‹ Mémoires d'un RoyalisteChapitre 7 sur 59 · MADAME AGNÈS DE PICARDIE · texte numérisé non relu

MADAME AGNÈS DE PICARDIE

La dame en tout la mieux douée, La plus humble et la plus louée, La plus fière de ses aïeux Et la moins vaine de ses yeux.

Sur son coursier la plus allante, Dans son fauteuil la plus dolente, La plus fidèle à son devoir Et la plus dangereuse à voir, La mieux mise et la moins parée, La plus justement adorée, La plus séduisante toujours, La plus timide en ses amours.

En dévouement la plus hardie.

C'est l'ange que le ciel forma Et que sur la terre on nomma Madame Agnès de Picardie.

Et celle-ci encore :

On aime lout bien davantage Lorsqu'on peut dire : c'est à moi.

On aime bien mieux son village Que la capitale du Roi.

On aime mieux, quoiqu'on le gronde, Son vieux chien, ployant les jarrets, Que la biche élégante et blonde Qui vole au milieu des forêts.

On aime mieux l'image sainte De sa mère en un vieux pastel.

Que la plus belle toile peinte Par le Guide ou par Raphaël.

M. de Lamartine et M. Victor Hugo n'apparaissaient que de temps en temps dans ce salon où on leur offrait affection et admiration; mais ils exigeaient déjà l'idolâtrie. J'ai vu là dans l'intimité quelques hommes distingués qui étaient de véritables amis :

Alexandre Guiraud, que Les Machabées ont porté à l'Académie et que Le Petit Savoyard protégera peut-être mieux devant la postérité :

Pauvre petit, pars pour la France !

Que te sert mon amour? je ne possède rien, Ailleurs, on vit heureux ; ici, dans la souffrance ;

Pars, mon enfant ; c'est pour ton bien !

Tant que mon lait put le suffire.

Tant qu'un travail utile à mes bras fut permis,

Jamais on n'eût osé me dire :

Renonce aux baisers de ton fils I Mais je suis veuve ; on perd sa force avec la joie.

Triste et malade où recourir ici?

Où mendier pour toi? chez des pauvres aussi ! Laisse ta pauvre mère, enfant de la Savoie.

Va, mon enfant, où Dieu t'envoie \

dC4 CHAPITRE CINQUIÈME (1837-1839).

Alexandre Soumet, dont on aura peut-être oublié la Jeanne dArc^ quand on se souviendra encore de la Pauvre fille :

J'ai fui le pénible sommeil

Qu'aucun songe heureux n'accompagne,

J'ai devancé sur la montagne

Les premiers rayons de soleil.

M. de Beauchesne, l'émouvant historien de Louis XVII, et surtout Emile Deschamps que la renommée eut mieux traité, s'il s'en fût montré plus soucieux. Tout journal naissant, toute œuvre faisant appel à son concours, puisaient dans son portefeuille ou lui imposaient l'improvisation qui ne lui était que trop facile. Celui qui a dit si poétiquement :

La poésie, hélas ! n'est rien par elle-même, Tant que d'un cœur touché par la grâce suprême, Elle n'éveille pas le sympathique amour! C'est Galathée ouvrant ses yeux de marbre au jour; Pour qu'elle vive, il faut qu'on l'aime.

Celui qui a traduit Roméo et Juliette avec une si habile fidélité aurait occupé une bien autre place parmi ses contemporains, s'il n'avait démontré, à ses dépens, que toute prodigalité est dangereuse et que la prodigalité du cœur ou la prodigalité de l'esprit mène à la ruine, comme la prodigalité de la fortune. Ma première, et, je dois l'avouer, mon unique école littéraire, fut la maison de M. de Rességuier. Louis Veuillot a dit de moi dans une intention peu bienveillante : « M. de Falloux qui apprit à écrire en faisant ses livres... » L'observation est parfaitement jubte.

Mon école de charité fut la maison de madame Swetchine.

Madame Swetchine ne prêchait jamais — je crois l'avoir démontré dans sa biographie — mais elle éveillait, elle fortifiait, elle inspirait les meilleurs sentiments, tant elle les rendait, par son exemple, séduisants et accessibles. Près d'elle, je trouvais, en outre, des hommes que leur indulgente amitié fit aussi mes introducteurs dans la vie sérieusement chrétienne. Le père Lacordaire et M. de Montalembert ont été deux grands semeurs dans leur siècle, il devrait être inutile de le répéter, et pour bien des jeunes gens cette affirmation est malheureusement nécessaire Le poète Le Brun a dit :

On n'aime que la gloire absente, La mémoire est reconnaissante, Les yeux sont ingrats et jaloux.

