‹ Mémoires d'un sans-culotte bas-bretonChapitre 10 sur 13 · D*DN 8A1I8-CDL0TT£ BAS BAETON · texte numérisé non relu

D*DN 8A1I8-CDL0TT£ BAS BAETON

taine prendre avec eux toates les dispositions nécessaires pour le logement de la troupe, et je me rendis seul à Tauberge du Cheval blanc dont je connaissais le propriétaire.

Maître Flooh le iiuiquig;noii. — Attaque des

ohouani.

Maître Floch était un Normand qui réhabilitait à lui seul tous les descendants de Rollon, et dont les marchands de fil, les maquignons, les rouliers et les colporteurs ne parlaient jamais qu'avec une tendresse presque filiale. G*est qu'aussi, nul ne savait, comme lui, les entretenir de leurs affaires, partager leurs espérances, consoler leurs

désappointements. Sa mémoire était surtout merveilleuse ; il connaissait tous ses voyageurs par leurs noms, prénoms, surnoms, savait le nombre de leurs enfants, les qualités de leurs montures, se rappelait s'ils se faisaient eux-mêmes la barbe, et, lequel ils préféreraient, du lard en purée ou du mouton rôti. Le bonnet de coton sur Foreille, le nez en Tair et le ventre en avant, papa Floch allait de Fun à Tautre, roulant, riant, raillant et trouvant moyen de plaire ausi plus maussades. Aussi telle était Taffection dont il était entouré que pendant les plus mauvais jours de la terreur, il ne s'était point trouvé une voix qui osât l'accuser ; son républicanisme pouvait être douteux, mais son cidre était le meilleur du canton, son vin le moins cher, ses contes les plus réjouissants. Les patriotes d'Uzel avaient besoin de maître Floch comme les parisiens de Talma ou de Dugazon. Couper cette tête c'était décapiter la gaieté même; comment eût-on ri sans maître Floch; sans maître Floch, qui eût donné à chacun un bon avis sur la conserve des fruits à Teau-de-vie, ou le moyen de

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i^tiérir les engelures : à qui maître Flocb ^aillotîné profiterait-il autant que maître Floch vivant?

L'aubergiste du Ckeml blanc avait donc traversé la terreur sans que Ton songeât à dénoncer sa bonne humeur : partout il était resté en dehors de la querelle ; son hôtellerie était une sorte de terrain neutre où les différentes opinions venaient chercher le même amusement en buvant le même vin.

Au milieu de cette sombre époque, la gaieté lui avait créé une sorte d'inviolabilité.

Lorsque j'entrai, maître Floch remontait à grand bruit un tournebroehe incrusté au coin de Timmense cheminée ; il se détourna et poussa à ma vue une exclamation de joyeux étonnement.

— Eh! c'est M. Baptiste, s'écria-t-il en portant la main à son bonnet; je savais bien^ moi, qu'il n'était pas mort.

— Ni vous, maître, à ce que je vois.

— Fli moi, mon joli négociant. Us m'ont laissé la tête sur les épaules de peur de s'ennuyer après ma mort ; mais vous n'êtes point venu à pied ?

2j0 a£XOIBKS

— Pardonnez-moi.

— Seul?

— Avec le détachement de LambaUe, dont le capitaine va me rejoindre.

— Ici?

Maître Floch fit un mouvement.

— Cela vous contrarie? demandai-je.

— Nullement, reprit-il avec embarras; mais tout manque dans le pays, et depuis quelques jours nous mangeons du pain noir.

— Depuis quelques jours nous n'en mangeons plus, observai-je.

— Mon cidre vient de finir.

— On s'en passera.

— Et je n'ai qu'un lit...

— Nous le partagerons.

Le Normand se gratta l'oreille.

— Certainement, balbutia-t-il... si cela convient aux citoyens... mais j'ai peur qu'ils ne soient bien mal. . .

— Et le moyen d'être mieux ? demandai-je.

Il releva le coin de son tablier, tourna son bonnet, et parut hésiter un instant.

d'un sars-culotte bas bretoit. 251

— La nouvelle auberge , au coîn de la place, est bien fournie, hasarda-t-il enfin.

Je le regardai avec étonnement.

— C'est-à-dire que vous désirez vous débarrasser de nous, maître Floch! m'écrîai-je.

Il voulut protester.

— Laissez, dis-je en riant ; je devine vos raisons; vous craignez que le capitaine Rigaud ne ressemble à tant de ses confrères qui, après avoir mis la cave et l'office au pillage , partent en oubliant de régler ; maïs je vous réponds de celui-ci comme de moimême.

Dans ce moment, le capitaine entra.

— Fale hospiti, s'écria-t-il en saluant militairement maître Floch; voilà ma meute au chenil, le piqueur peut se reposer maintenant.

Il entr'ouvrit sa redingote poudreuse, s'essuya le front et chercha une chaise; l'aubergiste nous demanda si nous désirions I quelque chose.

— Tout ce que tu auras, citoyen, répondît le capitaine; j'ai' une faim de Suisse et

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une soif de trompette; deux verres, d'abord, et une bouteille de ce quetuvoudra».

Maître Floch alla chercher ce qu'on lui demandait.

— f^ile potabis Sabinum cantharis, continua le capitaine en se tournant vers moi ; mais les vrais républicains sont plus habitués à la piquette qu'au vin de Falerne ; trop heureux si nous trouvons ici une omelette au lard et le pain à discrétion.

Dans ce moment ses regards tombèrent sur le foyer, devant lequel tournait une oie dorée, dont la rosée succulente inondait, à chaque tour, de larges grillades placées audessous, dans un saucier de cuivre.

— Qu'est-ce que cela ? citoyen aubergiste, s'écria-t-il en se levant ; attends-tu donc ce soir un représentant du peuple ou quelque fournisseur?

— - Je n'attendais personne, répliqua maître Floch, qui venait de rentrer.

— Personne , répéta le capitaine ; alors vive la république une et indivisible ! Débroche et sers, mon brave ; nous allons faire un repas digne de Lucullus.

D'UFT SA?iS-r.CLOTTE B\S BRETON. %iîtZ

— Pardon , balbutia le Normand ; mais la volaille appartient à un voyageur qui l'attend pour son souper.

— Je m'y oppose, s'écria Rigaud ; l'occasion est trop bonne pour la laisser échapper : Earœ fumant civibus culinœ. Vos cantons sont d'ailleurs sous l'autorité militaire, je mets cette oie en réquisition^ et je t'ordonne de la servir sur-le-champ. Si ton voyageur en veut sa part, qu'il vienne la prendre, je lui servirai moi-même les trois meilleures aiguillettes : numéro gosier impare gaudet; mais lui tout laisser serait contraire aux doctrines d'égalité fraternelle qui nous régissent. Où est-il, ce mangeur de volaille? que je lui fasse entendre raison.

