‹ Mémoires d'un RoyalisteChapitre 8 sur 59 · La Trémoïlle à son fils · texte numérisé non relu

La Trémoïlle à son fils

s'estant retourné vers la table sur laquelle on tenait les sceaux, prenant lesdits sceaux et les clefs ensemble, s'adressant à moy, me dit ces mesmes paroles : — « Monsieur le chancelier, voilà deux pistolets desquels je désire que vous vous serviez et que je sçay que vous pourrez fort bien manier; vous m'avez avec eux fait bien du mal plusieurs fois. »

(( Puis, se tournant vers ceux qui étoient là, leur dit : — « Ces deux pistolets que je baille à M. le chancelier, ne font pas tant de bruit que ceux de quoy nous tirons tous les jours ; mais ils frappent bien fxlus fort et de bien loing, et le scay par expérience des coups que j'en ai reçus *. »

J'étais si rempli, si attendri des malheurs de Louis XVI, en les retraçant, que je renonçai à mon hiver de Paris et ne quittai la campagne qu'en emportant mon travail achevé.

Ma première visite fut, comme toujours, pour madame Swetchine, et la première personne que je rencontrai chez elle fut madame de Nesselrode. Ces deux amies, séparées par les événements plus encore que par les distances, passaient rarement plus d'une année sans se voir. Lorsque l'empereur Nicolas réclamait du roi Louis-Phitippe le rappel de M. de Barante, madame de Nesselrode et madame Swetchine se donnaient rendez-vous à Francfort, à Bade, ou dans quelque ville de province française qui rendait l'incognito facile, et quand les relations entre la Russie et la France se détendaient, madame de

1. Mémoires d'estat de messire Philijjpe Hurault, comte de Chiverny, 1&67-1599.

Nesselrode venait passer à Paris plusieurs semaines et consacrait presque toutes ses soirées à madame Swetchine, paraissant heureuse de voir du même coup une notable portion de la société française. Pour mon compte, je lui demandai avec reconnaissance beaucoup des nouvelles de Pétersbourg, et le nom de Georges de Heeckeren ne pouvait être oublié. Je l'avais laissé dans tout l'éclat et dans toutes les jouissances du succès. Un coup de foudre pouvait seul y mettre un terme ; la foudre vint, comme on peut en juger par le récit suivant que je tiens de source irrécusable.

Un matin, M. de Heeckeren vit entrer dans sa chambre Pouchkine, le poète le plus justement populaire de la Russie : — « Comment se fait-il, monsieur le baron, lui dit-il, avec un calme apparent, que j'aie trouvé chez moi ces lettres de votre écriture ? » et il tenait à la main des lettres contenant, en effet, les expressions d'une inclination très vive. — « Vous n'avez pas lieu d'en être offensé, répondit M. de Heeckeren , madame Pouchkine ne consent à les recevoir que pour les transmettre à sa sœur que je désire épouser. — Alors, épousez-la. — Ma famille ne m'accorde pas son consentement. — Obtenez-le ! » Ce dialogue créait une situation bien délicate, et si le mariage ne s'accomplissait pas, madame Pouchkine pouvait être gravement compromise. Georges de Heeckeren n'hésita pas longtemps, et peu après Pétersbourg le félicitait de son mariage.

Six mois écoulés, Pouchkine rentra dans l'appartement de M. de Heeckeren, le visage calme et

sombre : « Vous croyez m'avoir fait illusion, je viens vous détromper. Si vous m'aviez tué, il y a six mois, vous auriez peut-être épousé ma femme. Aujourd'hui, vous êtes lié, vous allez être père. Battons-nous ! » Georges de Heeckeren était assez brave pour s'épuiser en efforts afin d'éviter cet odieux combat; tout fut inutile et Pouchkine se montra implacable. Rendezvous pris, les témoins sortirent de Pétersbourg avec les deux combattants, écartèrent la neige sur la lisière d'un petit bois et réglèrent, d'accord avec M. de Heeckeren, que Pouchkine tirerait le premier. Pouchkine ajusta son beau-frère, abaissa son arme, la releva de nouveau avec un sourire outrageant, fit feu et la balle siffla à l'oreille de son adversaire sans le toucher. M. de Heeckeren était venu avec la résolution de tirer en l'air après avoir essuyé le feu de Pouchkine, mais cette froide haine perçant jusqu'à la dernière heure lui fit perdre à lui-même son sangfroid, et Pouchkine tomba raide mort !

La victime était l'idole de la Russie, et si l'émeute était possible à Pétersbourg, elle eût éclaté à la nouvelle d'un tel événement. Des attroupements se formèrent jusque sous les fenêtres de l'Empereur, et de toutes parts retentissait ce cri : « Vengeance! vengeance de l'étranger ! » M. de Heeckeren fut immédiatement arrêté, jeté dans la citadelle, jugé et condamné selon toute la rigueur des lois russes. Peu après, l'Empereur fit savoir au prisonnier qu'il prenait en considération les efforts sincères qu'il avait opposés à une impitoyable vengeance et que, dès que la fermentation populaire serait apaisée, unteleck viendrait

le prendre à la porte de la citadelle et l'emporterait jour et nuit jusqu'à la frontière. Georges de lieeckeren fut du moins dédommagé par le bonheur domestique. H reprit en Alsace, sous les yeux de son vieux père, sa vie de chasseur et de campagnard. L'ambassadeur de Hollande vint plus d'une fois visiter sa jeune famille et, en 1848, le suffrage universel, prenant la place du duc de Lucques, lui rouvrit une nouvelle destinée.

SECOND VOYAGE EN ITALIE. — SÉJOUR DE M. LE COMTE DE CHAMBORD A ROME. — SAINT PIE V.

M. Delloye, ancien officier de la garde royale, avait donné sa démission en 1830 et s'était fait libraire ; il était l'intelligent et le très honorable éditeur des ouvrages royalistes de ce temps-là ; j'allais lui remettre mon Louis XVI, lorsque les journaux m'apprirent que M. le comte de Chambord assisterait à Vérone aux manœuvres du camp autrichien. Voir le jeune prince faire son début au grand air, passer des troupes en revue, étendre ou compléter ses études militaires, fut pour moi une perspective irrésistible. Je replaçai mon manuscrit dans mon tiroir pour quelques mois, et, à la fin de l'été de 1839, je m'acheminai de nouveau vers l'Italie. J'y entrai cette fois par le Simplon, le lac Majeur, les îles Borromées, c'est-à-dire à travers un enchantement inépuisable, à travers les plus merveilleux spectacles de la nature et les plus ingénieux raffinements de l'art itaUen. A Milan, un autre genre de bonne fortune m'attendait : j'y rencontrai le général Vincent.

Volontaire sous la première république, le général Vincent avait gagné tous ses grades à la pointe de son épée, et il venait en voyageur pacifique visiter les Autrichiens dans ces mêmes plaines où il avait remporté contre eux ses premiers succès. En l'appelant près de lui, M. le comte de Chambord semblait avoir fait un acte de bon goût et d'heureux augure. Ce choix signifiait certainement que le jeune prince, acceptant, adoptant toutes les gloires de la France, entendait n'en sacrifier aucuae et que, sans blesser l'Autriche qui lui donnait l'hospitalité, il rappelait volontiers par un glorieux vétéran du passé des souvenirs dont lui-même était fier. Le général Vincent m'offrit une place dans sa voiture de Milan à Vérone. Ce fut une journée de tête à tête qui me rappelait mon voyage avec M. de Bourmont, bien qu'à un tout autre point de vue et à l'autre extrémité de l'horizon.

Le général Vincent était la loyauté et la franchise même. Il avait un commandement dans la garde royale en 1830, et il eût probablement sauvé la monarchie à Rambouillet, si ses conseils eussent été suivis. Tout en aimant à répéter qu'il ne s'occupait pas de politique, il jugeait de haut les événements qui s'étaient déroulés sous ses yeux, et ses jugements revêtaient une forme saisissante, à force d'être précise. Plus je l'écoutais, plus je me félicitais de l'heureuse inspiration de M. le comte de Chambord. Cette inspiration avait-elle été moins réfléchie que je ne le supposais, ou fut-elle contrariée par une influence étrangère? Je l'ignore, car je ne voyais

encore, à cette époque, que ce qu'on voulait bien montrer à tout le inonde. Ce dont je fus témoin, c'est que durant huit jours, à Vérone, le prince accorda au général tous les témoignages de cette bienveillance cordiale qui frappe et séduit ceux qui l'approchent; mais, en dehors de la spécialité militaire, aucun accès intime ne lui fut donné, aucun rendezvous ne fut pris pour l'avenir, et Toccasion de doubler le duc de Lévis, digne représentant du passé, par une illustration du présent, ne fut point saisie.

