VOYAGE A TURIN
immédiatement à Turin se livrer à des consolations qui n'étaient ni d'un roi, ni d'un fils, ni même d'un Italien profondément uni aux douleurs de l'Italie. Ses traits et ses gestes étaient vulgaires, bien que la pose de sa tête et l'accent de sa voix gardassent quelque chose de la fierté de sa race. Son œil brillant était plus fin que son langage, et sans prévoir, dès lors, les événements qui devaient marquer son règne, il était facile de pressentir que ce prince, dépourvu du génie qui crée les circonstances, ne manquait pas, du moins, de l'instinct qui sait les mettre à profit. Il se lassa promptement des procédures de M. Siccardi et il leur préféra bientôt la marche, infiniment plus hardie et plus ambitieuse, de M. de Gavour.
Plusieurs dîners officiels chez les ministres de France et d'Autriche et toutes mes conversations avec les hommes influents que j'eus l'occasion de rencontrer me confirmèrent dans l'impression que m'avait donnée le roi, que le sort de l'Italie était loin d'être fixé. De Turin même, j'écrivis à mon frère alors à Rome : « Il ne m'appartient pas de juger si vous pouvez, à Rome, vous accommoder ou non avec ce pays-ci; mais, si vous le pouvez, hâtez-vous et ne vous faites pas d'illusion sur l'efficacité des moyens dilatoires. »
Mon conseil pouvait-il être suivi ? Je sais seulement qu'il ne fut pas du goût du cardinal AntoneUi. Le cardinal se crut habile, en rendant chicane pour chicane, en prolongeant le débat, au lieu de le clore, en l'envenimant, au lieu de l'adoucir, en donnant des prétextes à ceux qui ne désiraient pas autre chose^
et en se fiant aux souvenirs du passé, au lieu de jeter un regard prévoyant sur les menaces de l'avenir. Je quittai Turin, non, à coup sur, avec les alarmes d'un prophète, mais avec les inquiétudes d'un homme qui avait fait récemment l'expérience des chimères qu'on caressait autour du Souverain Pontife et des projets qu'on nourrissait partout ailleurs.
Durant mes six mois d'absence, j'avais eu le temps de réfléchir sur la situation de notre malheureux pays, et le résultat de ces réflexions avait pour moi le caractère de l'évidence. La France, qui n'a jamais été républicaine de nature, était dégoûtée de l'essai auquel elle avait momentanément consenti, et les républicains seuls avaient la responsabilité de cet état des esprits. Les hommes monarchiques étaient entrés loyalement dans l'essai de la République, d'abord, parce qu'au lendemain du Vingt- Quatre Février, rien d'autre n'était possible, et ensuite, parce que si les hommes monarchiques avaient eu une conduite différente, ils auraient, de leurs propres mains, diminué la valeur de l'expérience. On s'en serait pris à eux des troubles et des ruines, tandis qu'en laissant le champ libre aux républicains, et même, en leur prêtant un concours sincère, on avait l'inévitable bénéfice de cette alternative : ou bien les républicains donneront sécurité et prospérité au pays, alors tant mieux pour le pays et pour eux; ou bien les républicains échoueront, parle vice même de la République, par leurs violences et par leur aveuglement; alors nous demeurions irréprochables et nous pouvions dire à tous les partis : « Que voulez-vous de plus?
Qu'attendez-vous encore, pour reprendre le cours naturel de notre inclination nationale et des destinées de la France? »
Telle était bien réellement notre situation eu 1850, tel était le langage que nous avions le droit de tenir. Seuls, les républicains avaient attaqué la République et l'avaient rendue odieuse ; seuls, nous l'avions défendue et fait vivre, en dépit d'eux. Nous trompionsnous à cet égard ? Prêtions-nous au pays des sentiments qu'il n'avait pas? Le pays lui-même avait répondu. Au 10 décembre 1848, la France avait donné une immense majorité au candidat le plus antirépublicain qu'elle eût alors à sa disposition : le prince Louis Bonaparte. Au mois de mai 1849, elle avait élu des hommes monarchiques de toute nuance, et mis les républicains en si flagrante minorité que ceux-ci, avec leur inconséquence et leur emportement accoutumés, en avaient appelé du suffrage universel à l'échauffourée du 13 juin. Enfin, en 1850, le prince Louis Bonaparte semblait se fatiguer du rôle de président de république, et laissait clairement entrevoir des desseins nouveaux. A partir de ce jour, la question n'était plus posée entre la République et la Monarchie. Elle se posait inévitablement entre la monarchie vraie et la monarchie fausse.