Maitre Floch allait répondre, lorsqu'une porte s'ouvrit au fond ; un homme de petite taille, mais dont la large carrure annonçait une vigueur peu commune, parut tout à coup ; à son aspect, l'aubergiste tressaillît.

— Qu'y a-t41? demanda le petit homme d'un ton où l'insouciance se mêlait à je ne sais quelle ironie hautaine; ne demandet-on pas à partager mon souper?

VBM. D*UN 8ANS-CVLOTTS. 3. 22

254 MÉVOUES

— £n effet, balbutia maître Floch.

— Je n*ai jamais repoussé des hôtes, reprît rîneonnu en se tournant de notre c6té ; les citoyens n'ont qu*à prendre la peine d'entrer, on ajoutera deux couverts.

Nous le suivîmes dans une petite chambre où la table était dressée, et il nous invita à nous asseoir.

U y eut pour le capitaine et pour moi un moment de léger embarras. La manière dont l'étranger avait prévenu notre demande nous rendait en quelque sorte son obligé ; nous n'étions plus dans une auberge, mais chcK lui. Le capitaine crut devoir se justifier en citant un vers de Phèdre sur l'audace que donnait la faim.

— Tu m*excuseras, citoyen, dit l'inconnu ; maïs le latin est une langue dont les ma* quignons font peu d'usage; j'en sais tout juste ce que m'en a appris le cordonnier de Vire, qui s'est chargé de trouver des noms romains pour ceux de notre section.

— Tu fais le commerce de chevaux? demanda le capitaine avec étonnement.

— De père en fils. Jean Borromée Fia ville,

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aclueliemeat dit Caligula, et bourgeois de Vire, comme on s'exprimait autrefois.

Rigaud jeta sur lui un regard scrutateur.

Il portait en effet le costume des maquignons normands ; veste de velours, grandes guêtres de cuir, cheveux tressés à la postillonne et légèrement poudrés ; mais il n'avait ni les traits fins, ni l'œil transparent, ni cet accent d'une doucereuse lenteur qui distinguent, entre tous, les hommes du Nwd; c'était au contraire le visage brun, la tête carrée, et la voix fermement accentuée du vieux cambrien.

Cependant maître Floch avait apporté )e souper, et nous nous mimes à table. En m'asseyant près du citoyen Flaville, mon coude heurta la crosse d'un pistolet que sa poche entr'ouverte avait laissé sortir ; il s'en aperçut, prit l'arme en souriant, et la posa devant lui.

— Tu vois que je ne voyage pas sans précautions, citoyen, me dit-il ; ceci est un passe-port dont personne ne conteste la signature.

— Mais qui ne te servira guère contre les

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balles des chouans, observa le capitaine.

— Barrère vient d'annoncer officiellement à la convention qu'il n'y avait plus de chouans, dit le maquignon en se versant à boire.

— Ce qui n'empêche pas que nos convois ne soient attaqués chaque jour, ajouta Rigaud.

— C'est votre faute, reprit le Normand avec un flegme goguenard ; on vous a offert cent moyens de pacification pour les départements de l'Ouest. . . Que n'avez-vous adopté, par exemple, celui du général Guillaume?

— Quel est ce moyen?

— Vous ne connaissez pas le plan du général Guillaume ! eh ! vive Dieu ! je pensais que l'armée républicaine l'aurait mis à Tordre du jour. Le plan du général Guillaume, citoyens, consiste à former une armée de quatre-vingt mille hommes dont chaque soldat aurait un certificat de civisme et une paire de souliers de rechange. On la diviserait en douze colonnes qui marcheraient pendant huit jours par douze routes différentes, ayant en tête un général et un rc-

d'un AAIfS-COI.OTTB BAS BRETON. 1^7

présentant en habits neufs. Chaque colonne laisserait en route ceux de ses hommes qui auraient des entorses ou des cors aux pieds, de manière à arriver réduite de moitié aux qtuUre chemins près de Saint-Fulgens. Là, on élèverait une pyramide sur laquelle seraient gravés les droits de l'homme ^ les noms des amis de l'humanité, le tout surmonté d'un grand bonnet phrygien ; puis , autour de cette pyramide, on bâtirait une ville ayant foires, marchés, des casernes pour six mille hommes et qui recevrait le nom de commune de l'Union* Enfin tous les chouans du pays seraient avertis qu'ils peuvent se présenter pour faire leur soumission ; on leur distribuerait des cartes de sûreté, et le pays serait pacifié '.

Nous ne pûmes nous empêcher de rire de cet étrange projet de pacification.

— 11 y a, en outre, ajouta le maciuignon, le plan du citoyen Ricard, qui consiste à semer les fourrés de trappelles et de pièges à loups, ou celui de la société populaire

* Ce plan i^Tait été aérieusement propotié.

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d'Erné, qui conseille la fonnation d'un bataillon de chiens patriotes, dressés à la chasse des chouans. La seule chose qni m'étonne, c'est que Ton n'ait pas encore proposé de les prendre à la ligne ou au gluau.

La conversation continua sur ce ton. Le citoyen Flaville était libre et railleur dans ses paroles, mais du reste joyeux compa* gnon. U parla en connaisseur des paroisses qui produisaient le meilleur cidre, les plus jolies fllles et les plus beaux chevaux, inter^ rogea le capitaine sur la force de son détachement, la route qu'il voulait suivre, l'heure à laquelle il devait partir, et lui donna quelques bons conseils sur les précautions a prendre.

Comme nous allions nous lever de table, maître Floch entra, en annonçant qu'un municipal, le citoyen Durmel, demandait à parler au capitaine. D me sembla que le maquignon tressaillit à ce nom.

— Qu'il entre, dit Rigaud.

Et se tournant vers nous :

— Vous allez voir un homme curieux.

continua-t'il ; un cœur de lièvre sons le plumage d'un paon ! Écoutez ; c'est lui qui fait tout ce bruit!... Il a toujours l'air de battre la charge pour annoncer sa venue.

Nous entendions, en effet, de grands éclats de voix, des jurements et le cliquetis d'un sabre de cavalerie traînant sur les dalles* Tout à coup la porte, qui était demeurée entr'ouverte, fut poussée brusquement, et ua homme grand et maigre, tout bariolé de cocardes et d'écharpes tricolores^ parut sur le seuil.. • Mais, à peine ses yeux eurent-ils rencontré ceux du marchand de chevaux, qu'il fit un bond en arrière.