Je ne pouvais mettre le pied en Italie sans retourner à Rome, où me ramenaient d'ineffaçables souvenirs et la présence de mon frère attaché désormais à la cour pontificale. Un autre lien de famille me traçait aussi mon itinéraire, et je dois reprendre ici l'histoire des enfants de M. l'évêque d'Amiens.

Rentrés en France, à la suite de leur père, les trois comtes de Bombelles prirent des résolutions et suivirent des carrières différentes. L'aîné, Louis de Bombelles, marié à une Suédoise, d'un esprit original et d'une rare aptitude d'artiste, fut, pendani douze ou quinze ans, ambassadeur d'Autriche à Florence. Tous deux y ont laissé de très affectueux souvenirs, malgré une épigramme que j'ai trouvée encore vivante à Florence et qui se termine ainsi en jouant sur le nom :

Le mari n'est pas bou, la femme n'est pas belle.

Le plus jeune, Henri de Bombelles, avait épousé une Ecossaise, miss Fraser; il fut rappelé de l'ambassade d'Autriche à Lisbonne pour devenir le gouverneur

du jeune archiduc, aujourd'hui l'empereur François- Joseph. Le comte Henri de Bombelles fort instruit et très austère ne s'accordait, en fait de délassements, que la musique, et surtout la musique religieuse. Il était cousin-germain du marquis de Louvois, fils luimême d'une Bombelles, et profitait d'un congé au château d'Ancy-le-Franc, magnifique héritage du grand Louvois, lorsqu éclata la révolution de Juillet.

Le marquis de Louvois avait l'honneur d'y recevoir madame la Dauphine, qui s'y était arrêtée en revenant de Vichy et M. de Bombelles y fit exécuter une messe en musique qu'il avait composée à cette intention. Ce furent les dernières joies et les dernières prières solennelles de la fille de Louis XVI en France. C'est en Bourgogne que la malheureuse princesse avait appris et regretté la soudaine publication des ordonnances; c'est d'Ancy-le-Franc qu'elle entendit rouler les premiers grondements de l'orage I MM. de Louvois et de Bombelles montèrent sur le siège de la voiture qui l'amenait en toute hâte vers Saint-Cloud, veillèrent sur la princesse durant plusieurs relais et ne la quittèrent que quand toute inquiétude sur le voyage fut dissipée. M. de Louvois alla reprendre son poste à la chambre des pairs. M. de Bombelles regagna son pays d'adoption, sans cesser d'aimer su vraie patrie et de gémir sur les agitations de ses destinées.

Le comte Charles de Bombelles, comme son père, n'avait plus quitté la France, après Favoir revue en 1814. 11 y était entré comme aide de camp du prince de Schwartzenberg; il resta pour devenir sous-

lieutenant d'infanterie. 11 épousa une Française, mademoiselle de Cavaignac. 1830 le trouva veuf, lieutenant-colonel et gentilhomme de la chambre. Cette seconde carrière brisée, il n'en chercha plus d'autre et se voua tout entier à l'éducation de ses deux enfants, un fils et une fille. Quand, un peu plus tard, il alla serrer la main de ses frères en Autriche, le premier mot du prince de Metternich en le revoyant fut : « Hé bien ! Bombelles, ne regrettezvous pas de nous avoir quittés ? » La réponse n'encouragea point à pousser plus loin les ouvertures. Le prince de Metternich comprit que le dévouement pouvait exercer sur M. de Bombelles un plus grand empire que l'ambition, et il revint à la charge sous une autre forme : « Le poste de grand maître de la cour de Parme, lui dit-il, est vacant par la mort du comte de Neipperg. Ce poste exige un homme capable de dominer le caractère faible de l'archiduchesse Marie-Louise, de maîtriser sa petite cour et de gouverner avec intégrité son petit État. La famille impériale a jeté les yeux sur vous ; elle désire votre consentement; ne le refusez pas. » M. de Bombelles éprouva la plus vive surprise, opposa une longue résistance et ne céda qu'à des conditions noblement désintéressées.

Lorsque je m'acheminai vers Parme, M. de Bombelles, qui n'avait cru et voulu accepter que l'héritage politique du comte de Neipperg, avait obtenu , sans le chercher, le même crédit que lui sur le cœur de la souveraine, et la veuve de l'empereur Napoléon avait contracté un troisième mariage. Cela ne lais-

sait pas que de me troubler, et à mesure que j'approchais de Parme, une véritable anxiété s'emparait de moi. Gomment éviter les écueils? Comment parler de la France, et comment n'en pas parler? J'aurais certainement traversé Parme sans m'y arrêter si un véritable attachement ne m'eût lié au comte de Bombelles et à ses enfants. Je connaissais d'ailleurs la bonté, la simplicité de mon oncle, et je finis par me rassurer en pensant que l'audience serait courte, que la leçon me serait bien faite, et que je n'aurais qu'à la répéter.

A mon arrivée, profond désappointement : l'Archiduchesse était à la campagne, et M. de Bombelles, averti par moi de mon arrivée, envoyait une voi ture de cour pour m'amener à la résidence impériale. J'obéis avec la plus sincère frayeur, mais je dois reconnaître que ce sentiment pénible fut promptement dissipé, non seulement par mon oncle^ mais par l'Archiduchesse elle-même. Elle me mit du premier coup à l'aise, en me parlant aussitôt de Paris très naturellement et avec un évident plaisir. Elle laissait percer sans efforts une vive et franche réminiscence des ifêtes de sa jeunesse.

L'empereur Napoléon, portant partout le goût du .grand, se complaisait avec les personnages de notre {théâtre classique, avec les demi-dieux de Racine et les héros de Corneille, si supérieurs, comme l'Empereur lui-même, au niveau général de la nature humaine. Talma et mademoiselle Mars faisaient partie intégrante des fêtes officielles; Talma surtout parce que l'Empereur, comprenant mieux la gloire que

la raillerie ou la philosophie, préférait de beaucoup Corneille à Molière. L'impératrice Marie-Louise n'entrait pas dans ces nuances, et c'était mademoiselle Mars qui avait la place d'honneur dans son souvenir : « Mademoiselle Mars est venue récemment à Milan », me dit-elle, et je me suis empressée d aller l'entendre. Quelle grâce elle a conservée! quel accent! quel charme! » Du reste, rien n'était exagéré dans cet enthousiasme, et l'incomparable Célimène est restée elle-même jusqu'à la fin de sa carrière. Emile Deschamps disait de madame Récamier : « Elle n'est pas vieille, seulement elle est jeune depuis très longtemps ! » Pendant bien des années, on dut eu dire autant de mademoiselle Mars. Quant à l'Empereur et à l'empire, l'Archiduchesse n'y fit devant moi aucune allusion; elle parlait de Paris comme une voyageuse qui avait été bien placée pour le voir en beau.

