VOYAGE A TURIN
poussée si loin, mais il n'avait encore rompu avec aucune de ses anciennes traditions, et le représentant de l'Autriche y jouissait d'une prépondérance marquée.
Rodolphe Apponyi savait bien que ce n'était pas le diplomate que j'allais visiter, mais l'ami de jeunesse avec qui je voulais passer quelques jours en pleine jouissance de sa douce vie de famille. Nous avions compté, l'un et l'autre, sans le ministre de France,' M. de Reiset. On savait que j'avais quitté le ministère volontairement, et en bons termes personnels avec le Président. Je n'avais donné, depuis mon départ, aucun signe de vie politique. Aussi, les gens qui ne me connaissaient pas pouvaient se demander, si, de retour à l'Assemblée, j'irais reprendre ma place derrière M. Berryer ou une place dans des rangs plus rapprochés du banc des ministres. M. de Reiset pencha peut-être vers cette seconde hypothèse. Il me pressa d'accepter un brillant dîner avec les principaux membres du cabinet piémontais et m'annonça de plus que Victor-Emmanuel, informé parlai de la brièveté de mon séjour à Turin, m'attendait en audience particulière le lendemain à midi. Je ne déguisai point ma surprise, très voisine du mécontentement, mais il n'y avait pas à refuser l'honneur inattendu qui m'avait été préparé.
La lutte déjà entamée avec Rome était opiniâtrementsoutenueparun légistealors célèbre, M. Siccardi. De l'ancien joséphisme autrichien et de notre ancien gallicanisme français, le garde des sceaux piémontais avait composé un certain ensemble de législation
576 CHAPITRE QUINZIÈME (1849-I8o0).
qu'on appelait alors les lois Siccardi. MM. d'Azeglio, de Cavoiir, de Balbo étaient les principaux, personnages politiques du moment; mais le comte de Balbo était de beaucoup le plus modéré des trois. 11 recevait à la fois, comme tous les hommes d'un tel caractère,lescoupsde la Droite, — dirigée par le comte Délia Margarita, ancien ministre de G h a ri es- Albert dans sa phase autrichienne, — qui l'accusait de verser à gauche, et les coups de la Gauche, qui le trouvait encore trop fidèle à la Droite. Dans ce conflit, le jeune roi Victor -Emmanuel paraissait avoir également à cœur de ne point se séparer de la France et de ne pas entier en guerre ouverte avec Rome. Ce fut le terrain sur lequel il se plaça tout d'abord, au début de notre entretien. Cependant je ne voulus point que l'honneur imprévu qui m'était accordé demeurât tout à fait stérile, et je me permis de dire au roi :
(< — Votre Majesté scandalise quelquefois la République française.
— Soyez tranquille, soyez tranquille, monsieur de F. Houx, me répondit-il d'un ton convaincu. Tous les révolutionnaires sont de la canaille. Je les connais bien et je ne marcherai jamais avec eux. »
Plus tard, les révolutionnaires se déguisèrent en patriotes italiens. Le roi les admit sous cet aspect, et l'on sait quel chemin ils ont fait ensemble. En outre, Victor-Emmanuel avait déjà, à cette date, une vie privée peu conforme à son éducation et aux exemples qu'il avait eus sous les yeux. Intrépide soldat sur le champ de bataille de Novare, il ne porta pas un seul jour le deuil de son père ni de sa défaite, et revint