Celui-ci s'avança vers lui en souriant :

— £h bien ! compère, dit-il, tu ne t'attendais pas à me trouver ici... C'est un coup du sort : je comptais te foire une visite après souper.

— A moi ! s'écria le municipal, qui devint pâle.

— Ne sommes-nous pas de vieilles connaissances?... car j'espère que tu ne me gsffdes pas rancune de notre brouiUerie? tu veux que nous restions amis ?

^0 MtSOlBES

— CertainemeDt ! certainement 1 balbutia le municipal.

— A la bonne heure ; dis alors aux citoyens ce que tu as à leur dire, pu|3 j'irai te reconduire chez toi.

£n parlant ainsi, le maquignon prit le pistolet qu'il avait laissé sur la table, et l'arina avec une sorte d'insouciance nonchalante, comme s'il eût seulement voulu en essayer la batterie. Le capitaine, qui avait tout suivi de loin, attira à l'écart l'officier municipal :

— Connais-tu réellement cet homme? lui (lomanda-t-il à demi*voix.

— Je le connais, répondit Durmel.

— Il fait le commerce de chevaux ?

— Oui... de chevaux.

— Et tu es sûr qu'il n'est point dangereux ?

— Sûr.

Le municipal avait fait toutes ces réponses les yeux fixés sur le Normand.

— Dépéchons, Durmel, dit celui-ci, qui continuait à jouer avec son pistolet.

Le grand homme maigre chercha vivement dans sa poche un papier qu'il remit i\ Rigaud ; c'était le reçu des blés que celui-ci

D*DIT SANS-CU LOTTE BAS BBETON. tOt

avait amenés à Uzel et devait y iaisser. Le maquignon s'approcha alors de nous, et s'a* dressant au capitaine :

— Au revoir, citoyen, dit-il; nous par- .courons trop le pays tous deux pour ne pas avoir l'occasion de nous revoir.

— La chose vous sera facile, répondit Rigaud sèchement ; je marche toujours au soleil.

— Mol, je cherche Fombne lorsqu'il fait chaud, répondit ironiquement maitre Fiaville ; mais on peut se reconnaître de loin ! Bon voyage et bonne chance.

/ Puis, se tournant vers le citoyen Durmel, il passa familièrement un bras sous le sien, et l'entraina hors de la chambre.

Le capitaine le regarda sortir.

— J'ai idée que ce maquignon-là fait plus souvent usage de ses pistolets que de sa cravache, dit-il d'un air pensif.

— • Le citoyen Durmel a pourtant l'air de le connaître, observai-je.

Il secoua la tête.

— Possible, dit-il ; mais j'y ai été pris tant de fois, que je ne me fie plus à rien dans votre

pays de Satan. Tranquillas-etiam naufragus lwrr€t aquas.

Le lendemaio matin nous quittâmes Uzel avant le jour, nous dirigeant vers Sainl-Caradec. L*air était humide, le ciel sans étoiles, et le silence n'était interrompu, de loin en loin, que par quelques malédictions qui retentissaient dans les rangs, contre le brouillard ou les ornières. Nous semblions tous sous rimpression de ce malaise que cause un réveil subit et trop matinal. Le détachement marchait, à demi endormi, sur deux lignes irrégulières, et qui ne se reformaient par instants au cri : Serrez les rangs, que pouf se rompre bientôt de nouveau. Les éclaireurs, lancés des deux côtés de la route, cédant eux-mêmes à cette nonchalance endormie, ne nous précédaient que de quelques pas, et côtoyaient le chemin sans les précautions attentives qui leur étaient ordinaires. Nous venions de dépasser le carrefour où la route de Saint-Garadec se sépare de celle de Langast , lorsqu'un coup de feu partit derrière nous. Presque au même instant , comme à un signal donné , la fusillade retentit des

D*IJI« 8AIT9-CVLOTTI BAS BBETON. 963

deux côtés du chemin ; plusieurs hommes tombèrent et il y eut un moment de confusion.

Cependant sur l'ordre du capitaine , les grenadiers se séparent par pelotons et ripostèrent en cherchant à regagner le carrefour où Tennemi ne pouvait nous attaquer sans se montrer ; mais le feu des chouans s'étendait déjà sur toute la ligne : les balles pleuyaient des deux côtés du chemin dans nos rangs qui commençaient à s'éclairclr.

Rlgaud nous cria de nous égayer : nous nous débandâmes aussitôt, essayant de franchir les fossés derrière lesquels se cachaient les chouans; mais, repoussés par la fusillade, nous courûmes au carrefour où le capitaine uQus fit reformer nos rangs.

Jusqu'alors l'ennemi avait gardé le si^ lence; pas un bruissement dans les feuilles, pas un cri d'appel ou de commandement f...

la fusillade elle-même cessa subitement.

Nous nous regardâmes avec surprise, ne pouvant comprendre ce qui se préparait.

Il y eut une pause terrible ! Tout à coup, la cornemuse retentit à droite, à gauche, en

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arriére, en avdnt ! ... à ce signal, les chouans se levèrent de tous côtés, avec de grands cris; nous étions entourés !

A cette vue, une rumeur de saisissement se fit entendre dans notre troupe ; mais elle s'éteignit presque aussitôt; nous venions tous de comprendre que notre perte était imminente et certaine ! Chacun chercha ses cartouches, serra son arme et se prépara à bien mourir.

Profitant du large espace qu'offrait le carrefour, le capitaine nous avait fait former en carré derrière les chariots. U nous recommanda de ménager notre poudre, de ne tirer qu'au commandement et de nous con^ duire de manière à ce qu'on ne nous prit pas pour une compagnie du bataillon de ÏUniié %* il vint ensuite prendre sa place prés de moi et nous attendîmes, la main sur le bassinet.

Cependant, les royalistes avaient quitté leur embuscade et marchaient sur nous dans toutes les directions. On voyait, aux

* Bataillon dont U lAohété éUtt prorerbiale «n Vendée.

D*IIfr SANS-COLOTTE RAS BBETOPT. 305

premières lueurs du crépuscule, ce cercle noir et mouvant se resserrer de plus en plus autour de notre faible troupe. L'ennemi avançait sans tirer, comme sll eut voulu nous égorger à bout portant et d'un seul coup. Le capitaine se tourna vers moi :

— Moriturus le salutat, dît -il avec un calme sourire.

Les chouans n'étaient plus qu'à quelques pas; tous les fusils, comme par un instinct commun, se soulevèrent. Dans ce moment, des cris lointains retentirent, l'ennemi s'arrêta avec une hésitation troublée ; un bruit de chevaux et de coups de feu venait de se faire entendre sur la route de Langast.

