‹ Mémoires d'un RoyalisteChapitre 44 sur 59 · Moniteur du 19 octobre · texte numérisé non relu

Moniteur du 19 octobre

ritait dans les applaudissements qui l'ont accueilli. » La Gauche, se soulevant en masse, se plaignit d'être outragée. M. de Montalembert reprit avec calme : « Puisque le mot de châtiment vous blesse, Messieurs, je le retire et j'y substitue celui de récompense ! » C'est dans ce même discours qu'il a prononcé cette parole qui est demeurée et demeurera dans la mémoire des hommes comme un des plus beaux cris de l'éloquence convaincue : « L'Église, c'est bien plus qu'une femme, c'est une mère! » Une inexprimable émotion s'empara des tribunes publiques comme de l'Assemblée et les crédits, c'est- (à-dire l'acceptation du Motu proprio et du rapport de M. Thiers, furent votés le 20 octobre par 469 voix contre 180.

Je n'eus pas la consolation de mêler mes applaudissements à ceux qui avaientcouvert, durantquelques minutes, la voix de M. de Montalembert. Personne ne savait comme lui encourager, féliciter, fortifier ses amis. Il me serrait dans ses bras, lorsque peu de mois auparavant je descendais de la tribune, après avoir payé mon tribut d'hommages à la papauté. Combien il m'eût été doux de lui rendre, avec la même effusion, l'expression des mêmes sentiments! La maladie en avait autrement ordonné.

Mes forces très insuffisamment rétablies, dans mon trop court séjour de JNéris, n'étaient plus en état de lutter contre les pénibles épreuves qui avaient immédiatement suivi mon retour à Paris. Je n'entends par là ni les attaques de coteries aussi aveugles qu'impitoyables — j'en prenais sincèrement mon parti, et

MALADIE. — DÉMISSION. 54o

j'étais convaincu qu'on avait grande chance d'avoir raison, du moment qu'on n'était pas de l'avis des intransigeants— ni mes luttes avec le Président ou avec mes collègues du ministère. Assurément, ces luttes étaient fréquentes; mais elles étaient adoucies par des formes toujours très courtoises et souvent affectueuses. Ma lutte la plus pénible, la plus fatigante, c'était celle que je portais au-dedans de moi-même. Seul de mon bord dans le Cabinet depuis le départ de M. Buffet, où prendre un conseil ?0ù demander uneinspiration?Oii chercher un regard, un signe, lorsque je devais me décider à l'improviste, sur les questions les plus délicates?

C'était également la situation de M. de Corcelle, à Naples. Aussi ne fûmes-nous étonnés, ni l'un ni l'autre, de succomber presque en même temps. Nous eûmes, lui, en Italie, moi, en France, le même honneur et la même récompense. Si tous deux nous n'avons pu sacrifiernotre vie à notre cause, nous nous sommes du moins donnés tout entiers et épuisés à son service. Le docteur Récamier recourut à des remèdes fort énergiques pour arrêter ou calmer la fièvre qui s'empara de moi, dès le milieu de septembre. Aux premiers jours d'octobre, il me fittransporter au château de Stors, près de l'Isle-Adam, chez le duc de Valmy, en compagnie d'un jeune médecin, le docteur Massé, qui sous ses ordres, surveillait ma convalescence encore fort douteuse. 11 m'aurait fallu un repos d'esprit aussi complet que le repos du corps. Mais la proximité de Paris rendait ce calme impossible. Les amis et les affaires faisaient trop fa-

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cilement ce trajet. J'annonçai ma démission et j'y étais fermement résolu. Mais les uns voulaient m'en détourner par une sympathie sincère, les autres entrevoyaient que ma démission entraînerait une crise ministérielle et la redoutaient. Ceux-ci voulaient prolonger l'intérim de mon ministère, remis au très loyal et très estimé M. Lanjuinais ; ceux-là essayaient de me convaincre que je pouvais, moyennant quelques semaines passées dans le Midi, 'revenir pour porter encore le fardeau de la vie politique. M. de Tocqueville, en particulier, mettait le plus aimable soin à me faire illusion. Il écrivait à ma femme :

« Madame, j'ai attendu jusqu'à ce moment pour ré-^ pondre à la lettre que vous avez bien voulu m'écrire hier, afin de pouvoir faire connaître à M. de Falloux les nouvelles que j'attendais aujourd'hui de Rome. Le courrier n'a rien apporté. Répétez-lui qu'il faut qu'il se tranquillise sur cette question; qu'il sera tenu au courant de tout, jour par jour, et qu'aucune résolution considérable ne sera prise, sans qu'il en soit informé à l'avance.

« Je voudrais pouvoir lui dire que l'affaire relative au général Oudinot * est conclue ou près de se conclure, je ne suis pas en position de le faire. Le Président me paraît fort peu décidé, et même, je dois le dire, plus enclin à s'abstenir qu'à agir. Je lui en parlerai de nouveau demain...

« Paris, 19 octobre 1849.

« A. de Tocqueville. »

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