Je ne sais si l'Impératrice avait été belle; en tous cas, à l'époque où j'eus l'honneur de la voir, son extérieur n'avait rien d'attrayant. Elle était voûtée, sa lèvre inférieure épaisse, selon le type héréditaire de la famille impériale d'Autriche, était très pendante, ce qui la faisait paraître plus vieille que son âge- Elle était très simple et toujours accessible, comme on l'est traditionnellement à la cour de Vienne ; elle ne causait pas brillamment, mais avec une bonhomie assez fine et toujours indulgente. Tout respirait autour d'elle la régularité, le respect envers son petit peuple et le constant désir de remplir ; tous les devoirs de sa petite royauté. Elle me tit

riionneur de m'admettre à ses promenades. C'était un spectacle touchant. Une fois en pleine campagne, elle descendait de voiture, visitait les villages, parcourait longuement à pied les grandes routes, donnant le bras à M. de Bombelles et accompagnée d'un seul domestique qui portait un grand sac plein de petits rouleaux d'argent. L'abordait alors qui voulait; plusieurs vieilles femmes se mirent à genoux devant elle, en lui baisant la main et lui présentant une supplique. Elle les relevait aussitôt et jetait les yeux sur la supplique. Si on invoquait sa générosité, elle tirait du grand sac l'un de ses petits rouleaux ; si la demande était plus compliquée, elle promettait de s'en occuper, et on m'a assuré qu'elle tenait parole. A Parme, le palais vaste et beau avait deux longues ailes ; une aile était occupée par la chapelle et par des religieuses avec lesquelles elle passait une bonne partie de la matinée ; l'autre aile était la salle de spectacle, la princesse y entretenait une bonne troupe d'opéra et y passait la plupart de ses soirées d'hiver. Quant à l'empereur Napoléon, pas un buste, pas un portrait de lui ; pas davantage du duc de Reichstadt, ni à Parme ni à la campagne. Tout respirait là ou le plus profond oubli, ou la plus courageuse résignation.

Je ne puis passer à un autre sujet sans pousser mon récit jusqu'aux derniers jours de M. de Bombelles que l'on apprécierait bien mal, si on ne le connaissait que comme un grand maître de cour. C'était l'honnête homme par excellence, l'honnête homme dans toute sa pureté, sa loyauté et sa dignité. 11 avait en-

voyé son fils faire régulièrement et laborieusement sa carrière dans un régiment de hussards hongrois. Il avait gardé près de lui sa fille, auxihaire intelligente et infatigable de toutes les œuvres charitables du duché de Parme.

Quand la veuve de Napoléon eut fermé les yeux, M. de Bombelles alla à Vienne rendre compte de sa mission, refusa toute récompense, même honorifique, et revint en France avec sa fille. Paris n'avait plus d'attraits pour lui ; son cœur était resté à Versailles avec tous les souvenirs de sa jeunesse et tout l'éclat de la monarchie; c'est là qu'il voulut fixer son dernier séjour. Il prit, rue de la Bibliothèque, un modeste appartement conforme à sa modique fortune. 11 y vécut à peine quelques années dans le deuil de tout ce qu'il avait aimé, s'éteignit dans la douceur calme et ferme du chrétien entre les bras de son fils accouru en hâte et de sa fille qui ne l'avait jamais quitté. Cette fille, ne pouvant plus vivre pour son père, ne voulut plus vivre que pour Dieu, et elle achève dans un couvent de Vienne une existence qui a traversé toutes les vicissitudes de la terre, avec une seule pensée, le ciel ! La vue des derniers moments de M. de Bombelles, le souvenir de sa paternelle bénédiction, demeurent l'un des plus nobles enseignements, l'une des plus chères consolations de ma vie.

Je croyais retrouver Rome dans le calme respectueux et doux qu'y faisait régner Grégoire XVI; j'y trouvai, au contraire, une grande agitation, causée par l'arrivée fort imprévue de M. le comte de Gham-

SOO CHAPITRE SIXIÈME (1839-1840).

Lord. Le gouvernement autrichien était fort mécontent de n'avoir pas été consulté; le gouvernement français ne Tétait pas moins de cette apparition soudaine du jeune prince sur un aussi grand théâtre, et Je gouvernement pontifical eût été fort heureux qu'on lui épargnât les apparences d'une complicité dont il était très innocent. Pour la société romaine, c'était dans toutes les classes une curiosité qui cherchait à justifier ses antipathies ou ses sympathies préconçues. C'était, du reste, par égard pour le souverain pontife que M. le comte de Ghambord ne l'avait point averti ; il voulait lui laisser le droit de répondre au roi Louis- Philippe qu'aucune responsabilité ne pouvait lui être imputée, et qu'il se trouvait, lui-même, en face d'un fait brusquement accompli, sans aucune participation préalable de sa part. Quant à demander au pape de proscrire le chef de la maison de Bourbon, la pensée en eût paru excessive à tout le monde, Uomc ayant de tout temps servi d'asile inviolable aux grandeurs déchues ; elle avait accueilli les Stuarts en face de la maison de Hanovre, et les Bonaparte en face des Bourbons. Le comte de Latour-Maubourg, ambassadeur de France, porta des représentations diplomatiques au Vatican et insista peu.

Le comte de Flahaut se trouvait aussi à Rome à celte époque. Il avait rencontré, non sans l'avoir recherché probablement, M. le comte de Ghambord dans une des galeries de tableaux que le prince \isitait avec beaucoup d'intérêt. M. de Flahaut parlant de lui avec éloge à la comtesse de Menou • « Avouez, lui dit-elle, qu'il est bien regrettable qu'un

tel prince ait tant d'ennemis. — Ah! Madame, reprit le spirituel diplomate, s'il n'avait que ses ennemis ! »

Une fois l'arrivée de M. le comte de Chambord connue, la colonie française se grossit rapidement. Le comte de la Ferronnays arriva de Naples ; le maréchal de Bourmont, de Viterbe; mademoiselle de Fauveau, de Florence; puis Paris envoya un contingent d'élite, le duc de Rohan, le marquis de Pastoret, et parmi les plus jeunes, le comte Émilien de Niewerkerke qui fut plus tard directeur des musées impériaux. M. le comte de Chambord s'était logé au palais Conti, place de la Minerve, avec le duc de Lévis, le comte de Locmaria, le comte Fernand de la Ferronnays et l'abbé Trébuquet, legs de M«' Frayssinous.

Tous les Français félicitèrent le duc de Lévis de l'initiative hardie qu'il avait conseillée au prince. On se réjouissait de ne plus le voir confiné dans les Etats autrichiens et du choix qu'il avait fait, pour ses débuts dans l'apprentissage de sa vie active, de la capitale la mieux placée pourvoir et pour être vu. On conjecturait de là qu'un plan de voyages successifs allait se dérouler, et l'on y applaudissait à l'unanimité. La façon embarrassée dont le duc de Lévis accueillit ces félicitations donna promptement à penser que sa prévoyance était moins grande qu'on ne l'avait supposé d'abord. 11 mit presque de l'affectation à répondre qu'au sortir de Rome, le prince retournerait en Autriche et y reprendrait son genre de vie ordinaire.

Ce symptôme d'excessive prudence ne fut pas le seul. Les deux hommes le mieux en mesure d'être

écoutés du prince et qui fixaient l'attention de toute la colonie française étaient naturellement M. de la Ferronnays et M. de Bourmont. A la Chambre des pairs, ils ne siégeaient pas sur les mêmes bancs et ils avaient appartenu à deux ministères de tendances fort opposées; mais M. de Bourmont avait l'esprit trop fin et trop juste pour ne pas l'avoir conciliant, et M. de la Ferronnays avait l'âme trop haute pour garder dans le malheur les amertumes et les souvenirs pénibles des temps de la puissance et de la lutte. Tous les vœux de notre petit cercle se réunissaient sur ces deux hommes et leur assignaient le rôle prépondérant au palais Conti. Malheureusement ce désir ne fut pas toujours exaucé! J'ai dû à la constante bonté de M. de Bourmont envers moi une confidence que jo crois devoir consigner ici, parce qu'elle révèle bien le genre de timidité qui régna dans l'entourage de M. le comte de Chambord, dès sa jeunesse, et qui donne la clef des défauts qui sont devenus plus tard des calamités publiques.

En 1834, M. de Bourmont, au retour de Portugal, acheta la terre de Farnèse, près de Viterbe, y rallia sa famille dispersée et fixa dans les États pontificaux sa résidence provisoire ou définitive. Là, il se trouva voisin de Lucien Bonaparte, prince de Canino, frère de Napoléon ; tous deux trouvèrent une égale consolation à s'entretenir de la France et vécurent en excellentes relations. Lorsque Lucien Bonaparte apprit l'arrivée de M. le comte de Chambord, il dit à M. de Bourmont, faisant ses préparatifs de départ pour Rome : « Je serais heureux de présenter au prince le

sincère hommage d'uil bon Français, mon frère Napoléon ne peut pas avoir de successeur; ses neveux ne sont en mesure ni de relever son trône ni de s'y asseoir; nous n'avons plus qu'une manière de témoigner à notre pays la reconnaissance que nous lui devons : c'est de donner l'exemple du désintéressement. Un grand principe, appuyé sur huit siècles de gloire, peut seul dominer tous les amours-propres sans en blesser aucun et terminer des discordes qui, si nous n'y prenons garde, nous conduiront bientôt à notre irréparable perte. Vous pouvez porter en mon nom ces sentiments au prince. Je suis prêt à les lui répéter moi-même à Rome, et, s'il le juge utile, à en autoriser la publicité. »

M. de Bourmont s'empressa de s'acquitter de co message, mais il fut froidement accueilli. M. do Lévis insista sur plusieurs objections : — le prince est trop jeune pour cette entrevue ; on ne peut savoir sur quel terrain un tel interlocuteur voudrait se placer ; il peut embarrasser le prince par des questions ou des conditions scabreuses; il peut finalement créer plus de difficultés qu'il n'en saurait aplanir.