— Les bleus ! les bleus ! répétèrent les chouans.

Ils n'avaient point achevé, que le cercle qui nous entourait se rompit, et un détachement de dragons parut, sabrant l'ennemi.

En nous apercevant, les cavaliers républicains poussèrent un hourra de joie et galopèrent à nous.

— Il était temps, Populus, s'écria le ca-

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pitaine, qui reconnut Tofficier commandant les dragons.

— Gomment ^ c'est toi , latiniste , dit Populus en faisant un geste de la main.

— A charge de revanche, mon Romain.

— Amen, répondit l'officier, et il repar* tit avec ses dragcms à la poursuite des chouans.

Mais ils avaient déjà regagné les champs.

Les plus hardis tiraillèrent encore environ un quart d'heure derrière les haies, puis tout se tut ; le jour était venu !

Populus nous rejoignit avec sa troupe et nous aida à faire l'inspection du champ de bataille. Nous trouvâmes une dizaine de morts et le double de blessés. Les plus maltraités furent placés dans les chariots , les autres montèrent en croupe des dragons qui prirent avec nous le chemin de Loudéac.

Le jour venait de se lever et les six ou huit cents hommes qui nous entouraient un quart d'heure auparavant « avaient disparu comme s'ils fussent tous rentrés sous terre.

Rien qui pût mettre sur leurs traces ni dire

B^W SAna-GULOTTI BAS BBKTOlf. S07

ce qu'ils étaient devenus ! Ces landes , où nous avions vu, peu d'instants auparavant, fourmiller tant de têtes, briller tant de mousquets, étaient maintenant désertes!

De loin en loin, seulement, un paysan tra* versait la bruyère , sa faucille sur Fépaule, ou recouvrait de gazon la clôture d'un champ en friche.

— Vous voyez ces drôles qui nous regardent passer la bouche ouverte, dit Rigaud ; interrogez-les, ils n'auront mésne pas entendu les coups de fusil que Ton vient de tirer ; c'est tout au plus s'ils savent qu'il y a des chouans dans le pays : mais fouillez bien les haies et vous y découvrirez leurs carabines anglaises, prenez leurs mains et vous les trouverez noires de poudre. Leur réapparition n'est qu'une ruse, leur sécurité de l'audace ! La guerre ici est un vrai drame à travestissements. Quand vous croyez mettre la main sur un chouan , vous trouvez un laboureur paisible, et, à peine avezvous tourné le dos que le laboureur est redevenu chouan. C'est pour avoir regardé comme anéantis des ennemis dispersés que

908 HtlOlBIS D*D1I 8A1«8-CI)L0TTE BAS BRBTON.

nos généraux ont annoncé tant de fois ia destruction des armées royalistes*

Nous arrivâmes de bonne heure à Loudéac où le détachement s'arrêtait. Je pris congé du capitaine et je continuai seul jusqu'au village de Lachéze.

Les affaires qui m'y appelaient, me retinrent assez tard pour que je me visse forcé d'y passer la nuit. Malheureusement l'unique auberge du village était un cabaret dont le maître me regarda d'un air étonné quand je lui demandai à souper; mais ce fut bien autre chose lorsque je parlai de coucher. La maison entière n'avait qu'une pièce où se trouvait un seul lit dos pour le cabaretier ; je le décidai pourtant à me le céder moyennant un assignat de dix livres et je me couchai.

Réunion de oheft de bandes. — Marche des ohouani dans la campagne.

Je ne puis dire depuis combien de temps j*étais endormi, lorsqu'un bruit de voix me réveilla en sursaut ; je me rapprochai du mur , en ramenant les couvertures sur mes oreilles, espérant me rendormir; mais les voix s'élevaient de plus en plus, mêlées à

270 HtlOIRBS

un cliquetis de verres età des rires bruyants. La porte du lit, que j*avais fermée, m'empêchait d'apercevoir les visiteurs importuns qui venaient ainsi troubler mon sonuneii; je me soulevai sur le coude, avec un grondement de mauvaise humeur et j'approchai l'œil de l'une des ouvertures en trèfle, percées à mon chevet ; mais peine eus-je jeté, vers le foyer, un regard à moitié endonni, que je me redressai épouvanté.

Quatre chouans, portant la cocarde noire, étaient assis devant la table, leurs fusils entre les genoux. L'un d'eux tenait à la main des papiers qu'il parcourait. Au bruit que fit l'aubergiste en apportant un nouveau pichet de cidre, il leva la tète, et je reconnus maître Claude Flaville, le maquignon d'Uzel!

— Avez-vous les listes de Heslin et de Bréhan , conunandant ? demanda un des chouans , reconnaissable à son chapeau de feutre , surmonté d'un panache vert.

— Je les tiens , répondit-il.

— Et combien de nouveaux enrôlements?

— Voici.

ll'llN SAIfS-CULOTTI BAS BRETON. 971

£t il lut à demi- voix.

— Enrôlés depuis le 8 , au prix de 1 livres par jour, avec promesse de 3 livres dès rentrée en campagne, Chasse-Bleus , la Bècasse, la Folontéj Fteur-^-Chéne , Marcheà- Terre , Commode , VAmioureax.

~ Trop peu , observa d'un ton bref et saccadé un troisième chouan au visage bourgeonné et à l'œil couvert ; il faut que toutes les paroisses se lèvent comme en Vendée.

Tuez les bœufs des retardataires, et allumes une botte de foin sous leurs toits ; tous marcheront.

— Oui , dît Flaville ; mais aussi à la première épreuve tous jetteront là leurs fusils pour prendre en main leurs sabots.

— Vous n'avez aucune nouvelle d'OWwsanJt? ' demanda le quatrième interlocuteur, qu'à sa voix frêle et son parler nonchalant il était Êicile de reconnaître pour un gentilhomme étranger au pays, et plus accoutumé aux causeries de salon qu'aux commandements en plein air.

t Ifum d« guerre de CotmaUn.

279 MÉMOIBfcS

— SetvUeur et Coco ' en ont reçu, répondit le maquignon.

— Eh bien ?

— Pitt promet des fusils, de la poudre et des vestes rouges pour nos paysans. Avec des vestes rouges et des plumets, nous les mènerons au feu comme à la danse ; ceux qui tomberont seront trop heureux d'arriver avec un habit neuf en paradis.

Le petit chouan à la voix grêle secoua la iète.

