SÉJOUR A NICE
été soumis, sans inleiTiiption, à partir de ma trentehuitième année. J'espère ne m'en être jamais plaint avec amertume devant personne, et je ne m'en plaignais pas davantage au fond de mon cœur. Je pourrais dire très sincèrement que j'ai plus parlé de ma santé que je n'y ai pensé, parce que j'étais souvent obligé de l'invoquer comme excuse pour des obligations que je remplissais mal ou que je ne remplissais pas du tout. Je n'avais jamais compté beaucoup sur mes forces, et je ne fus pas surpris en les voyant défaillir prématurément. A l'œuvre, j'avais reconnu tout ce qui manqua au sérieux de ma jeunesse et de mes études ; je m'étais cru complaisamment appelé à quelque chose, tant que je ne m'étais pas comparé. Quand je vis de plus grands et de plus méritants que moi, je sentis que le succès m'avait surfait et je tins pour une faveur bien gratuite celle d'avoir pu, pendant quelque temps, occuper, sans trop mauvaise grâce, une place plus haute que moi.
Mon séjour à Nice fut troublé par un amer chagrin. Je ne pus assister aux derniers moments de mon père, depuis longtemps martyrisé par la goutte et qu'un dernier accès enleva soudainement. Un profond deuil se joignit donc aux exigences de mon régime pour me tenir à l'écart de tout mouvement mondain, et je ne vis des habitants de Nice que ceux qui voulurent bien se faire tout à fait mes amis. Ce furent M. Sauzet, l'ancien président de la Chambre des députés, apportant dans de simples conversations un cœur d'une véritable élévation et l'abondance d'une éloquence désormais sans emploi ; Paul Delaroche,
o74 CHAPITRE QUINZIÈME (1849-1850).
qui Tenait de perdre sa femme, — la fille d'Horace Vernet, — et qui cherchait dans l'inspiration religieuse de ses derniers tableaux et dans l'éducation chrétienne de ses deux jeunes fils, une consolation à sa douleur; le marquis de Châteauneuf, président de la Conférence de Saint-Vincent de Paul, arrièrepetit-neveu de madame de Sévigné, et la marquise de Châteauneuf, entourés d'une nombreuse famille où chacun rivalisait d'aimables qualités et de vertus.
Lorsque j'eus à peu près recouvré le modeste équilibre de vie qui devait me rester, mes amis se plaignirent de la prolongation de mon absence et me réclamèrent très vivement à l'Assemblée
Je résistai quelque temps aux plus affectueuses sommations, mais lorsqu'elles coïncidèrent avec les bienfaits du printemps, je cédai. Toutefois, je ne ms mis en route qu'en prenant un détour qui me permettait de voir un ancien ami et de rentrer un peu plus tard dans le tourbillon parlementaire.
Ma fille aussi avait grand besoin du climat de Nice. Je l'y laissai avec sa mère, avec M. et madame de Caradeuc, et je gagnai seul Turin par la route escarpée du col de Tende.
L'ami que j'allais chercher et que je retrouvai avec un vrai bonheur était le ministre d'Autriche près du roi Victor-Emmanuel, le comte Apponyi. Il avait épousé à Pétersbourg la belle et bonne Annette Benkendorf, et tous deux avaient à la cour piémontaise, comme ils eurent plus tard à Londres et à Paris, une situation exceptionnellement sympathique. Le Picmont commençait alors l'évolution qu'il a depuis