J'ai lieu de croire que M. de la Ferronnays s'éleva fortement contre ces objections qui finalement prévalurent. M. de Bourmont, je le tiens de lui-même avec tous ces détails, fut chargé d'une réponse gracieuse, maisévasive, et l'ouverture du prince de Canino n'eut pas de suite.

J'ai besoin de constater ici qu'aucun dévouement ne fut plus vrai que celui du duc et de la duchesse de Lévis. Leur existence, leur fortune, leurs pensées.

étaient uniquement consacrés au service et à l'avenir de M. Je comte de Chambord. La duchesse de Lévis, née d'Aubusson-La-Feuillade,était distinguée et active; elle cherchait à plaire et y réussissait; elle mourut avant son mari, et sa perte fut un malheur. Le duc de Lévis avait été, sous le nom de duc de Ventadour, un brillant colonel et avait, dit-on, dans l'intimité, une causerie très militaire. Il était petit et, à l'époque oii le premier poste lui fut confié près de M. le comte de Chambord, il était devenu gros, et d'un aspect peu distingué. Quand on avait le temps de causer longuement avec lui, on arrivait à être touché de la loyauté de ses intentions et de la droiture théorique de son esprit ; mais, dès qu'on voulait l'amener à l'action, on le trouvait lent, méticuleux, grossissant les difficultés pour s'en faire un rempart, et se croyant volontiers habile quand il avait remplacé une négative par un ajournement. Sa crainte principale était de livrer le prince à lui-même, non par mesquine et basse ambition, il en était noblement incapable, mais par l'appréhension exagérée des étourderies ou des engagements précipités. Il eût été admirable près d'un téméraire; il était dangereux auprès d'un prince aussi naturellement réglé que M. le comte de Chambord.

Le duc de Lévis raisonnait toujours juste contre l'imprudence; il n'aperçut jamais l'inconvénient de l'excès opposé; jamais il ne parvint à comprendre qu'il y a dans les grandes races des antécédents qui imposent certaines lois et que le petit- fils de Charles X, le petit-neveu de Louis XVIII avait surtout à se montrer le pelit-fils de Henri IV.

SECOND VOYAGE EN ITALIE, ETC. tOo

Peu à peu, le duc de Lé vis arriva à tenir M. le comte de Chambord dans une sorte de quarantaine qui ne laissait arriver au prince que des idées ou des conseils bien passés à la fumigation. Les portes étaient grandement ouvertes pour les cordiales et courtes audiences qui ne laissaient échanger d'un côté que des hommages émus, de l'autre côté, que les témoignages d'une bienveillance qui n'avait jamais rien d'affecté ; mais si, par quelque droit acquis, ou par quelque zèle indiscret, on voulait iiller au delà, si l'on prétendait pos3r une question ou donner une réponse sérieuse, aborder un problème qui eut quelque portée politique, le visage de M. de Lévis s'assombrissait, les avenues se rétrécissaient, elles allaient même jusqu'à se fermer, si l'importun ne battait pas de lui-même en retraite. Le marquis de la Rochejacquelein, fort présomptueux du reste, en fit durement l'expérience. Peutctre eùt-il mieux valu pour la France que le duc de Léviseûtété moins parfaitement équilibré, mais toutes ses qualités se tenaient ; onaie pouvait y découvrir une lacune ou y faire une brèche. A force de vouloir être vigilantes, ces qualités devinrent exclusives, et à force d'être exclusives, elles devinrent funestes.

Pendant que l'incident Bonaparte et quelques autres de même nature traversaient silencieusement le cabinet du prince, la colonie française, grossissant de jour en jour, ne songeait qu'à montrer son empressement au palais Conti. Les princes romains, les cardinaux, la prélature apparaissaient quelquefois, mais nvec une réserve dont Grégoire XVI donnait le pré-

206 CHAPITRE SIXIEME (l839-1840).

cepte et l'exemple. Aucun palais romain n'osa s'ouvrir pour offrir une fôte au chef de la maison de Bourbon. Les Français étaient pour la plupart logés à l'auberge, et le duc de Rohan seul put faire et fit exception. Le prince passa plusieurs soirées chez la comtesse Rzewuska, mais en petit comité, au second étiige, sur la place de Venise, en face de l'ambassade d'Autriche qui feignit de l'ignorer, bien que l'ambassadeur et l'ambassadrice, le comte et la comtesse Lutzow, fussent assurément fort royalistes. A l'une des petites soirées de la comtesse Rzewuska, nous jouâmes, en forme de charade, Passé minuit. M. le comte deChambord s'en montra enchanté, ce qui lui donna l'occasion d'exprimer le regret de n'avoir jamais vu une comédie française jouée par des Français. Le mot fut saisi au vol, et nous nous empressâmes de préparer une représentation qui pût donner au prince exilé l'illusion de deux heures passées à Paris.

Une Russe, la comtesse Kaïssaroff, ayant mis à notre disposition son très beau salon, nous n'eûmes plus que l'embarras de choisir le spectacle. Je me joignis vivement à M. de Pastoret en faveur du Misanthrope, mais nous fûmes battus. Les uns se déclarèrent incapables d'un si grand effort de mémoire; d'autres s'attachèrent à démontrer que le prince devait savoir Molière par cœur, que nous devions lui faire les honneurs du français contemporain, que madame la duchesse de Berry ayant daigné donner son nom au théâtre de M. Scribe, c'était du Scribe qu'il convenait de représenter devant M. le comte de

Chambord. Ce point admis, le Scribe n'était pas aisé à trouver à Rome, en 1840; cependant, au bout de plusieurs jours de recherches, nous mîmes à l'étude le Savant et VateL Les acteurs étaient : le comte Raymond de Nicolaï, neveu du duc de Lévis, le marquis de Miramon, le prince de Léon, empêché par un deuil, à la veille de la représentation et remplacé par un jeune Hongrois, le comte Karolyi, et moi. Les actrices étaient : mesdemoiselles de Retz, sœur de M^"" de Retz, notre auditeur de rote, et une Allemande, la comtesse Egglofstein. Le trou du souffleur était utilement occupé par le comte de Locmaria. Le parterre fut très nombreux et très brillant; le prince ne cessa de donner par son indulgence expansive le signal des applaudissements. Il me témoigna même tout haut et de la façon la plus gracieuse que je m'étais tiré à sa satisfaction d'un petit embarras de scène. Dans VatellQ marmiton Laridon se fit attendre pendant un monologue que je dus allonger de mon mieux ; mais je me trouvais tout à fait à bout d'improvisation quand il parut enfin : « Ah ! petit malheureux, lui dis-je, si tu manques ainsi tes entrées, tu ne seras jamais cuisinier! » Le duc de Lévis m'adressa aussi ses compliments après la représentation. C'était le succès dans la limite où il l'aimait et se plaisait à l'encourager.