Cette triste vérité n'a point de date, elle est de tous les temps. Les grands champions catholiques retrouveront bientôt la justice qui leur est due. Aujourd'hui l'ingratitude se débat encore et ne veut pas lâcher prise.

Le P. Lacordaire et M. de Montalembert remportèrent, l'un dans la chaire, l'autre à la tribune, un double triomphe : tous deux ont détruit le respect humain, autant que le respect humain peut être détruit; tous deux ont substitué, pour beaucoup ('e nos contemporains, à un sentiment religieux vague et tiède un catholicisme franc et militant. Le P. Lacordaire a fait entrer de la rue dans l'église, a conduit

du pied de sa chaire au pied de l'autel les hommes, et l'on pourrait dire les classes, qui s'en tenaient systématiquement éloignés. M. de Montalembert a introduit dans l'éloquence politique, dans la presse, dans l'archéologie, des questions, des apologies du passé, des hardiesses envers le présent qui étaient sans exemple avant lui, qui font vivre encore de ses traditions ceux qui l'imitent de loin, en le méconnaissant ou en l'insultant. Jamais erreurs et préjugés n'ont été serrés de plus près, jamais siècle n'a été plus intrépidement contredit, plus énergiquement rappelé au retour sur lui-même, aux repentirs historiques, aux réparations publiques que ne le fut, durant trente ans, le dix-neuvième siècle par deux de ses fils qui lui avaient voué une sympathie sincère, mais qui faisaient passer avant tout les devoirs et même les sévérités de l'apostolat ecclésiastique et laïque.

Le P. Lacordaire et M. de Montalembert étaient de trop fervents chrétiens pour n'être pas au même degré des chrétiens charitables, mais leur existence était dévorée par d'incessants travaux, et sans ménager ni leur personne, ni leur dévouement, ils s'appliquèrent à chercher des auxiliaires pour les œuvres qui devaient traduire, en actes quotidiens, leur foi ardente et leur parole enflammée. Frédéric Ozanam, Armand de Melun, Léon Cornudet, Adolphe Baudon, Franz de Champagny, Werner de Mérode, Adrien Cramail, M. Leprévost, M. Ledreuil, plus tard Augustin Cochin, devinrent les infatigables lieutenants des deux grands capitaines. Eux-mêmes faisaient

des recrues parmi les jeunes gens du monde qui n'avaient pas eu toutes leurs lumières, ou leur entière abnégation, mais qui voulaient cependant suivre leurs traces, leur payer tribut et leur prêter concours. J'eus le bonheur d'être de ce nombre.

Le parti légitimiste, on ne peut lui contester ce mérite, apporta le plus nombreux contingent aux œuvres qui se fondèrent alors. Exclu des emplois politiques et s'en excluant lui-même, il voulut faire mentir le reproche d'émigration à l'intérieur qu'on ne lui épargnait pas. 11 comprit qu'une féconde et large carrière pouvait encore s'ouvrir pour lui dans l'accomplissement des devoirs sociaux. Le gouvernement de Juillet, qui avait à se défendre à la fois contre les demeurants du passé et contre des novateurs téméraires, s'appuyait presque exclusivement sur ce qu'on nommait les classes moyennes ; il était soutenu dans ce milieu par des partisans d'une valeur incontestable, mais ces hommes, souvent juges et parties dans les questions industrielles, ne se défendirent pas toujours de l'égoïsme privé ou del'égoïsme politique qui, trop souvent aussi, les aveugla ou les paralysa. Il appartenait au parti légitimiste de discerner ce côté faible et de combler ces lacunes. 11 était surtout le parti de la propriété foncière, et, à ce titre, il ne pouvait se montrer trop prévoyant.

Les rois et les papes même, en tant que souverains temporels, ont trop ajourné des réformes nécessaires; ils ont payé cet ajournement par des révolutions. La propriété, sous peine d'avoir le même sort, doit, dans notre siècle, se hâter de racheter son principe par

des bienfaits. Ceux d'entre nous qui ne le comprenaient pas parfaitement le pressentaient, et déjà les avertissements de ce genre ne manquaient à personne. Enfin, les légitimistes recevaient généralement une éducation religieuse et la charité se trouvait tout naturellement dans les enseignements de leur jeunesse et dans les exemples de leurs familles. Tantôt initiateur, tantôt initié, je m'associai, dans les œuvres parisiennes, à la plupart de mes amis politiques. Paul et Albert de Rességuier, Camille d'Orglandes, Alexandre de Lambel, Sigismond de Mirepoix, Eleuthère de Girardin et beaucoup d'autres, tous membres déjà des conférences de Saint-Vincent de Paul, s'enrôlèrent dans l'œuvre des Amis de V enfance. On se réunissait, une fois par semaine, chez son fondateur, Adrien Cramail, place Saint-Germain l'Auxerrois; c'est là que M. de Melun conçut l'œuvre plus étendue des apprentis et nous recruta pour nous disperser dans tous les quartiers de Paris. Nous devînmes les auxiliaires de l'abbé Bervenger, qui avait fondé sous le nom d'œuvre de Saint-Nicolas un vaste pensionnat professionnel pour les enfants de la classe ouvrière. Nous venions, une ou deux fois par semaine, inspecter et interroger ses écoliers, inspection qui péchait quelquefois autant du côté des inspecteurs que du côté des inspectés, mais qui avait cependant deux résultats positifs : imposer aux enfants plus d'attention au travail, leur inspirer plus de bienveillance envers les classes riches; familiariser les riches avec le contact, les besoins, le courage et souvent la vertu des classes indiorentes. Dans ce com-