— Tant qu'on ne vous débarquera point ici une armée d'émigrés, il n'y a rien à espérer, dit-il ; vos Bretons sont des sauva ges dont on ne peut se faire entendre. Ce qui vous manque avant tout, messieurs, ce n'est ni la poudre ni l'argent, ce sont des hommes bien nés pour vous commander.

— Ne craignez 4onc rien, s'écria Fia ville ironiquement , ils viendront dès qu'il n'y aura plus de coups à recevoir*

— Reste à savoir si nous en voudrons alors , dit brusquement l'homme à la face bourgeonnée.

I Nom» de guerre Ac Chanterêau et de dt !a Bourdtnnaie

D'DR SAN»-C0LOTTft BAS BKETO?!. S73

Le jeane gentilhomme le regarda avec hauteur.

— Vous oubliez que la noblesse a ses droits , observa-t-il ; le roi saura récompenser les services de tout le monde ; mais la première condition, pour le retour au bon ordre, est de l'établir parmi vous, en don> nant à chacun la place à laquelle son rang rappelle. Il y a ici une confusion que Fémigration ne peut tolérer plus longtemps.

L'armée royaliste est aussi républicaine que celle des bleus. Les gardes-chasse s*y sont fait les égaux de leurs maîtres, et vous avez des colonels nés pour être sergents recruteurs.

— Gomme moi, par exemple, monsieur le , vicomte? demanda le chouan en ricanant.

— €omme vous , mon cher, répondit le gentilhomme avec un sang-froid impertinent.

— Que les émigrés viennent donc nous arracher nos commandements! s'écria le gros homme qui se leva les poings fermés , venez-y, vous tput le premier, si vous l'osez.

— Monsieur... dit le noble avec hauteur.

:è7â «ÉioiREs

— AUens, la paix! s'écria Fiaville. Le vicomte n*a point, que je sache, mission du roi pour distribuer les grades dans l'armée ; et toi, Benedict, mon brave, sois bon enfant et laisse dire. Il est temps que tu partes ; d'ailleurs, on t'attend.

Le chef de bande voulut répliquer ; mais sur un geste du maquignon, sa voix s'éteignit comme le grondement d'un chien irrité auquel son maître impose silence. Il vida son verre, se leva lentement, examina l'amorce de son fusil, puis se tournant vers le chouan au panache vert :

— Yiens-tu, Bail? demanda-t*il brusquement.

— Où cela?

— A la forêt de Lorges.

Bail se leva, tous deux jetèrent leurs fusils sur l'épaule, sauhaitèrent le bonsoir à Claude et sortirent.

Lorsqu'ils furent partis, celui-ci se tourna vers le vicomte qui jouait avec son verre d'un air boudeur.

— Vous avez eu tort, monsieur, dit-il sérieusement; vous venez de blesser ces

d'dn SAiis-cn lotte bas breton. fîT»

hommes qui sont nos meilleurs chefs de bande et dont nous avons besoin.

— £n vérité, répondit l'émigré, j'ignorais que MM* Bail et Benedict fussent tellement indispensables au salut de la monarchie...

J'ai le malheur de ne point savoir m'encanailier.

Flaville regarda la jeune homme.

— M. le vicomte y met de là modestie , dit-il, car, si je ne me trompe, il fréquentait, à Goblentz, la plupart des mousquetai^ res émigrés.

— Les mousquetaires sont gentilshommes, monsieur, répliqua la jeune noble sèchement.

— Ce qui les dispense d'être autre chose?

— Ils ne se dispensent pas an moins de soutenir leurs droits,

Flaville haussa les épaules ; il y eut un court silence.

— Mais, reprit tout à coup le vicomte, j'ignorais que vous fussiez aussi bien instruit de ce qui se passe à Goblentz. . • Je ne me rappelle point avoir eu l'honneur de vous y voir.

37<i MtaOlEES

Claude rougit légèrement.

— £n effet, dit-il; je n'ai point passé le Rhin.

— Et vous avez agi prudemment , reprit le vicomte d'un ton d'indifférence; l'air est malsain en Allemagne ; j'ai moi-même un cousin qui a refusé d'émigrer, et auquel nous avons envoyé une quenouille de Gand.

Flaville tressaillit.

— Ne m'en auriez-vous point aussi , par hasard, apporté une, monsieur le vicomte? demanda-t-il.

— Ma foi non , répondit le jeune homme avec un rire impertinent»

Claude le regarda fixement.

— U fallait le faire, monsieur, dit-il d'un accent contenu ; car ici les quenouilles se changent en épée, ici nous avons mieux aimé défendre la monarchie que de l'abandonner. .

£t comme le vicomte voulut l'interrompre:

— Oh ! je sais ce que vous allez me dire , s'écria-Ml impétueusement , je sais ce que l'émigration pense de nous et quels sont ses

projets ! quand nous aurons réussi , nous autres pauvres gentilshommes de campagne, à refaire un coussin détrône avec notre peau, les fidèles arriveront pour réclamer leurs droits. Puisaye m'eq. a averti; les grands seigneurs de Gand nous considèrent comme des laquais qui gardent leurs places au spectacle; les plus pressés nous arrivent déjà , avec des brevets de colonel et des pistolets de poche, pour conquérir la France; mais quelles que soient leurs prétentions, ils feront sagement de se rappeler qu'ils ne peuvent rien être ici qu'avec notre permission et par notre volonté.

— C'est-à-dire, dit le gentilhomme en se levant, que moi, qui suis un de ces colonels, je dois attendre qu'il vous plaise de reconnaître le titre accordé par Sa Majesté.

— Et que vous ayez prouvé que vous en êtes digne.

Le vicomte se leva.

— Je ne permets à personne un tel doute, dit-il avec hauteur.

— Aussi n'aije point attendu que vous me le permettiez.

978 MtBOiiis

*- Cest alors une insulte dont j'ai droit de TOUS demander raison.

Flaville haussa les épaules.

— Aucun de nous n*a besoin d'accepter un duel pour prouver son courage, monsieur le vicomte , dit-il avec un sourire de dédain.

L'émigré fit un geste d'emportement qu'il réprima aussitôt:

— Pardon , dit-il ironiquement , je crois toujours parler à des gentilshommes, et j'oublie que les lois de l'honneur ne sont pas ici plus en usage que celles de la loyauté. Quoi qu'il en soit, monsieur, j'en appellerai aux royalistes, et ils verront jusqu'à quel point ils doivent continuer d'obéir à un chef qui n'obéit plus lui-même aux ordres du roi.

— Faites, répondit Claude, mais priez le ciel surtout qu'aucun ne vous écoute, car si vous détournez un seul homme de l'obéissance qu'il me doit , aussi vrai qu'il y a un Dieu, je vous fais fusiller , votre brevet de colonel sur la poitrine.