La bonté de cœur habituelle à la maison de Rourbon éclata dans M. le comte de Chambord avec un caractère touchant à propos d'une profonde douleur qui vint atteindre la famille de Rourmont. Une des filles du maréchal avait épousé le marquis de Langle

et, au bout d'un an de mariage, mourut à Rennes, en mettant un fils au monde. Les premières nouvelles avaient été excellentes, mais une inflammation rapide survint, et la jeune mère avait cessé d'exister lorsque M. de Bourmont était encore tout entier à la joie. M^'' de Retz fut chargé d'annoncer au malheureux père cette brusque et fatale nouvelle, mais il recula devant cette mission. On crut que mon intimité avec les fils du maréchal rendait tout plus facile et je finis par céder à l'insistance de M^"" de Retz. César de Bourmont était seul près de son père, en ce moment; je me rendis d'abord chez lui. Son désespoir fut violent, mais il le surmonta bientôt en songeant à son père. Nous entrâmes tous deux chez le maréchal et nous tentâmes de l'amener peu à peu à l'inquiétude, mais M. de Bourmont était fort pénétrant ; nos visages étaient décomposés, et tout d'un coup il s'écria : « Ma fille est morte! ma fille est morte ! » Il retomba comme foudroyé sur le fauteuil, d'où il s'était levé machinalement.

<Juand nous l'eûmes ramené à quelque possession de lui-même, je me demandai quelle diversion pourrait venir utilement à notre secours, et je n'en trouvai point de plus puissante qu'un avertissement au duc de Lévis. Un quart d'heure était à peine écoulé, et le comte de Chambord lui-même se jetait, comme un fils, dans les bras de M. de Bourmont. Une émotion si inattendue obligea le maréchal à faire un effort suprême, il domina l'effrayante prostration à laquelle nous n'avions pu l'arracher qu'imparfaitement, et, à partir de ce moment, sa douleur prit cet aspect vrai, calmo

et simple, dont il savait revêtir tous ses sentiments.

Après deux mois de séjour, je dus songer enfin à regagner la France et je quittai Rome un peu avant M. le comte de Cliambord. Le prince consacra une courte visite au roi et au royaume de Naples, puis retourna en Autriche, laissant a tous ceux qui l'avaient approché l'impression des heureuses qualités qui ne demandaient plus qu'à être largement et politiquement cultivées.

De retour à Paris, je publiai mon Louis XVI, cherchant aussitôt à me remettre à l'œuvre sur un nouveau sujet.

Le mouvement religieux se développait et se fortifiait de jour en jour. Dieu dans l'éducation, l'Eglise à la tête de la civilisation, le pape à la tête de rÉghse, tel était le programme commun de tous ceux qui, par le patriotisme autant que par la foi, voulaient rendre la liberté chrétienne, pour la maintenir féconde et durable. M^"" de Quélen venait de mourir au couvent du Sacré-Cœur qu'il n'avait pas quitté depuis le sac de l'archevêché. Sa vertu, son courage, sa sérénité résignée rayonnaient de là sur Paris. Cependant son action subissait beaucoup d'entraves et était forcément renfermée dans d'étroites limites. Son successeur, M^' Affre, plus libre, reprit des allures plus actives ; il n'était pas seulement une autorité ; il était personnellement une force et prêtait à toutes les formes de l'apostolat le secours de ses propres idées, la persévérance de son esprit clairvoyant et ferme. M^' de Quélen était le protecteur du P. Lacordaire ; M^' AÊfr& fut son ami.

M. de Montalembert, en pleine union avec le nouvel archevêque de Paris, redoubla d'énergie à la Chambre des pairs. Le marquis de Barthélémy, le comte Beugnot formèrent avec lui un triumvirat qui sut garder les mérites de l'unité, en y ajoutant la multiplication des efforts et la variété des impulsions. La liberté de l'enseignement fut hautement, obstinément, éloquemment revendiquée. Le chancelier Pasquier, vieux patricien parlementaire, prit en affection le jeune fils des croisés dont il était fier pour la pairie. Il morigénait paternellement son jeune collègue, mais paternellement aussi se montrait indulgent pour ses incartades. Tel que j'ai connu le chancelier Pasquier dans les dernières années de son incomparable vieillesse, je suis convaincu qu'au temps de sa toute-puissance au Luxembourg, il ne fut jamais très fâché de voir ses leçons souvent méconnues ou dépassées par son fougueux pupille. M. de Montalembert et ses amis cherchèrent à s'appuyer sur des comités de départements. Ces comités devinrent nombreux, obtinrent l'adhésion des évêques, créèrent des journaux et suscitèrent toute une littérature catholique.

Je venais de satisfaire, par mon étude sur Louis XVI, à mes convictions politiques. Je voulus payer aussi mon tribut à mes convictions religieuses. Le P. Lacordaire, revêtu désormais de la robe blanche du dominicain, avait publié son Mémoire pour le rétablissement des Frères "prêcheurs. Il désirait qu'à l'appui de cette magnifique pétition au pays, on remit en lumière et en honneur les grands et saints personnages

de l'ordre de Saint-Dominique. Je me rendis avec bonheur à ce vœu ; je demandai au P. Lacordaire d'inspirer, de guider ma bonne volonté ; il m'engagea à lire trois vieilles biographies: la Vie d'un dominicain polonais dont j'oublie le nom en ce moment; la Vie de sai7it Vincent Février et la Vie de saint Pie V.

Les deux premiers sujets me donnaient trop exclusivement à écrire un livre de piété et je ne me sentais pas en mesure de pénétrer aussi avant dans les profondeurs du mysticisme. Je pensais d'ailleurs que le public aimait à trouver dans l'histoire d'un saint des pensées et des actes intéressant la vie publique des nations. A ce point de vue, le règne de Pie Y me frappa et me parut digne d'intéresser tout le monde.

Ce grand pape avait occupé la chaire de saint Pierre à l'une des époques décisives de l'histoire moderne ; il avait condensé en catéchisme les décrets du concile de Trente ; il avait réduit à la défensive l'islamisme qui, depuis Mahomet 11, n'avait cessé d'attaquer ou de menacer l'Occident. Le concile de Trente avait mis fin aux débats entre l'immuable autorité de l'Église et les soulèvements du seizième siècle. Il avait répondu d'avance à cette question de M. de Donald : « Les philosophes ne nous diront-ils jamais ce qu'ils veulent mettre à la place de la religion, ni comment ils combleront le vide immense qu'elle laisserait dans les pensées, les sentiments et les habitudes des peuples? Est-ce avec la raison de l'homme? Ce n'est pas assez. Est-ce avec la force des gouvernements? C'est trop ! »

La politique des papes ne fut pas moins résolue en-

vers Fislamisme. Les papes n'avaient point envisagé dans les croisades la seule conquête des Lieux saints; ils poursuivaient le triomplie de la civilisation sur la barbarie et après les revers, trop juste fruit des discordes, la préoccupation du Saint-Siège demeura la môme. En 1451, deux ans avant la chute de Constantinople, Nicolas V adressait un suppliant appel à la Grèce et l'avertissait éloquemment de son péril. Quand l'empire grec se fût laissé surprendre et vaincre, Pie II convoqua les flottes et les armées chrétiennes a Ancône et il ne tint pas à lui que l'Europe presque tout entière ne marchât fièrement à la rencontre des sultans. Au seizième siècle, la voix d'un pape se fit encore entendre, et, celte fois, parvint à réunir les forces chrétiennes sous l'étendard de la Croix et sous le commandement d'un grand capitaine. Don Juan d'Autriche ne fut en réalité que le généralissime de Pie V, et la bataille de Lépante couronna dignement le règne de ce saint pape.