merce réciproque, ce sont peut-être les riches qui apprennent et qui gagnent le plus.

Quand on a toujours eu un abri, un foyer et du pain, on ne peut pas juger les pauvres. Il faut voir de près la misère pour s'en bien rendre compte, pour bien comprendre toutes les excuses de l'irritation ou tout rhéroïsme de la douceur résignée. L'esprit une fois tourné vers de telles questions, les yeux une fois fixés sur de telles souffrances, l'examen une fois entamé sur de tels vides dans les lois, on ne veut plus, on ne peut plus s'arrêtera moitié chemin. L'œuvre de M. Cramail, l'œuvre de l'abbé Bervenger étaientlimitées, l'œuvre des apprentis était beaucoup plus étendue, mais elle avait encore des lacunes. Le patron, l'ouvrier, l'apprenti n'étaient pas assez éclairés, assez ramenés à la vie religieuse. De cette pensée naquit l'œuvre de Saint-François-Xavier; c'était, le nom de son patron l'indique assez, le zèle des missions appliqué à Paris et à la France.

Tous les dimanches soirs, la population ouvrière était appelée à des conférences mi-partie pieuses, mi-partie industrielles, avec des orateurs, prêtres et laïques, qui venaient, à tour de rôle, parler à l'ouvrier de ses travaux d'ici-bas et de leur récompense au ciel. Le P. Moigno, alors jésuite, excellait dans cette prédication d'un caractère tout spécial ; M. Ledreuil, ancien ouvrier, d'une rare intelligence, faisait entendre dans ces modestes réunions, d'abord en costume séculier, bientôt en soutane, tout ce que l'expérience pouvait suggérer au dévouement. Un jeune homme, Glaudius Hébrard, doué d'une heureuse

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imagination, y récitait des vers qui atteignaient parfois une yéritable hauteur. Le débit et la physionomie du jeune poète éveillaient la sympathie, comme son talent. Les ouvriers l'applaudissaient, l'aimaient, et rien ne démontrait mieux que ce poétique orateur et son auditoire tout ce qu'on peut obtenir des classes illettrées, quand une conviction sincère évoque la générosité innée, le poème latent que presque tout homme porte en soi. Ce petit étatmajor se transférait, se grossissant en route, partout où s'implantait l'œuvre de Saint- François-Xavier; des caveaux de Saint-Sulpice à Saint-Laurent, de Saint- Laurent à Saint-Jacques du Haut-Pas, de Saint- Jacques à Saint-Pierre du Gros-Caillou, et bientôt dans presque toutes les éghses de Paris.

On m'avait adjugé l'hagiographie, mise à la portée d'un auditoire qui n'en était pas encore à la sainteté, mais à qui on croyait bon de montrer le plus pour obtenir le moins. C'est là que je fis mes débuts oratoires. Je n'avais jamais hanté aucune parlotte; je n'avais jamais proféré un mot en public et je commençai mon apprentissage en racontant, le dimanche soir, du banc d'œuvre des paroisses de Paris à cinq ou six cents ouvriers très attentifs, très facilement émus, l'histoire de saint Jean de Dieu, du bienheureux la Salle, de sainte Zite et des principaux serviteurs de l'humanité, au nom du Christ et pour l'amour de lui.

M. de Melun, inspiré par la sœur Rosalie, mettait de jour en jour une plus grande expérience au ser- Tice d'œuvres nouvelles; il s'aperçut bientôt que

faire observer le repos du dimanche ce n'était pas assez, qu'il fallait assurer l'emploi de ce jour tout entier et le rendre utile à la santé des enfants et des jeunes gens, comme à leur moralisation. Des maisons s'ouvrirent donc pour offrir aux apprentis des jeux, des exercices salutaires, en même temps que pour favoriser l'accomplissement de leurs devoirs religieux. L'œuvre de Notre-Dame des Champs fut créée, en attendant la création des cercles ouvriers que devait inaugurer bientôt Augustin Cochin. De Paris, ces œuvres rayonnaient sur les départements, s'y développaient et quelquefois s'y perfectionnaient. Les plaies sociales n'étaient pas guéries — quand le seront-elles! — mais toutes du moins étaient pansées ou mises en voie de guérison.