— Vous! s'écria le vicomte, je vous en^ défie.

d'un SANS-COIOTTI BAS BafiTOll. f7D

— Essayez...

— £h bien, soU ! dit le jeune hoinme en remettant son chapeau ; aussi bien les paroles sont inutiles ; nous nous reverrons, monsieur de Boishardy.

—, Dieu vous en garde , monsieur le vicomte.

L'émigré lui jeta un regard dédaigneux , saisit son fusil et sortit.

J'avais suivi toute cette scène avec une carlosité mêlée de terreur ; et, bien avant que le vicomte n'eût nommé le prétendu maquignon, je l'avais reconnu à son langage. Mais quoi que j'eusse entendu dire de la générosité de Boishardy, j'étais peu rassuré sur les suites de cette aventure. Je venais en effet d'assister à des débats qu'il avait tout intérêt à tenir secrets, et si j'étais aperçu je pouvais craindre qu'il ne trouvât prudent de me condamner pour toujours au silence. Le plus sur était de ne point se montrer. Je demeurai donc immobile, retenant mon haleine et espérant qu'il se déciderait enfin à quitter le cabaret.

Mais que l'on juge de mon épouvante ,

280 HtlOIRSS

lorsque je le vis s'approcher du Ht et ôler sa veste de velours» L'aubergiste , qui venait de rentrer, ne parut pas moins saisi,

— Est-ce que mon maître veut se coucher? demanda-t-il d'une voix troublée.

— Pourquoi non? répondit Boishardy en délaçant ses brodequins.

— Ne craint-il pas les ^ndes des bleus ?. . .

— Le village est bien gardé , et tu feras sentinelle,

Lecabaretier se tut ; il y eut une pause.

— Mon maître dormirait mieux chez Clerot, reprit-il enfin d'une voix hésitante.

Boishardy leva la tète, regarda le lit fermé, puis le paysan, qui baissa les yeux :

— U y a quelqu'un couché là , dit-il en saisissant vivement son fusil.

L'aubergiste recula.

— Qui est-ce? réponds, malheureux!

— Un voyageur, balbutia le paysan.

— Son nom?

— Il ne me l'a point dit.

Le chouan arma son fusil et fît un pas vers le lit; je l'ouvris brusquement.

C'est une vieille connaissance , mai-

D*Un SANS-CQLOTTE BAS BRfcT05. 261

ire Flaville, dis-je en avançant la tôtc.

Le prétendu maquignon me regarda un instant, puis partit d'un éclat de rire :

— Bien me damne ! c'est mon convive d'Uzel, s'écria-t-il.

— Lui-même,

— Et qu'a vez-vous fait de votre capitaine ?

— Il est resté à Loudéac.

— Le del le conserve, je le retrouverai.

•— Vous avez déjà eu, à ce qu'il me semble, une chaude entrevue au carrefour.

Boishardy sourit.

— Je vous y ai vu, dit-il,

— En effet.

— Avec un fusil de chasse, dont vous vous serviez fort bien... Qu'en avez- vous &it?...

— Le voici.

— Précaution prudente , dit le chouan en plongeant un regard perçant dans l'obscu^ rite du lit clos; mais si vous le permettez, citoyen, Pierre le gardera et je prendrai sa place près de vous. Voilà trois nuits que je n'ai dormi ; vous êtes trop bien élevé pour refuser une part de votre ballin à qui vous a donné une part de son souper.

iHi HftHOlEIS

La moindre hésitation eût eu manvaise grâce ; je passai bm» fusil au cabaretier et je déclarai que j'allais céder la place ; mais Boishardy refusa, et comme j'insistais :

— Votre politesse n'est-elle point de la défiance, citoyen? demanda-t-il avec quelque vivacité.

— Si vous le croyez, je reste, répondis-je.

— £t vous faites bien , dit-il avec une grâce sérieuse que je ne lui avais point encore vue, car mon frère ne serait pas plus en sûreté à mes côtés. Vous pouvez dormir aussi tranquillement que je vais dormir moi-même , monsieur : vous êtes sous la garde de mon honneur.

Il était monté près de moi ; nous partageâmes fraternellement l'espace et la couverture ; il me souhaita le bonsoir , et sa respiration bruyante m'avertit bientôt qu'il était endormi.

Ma position était trop singulière pour ne point me causer une sorte d'inquiétude fiévreuse et involontaire. Je demeurai longtemps éveillé sans oser faire un mouvement ni pousser un soupir. Enfin , pourtant , la

d'un SAIVS-COLOTTB BAS BR£TON. Stô

fatigue remporta ; mes yeux se fenuërent , et je m'endonais à mon tour.

Je fus réveillé par la voix de mon camarade de lit ; je me redressai en sursaut : il était déjà levé.

— £h bien ! demanda-t-il, comment avezvous passé la nuit?

— Mal, répondis-je.

Il éclata de rire.

— Décidément, la république et la momarchie ne .peuvent être à Taise sous la m^e couverture, dit41 ; mais debout, citoyen, le déjeuner vous attend.

L'aubergiste venait en effet d'apporter du pain noir, du cidre et un morceau de lard rance ; je me hâtai de m'habiller et de m'approcber de la table. Boisbardy me montra un escabeau vis-à-vis de lui :

— Asseyez-vous là, dit*il, et causons en déjeunant. Je suis fâché que le capitaine ne soit pas des nôtres, il nous parlerait latin et je lui indiquerais quelque nouveau moyen de faire cesser la chouannerie.

— £lle cessera le jour où vous désirerez la paix, observai-je.

284 HÉBOlftES

— La paix , répéta Boishardy en haussant les épaules ; qui vous dit que les royalistes ne la désirent point? Croyez-vous donc que nous fassions la guerre par passe-temps ? Si nous vivons comme des bétes fauves, creusant notre tanière dans les b<»s , pil* lant les convois qui passent et tuant les bleus , c'est qu'on a brûlé nos demeures, fauché nos blés , égorgé nos fomilies. La cocarde noire que nous portons est moins un signe de parti que de douleur; nous sommes en deuil de toutes nos joies perdues, et il ne faudrait point nous appeler une armée de royalistes, mais une armée de désespérés. Vous nous parlez de paix maintenant parce que vous avez commencé à sentir nos morsures ; mais quelles réparations nous accorderez-vouspour le passé ? quelles garanties pour l'avenir ? Est-il une transaction possible entre ceux qui ont tout perdu et ceux qui ont tout pris ?