La vie de Pie V, naïvement racontée par un biographe de son ordre, le P. Feuillet,, rapprochée du spectacle que j'avais sous les yeux, m'attacha vivement. M. de Chateaubriand et M. de Maistre avaient déjà fixé l'attention de leur génération et de la nôtre sur la politique de l'Europe en Orient. J'avais le cœur et l'esprit tout pleins des illusions de mon siècle; je le croyais appelé à de grandes destinées, et j'aurais donné mille fois ma vie pour en assurer le succès. J'assistais aux premiers essais de la vapeur, comme force motrice; je voyais naître les premiers tronçons de chemins de fer, et j'entendais émettre,

sur celte double découverte, bien des doutes et même bien des inquiétudes. Instinctivement, je rel'asai de m'y associer; souvent je répondis à de vieux et même à de jeunes amis : « Hommes de peu de foi, pourquoi tremblez-vous? Ce sont là les bottes de sept lieues du christianisme et vous allez voir comme il saura s'en servir. »

J'entrais dans ces pensées avec une si naïve ardeur que je les plaçais en tête de mon livre comme son explication et, au besoin, comme son excuse : « Ne croyons pas, disais-je, qu'en ce siècle des matérielles découverles, l'esprit se voue tout entier à la matière ; ne croyons pas que du développement inouï de l'industrie ne naîtra que le bien-être dans le repos; que la vapeur, tantôt asservie comme un coursier, tantôt maîtresse du vent et de la tempête, suffira à toutes les ambitions de l'homme et que d'une rapidité si périlleusement obtenue, il consente à ne retirer que le stérile plaisir de la vitesse... » J'ajoutais encore : « Tant de perfectionnements dans tous les arts, et particuhèrement dans l'art de la guerre, n'auront-ils que l'extermination pour but et ne sont-ils pas destinés plutôt à réparer le temps perdu pour la civilisation, en terminant plus rapidement cette vieille querelle de la vieille Europe et de la vieille Asie? La liberté et la servitude doiventelles rester éternellement plantées aux deux extrémités de l'ancien continent, séparées par un désert moral et matériel, ou bien ce magnifique rapprochement des deux grandes races humaines, entrepris tour à tour par l'Église, la royauté et la science,

214 CHÀPlTRïï ï^ïXIÈME (4839-1840).

ne doit-il pas devenir en (in le dernier progrès des progrès du dix-neuvième siècle? »

A l'heure où je transcris ces lignes, le christianisme est bafoué et la civilisation, née de lui, semble reculer devant une nouvelle barbarie. Je me relis donc avec tristesse, mais du moins sans remords. Je consigne ici, sans en rougir, ma douloureuse déception. Mais pourquoi désespérerait-on de l'avenir? a Arbre renversé par le vent avait plus de branches que de racines », dit un proverbe chinois. L'arbre de la civilisation chrétienne n'est pas de cette espèce. Le vent l'ébranlé, il ne le renversera pas. Les conquêtes du génie humain survivront à nos mécomptes, à nos fautes et à nos désastres. Une génération passe vite, une autre la suit, et celle-là même qui s'élève aujourd'hui réalisera, peut-être, les généreuses espérances qui enthousiasmaient ma jeunesse. Celui qui a vu les semailles ne voit pas toujours la moisson, mais si la semence a été bénie de Dieu, la moisson n'en mûrit pas moins. Les erreurs n'ont qu'un temps, parce que le succès et la force ne peuvent leur donnei* que ce qu'ils ont eux-mêmes, et qu'ils ne disposent point de la durée. Les persécutions, les colères, les mensonges, s'usent et s'épuisent avant la plus petite vérité ; le sophisme se transforme et disparaît ; la vérité reste elle-même, résiste et ne périt pas 1

PROCÈS DU PRINCE LOUIS BONAPARTE. LE PARTI LÉGITIMISTE. — CHAMBRE DES DÉPUTÉS.

Je revins direclement de Rome en Anjou. Je jouis dans ce cher pays, durant quelques mois, du bonheur que j'y retrouvais toujours, puisj'allai demander l'hospitalité à M. de Rességuier au château du Marais, près de Paris. Ce voisinnge me permettait d'aller faire à la Ribliolhèque royale ou sur les quais la provision de notes et de livres qui m'étaient nécessaires pour écrire l'histoire de saint Pie V.

C'est alors que me surprit, en même temps que la France entière, la seconde expédition du prince Louis Bonaparte. Débarqué à Boulogne avec une faible escorte, le 6 août 1840, vaincu sans combat, immédiatement captif, le prince fut transféré au Luxembourg et déféré à la cour des pairs. Son procès s'ouvrit vers la fin du mois de septembre au milieu d'une indifférence glaciale. Je ne perdasi jamais volontairement une occasion d'entendre

M. Berryer, el l'habileté, l'élévation de sa parole ne pouvaient être mises à une épreuve plus délicate que dans une cause, où le chef avoué du parti monarchique allait défendre loyalement celui qui prétendait revendiquer des droits à l'empire. Je courus à ce rezde-chaussée, au fond d'une cour obscure et étroite de la rue des Petits-Champs. Je n'ai jamais franchi ce seuil, sans un respect ému, etje demandai à M. Berryer, en m'excusant de mon indiscrétion, si je ne pourrais être compté parmi ses heureux auditeurs : « Rien n'est plus facile, me répondit-il avec sa simplicité ordinaire; vous êtes le premier qui m'ayez demandé un billet, et je pourrai sans doute vous le remettre demain, car je vais tous les jours au Luxembourg me concerter avec mon client, chez qui j'ai bien des chimères à vaincre avant l'ouverture des débats. — Puisqu'il en est ainsi, repris-je, pourriez-vous joindre une seconde bonté à la première? J'ai, dans la prison du Luxembourg, vous en serez surpris, un ami auquel personne ne songe et que personne ne connaît. Il se nomme le vicomte Fialin de Persigny. Les immunités du défenseur ne vous permettentelles pas de lui apprendre que je me trouve à Paris et qu'il m'en coûterait beaucoup de l'entrevoir seulement du haut des tribunes publiques? » Le lendemain, dès qu'il me vit entrer dans son cabinet, M. Berryer s'écria : « Combien je vous remercie de la commission que vous m'avez donnée ! Jamais je n'ai vu joie et reconnaissance plus vives! — Ma famille me réprouve, m'a dit M. de Persigny, elle no m'envoie que des reproches, et sans M. de Fal-

loiix, je n'aurais pu serrer une main amie I » M. Berryer me remit en même temps une autorisation du chancelier pour pénétrer dans le parloir de la prison.

C'était une assez petite salle, au milieu de laquelle s'élevaient deux grilles en bois, et dans l'espace ménagé entre les deux grilles se promenait un sergent de ville. J'entrai d'un côté, M. de Persigny entra de l'autre, fondant en larmes ; il me tendit la main à travers l'espace qui nous séparait, et, en lui rendant cordialement son étreinte, je sentis qu'il me glissait dans la main un papier que je mis aussitôt dans ma poche. Notre conversation fut aussi expansive qu'elle pouvait l'être en présence du témoin qui passait et repassait entre nous, comme un balancier de pendule. A peine sorti du Luxembourg, je lus rapidement le billet de M. de Persigny. Il me donnait l'adresse de la maison où étaient déposés ses uniformes, destinés à l'entrée dans Paris, me priait de les vendre et m'indiquait l'emploi à faire de la petite somme qui en proviendrait. Je m'acquittai de mon mieux de la commission et je suivis assidûment le procès, plus convaincu, d'audience en audience, de l'inanité des espérances napoléoniennes.

Le prince Louis avait une attitude digne et calme, un regard terne, des gestes gauches et un accent étranger qui participait à la fois de l'Allemand et de l'Anglais. Quand le grenadier Geoffroy qu'il avait grièvement blessé à Boulogne d'un coup de pistolet fut introduit comme témoin, un vif mouvement 4'intérêt et de curiosité éclata dans les tribunes;

tous les regards se portèrent à la fois sur le yisage mutilé du soldat et sur les traits impassibles du prince. Lorsque le chancelier lui demanda d'un ton sévère s'il n'avait pas d'observation à faire sur la déposition du témoin, le prince répondit : « Je n'ai rien à dire, si ce n'est que je regrette vivement d'avoir, par hasard, blessé un soldat français et que je suis heureux que cela n'ait pas eu de plus fâcheux résultats. » Cette maladroite réponse et surtout le mot « par hasard » produisirent une pénible impression sur la cour des pairs et sur le public.

Le procureur général, M. Franck Carré, accabla de son dédain le prince Louis et ses compagnons ; aussi quand M. Berryer se leva, tout le monde était convaincu de son découragement et l'on n'attendait que les mots résignés qui sortent de la bouche d'un avocat d'office. Je crus volontiers, pour mon compte, que là se bornerait le rôle de l'illustre défenseur, car, en traversant les couloirs du Luxembourg pour gagner ma place, j'avais entendu un avocat en robe, M'' Ledru, dire à un autre avocat, qui gagnait avec lui le banc de la défense : « Je ne sais pas ce qu'a Berryer ; il est d'une humeur massacrante. Sa Majesté TEmpereur lui aura certainement fait une crasse ! » J'avais examiné avec d'autant plus d'attention la physionomie de M. Berryer; elle n'avait pas ce caractère soucieux, presque sombre que luiimprimaitd'ordinaire, avant un grand débat, cette crise de la parole^ ainsi qu'il la nommait lui-même. Il paraissait nerveux, irrité et passait brusquement, machinalement ses mains sur son visage. En effets il

me l'a dit depuis, avant d'entrer à l'audience, le prince lui avait montré le petit discours qu'il se proposait de prononcer, discours qui compliquait étrangement les difficultés de la défense, car il différait essentiellement de celui qui était convenu depuis plusieurs jours. C'est dans ces conditions que le défenseur se leva devant un auditoire mécontent et moqueur pour répondre à un réquisitoire injurieux, au nom d'un client dont l'attitude abattue laissait deviner qu'il s'apercevait, mais trop lard, du mauvais effet de ses provocations.