Je me plais à esquisser ce tableau non seulement pour rhonneur de quelques hommes, mais pour l'honneur de l'initiative et de la charité françaises. A l'heure où j'écris, les catholiques poursuivent le même but, mais quelques-uns avec une méthode différente. De 1830 à 1848, on ne manquait ni de dévouement ni d'énergie, seulement on croyait moins qu'aujourd'hui à l'efficacité des démonstrations bruyantes et de l'ostentation bien intentionnée; on ne cachait pas le drapeau de la charité, mais on craignait de le compromettre sans craindre de se compromettre soi-même.

C'est alors que le P. Lacordaire et le P. de Ravignan instituaient les pâques de Notre-Dame, solennelle revue des chrétiens pratiquants, sous les regards de tous; alors on signait publiquement les pétitions

pour la liberté de l'enseignement; plusieurs se faisaient maîtres d'école dans une mansarde du quartier latin ou dans un village de province; d'autres, en plus grand nombre, vouaient leur existence au service de la charité, et quelques-uns renonçaient aux joies de la famille pour se donner plus aisément, plus exclusivement à la grande famille des pauvres. Tous cherchaient à secourir, à instruire, à christianiser la société telle que le cours des siècles l'avait formée, sans déclarer la guerre à aucun parti, sans mêler aucun apostolat politique à l'apostolat charitable.

J'ai assez vécu pour pouvoir comparer le résultat des deux méthodes, l'une considérant le bruit comme un danger, l'autre le considérant comme une force, et je serais suspect de partialité, si je disais ce que je pense de l'une et de l'autre. J'affirme seulement, et je trouverais partout les preuves de mon affirmation, que parmi les bons fruits que Ton récolte encore aujourd'hui, beaucoup proviennent des semences et des procédés d'autrefois.

Cette sève catholique ne fermentait pas seulement en France, et j'eus bientôt l'occasion de voir en Allemagne un prosélytisme analogue à celui de Paris. Albert de Rességuier voulut, dans un zèle dont les Français ne sont pas coutumiers, et dont M. de Montalembert avait aussi donné l'exemple, aller étudier l'allemand en Allemagne. Munich lui fut indiqué comme le foyer d'une grande rénovation religieuse et artistique, et le professeur Dœllinger l'admit en pension, sous son toit, en même temps que le jeune

Acton, venu d'Angleterre pour la même étude. Dœllinger était alors un des chefs vénérés des catholiques allemands; il prit M. de Rességuier en vive affection, et m'admit à la même hospitalité lorsque, dans l'hiver de 1838, je fus passer quelques semaines avec l'étudiant volontaire. Gœrres, très âgé, professait encore; son fils Guido Gœrres préparait le livre poétique et touchant intitulé : Dieu dans Vhistoire^ et Brentano avait publié : Les Visions de la sœur Emmerich. L'abbé de Cazalès avait déjà traduit Brentano; M. de Rességuier allait entreprendre une œuvre encore plus ardue : traduire VAthanase de Gœrres, défense éloquente et vigoureuse de l'archevêque de Cologne, M^' de Droste-Vischering, jeté en prison par le roi de Prusse.

Quels nobles et ardents entretiens, quelle passion pour l'Eglise et pour sa cause I Rien n'a plus ressemblé aux discours d'un poi^tique chrétien que les apologies enflammées du vieux Gœrres, les savantes déductions de Dœllinger, la verve originale de Brentano, la candeur naïve de Guido Gœrres, endoctrinant de jeunes professeurs ecclésiastiques, tels que l'abbé Windischmann, et tant d'auditeurs bénévoles, de disciples de toutes nations qui emportaient de là chez eux une ineffaçable empreinte, et d^immuables convictions.

Tous ces hommes étaient les amis de M. de Montalembert, et mes nouvelles relations avec Munich rendirent plus étroite ma liaison naissante avec lui. Je pénétrai plus avant dans son intérieur qui était très attachant. Tout y prenait son cachet, non par le des-

potisme de sa volonté, mais par une attraction naturelle. 11 occupait alors un très modeste appartement à l'angle des rues Saint-Dominique et Saint-Thomasd'Aquin. Comme ceux qui mettent les idées au-dessus des jouissances ou plutôt comme ceux qui se font une jouissance souveraine du culte des hautes idées et des grandes causes, M. de Montalembert n'avait aucun goût pour le luxe ; sa personne avait une vraie distinction, sa toilette n'admettait pas de négligences. Il prodiguait à sa bibliothèque et à la reliure de ses livres favoris une sollicitude passionnée. Hors de là, les soins matériels lui étaient indifférents, et il n*y pensait pas; s'il y eût pensé, il aurait sacrifié avec délices les moindres dépenses n'ayant point pour objet immédiat la propagande catholique et la charité. C'était un intrépide marcheur, et je ne lui ai connu de voiture à Paris ou à la campagne que quand la longue maladie qui devait nous le ravir lui en fit une douloureuse nécessité.