— Qu'en savez-vous , tant que vous ne Faurez pas essayée? répliquai-je» Voulez^vous véritablement la paix? dites-le ; et les patriotes qui la veulent comme vous vien^

D'L'N SAlfS-COLOTTfi BAS BRITUKf. 38»

dront en discuter les conditions. Songez , d'ailleurs, aux résultats de la lutte que vous avez entreprise. Vaincus , vous supporterez seuls tout le poids de votre défaite ; vainqueurSy c*est à d'autres que profitera le sue* ces. Vous le savez , car vous l'avez dit hier à ce vicomte dont l'orgueil vous a indigné ; il vous a accusé d'être presque aussi républicain que nous-mêmes, et il avait raison ;

à votre insu, vous avez tous nos instincts.

Si le parti que vous défendez aujourd'hui, recouvrait la puissance, vous seriez le premier à vous révolter contre ses iniquités et ses privilèges ; chouans et bleus combattent pour deux mots différents ; mais au fond, pour une même chose : Vindépendance!

Ce que vous avez droit de vouloir , ce que vous désirez véritablement , c'est la sûreté pour vos biens et vos personnes ; le respect pous vos croyances , et tout cela on peut vous le donner ; tout cela nous le désirons comme vous.

Mon compagnon écoutait avec attention ; je crus avoir trouvé le joint de cette àme mobile et fiére.

28d IIUIOIBIS

— Mous ne sammes point aussi ennemis que vous le croyez , repris-je. Renvoyez vos paysans à leurs charrues , nos soldats rentreront dans leurs cantonnements , et vous verrez cette grande fureur tomber des deux côtés ! C'est le combat journalier qui donne goût à la guerre. Voyez plutôt : hier vous m'auriez tué au premier coin de route , aujourd'hui nous choquons nos verres et nous causons presque comme des amis; c'est qu'hier vous n'auriez vu que ma cocarde , tandis qu'aujourd'hui vous avez entendu ma voix et échangé la parole avec moi ! Croyezle bien , monsieur, il y a quelque chose de plus puissant que les préjugés des partis ; c'est l'entraînement de tous les fils d'Adam l'un vers l'autre. Les haines politiques sont des erreurs d'optique de l'esprit : de loin , on voit seulement l'idée et l'on déteste l'homme qui la défend; mais, en approchant , l'homme reparait et l'idée devient un habit qu'on lui pardonne. Ce sont les natures et non les opinions qui font les irréconciliables ennemis.

Boishardy fut un instant sans répon*

0*0 N SANS-GOLOTTE BAS BKCTOIV. 987

dre ; on eût dit que mes paroles Favaient ébranlé.

— Il y a du vrai dans tout cela , reprit-il d'un ton pensif; mais sais-je même si les chefs républicains oonsentiraient à la trêve indispensable pour s'entendre?

— N'en doutez pas ; tout le monde est fatigué d'une guerre odieuse , et les colères sont usées. Je connais le général Humbert ; faites-lui des propositions, je les porterai moi-même.

— D faudrait consulter les autres chefs.

— Qui vous en empêche?

— Ecoutez , reprit-il après avoir réfléchi , plusieurs d'eux se réunissent aujourd'hui même au Plads, si je vous y conduisais , jurez-vous de n'en point abuser?

— Sur rhonneur.

— Alors c'est dit ! s'écria-lril en se levant , partons.

Il alla prendre son fusil, me remft le mien , et nous sortîmes.

J'éprouvais quelque surprise de la facilité avec laquelle mes avances avaient été accueillies; mais j'attribuai cet empresse-

S88 MtMOlEW

ment , à la lassitude d'une lutte sans issue , peut-être au dépit ! J'appris plus tard que ma proposition avait prévenu les désirs de Boishardy qui cherchait les moyens de traiter d'une suspension d'armes, nécessaire au parti royaliste pour se fortifier.

Nous trouvâmes dans le cimetière, au milieu du village , une vingtaine de chouans qui nous attendaient. A notre approche , ils portèrent la main à leurs chapeaux, entourés , pour la plupart , de médailles, de chapelets bénits et d'images de saints. Mon compagnon appela l'un d'eux par le nom de FUur-d'Épine, et l'entretint quelque temps à l'écart; il fit ensuite un signe. Tous les paysans prirent leurs fusils, dont ils avaient enveloppé la batterie dans un mouchoii% pour les garantir de la rosée de la nuit , et nous nous dirigeâmes à travers les champs vers la forêt de la Prenessaye.

Boishardy marchait en tète avec moi , et les chouans suivaient sans ordre, à quelques pas l'un de l'autre, le fusil sous l'aisselle et dans un profond silence. Trois d'entre eux étaient partis en avant, sans armes et la faux

D'im SANS-ciiuirrB bas biiton. 989

sur l'épaule, comme des gens qui se rendent au travaiL

Nous allions atteindre la route conduisant de Saint-Meen à Loudéac , lorsqu'un sifflement aigu et cadencé se fit entendre.

La troupe s'arrêta brusquement et prêta l'oreiOe ; le même sifflement retentît de nouveau , mais avec des modulations différentes.

— C'est un convoi , dit Boishardy rapidement ; à votre poste , mes gars.

L^ordre , donné à demi-voix , circula de proche en proche ; les chouans se glissèrent silencieusement le long des haies qui bordaient la route, s'accroupirent et disparurent comme par enchantement.

J'étais resté seul , assez embarrassé de ma position et fort inquiet de ce qui allait se passer ; je courus vers une ouverture de la haie. De l'autre côté du chemin se trouvait celui des éclaireurs dont le sifflet nous avait averti ; il paraissait fort sérieusement occupé à réparer une brèche faite au fossé.

Du côté de Saint-Meen, s'avançait, au milieu de tourbillons de poussière , le convoi

uin. D*uif SAi«s-crr.0TT8. 3. 25

200 MfiXOfESS •

annoncé : c'était un troupeau de bœufs, conduit par quelques soldats du bataillon de la Gôte^l'Or, récemment arrivé en Bretagne. Us marchaient sans défiance, le fusil sur répaule , riant , causant haut et chan-.

tant.

La tète du convoi allait passer devant le champ occupé par la troupe de Boishardy, lorsque je sentis la main de ce dernier se poser sur mon épaule» Je me détournai vivement :

— Au nom du ciel , n'attaquez point , m'écriai-je ; songes au motif qui nous conduit à la Prenessaye , et ne rendez pas un rapprochement plus difficile par de nouveaux meurtres.

— Mes gars ont ordre de ne point tirer, répondit-il ; mais , attention ! les voici qui mettent leurs museaux hors du terrier.