Dans ces conditions, mon choix ne pouvait être douteux, et mon patriotisme ne s'appliqua plus qu'à rendre l'avenir à la Monarchie par la réconciliation de la maison de Bourbon. Je considérai que le suprême péril, c'était non plus la République, moralement discréditée et numériquement vaincue, mais
o80 CHAPITRE QUINZIÈME (J849-1850).
le césarisme, aux mains d'un prince d'autant plus dangereux qu'il ne connaissait le danger de rien et qu'il gardait, au sein même du pouvoir, les audaces inconscientes d'un esprit incurablement aventurier. Ne voulant laisser à personne l'ombre d'un doute sur la ligne politique que j'entendais suivre, je me fis inscrire, dès le lendemain de mon arrivée, au cercle de la rue de Rivoli, où se réunissaient les membres de la Droite légitimiste, et dans l'Assemblée, je repris ma place non loin de M. Berryer, à côté de M. de Rességuier. En outre, je ne me présentai point à l'Elysée. Cela fait, je me disposai à poursuivre ma route jusqu'en Anjou où la mort de mon père et l'absence de mon frère, définitivement fixé à Rome et m'abandonnant l'administration de notre commun héritage, me rappelaient pour des intérêts urgents. J'allais y retrouver aussi ma mère déjà en proie au mal cruel qui devait me l'enlever quelques mois après. Toutefois, ces dispositions ne cadraient pas avec le plan du Président, qui ne voulait pas encore rompre ouvertement avec la majorité de l'Assemblée ; et quelques jours à peine après mon retour à Paris, je reçus à mon réveil le billet suivant :
« Cher ami,
«Le prince me charge de vous demander votre opinion sur l'archevêque de Cambrai à nommer. On lui propose deux candidats : MM. Régnier, évêque d'Angoulême, et de Marguerie, évêque de Saint- Four.
NOMINATIONS ÉPISCOPALES. o81
« Tâchez d'envoyer votre réponse ayant onze heures, »
« Votre tout dévoué,
« F. de Persigny.
« Paris, le 2 mai, jeudi. »
Quelques instants après, je vis arriver un officier d'ordonnance du Président, qui m'apportait le même message complétant par d'autres nomslescandidatures à l'épiscopat : « M. le Président, me dit-il, se loue tellement des évêques que vous lui avez fait nommer, qu'il désire vous consulter sur un choix très important. Voici les noms qu'on lui propose pour l'archevêché de Cambrai. Il vous prie d'y réfléchir et de venir aussitôt que possible lui donner votre avis. »
Je remerciai, et sur le papier qui m'avait été remis, je lus ces noms : « M. Carr, évêque de Nîmes ; M. Régnier, évêque d'Angoulême;Mv l'abbé Lyonnet, chanoine. »
S'il n'eût été réellement question que du choix très grave, en effet, de l'archevêque de Cambrai, je me serais rendu sans difficulté à l'Elysée ; mais j'étais sûr que ma visite serait publiée, commentée par les journaux et que le motif religieux, si dominant qu'il fût chez moi, aurait peu de crédit devant le public. Je me résolus donc à n'y point aller et j'écrivis au bas de chaque nom la note que voici :
« M. l'évêque de Nîmes, accoutumé aux caractères méridionaux, serait dépaysé dans le Nord. Il a complètement réussi dans un diocèse très difficile, il faut l'y laisser. — L'évêque d'Angoulême m'est person-
nellement connu, et je puis garantir qu'à tous égards il mérite la préférence. — L'abbé Lyonnet, ni là, ni ailleurs. Jamais. »
L'évêque de Nîmes est moi t dans son diocèse, après un long et bienfaisant épiscopat. L'évêque d'Angoulême, qu'en sa qualité d'angevin, j'étais fier de voir transférer sur le siège de Fénelon, l'a occupé, durant plus de trente ans, et est mort cardinal. Quant à l'abbé Lyonnet, mon imprudente exclusion lui a porté bonheur. Il fut, sous l'Empire, nommé évêque de Valence, puis archevêque d'Albi. C'était un prêtre régulier, mais a^sez peu judicieux pour s'être fait d'enthousiasme l'historien trop complaisant du cardinal Fesch.
Après m'être assuré que M. de Rességuier partageait mon avis et approuvait ma réserve, je le priai de vouloir bien porter, en mon nom, mes trois annotations à l'Elysée, en m'excusant sur mon prochain départ pour l'Anjou. Le Président comprit aisément, sans nul doute, la valeur d'une telle excuse; mais il n'en reçut pas moins très bien M. de Rességuier et se plut à lui découvrir, sans lui demander le secret, le fond de sa pensée :
«Vos amis, lui dit-il, s'éloignent de moi, monsieur de Rességuier ; croyez bien qu'ils se trompent. Seul, je dispose des vraies forces du pays, et seul, je pourrais donner à la Droite la popularité qui lui manque. Tenez, ajouta-t-il avec une apparente ingénuité, je vais vous en donner la preuve par ce qui vient de se passer tout à l'heure. J'arrive d'une promenade au bois de Boulogne; presque aucun des hommes que