Outre le bulletin de Munich, je lui apportais l'écho des succès du P. Lacordaire à Metz. J'avais analysé la conférence que je venais d'entendre afin d'y faire assister de mon mieux madame Swetchine. M. de Montalembert me demanda la même lecture et me donna rendez-vous le soir, chez lui, à porte close, afin que madame de Montalembert, profondément unie à toutes les affections de son mari, prît aussi sa part de ce souvenir. Nous étions en plein, moi dans ma lecture, mes auditeurs dans l'enthousiasme, quand nous fûmes interrompus par les tout petits cris d'un enfant : c'était Elisabeth de Montalembert, âgée de

SIX mois, dont le berceau était dissimulé dans un coin du salon. Je ne sais qui, le premier, du père ou de la mère, s'empressa d'aller la calmer; tous deux lui firent comprendre qu'on devait garder le silence quand on écoutait le P. Lacordaire. Elle se tut, et la lecture reprit son cours, sans autre incident que cette scène de famille qui ne me fit nullement regretter d'avoir été interrompu.

J'avais traversé Metz deux fois, en allant à Munich et en revenant. Le P. Lacordaire me confia sa préoccupation au sujet de deux de ses amis du diocèse de Strasbourg, l'abbé Bautain et l'abbé de Bonnechose. Le clergé d'Alsace les considérait comme chefs d'une école qui poussait trop loin l'immolation de la raison, et M. de Trévern, leur évêque, en était fort ému. « La situation de deux ecclésiastiques aussi éminents en dissidence doctrinale avec leur évêque ne peut se prolonger, me dit le P. Lacordaire, et en pareil cas, ajouta-t-il, il n'y a qu'une issue : l'appel à Rome et la soumission au jugement quel qu'il soit. Je l'écris à l'abbé Bautain, mais je ne triomphe point de sa résistance. Veuillez le voir de ma part, ainsi que M. de Bonnechose et suppliez-les en mon nom de porter leurs manuscrits à Rome et d'en rapporter la paix pour eux-mêmes et pour le diocèse. C'est ce que j'ai fait pour mon propre compte, et je n'ai jamais passé un jour sans en remercier Dieu. »

J'obéis. Je voyais M. Bautain pour la première fois et je fus frappé de sa droiture plus que de son éloquence. 11 hésitait à suivre les conseils du P. Lacordaire. M. de Bonnechose n'hésitait même pas; il s'y refusait

tout à fait. Je me rappelle que dans un moment où je répétais de mon mieux les paroles du P. Lacordaire, M. de Bonnechose, appelé au dehors par une affaire, dit à M. Bautain, avant de nous quitter : tt Prenez garde à la sirène! » Cependant, peu après mon départ, le voyage de Rome fut résolu et suivi bientôt d'une soumission complète. M. Bautain se fixa à Paris où son talent grandit; M. de Bonnechose demeura plus longtemps à Rome, s'y mêla de quelques négociations diplomatiques et revint en France pour être évêque de Carcassonne, archevêque de Rouen et cardinal. Il a, plus d'une fois, dans ces différents postes, oublié ce qu'il devait au P. Lacordaire, et le P. Lacordaire ne l'a jamais rappelé ni à lui ni à personne.

L'émulation littéraire me gagna peu à peu. M. de Montalembert aurait voulu que je traitasse un sujet exclusivement religieux, car, très unis tous deux sur ce terrain-là, nous Tétions moins sur le terrain politique. Il était monarchiste, mais avec d'autres sentiments que les miens. Il avait un an de plus que moi et son précoce coup d'œil avait été vivement frappé des périls d'une identification trop étroite entre l'Église et l'État. 11 a lui-même retracé ses impressions, à cette époque, dans les Lettres à un ami de collège^ spécialement dans le récit de son séjour à la Roche-Guyon, chez l'abbé duc de Rohan. Peu après, la révolution de Juillet confirma M. de Montalembert dans ses convictions en confondant dans le même anathème la branche aînée de la maison de Bourbon et le clergé, M. de Polignac et M. de Quéleu.

