HÉ MOIRES
lettres. Quelques jours, quelques heures suffisaient pour tout bouleverser ; le jour où l'on attendait la réponse d'un correspondant , on apprenait son emprisonnement ou son exécution : après une semaine de repos, il fallut donc partir de nouveau pour Brest.
Cinq années s'étaient écoulées depuis mon premier voyage dans cette ville ; cinq années qui avaient suffi pour retourner la société comme un champ défriché. Je m'y rendais avec un serrement de cœur et le pressentiment du lugubre changement que j'allais y trouver.
Mon cheval se blessa en arrivant à Morlaix ; ne voulant point éprouver de retard, je fus obligé de prendre une espèce de char à bancs couvert qui faisait le service entre Brest et cette ville.
A cette époque les voyageurs étaient peu nombreux : chacun restait chez soi, évitant de faire de la poussière et du bruit, car il ne fallait pas qu'on vous entendit vivre, si vous vouliez vivre en sûreté. Je me trouvai seul au moment du départ.
B^UIV SA IfS-CC LOTTE BAS BRETON. 171
Le commencement du voyage fut silencieux. Le postillon, qu'à sa carmagnole et à son bonnet rouge il était facile de reconnaître pour un excelleat citoyen, avait entonné la Marseillaise, et fouettait ses deux rosses, Pitt et Cobourg, en jurant contrôles ornièces et traitant d'aristocrates les chemins qui , défoncés par rartlllerie, étaient réellement détestables ; mais , au bout d'une heure, il parut las de chanter et de jurer; et se tournant sur son siège , il se pencha vers moi pour lier conversation.
— Y a-t-il longtemps que tu n'es allé à Brest, citoyen? me dit-il.
— Cinq ans.
— Cinq ans! oh! bien, alors, c'était du temps du régime. Tu trouveras que la poêle à frire a un peu fait tourner l'omelette depuis. Ah ! les ci-devant ne sont pas fiers là ! il y en a huit cents au château.
— £t les exécutions sont-elles nombreuses?
— Mais non , ça ne donne pas absolument. Prieur la Marne est un bon sans-culotte , mais un peu cagne ; ça n'a pas faim
d'aristocrates. Parlez moideLaignelot! c'est celui-là un lapin ! Bu pain et du fer, qu'il dit, voilà tout ce qu'il faut à de vrais républicains. J'étais au club quand il est arrivé pour la première fois. Il vous a dégainé son sabre , l'a mis sur la table devant lui , en guise de plume, et a dit : Citoyens , j'arrive de Rochefort où j'ai mis au pas les aristocrates, les accapareurs et les modérés; j'amène avec moi le barbier de la république, et j'espère qu'il aura le plaisir de faire jouer un peu ici le rasoir national...
Alors il a présenté au club le vengeur public.
— Le bourreau !
— Qui donc ! tout le monde a donné l'accolade fraternelle au citoyen, et, pour prouver qu'on avait des principes solides, on l'a nommé tout de suite président du club, comme pour dire aux aristocrates qu'il était temps de tirer leur cravate.
— Et les exécutions ont commencé alors ?
— Un peu : mais ça n'a pas duré, parce que Laignelot est parti , et que Jean-Bon- Saint-André s'en est allé avec l'escadre. Il
d'cn sars-culotti bas breton. 173
faut espérer qu'ils recommenceront à leur ■retour. Nous avons bien besoin de ça, ma foi, car les affaires ne vont guère. Il n*y a plus de voyageurs, et il ne faut pas moins que les chevaux et les enfants aient leur avoine.
— Tu as des enfants? demandai-je au voiturier , désirant détourner la conversa* tion.
— Parbleu ! il n'y a que les aristocrates qui n'ont point d'enfants. J'en ai six, moi.
L'atné n'a que douze ans, mais c'est déjà un patriote fini. a élé reçu membre de la société régénérée.
— Est-ce que les enfants font partie de votre club? dis-je avec étonnement.
Le voiturier cligna des yeux et se mit à sourire d'un air de mystérieux orgueil.
— Pas ordinairement, mais voilà la chose.
Le garçon est fort sur l'écriture ; son maître lui a fait faire un exemple ousqu'il y avait :
u Le monde ne sera heureux que hrsqu'oti u aura étranglé le dernier des rois avec les M boyaux du dernier des prêtres. »
174 HÊMoiass
£t puis, il l'a envoyé, avec les dix premiers de sa classe, porter son cahier à Laignelot, qui a été si content de la bonne éducation qu'on donnait à ces garçons, qu'il les a fait recevoir membres du club. Si bien que ces douze mousses-là ont un banc à part ousqu'ils viennent ch^mier la Marseillaise et arranger le gouvernement avec leurs anciens.
