‹ Mémoires d'un RoyalisteChapitre 48 sur 59 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

CHANGEMENT DE MINISTÈRE. — LA LOI DE L'ENSEIGNE- MENT. — SÉJOUR A NICE. ~ VOYAGE A TURIN. — NOMINATIONS ÉPISGOPALES. — QUESTIONS MONARCHIQUES.

Pendant que je suivais de près à Paris ma lettre de démission, je reçus du Président une réponse anticipée qui s'était croisée avec mon message et qui dut courir après moi. Elle était ainsi conçue :

» Elysée national, le 24 octobre ^849. » (( Mon cher monsieur de Falloux,

« J'ai appris avec un véritable chagrin que voire santé est toujours chancelante, et qu'il vous fallait un repos absolu de corps et d'esprit pour vous remettre complètement.

(( Persigny m'a donné, en effet, des détails sur votre état, et sur les dispositions de votre esprit qui m'engagent à vous conseiller de quitter momentanément les affaires. D'un autre côté, l'intérim de l'Instruction publique ne peut guère se prolonger davantage, de sorte qu'il y a nécessité à ce que vous preniez un parti. Vous devez comprendre combien il m'en coûte de me séparer d'un homme qui a donné tant de

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preuves de son dévouement au pays, et j'espère, qu'en dehors du ministère, vous me conserverez toujours le même attachement.

« Recevez, mon cher monsieur de Falloux, l'assurance de mes sentiments de haute estime.

« Louis Napoléon B. »

Le Président, qui n'était jamais pressé et qui ne pouvait avoir aucun doute sur ma démission, même avant qu'elle lui fût parvenue par écrit, ne pouvait pas montrer tant d'empressement à voir cesser l'intérim de M. Lanjuinais, sans un motif encore inavoué, mais qui ne me paraissait point difficile à deviner. Je n'avais pas laissé ignorer à M. de Tocqueville ma rapide traversée de Paris, et il vint aussitôt avec sa bienveillance habituelle me serrer la main. Je crus qu'il allait m'annoncerla nouvelle combinaison ministérielle, mais il en parut tout d'abord à cent lieues et venait tout uniment me demander, au nom de mes anciens collègues, quel successeur au ministère de l'Instruction publique, je me proposais d'appuyer auprès du Président. Nous traitâmes de quelques noms propres et je recommandai particulièrement M. de Yatimesnil, puis, j'ajoutai :

« Mais M. Barrot et M. Dufaure sont-ils bien sûrs du Président par rapport à eux-mêmes ?

— Que voulez-vous dire ? demanda M. de Tocqueville de l'air le plus étonné.

— Mais, mon ami, je veux vous rappeler ce que nous avons cent fois constaté ensemble, c'est-à-dire que le Président regarde M. Barrot comme un pur

métaphysicien parlementaire, sans coup d'œil, sans vue pratique, et qu'il se contient à grand'peine yis-à-vis de M. Dufaure, qui, sans s'en douter, ne perd jamais l'occasion de lui être désagréable. Je n'ai reçu aucune confidence, croyez-le bien, et je ne parle que d'après mes observations personnelles, mais je serai surpris autant que charmé, si la modification ministérielle s'arrête à moi. »

M. de Tocqueville, une fois son attention éveillée, partagea promptement mon inquiétude, sans croire encore la situation désespérée. J'ajoutai :

— « Je n'ai pas pris congé du Président et je vais le faire tout à l'heure. L'interroger n'est pas le meilleur moyen de savoir sa pensée, mais je vous promets que, s'il me la découvre, je vous en ferai part immédiatement. »

Je me rendis aussitôt à l'Elysée. Le Président allait monter à cheval, il me reçut debout et s'excusa en me disant :

— « Je veux vous remercier chez vous et voir madame de Falloux. J'irai vous trouver tous les deux au retour de ma promenade. Je veux causer avec vous de la situation. »

Je rentrai au ministère pour l'attendre et annoncer sa visite à ma femme. Nous l'attendîmes jusqu'à la fin de la journée : il ne vint pas. Je ne réclamai pas la visite et la conversation promises. Je ne retournai pas à l'Elysée, puisque j'étais en règle, et, dès le lendemain, je quittai Paris et gagnai le Midi, heureux de ma liberté, comme un écolier en vacances.

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sans une délicieuse sensation, mon trajet de Marseille à Nice. J'étais monté sur le siège de ma voiture pour mieux jouir du paysage et mieux respirer Tair de la mer, sous les rayons du soleil de Provence. Chaque fois que ma pensée retourne vers cette époque, je vois toujours, avec un enchantement qui ne s'est pas évanoui, les grands pins des environs de Fréjus, la descente de TEstérel où je rencontrai lord Brougham, à cheval, les environs de Cannes; enfin, aux abords de Nice, les orangers et les aloès en pleine terre, qui annoncent et rappellent si bien l'Italie.