Aussi, dès ses premiers actes, dès ses premiers écrits politiques, le jeune pair de France n'eut rien de plus à cœur que de tenir séparés l'intérêt religieux et l'intérêt légitimiste. En cela, il ne songeait assurément pas à courtiser le pouvoir nouveau, dont il ne reçut jamais la moindre faveur. M. de Montalembert était aussi incapable de s'incliner par ambition que par complaisance ; il savait, en outre, à merveille que pour plaire à ce pouvoir nouveau, il eût fallu parler, il eût fallu agir en catholique discret et tempéré, ce qui n'entrait ni dans ses intentions ni dans ses allures naturelles. Rien n'était donc plus pur que son point de départ, et j'ajoute que je n'en ai jamais contesté la justesse. Le débat, entre nous, n'était qu'une question de mesure ; je lui disais souvent : « La conscience religieuse et la conscience politique ne peuvent pas demeurer à perpétuité sans contact, sans relation Tune avec l'autre ; elles sont faites pour vivre ensemble et pour s'éclairer mutuellement dans la société comme dans l'individu. Vous avez renoncé à suivre l'abbé de Lamennais dans la doctrine de la séparation absolue de l'Eglise et de l'Etat; ne reprenons pas le même air une octave plus bas ! Soyons plus prudents que ne l'a été la Restauration. Attestez à la tribune, attestons partout que nous avons compris les leçons de l'expérience, mais laissez les légitimistes faire librement leurs réserves pour l'avenir. »

Quand j'en venais à personnifier mes idées, je concluais que la ligne de M. Berryer et la ligne de M. de Montalembert, l'une plus exclusivement politique, l'autre plus exclusivement religieuse, pouvaient

être distinctes et ne devaient jamais être ennemies, car elles embrassaient l'ensemble des grands intérêts du pays. Plus je m'efforçais de me rendre compte de l'état de notre société, plus je me confirmais dans la persuasion que les hommes jeunes, indépendants envers le passé, envers le présent, devaient tendre au rapprochement de ces deux lignes, au lieu de pousser à leur réciproque hostilité, et à mesure que j'avançais dans la vie pratique, je m'appliquais davantage à servir de trait d'union entre M. Berryer et M. de Montalembert.

Quant à mes travaux personnels, je n^hésitai pas longtemps dans le choix de mon sujet et je me vouai, de tout cœur, aux études qui pouvaient, à un degré quelconque, profiter à la cause monarchique.

Dans mes souvenirs d'enfance, dans le culte du foyer domestique, Louis XVI m'apparaissait comme le type le plus injustement méconnu de ce gouvernement plus paternel qu'absolu qui avait porté si haut la grandeur et la prospérité de notre pays. C'est ce qui me décida à faire une étude particulière de ce règne.

Un vieil ami de miss Newton, devenue plus tard M""® Victor de Tracy, lui disait : « Vous ne savez pas lire ; vous lisez comme si vous mangiez des cerises. Une fois la lecture faite, vous ne pensez plus à ce que vous avez lu, et il ne vous en reste rien, il ne faut pas lire toutes sortes de choses au hasard ; il faut mettre de Tordre dans ses lectures, y réfléchir et s'en rendre compte. )) Je pris ce conseil pour moi, et je résolus de changer ma méthode ou plutôt j'adoptai une méthode pour la première fois. Je me mis à lire, la plume

à la main, tous les mémoires sur l'histoire de France, depuis Villehardouin et Joinville jusqu'à La Fayette et Mirabeau. Toute ma conscience, toute la persévérance d'investigation dont j'étais capable, s'appliquèrent au dépouillement de nos annales.

J'interrogeai, j'écoutai, siècle par siècle, les témoins les plus intimes, les juges les plus autorisés, et quand enfin je fus amené en présence de Louis XVI, je reconnus en lui, dans ses intentions, dans ses exemples, la compréhension désintéressée, l'appréciation généreuse des besoins de son temps. Malheureusement le concours de son entourage et des grands corps de la nation lui fît défaut. Le roi ne manqua pas volontairement à sa mission, mais quand il fallut commander l'abnégation à ceux qui ne la trouvaient pas en eux-mêmes, quand il fallut imposer ce qu'il ne réussissait pas à obtenir, l'énergie lui manqua, il fut vaincu, il fut victime, mais il demeure un modèle et un martyr, dans les régions abstraites du dévouement et du devoir. L'hommage que j'entrepris de rendre à Louis XVI était l'expression de ma plus sincère et de ma plus profonde conviction. Quelque chose de cette sincérité perce dans le livre et fit son modeste succès. Outre les bibliothèques, je pouvais consulter aussi quelques survivants du xviii^ siècle, et je n'y manquai pas.