Dès les premiers mois de M. Berryer, la scène changea : on comprit qu'il avait retrempé son courage, qu'il avait rassemblé toutes ses forces et qu'il allait plaider à fond non pour ses auditeurs seulement, mais pour le pays tout entier. Il ne laissa échapper aucune témérité de langage, pas un mot blessant, pas un oubli de ce respect dû à la loi, dû aussi à l'assemblée qu'il tint constamment frémissante, et invinciblement charmée. Les applaudissements furent sur le point d'éclater dans les tribunes, les murmures sur les bancs de la pairie, mais tout fut contenu, tout fut dominé par l'irrésistible enchaînement des idées et l'irréprochable convenance du langage. Tout était transparent, tout fut compris, rien ne fut interrompu, rien ne fut arrêté et plus d'un front se baissa sous le coup de cette écrasante apostrophe : « lly a un arbitre inévitable, éternel, entre tout juge et tout accusé ; avant de juger, devant cet arbitre el à la face du pays qui entendra vos arrêts, dites-vous, sans avoir égard à la faiblesse des moyens, le droit,

les lois, la constitution devant les yeux, la main sur la conscience, devant Dieu, devant le pays, devant nous qui vous connaissons, dites : — S'il eut réussi, s'il eût triomphé, ce droit, je l'aurais nié, j'aurais refusé toute participation à ce pouvoir, je l'aurais méconnu, je l'aurais repoussé. — Moi, j'accepte cet arbitrage suprême, et quiconque devant Dieu, devant le pays, me dira : — S'il eût réussi, je l'aurais nié ce droit! — celui-là, je l'accepte pour juge. »

Le prince Napoléon fut cependant condamné à une détention perpétuelle qu'il abrégea bientôt en s'évadant du fort de Ham. M. de Persigny fut détenu à DouUens, puis transféré à Versailles, dans des conditions auxquelles je me trouvai mêlé et que je raconterai plus tard.

En 1841, j'accomplis l'acte le plus décisif de ma vie. Je me mariai et, là comme ailleurs, mes convictions politiques ne furent pas étrangères à ma résolution. A toutes les qualités qui m'attiraient vers elle, M"° de Caradeuc de la Chalotais en réunissait deux essentielles pour moi : un ardent royalisme et une prédilection pour l'Anjou. Son père, le marquis de Caradeuc, avait été aide de camp du général d'Andigne pendant les Cent-Jours, et j'avais pour voisins quelques-uns de ses plus proches parents. Nos affinités avaient donc leurs racines dans le passé; je me crus sûr du bonheur et je ne me suis pas trompé.

Royaliste de cœur et d'esprit, je m'exerçais de plus en plus à la vie politique, suivant attentivement le conflit qui exista, dès 1832, entre les partisans de l'appel aux armes et ceux qui, à des titres divers, le désap-

LE PARTI LEGITIMISTE. 221

prouvaient. Les hommes qui rêvaient une restauration monarchique par une insurrection de l'Ouest et du Midi avaient pour chef le duc des Cars et le général Auguste de la Rochejacquelein. Le parti parlementaire se ralliait autour de MM. de Chateaubriand, Berryer, Hyde de Neuville, de Vatimesnil, et il eut également donné sa confiance au comte de la Ferronnays, si celui-ci n'avait presque constamment résidé avec sa famille à Naples et à Rome. Entre les deux partis, se tenaient le vicomte de Saint-Priest, créé duc d'Almazan à l'occasion de son ambassade en Espagne, et le marquis de Pastoret, fils du dernier chancelier de la Restauration. Leur ambition était de servir de trait d'union entre les deux groupes du même parti, de rendre la fraction militaire plus raisonnable et d'empêcher la fraction parlementaire de se laisser entraîner à des engagements trop libéraux. Après la mort de Charles X qui n'accorda jamais le moindre crédit au plan de restauration par les armes, les dissentiments devinrent de plus en plus marqués et la lutte finit par se résumer et se personnifier en deux hommes : le duc des Cars et M. Berryer.

Je ne crois pas avoir à tracer le portrait de M. Berryer. 11 se peint tout entier dans la grandeur de sa parole; car jamais parole ne fut plus sincère. Ses ennemis dénigrants, ceux qui ne pouvaient nier sa puissance, se plaisaient à dire : « C'est un admirable avocat! » Rien n'était plus injuste que ce mot dans le sens qu'on y attachait. Dans ce sens, M. Berryer ne fut jamais avocat, pas même au barreau, car il ne plaidait que les causes qui s'imposaient à sa

conscience ou à sa compassion. A la tribune, jamais il n'a dit un mot, un seul, qui dépassât, qui atténuât ou qui compromît ses convictions. Son dernier billet, écrit sur son lit de mort à M. le comte de Chambord, ce billet, « l'un des cris les plus sublimes qui soient sortis de l'âme humaine », m'écrivait M. de Montalembert, fut le résumé, avec Dieu pour témoin, delà vie tout entière de M. Berryer.

Le duc des Cars était, la loyauté hors de cause, le type opposé. C'était un petit homme vigoureux et trapu, taciturne et rêveur, d'autant plus attaché à ses chimères qu'il ne les livrait jamais qu'à ceux dont il connaissait d'avance l'assentiment, froid en apparence, et au fond de l'âme, ardent jusqu'à la témérité, impénétrable dans sa discrétion, infatigable dans son activité ; ennemi des salons comme de la tribune, il n'allait jamais dans le monde et ses véritables familiers recevaient ses visites à cinq ou six heures du matin.

Quant à moi, j'appartins d'abord à ces deux nuances, bien qu'avec beaucoup plus de confiance dans celle de M. Berryer. Ma qualité d'enfant de l'Ouest me valait un affectueux accueil chez le duc des Cars. J'étais ému, à la vue de ce vieux gentilhomme, possesseur incontesté d'une si haute situation, qui se plaisait à tout risquer chaque jour'sur les enjeux les plus compromettants, qui prodiguait et qui finit par épuiser dans l'ombre une immense fortune. En présence d'un chef qui se donnait ainsi tout entier, on avait naturellement envie de devenir soldat.

En attendant, ma place était dans le petit bataillon de M. de Saint-Priest, qui était un duc des Cars se-

ciable, causeur et diplomate, moins parlementaire qu'il ne youlait le faire croire, et qu'il ne le croyait lui-même, mais sincèrement fidèle à tout effort de nature à conjurer ou calmer les animosités entre hommes dévoués à la même cause.

Une autre influence, moins apparente, mais très efficace, existait aussi dans les conseils de M. le comte deChambord : c'était celle de M. de Villèle. Gomme ministre sous la Restauration, il avait toujours redouté l'extrême droite et avait eu souvent à se plaindre d'elle, mais il lui concédait beaucoup par un calcul sans sympathie, qui en sept années de pouvoir Fégara, l'usa et finit par le perdre. La défaite et la solitude ne l'éclairèrent point sur les vices de sa méthode ; il la fit agréer à M. le comte de Chambord qui résolut de la mettre en pratique, avec cette différence, que le prince y apporta plus de sympathie et moins de calcul.