Pendant que je savourais ces premières douceurs de la délivrance, la politique entrait, hélas! dans une agitation qui ne devait plus se terminer que par le coup d'État du Deux-Décembre.

N'ayant rien appris à l'Elysée, ni chez moi, avant mon départ, je n'avais rien transmis à M. de Tocque- . ville, et le brusque renvoi du ministère le trouva tout à fait au dépourvu. M. Barrot était trop optimiste pour prévoir les mauvais procédés, mais il était trop honnête, et dans le plus noble sens du mot, trop désintéressé, pour s'en irriter ou s'en plaindre longtemps. M. Dufaure, avec son regard presque constamment et presque exclusivement fixé sur luimême, ne se rendait point compte de la violence qu'il avait faite au Président et à l'Assemblée, en envahissant avec ses amis, quelque distingués qu'ils fussent, un cabinet oii ils n'étaient pas parlementairement appelés. M. de Tocqueville et M. Lanjuinais savaient, par les ménagements d'une naturelle

courtoisie, étendre, de jour en jour, le cercle de loyales relations. M. Dufaure n'en éprouvait pas le besoin et ne s'en donnait pas la peine: ses hautes et probes intentions lui suffisaient. C'était un Léon Faucher infiniment plus éloquent, mais peut-être plus disgracieux. Je ne puis me rappeler, sans rire, qu'il nomma un sous-préfet à Segré, et ne crut pas même convenable de m'en avertir, avant le Moniteur, J'aurais pu croire qu'il ne m'avait point pardonné notre entrevue nocturne à la formation du ministère, si je n'avais reçu de lui l'aimable billet suivant, qui me donnait d'avance la joie d'avoir obtenu la réintégration, si désirée par les Angevins, de statues historiques dont l'Anjou avait failli être dépouillé.

« Paris, 14 juillet 1849.»

« Mon cher collègue,

« Je crois devoir vous annoncer que, conformément aux ordres que j'ai donnés, avec approbation du Conseil, vos quatre vénérables Plantagenets viennent de prendre le chemin de fer d'Orléans et pourront arriver demain à Fontevrault ^

« Agréez l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

« J. Dufaure. »

Le pressentiment qu'avaient fait naître en moi la lettre du Président, son silence à l'Elysée, sa visite promise qui n'était qu'un expédient pour éluder la con-

1. Il s'agit des statues de l'abbaye de Fontevrault dont le Musée de Versailles avait voulu s'enrichir et qui furent restituées à l'Anjou.

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versation, se réalisa sans autre délai. Après avoir hésité, non dans sa volonté mais dans le choix: de Theiire, le Président ne voulut pas se séparer de M. Barrot sans lui donner un solennel témoignage de la reconnaissance qu'il lui devait bien. M. Barrot, qui avait passé sa vie dans l'Opposition, n'était pas chevalier de la Légion d'honneur. Un décret le nomma successivement chevalier, officier, commandeur, grand officier et grand'croix de la Légion d'honneur. M. Barrot qui ne s'expliquait point sa disgrâce, refusa de la sanctionner lui-même, et repoussa très noblement cette exceptionnelle promotion. Quant à M. Dufaure et aux autres membres du cabinet, ils ne reçurent qu'un simple et froid remerciement.

Le Moniteur du 1" novembre annonçait un ministère ainsi composé : le général d'Hautpoul, à la Guerre; M. de Rayneval, alors à Rome, aux Affaires Etrangères. — 11 n'accepta pas et fut, le 18 novembre, remplacé par le général de la Hitte. — MM. Ferdinand Barrot, à l'Intérieur; Achille Fould, aux Finances; Romain-Desfossés, à la Marine; Bineau, aux Travaux Publics; Dumas, à l'Agriculture; de Parieu, à l'Instruction Publique; Rouher, à la Justice.

Ce ministère fut accompagné d'un message du Président de la République à l'Assemblée Législative. Voici le passage significatif de ce document :

« Pour raffermir la République menacée de tant de côtés par l'anarchie; pour assurer l'ordre plus efficacement qu'il ne l'a été jusqu'à ce jour ; pour maintenir à l'extérieur le nom de la France à la hauteur de sa

renommée, il fautdeshommes qui, animésd'undévouement patriotique, comprennent la nécessité d'une direction unique et ferme, et d'une politique nettement formulée, qui ne compromettent le pouvoir par aucune irrésolution, qui soient aussi préoccupés de ma propre responsabilité que de la leur et de Faction que de la parole. »

Ce message était un commencement de défi à l'Assemblée; le ministère prit ou se laissa donner le nom de ministère d'action. On y voyait, en effet, des hommes qui, pour la plupart, devaient jouer un rôle considérable sous le second Empire. L'opinion surprise, déroutée, incertaine, ne se montra pourtant sévère que pour un seul des nouveaux ministres, le frère de M. Odilon Barrot, M. Ferdinand Barrot, que l'on surnomma Gain Barrot.

