, s'il accepte ces leçons, ces châtiments publics, ces nasardes à lui données, en place publique, par une poignée de sacristains, est doué d'un meilleur naturel que la plupart des hommes... Maître du terrain, M. de Falloux n'y supportera pas longtemps des collègues incommodes, auxquels il a donné l'exemple d'une volonté ferme et qui n'ont pas su comprendre ce qu'un homme d'Etat gagne à se montrer résolu^. »
Enfin la caricature s'en mêlait aussi, elle représentait le Président assis entre deux gendarmes, sur le banc des accusés. Je présidais un tribunal, composé de M. de Montalembert et de M. Faucher, et je lisais debout la mercuriale suivante : «Avertissement paternel du révérend père Falloux. Que restera-t-il