En ce moment, nous passions devant l'auberge d'un village ; le postillon s'interrompit tout à coup et arrêta ses chevaux.
— Attention ! dit-il, j'ai un voyageur à prendre ici.
Il descendit et entra dans l'auberge.
J'éprouvrai une véritable contrariété en apprenant que j'allais avoir un compagnon de route. J'ai toujours eu un éloignement décidé pour ces espèces de cohabitations improvisées des voitures publiques qui vous forcent à faire ménage pendant tout un jour avec un inconnu; mais les circonstances augmentaient singulièrement cet éloignement naturel. L'aspect seul d'un étranger devenait un motif d'inquiétude à cette épo-
d'un sahs-cglottb bas bheton. 175
que où la dénonciation arrivait de toutes parts, où un mot vous tuait, où le silence même pouvait devenir une cause de soupçons. Il fallait surveiller ses gestes, ses regards, ses impressions ; mettre sa peur en faction devant sa pensée ; parler, non pour être compris, mais pour ne pas Télre. Prévoyant Tennui et la fatigue de cette laborieuse dissimulation, je m'en effrayais d'avance. Par bonheur, je n'en eus pas besoin.
L'étranger que le voiturier était allé chercher se présenta sur le marchepied, et je me reculai pour lui faire place.
— Pardon de vous déranger, citoyen, me dit-il en saluant.
Je me sentis soulagé. La politesse de cet homme venait de me dire son opinion. £n ne me tutoyant pas, il avait fait une profession de foi et un acte de courage. Je me tins moins sur mes gardes, et l'entretien s'engagea.
INous apprîmes bientôt réciproquement que nous avions des amis communs ; c'était déjà se connaître. La conversation devint alors facile et familière. Mon compagnon de
176 MtMOlRES
route connaissait Brest, qu'il avait visité peu auparavant, et il m'en parla longue-:
ment.
Cependant nous avancions toujours, et le pays que nous traversions offrait un aspeci de plus en plus désolé. Ces campagnes que j'avais vues autrefois si mouvantes de moissons et de fouillées, si parfumées de sarrasin fleuri, si résonnantes de mugissements de troupeaux et de chants de pâtre, je les trouvais arides, morn6s, dévastées. Les manoirs, qui élevaient naguère au milieu des arbres leurs tourelles à toits pointus et leurs girouettes armoriées, dépouillés maintenant de leurs ombrages et noirs des traces de l'incendie, dressaient leurs squelettes décharnés des deux côtés du chemin. Les christs de carrefour gisaient abattus au fond des douves marécageuses, et les fontaines, souillées par les ronces et les feuilles mortes, avaient perdu leurs vierges protectrices. Parfois, quand nous traversions un hameau, une église se montrait à nous avec ses frêles sculptures, ses dentelles de granit et sa flèche aérienne ; mais à peine si quel-
d'un sans -culotte bas bbbton. 177
ques restes de verrières pendaient encore à ses fenêtres demi-murées. Ses élégantes balustrades, ses cariatides bizarres, ses ara* besques moulées dans le Kersauton, avaient été martelées; elles parsemaient le sol de leurs débris, et, à la porte entr'ouverte, au lieu de la figure sereine d'un paysan, sor* tant la tète nue et les mains jointes sous son large chapeau, nous voyions apparaître le bonnet de police d'un gendarme qui fumait sur le seuil du lieu sacré,, transformé en écurie.
En approchant de Brest, les champs de* vinrent encore plus incultes; on n'y apercevait ni laboureurs, ni troupeaux. Çà et là seulement quelques maigres chevaux,échap> pés à la réquisition, broutaient les ajoncs épineux, dressaient la tète au moindre bruit, et fuyaient effarés à l'approche de nQ> tre voiture. Le long de la route, nous remarquâmes quelques chaumières ouvertes et abandonnées, comme si l'ennemi eut traversé depuis peu ce pays. Les fermes plus éloignées, et dont on apercevait la fîimée s'élever à l'horizon, n'envoyaient elles mê-
178 MtHOIEfiS
mes aucune rumeur de travail ; aucun chant de laveuse ne venait des doués parsemés le long des vallées; tout était silencieux et conune terrifié.
— Ne croirait-on pas, dis-je à mon compagnon, qui, comme moi, regardait depuis longtemps, d'un air attristé, le tableau désolé que nous avions sous les yeux; ne croirait-on pas que la guerre, la peste ou la famine ont passé sur ce pays ?