Les comités électoraux de M. Berryer, les affiliations secrètes de M. des Cars obsédaient l'oreille du prince de leurs réclamations contraires : « Tout est perdu si vous ne faites pas de M. Berryer le vrai représentant de votre pensée, le programme vivant de votre règne futur ! — Tout est perdu, si vous n'accordez pas pleine confiance au duc des Gars, et si vous ne découragez pas résolument cet esprit libéral qui a fait sombrer la Restauration ! » M. le comte de Ghambord, je le crois, n'avait pas encore fait son choix entre les idées; il né voulut pas non plus le faire entre les hommes et, sous l'inspiration de M. de Yillèle, il déféra à une élection officieuse la composition d'un comité directeur à Paris, qui assumerait sur lui-même toutes

les responsabilités, en en déchargeant le prince, La notoriété du dévoûment à la cause royaliste dressa la liste électorale. M. Léo de Laborde, Avignonnais très ardent, était chargé par M. le comte deChambord, d'un bureau d'informations et de correspondances. Ce bureau avait son siège rue Saint- Florentin. Ce tut M. Léo de Laborde qui convoqua les électeurs bénévoles, les reçut et présida, avec quelques amis, impartialement choisis, au dépouillement du scrutin. Le nom de M. Berryer fut salué d'un chiffre qu'on pouvait appeler l'unanimité. Le marquis de la Rochejacquelein, que la Gazette de France ^vonait et soutenait très vivement, venait ensuite, puis le marquis de Talaru, ami de M. de Chateaubriand, puis quelques royalistes plus jeunes, tels que le prince de Chalais, à côté de qui l'on me fit l'honneur de me placer.

Nos pouvoirs n'étaient pas assez définis, notre origine n'était pas assez régulière, notre base assez large pour que nous eussions une grande confiance en nous-mêmes et une grande autorité sur les départements. Nous étions un expédient plutôt qu'une organisation sérieuse. On avait compté sur nous pour éluder les difficultés, non pour les trancher. Nous sentions cela et nous voulûmes faire, avant tout^ preuve de bonne volonté. Mais comme nous nous aperçûmes, après de sincères efforts de conciliation^ que nous nous heurtions à des incompatibihtés radicales, nous nous éclipsâmes sans bruit.

Ce premier essai toutefois suffit pour m'initier aux véritables infirmités du parti légitimiste; je compris

qu'il avait à résoudre, d'abord dans son propre sein et dans l'esprit du chef de la maison de Bourbon, des problèmes qui ne pouvaient demeurer en suspens. Je compris qu'on ne pouvait sans savoir soi-même ce que l'on voulait, ce que l'on représentait, s'oflrir au pays comme une réparation du passé et une sauvegarde pour l'avenir. La réflexion, l'étude et l'expérience m'attachèrent à la ligne de M. Berryer et je me rends avec joie le témoignage que je suis depuis lors de- . meure invariablement fidèle à ce grand modèle de patriotisme et de fidélité.

De la préférence pour la politique parlementaire, au devoir de suivre et de seconder M. Berryer dans le Parlement, il n'y avait qu'un pas. Je tentai de le franchir. L'unanimité des journaux royalistes avait fait bon accueil à mon Louis XVI, et même plusieurs journaux libéraux, la Revue des Deux-Mondes entre autres, en avaient loué la modération. Ce succès redoubla l'ardeur de ceux de mes amis qui avaient eu déjà l'idée de me porter à la députation et ils m'engagèrent à me présenter aux élections générales du 10 juillet 1842.

Le député de Segré était alors un de mes cousins, M. de Marcombe, propriétaire, comme moi, dans cet arrondissement, rallié au gouvernement de Juillet et fort chaudement appuyé par lui. On était sous le régime du cens et sous le ministère de M. Guizot, successeur de M. Mole après la coalition et déjà en lutte ardente avec M. Thiers revenu de sa courte ambassade à Londres. Je fus battu; mais M. de Marcombe, candidat ministériel, le fut aussi. Au troisième tour

226 CiïAPITRE SEPTIÈME (1840-1848).

de scrutin, j'arrivai seul en ballottage avec M. Jouneaulx, candidat de la gauche^ élu par 143 voix contre 100 que j'obtins. Le nouveau député, médecin de petite ville, fort honnête, du reste, ne fut pas moins surpris de son succès que le parti ministériel de l'échec de son candidat.

Nous avions été pris au dépourvu pnr la dissolution de la Chambre et nous nous occupâmes aussitôt de préparer la revanche. Beaucoup de propriétaires légitimistes qui auraient pu se faire inscrire à Segré étaient restés inscrits à Angers, oii ils n'avaient aucune chance de faire prévaloir leurs votes. D'autres n'étaient inscrits nulle part. On dressa le bilan des impôts et des opinions de chacun. Les dossiers et les demandes d'inscription se mirent à pleuvoir à la préfecture, qui fit bonne contenance et déclara qu'elle aussi allait doubler son contingent. Mais ses amis avaient été plus prévoyants que les miens, ils n'avaient point négligé les recrues et le chiffre ministériel s'augmenta en moindre proportion que le nôtre. En 1846, je passai au premier tour de scrutin avec quatre voix de majorité, entre M. de Marcombe, l'ancien député et M. Jouneaulx, le député sortant.

Un incident fortuit, survenu entre mes deux candidatures, m'avait donné une certaine notoriété angevine qui ne fut pas sans influence sur les électeurs du collège de Segré.

M. de Gaumont, archéologue érudit, avait récemment institué les Congrès scientifiques. Ces assises de la science théorique avaient pour but de faire appel

à l'étude locale et venaient, chaque année, siéger tantôt dans un département, tantôt dans un autre. Le tour de l'Anjou échut en 1843. Le programme des questions à traiter était distribué un an d'avance. Une fois réuni, le Congrès se divisait en sections qui travaillaient séparément dans la matinée, puis se réunissaient, dans l'après-midi,, en assemblée générale, pour des lectures ou des délibérations publiques. Parmi les questions posées figurait celle-ci: « Quelle fut la part de l'Eglise dans la Saint-Barthélémy ? » Je crus que cette question n'était pas introduite à très bonne intention et je m'attribuai d'autant plus volontiers le droit d'y répondre que j'étais alors en pleine élude du seizième siècle et de l'histoire de saint Pie Y.

Je fus nommé secrétaire de ma section et, en cette qualité, chargé du procès-verbal de la séance du matin qu'on lisait à l'ouverture de la séance de l'après-midi, devant un public peu nombreux et prêtant peu d'attention à cette aride formalité. Les secrétaires n'avaient pour leur travail que de onze heures à midi et demi, temps sur lequel il fallait prélever l'heure du déjeuner. La facilité a toujours été une de mes qualités et un de mes défauts. J'étais donc le premier prêt, et mon procès-verbal fut écouté le premier jour avec surprise, avec faveur le second, avec applaudissements le troisième, de sorte quej'étais l'un des favoris du Congrès, lorsque fut appelée, en séance générale, la question de la Saint-Barlhélemy.

Bien qu'encouragé par mon succès d'dvant-garde, j'abordai la tribune avec une grande frayeur devant une salle comble. Ma dissertation était écrite et je la lus

timidement. Toutefois ma réponse démontrant que la Saint-Barthélémy fut l'œuvre, non de l'Égiise, mais de la politique, provoqua de Yéhéments contradicteurs. Ceux-ci n'étaient pas, comme moi, en train d'étudier le seizième siècle, et ils laissèrent échapper des erreurs considérables. M. de la Saussaye, depuis membre de l'Institut, raconta le rôle du cardinal de Lorraine à Paris, tandis qu'au mois d'août 1572, le cardinal de Lorraine arrivait à Rome pour prendre part au conclave d'oii sortit l'élection de Grégoire XIII. Le hasard me prêtait un grand avantage : j'en usai. Ma réplique , improvisée cette fois , me donna l'occasion de prendre mes contradicteurs en flagrant délit d'erreur et de compléter péremptoirement ma thèse. Dès lors le public n'hésita plus à se ranger de mon côté; il m'enhardit et je conclus à peu près par ces mots : (f Enfin, pour terminer cette argumentation par une considération toute morale mais décisive : au lieu de Catherine de Médicis et de Charles IX, c'est-à-dire au lieu d'un règne tout rempli de duplicité, de luxure et d'embûches, supposons saint Louis et Blanche de Castille, c està-dire un règne tout plein du véritable esprit do l'Eglise, de la plus austère vertu et de la plus chrétienne loyauté : — la Saint-Bartliélem y eût-elle été possible? * )) Cet appel, fait avec une conviction très sincère et d'un ton très ému, me gagna tout à fait l'auditoire. Je fus entouré des plus chaleureuses félicitaiions : « Vous venez de gagner vos éperons pour la

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