Il faut être avancé déjà dans la vie pour bien comprendre toute la reconnaissance que doit un jeune homme à ceux qui, dans la pleine activité de leur carrière, consacrent un peu de leur temps et un peu de leur attention aux essais d'un début. Je dus ce

service et je dois cette reconnaissance au baron Moiinier. Fils de l'ancien constituant, membre alors de la chambre des pairs, il prenait une part active et labo-^ rieuse aux discussions du Luxembourg, et pourtant, deux ou trois fois par semaine, durant tout un hiver, il fit trêve à ses propres occupations, pour lire, rectifier, compléter, page par page, le manuscrit d'un inconnu qui n'avait droit sur lui que par le sentiment qu'il m'exprima en répondant à mon premier remerciement : « Rien ne m'est plus sympathique qu'un jeune homme qui veut travailler. »

Mon second bienfaiteur en ce genre fut M. Roux- Laborie. Autant le baron Mounier était calme et correct, autant M. Laborie était ardent et original. Jeune avocat en 1793, il avait été honoré de l'affection de M. de Malesherbes et choisi par lui comme, secrétaire, durant sa terrible lutte contre les régicides. C'est à M. Laborie que je dois plusieurs détails sur le procès du roi, et, entre autres, la belle réponse que M. de Malesherbes fît à Treilhard, dans une des salles d'attente de la Convention. Le défenseur de Louis XVI continuant à se servir, en parlant au roi, des noms de : Sire et de Majesté, Treilhard s'écria : « Qui vous rend si osé de prononcer ici des titres proscrits? — Mépris pour vous et mépris pour la vie ! » répliqua M. de Malesherbes. .' ' -

M. Laborie ne s'habillait, ne parlait, n'écrivait et ne gesticulait comme personne. Tout lui venait par soubresauts, mais on ne peut pas dire par caprices, car il y avait toujours dans ses apparentes originalités une bienveillance inépuisable.

ÉTUDES LITTÉRAIRES. — ŒUVRES DE CHARITÉ. i8l

Madame Swetchine disait de lui dans sa vieillesse : (( C'est une ruine où il revient des esprits! » Ruine et esprit, les deux mots étaient également justes. Quelqu'un qui l'aimait tendrement disait encore : « Cet excellent homme si connu et si méconnu ! » Admis dans la familiarité de beaucoup de hauts personnages de son temps, il n'eut que le tort de les laisser abuser de cette familiarité même. M. Laborie ne s'en irrita jamais et n'en fît perdre à personne ni sa bonne grâce, ni ses bons offices.

Il écrivait beaucoup de billets d'un style fort abrégé et d'une écriture presque indéchiffrable ; il en résultait parfois de plaisants quiproquos. Ayant à commander à un restaurant un déjeuner pour trois ou quatre amis, il écrivit ainsi le menu : « Poulet — si tendre, rôti — si dur, fricassé. » Et le restaurateur, plus expert en cuisine qu'en orthographe, fît servir aux convives six poulets rôtis et six poulets en fricassée.

Voulant adresser une condoléance à une femme qui venait de perdre son mari, il se borna à celte simple exclamation : « Ah ! Madame ! » Un an après, la veuve se remaria et il la complimenta par ces seuls mots : « Ah! ah! Madame! »

L'Académie française, par tradition, nommait toujours le Chancelier, l'Archevêque de Paris et le Gouverneur des enfants de France. Elle élut donc le vicomte Mathieu de Montmorency, devançant ainsi le choix déjà connu de Charles X pour l'éducation du duc de Bordeaux; heureuse aussi de rendre hommage aux rares qualités de l'ami de M""® de Staël et

de M. de Chateaubriand. Aussitôt après rélection,^ M. de Montmorency appela M. Laborie : « Mon cher' Laborie, je compte sur vous pour mon discours, et n'oubliez pas que M"^ la duchesse de Berry doit assister à ma réception ! » Peu après, M. Laborie ap-; porte un projet de discours, justifiant bien la coutume de l'Académie, qui depuis deux siècles n'avait cessé de mêler dans ses choix les hommes de lettres,' les hommes de cour, les dignitaires du sacerdoce et de la magistrature, en faisant ressortir combien l'esprit gagne à ne pas se livrer au culte exclusif de lui-même et à se perfectionner au contact des hautes dignités et des hautes fonctions sociales. M. Laborie avait ainsi traduit l'intention de M. de Montmorency à l'égard de M""^ la duchesse de Berry : « Combien l'honneur que me fait l'Académie est plus doux, en présence de cette auguste princesse, modèle accompli de la vertu. » Ce serait à merveille pour M""" la Dauphine, interrompit M. de Montmorency. Mettons plutôt : Modèle accompli : de toutes les vertus! » On retoucha le passage, et de cette collaboration sortit la phrase suivante :

« Je crois entendre l'auguste mère qui secondera si bien les royales leçons, puisqu'elle n'aura besoin, pour inspirer à son fils le goût des lettres et des arts, que de lui montrer les seules consolations de sa noble vie ; pour lui enseigner le courage et les plus hautes vertus, que de lui raconter son histoire et ses malheurs! »