Les chouans venaient en efiet de s'élancer brusquement sur la route ; et avant que les soldats eussent pu se mettre en défense , ils furent entourés , saisis et désarmés.

On conduisit à Boishardy le sous-officier qui commandait l'escorte.

D'UIV 8AIVS-CUL0TTt BAS BRETOff. 391

— La république te doil des remerciuienU pour ta manière de surveiller ses convois, dit le chouan en riant; tu marches en pays ennemi comme si tu allais au cabaret,

— C'est vrai, dit le soldat d*un ton de mauvaise humeur; mais j'arrive du Rhin et je n'entends rien à votre guerre de brigands.

— On t'a pourtant averti, je pense, que nous ne faisions point de prisonniers?

— Oui.

— Alors, tu sais...

— Je sais que vous êtes des sauvages, qui mangez du patriote à vos quatre repas, et qu'aujourd'hui vous allez vous régaler. ..

— Nous épargnons ceux qui passent dans nos rangs, observa Boishardy.

Le sergent le regarda de côté, haussa les épaules et se mit à siffler.

— Sais-tu que nos soldats reçoivent trois livres par jour, continua le chouan, et que lorsqu'ils auront rétabli la monarchie...

— On leur donnera le petit verre à volonté, le pain de munition à la fleur d'o-*

2»i jOmius

muge et des négresses Wanches pour èler leurs guêtres, interrompît le sergent; codnue, rhistoire du raoolear! Tu perds Um temps, Fancien ; asseï de conversation ; Eusnous fusiller, et que ça finisse.

Boishardy se mordit les lèvres et appela Flear-d'Épine.

Je Tonlus m*int»poser; mais il me fit signe de ne rien craindre.

Le paysan s'avança, des ciseaux à la main, ordonna au sergent de se décoiffer, et rasa, en quelques coups, la longue chevdure qui lui tombait sur les épaules.

— Est-ce que Farmée royaliste tient une fabrique de faux toupets ? demanda le répoblicain avec un étonnement ironique.

— L'année royaliste veut connaître ceux à qui elle fait grâce, répliqua Boishardy, car elle ne pardonne qu'une fois ; et si tu retombes jamais entre ses mains !...

— Compris, dit le sei^nt avec un geste énergique.

— Ta feuille de route, maintenant.

n la présenta, et le chouan y écrivit quelques mots au crayon.

D'un SANS-CULOTTE B\S BBETON. ^95

— Nos bandes Tarréteront peut-être, ditil en la lui rendant ; mais en montrant ceci, elles te laisseront passer.

— Ainsi, je puis continuer mon chemin ?

demanda le soldat.

— Tu le peux.

— Avec le convoi?

Boîshardy sourit.

— Soit! dit-il, la république est pauvre et Dieu a dit de donner à ceux qui ont faim.

Emmène tes bœufs, vieux rogneur de portions, et bon voyage.

Le sergent porta militairement la main à son chapeau :

— Votre nom , citoyen chouan? demanda^ t-il avec une sorte de respect.

— Boîshardy.

— £h bien, aussi vrai que je m'appelle Marceau, dit-il en regardant le gentilhomme, je n'oublierai point votre politesse.

Et retournant à ses soldats , qui étaient demeurés sous la garde des chouans, il continua avec eux sa route vers Rosternen.

Lorsqu'il fut parti, Boishardy se tourna de mon côté :

2^4 MEHOIRE»

— Tu vois que je fais le premier pas , et que je donne l'exemple.

— Il sera imité, répondis~je; car le bien a , comme le mal , sa contagion. Chez les méchants même, Forgueil tientlieude verta, et ils ne veulent pas plus être surpassés en clémence qu'en cruauté.

Nous traversâmes le chemin, et continuâmes à nous diriger à travers les fourrés.

Depuis notre sortie du village , j'avais eu plusieurs fols l'oreille frappée du son de ces trompes qui servent à nos bei^ers pour leurs appels ; dès que nous parûmes sur la lisière de la forêt, les mêmes sons se firent entendre plus distinctement et dans toutes les directions. On eût dit que des échos cachés les répétaient de proche en proche. Boishardy s'aperçut de mon étonnement :

— Ce sont les sonneurs de corne qui annoncent notre arrivée, me dit-il.

-^ Mais où donc sont-ils?

— Au-dessus de nds têtes, dans le feuillage des chênes. Ils aperçoivent de là toutce (]ui se passe dans le pays à plusieurs lieues à la ronde, et nous avertissent aussitôt. On

D'un SANS-CULOTTE BAS BRËTOff. S95

sait, à leur manière de corner, si c'est un détachement de bleus ou de royalistes qui s'approche, quelle est sa force et de quel côté il vient. Toutes les forêts où nous avons des placis sont ainsi liées par une ligne télégraphique, et il suffit de quelques minutes pour que nos mouvements ou ceux de l'ennemi soient connus d'une frontière à l'autre de l'évéché.

Cependant nous avancions toujours en suivant des sentiers tortueux à travers le fourré ; tout à coup, nous nous trouvâmes en face d'une sorte de rempart formé d'arbres abattus, et devant une petite porte gardée par deux chouans en uniforme vert.

Nous étions arrivés au placis de la Frênessaye.

A notre vue, les sentinelles poussèrent une exclamation de joie ; Boishardy les salua I)ar leurs noms, et nous entrâmes.

Le plaoM de la PreneMeye. — La Royale.

Jeanne. — Mort de

£« placiSy OU campement de la Prenessaye, formait, au milieu de la forêt, une clairière de plusieurs arpents entourés d'abattis. Environ cent cabanes de gazon et de feuillage avaient été bâties dans cette enceinte. Au milieu s'élevait un chêne immense ail sommet duquel brillait une croix

908 ■taoiiES

(1 argent. Un aatel de gazon paré de fleurs des bois avait été dressé à ses pieds.

Au moment où nous entrâmes, tout était en mouvement dans cet étrange village. On voyait les femmes moudre le grain aux portes, les vieillards fondre des balles près du foyer, les jeunes gens apprendre l'exercice à l'ombre du grand chêne. Les enfants eux-mêmes étaient occupés à fabriquer des cocardes blanches ou à tresser des chapeaux d'une paille grossière. Nous venions d'entrer, lorsqu'un jeune paysan courut à nous.

— Les autres commandants sont-ils arrivés? demanda mon compagnon.

— Aucun ne peut venir, répondit le paysan.

— Pourquoi ?

— Ils surveillent un débarquement à la cote.

— Qui te l'a dit?

— Madame Catherine.

— Catherine ! s'écria le chouan ; elle est ici?

— Quand vous êtes arrivé , elle allait partir pour la ferme du Gouray.

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