Dans l'ordre logique, la Gauche eût dû surpasser toutes les autres fractions de l'Assemblée par ses protestations en l'honneur des droits et franchises parlementaires. Mais la Gauche est jalouse de domination plus que de liberté : on le constata une fois de plus. Elle préférait la pratique arbitraire et violente des idées révolutionnaires, sous un despotisme césarien, à l'acclimatation pacifique et régulière des idées libérales, sous la monarchie. Elle se mit à flatter le Président de la Bépublique, pour l'exploiter, dès qu'elle soupçonna en lui la volonté de rompre avec les chefs de la majorité, sur les questions religieuses. Elle était prête cà courir et à faire courir au pays toutes les aventures, pourvu que sa haine du catholicisme fût satisfaite. Le P. Lacordaire, qui savait si bien apercevoir et montrer

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à vol d'aigle l'histoire et ses lois, a dit, en parlant de la première Révolution :

(( Toute cause dont la religion est absente, et, à plus forte raison, toute cause qui répudie la religion est une cause où manque le premier fondement de riiumanité... Le christianisme ayant été repoussé par une révolution mal conduite, ce mouvement, si juste dans ses causes, n'a pu s'asseoir, après plus de soixante ans d'efforts, attestant ainsi, par ses chutes, qu'il avait trop présumé de lui et que les peuples chrétiens, quoi qu'ils veuillent tenter, ne l'accompliront jamais sans le secours de la foi qui les a faits ce qu'ils sont * ! »

Ces paroles, qui n'ont pas encore reçu de démenti dans l'histoire contemporaine, allaient être de nouveau confirmées pour notre malheureux pays. Le Président, inconscient dans une certaine mesure, laissait entrevoir qu'il pourrait donner bien des satisfactions à la Gauche, si elle voulait, non lui remettre, mais lui laisser prendre le pouvoir absolu, La Gauche faisait comprendre à son tour, qu'au prix de l'abandon de l'Église,iln'yavait pas de garantie politique dont elle ne fît bon marché. Ce pacte, tacite d'un côté, avoué de l'autre, reçut tould'abord un gage dans le bienveillant accueil fait au premier ministère personnel. Les vieilles renommées libérales de MM. Barrot, Dufaure et de Tocqueville furent immolées sans sourciller aux ambitions naissantes de MM. Fould et Rouher. M. Odilon Barrot, dans ses Mémoires^ se plaint sans

1. LacorJaire, De l'influence de la vie swmaturelle sur la vie privée et la vie publique^ sixième conférence de Toulouse.

amertume de la froide altitude de la Gauche envers lui ; mais il s'en. étonne trop, et ne se rend pas assez compte des yrais mérites qui lui attirèrent cette disgrâce.

Le contre-coup de la nouvelle politique ne pouvait manquer d'atteindre la loi de l'enseignement. Dès le 7 novembre, M. Pascal Duprat vint à la tribune demander que ce projet de loi fût, avant d'être discuté par la Chambre, préalablement renvoyé au Conseil d'État. Cette tactique allait devenir un système qui peut se résumer ainsi : dessaisir l'Assemblée, diminuer ou sacrifier ses prérogatives, pourvu qu'un intérêt religieux ait chance d'en souffrir et peut-être d'y périr. M. Beugnot se hâta de réfuter M. Pascal Duprat. Il essaya même de piquer d'honneur ses contradicteurs en leur disant :

« Je vois que les adversaires du projet de loi reculent et qu'ils n'osent pas se rendre sur le terrain où nous les appelons. C'est là un présage de bon augure pour les amis de la liberté, de la vraie liberté de l'enseignement. »

Voix A GAUCHE i « De la liberté escamotée! »

M. Beugnot: «Eh bien! alors, si vous êtes tellement sûrs de vos opinions, ne désertez pas le combat. Nous vous appelons à la lutte, à la discussion au grand jour ; et vous, vous demandez qu'on aille enfermer le projet de loi dans les cartons du Conseil d'Etat! *»

MM. Lherbette et Barthélémy Saint-Hilaire appuyèrent M. Pascal Duprat. MM. Fresneau et Baze sou-

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