L'ensemble du discours porte, du reste, d'un bout à l'autre, le cachet du noble récipiendaire et se

résume bien dans ces paroles qui étaient alors la profession de foi de tous les hommes éclairés sous la Restauration :

« Je voudrais sceller ici même, dans ce jour rendu solennel pour moi par votre bienveillance, le traité qui devrait unir à jamais trois grandes puissances sous la médiation du trône : la religion, les lettres, les libertés publiques ! »

Si j'avais entrepris d'écrire la vie de Louis XVI, à la fin de ma carrière, au lieu de l'écrire pour mon début, j'aurais, je Tespère, marqué avec plus de fermeté des traits trop superficiellement indiqués. J'aurais fait ressortir davantage que ce fut la longue désuétude des Etats généraux qui créa le danger de 1789 ; j'aurais insisté davantage sur l'aveuglement prolongé, et par conséquent sur la responsabilité des classes privilégiées. Les maladies politiques sont comme les maladies privées, elles sont souvent la faute du malade.

On assigne pour date à la Révolution les États généraux de 1789; il serait plus équitable d'en faire remonter l'origine à l'assemblée des notables de 1787. L'assemblée des notables n'était encore qu'une entrevue à l'amiable entre le roi et la nation. Ce jour-là, on pouvait encore conjurer la Révolution par les réformes, si les corps privilégiés eussent spontanément répondu par leur propre générosité à l'appel généreux de Louis XVL On eût transformé en conciliation pacifique cette lutte ardente que chaque jour perdu rendait inévitable entre les intérêts nouveaux qui réclamaient légitimement une place eties intérêts

anciens qui refusaient trop opiniâtrement de la leur accorder.

Je n'avais pas alors des vues assez nettes, assez pénétrantes sur ce grand litige, mais, du moins, je n'ai rien déguisé par défaut de sincérité ou par défaut de sympathie pour la liberté sagement réglée. Je n'ai pas consacré une ligne à l'apologie du pouvoir absolu et j'ai déploré, aux premiers jours du règne de Louis XVI, la disgrâce de Turgot et de Malesherbes. Turgot, disculé et non repoussé, eût empêché M. Necker, comme M. Necker, mieux soutenu, eût empêché l'abbé Sieyès et tous les utopistes révolutionnaires. Je ne puis donc me vanter d'avoir approfondi mon sujet ; mais je crois pouvoir du moins, à quarante ans de distance, me rendre le témoignage que je suis demeuré fidèle à l'épigraphe de mon livre empruntée à Jacques du Glercq :

« Je me suis enquis au mieulx que j'ai sceu et pu, et je certifie à touts que ne l'ay fait, n'y pour or n'y pour argent, n'y pour salaire, n'y pour compte à prince qui soit, n'y homme, n'y femme qui vescut, ne voulant ainsi favoriser n'y blâmer nul à mon pouvoir, fors seulement déclarer les choses advenues. »

Ayant à peindre la phase où la cour se croyait encore toute-puissante, je me sais bon gré d'avoir placé ce chapitre sous l'invocation de la Trémoïlle, qu'on ne peut récuser comme un suspect ou comme un jaloux :

« Tu demandes la court, mon filz, et tu la deusses défier; tu me diz quelquefoiz que c'est l'escolle de toute honnesteté ; il est vrai qu'elle est pleine de gens

ressemblants bons et honnestes, et que c'est ung lieu remply de gens expérimentez à bien et mal. La court apprendàsevestirhonnestement, parler distinctement, rire sobrement, dormir légièrement, escouter tous vents venter sans murmures, mais le tout est fait par vaine gloire, ambicion ou ypocrisie. Les honnestement vestus sont en dedans pleins de mocquerie et irrision, et destraictent de chacun; les peu parlants sont envieux, songeurs de malice, inventeurs de trahison, ceulx qui dorment légièrement veillent jour et nuit à supplanter leurs compagnons et faire quelque monopole. La court est une humilité ambitieuse, une chasteté lubrique, une modération furieuse, une amour ennuyeuse, une justice corrompue, une habondance affamée, une haultesse misérable, ung estât sans seureté, un contemptement de vertus, une exaltation de vices, une mourante vie et une mort vivante : les plus hault eslevez sont en plus grand danger que les bas assis, car Fortune ne se rit fors le trébuchement des grands*. »

Enfin, je plaçais sous les auspices du chancelier •de Chiverny l'ouverture des Etats généraux, voulant prouver dès l'abord que je ne méconnaissais pas cette vérité fondamentale de notre temps, que « les idées marchent plus vite que les escadrons et portent plus loin que l'artillerie )^, vérité qui, sous une forme ou sous une autre, se retrouve également vraie à travers tous les âges.

« Le roy Henry IV, dit le chancelier de Chiverny,

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