— C'est bien, pis, me répondît-il, c'est une idée et un mot ! Ce sont eux qui ont brûlé ces manoirs, ruiné ces campagnes, fermé les églises, chassé les habitants de leurs demeures. £t pourtant quelle idée plus belle et plus sainte, quel mot plus séduisant et plus sonore? souveraineté du peuple ! république!
Comme il achevait de parler, nous aperçûmes des charrettes chargées de marins blessés qui venaient de Brest. Les malades étendus sur un peu de paille sanglante, brûlés par la fièvre et par un soleil dévorant, manquaient de tout. Quelques-uns, qui avaient déjà succombé, étaient couchés en
D»UW SA^fS-CmOTTE BAS BRETON. 179
travers dans les charrettes, la tête et les pieds pendants, et servaient d'oreillers à leurs camarades. D'autres, étendus sans mouvement, faisaient entendre les sifflements horribles.de ce râle qui accompagne toujours les agonies difficiles et combat-^ tues. Quant à ceux qui avaient conservé quelque force, aucune plainte ne trahissait leurs souffrances. Leurs fronts pâles gardaient encore un air d'audace indifférente, et ils murmuraient â demi-voix ces chants magiques avec lesquels on mourait alors.
En passant près d'eux, nous nous découvrîmes et leur souhaitâmes un voyage heureux. Pour toute réponse, ils lancèrent au ciel un cri de rive la république !
Ce cri sembla faire sur les mourants Teffet d'une commotion galvanique; ils s'agitèrent dans leur fumier sanglant et levèrent encore leurs mains glacées comme pour s'associer à l'élan de leurs compagnons.
Nous nous arrêtâmes, saisis de respect, muets, et le front découvert devant cet admirable spectacle.
Quand la dernière charrette eut passé,
l'étranger qui se trouvait près de moi dît :
— Ces malheureux ont encore plusieurs lieues à faire avant d'atteindre les hôpitaux de Lesneven oudePol-Léon, et peut-être n'y trouveront-ils rien de ce qui leur est nécessaire. Brest ne peut plus contenir les blessés que lui envoient ses escadres. Les hôpitaux, les églises, les tentes qu'on a dressées dans l'ancien enclos des jésuites, sont remplis. Les chirurgiens de la marine ne suffisent pas au service et manquent de médicaments. Les plaies se pansent, faute de linge, avec l'étoupe et le chanvre du port.
Les ambulances ont manqué de pain, de viande et de bois, pendant trois jours ; des blessés sont morts de faim. J'ai vu des convalescents mendier dans la ville et disputer aux chiens les ossements du ruisseau. A l'hôpital, la plupart des malades manquent de vêtements et se promènent en chemise, dans les cours, enveloppés de leur couverture de laine. Mais toutes ces souffrances ne peuvent diminuer l'ardeur des matelots. Le dévouement de ces hommes est comme tous les dévouements qui ont leur racine dans le
d'oiv sANs-cuLom Bas bketon. 18t
cœur. Le frottement de la misère raigiike au lieu de l'émousser. Non que ce smentdes républicains fort convaincus ; mais c'est une race fidèle et forte qui, une fois le pavillon national à son mât, meurt sous ce pavillon, quelle que soit sa couleur.
Puis, ces marins bretons sont infatigables : rien ne les abat, rien ne les tue. Il n'y a que le cœur qui soit de chair dans ces hommes ; le reste est de fer. Si nous avions des officiers pour conduire de pareils mate-" lots, la omvention pourrait décréter que l'Océan fait partie des possessions de la république. Mais les officiers manquent. Tous étsâent nobles, et tous ont abandonné nos ports pour passer à l'étranger. Il y a un an qu'un tiers de la ville de Brest était à vendre, par suite de l'émigration du grand corps. L'ambition a bien retenu à leurs postes quelques chefs dont la république pourrait tirer parti ; mais on suspecte leur patriotisme, et leur nombre est d'ailleurs fort restreint.
Quant aux officiers bleus, malgré leur ha^* hileté et leur courage, il y a peu de chose à
MÉ«. O^UII SANS-CULOTTK- 3. 16
en attendre. Rapetisses trop longtemps dans les rôles secondairs, ih sont demeurés étrangers aux allures du commandement. Ce sont tout au plus de vaillants corsaires, bons pour ces duels maritimes qui se vident entre deux navires au milieu de l'Océan ; mais ils n'entendent rien à la tactique navale, ni aux grandes évolutions d'une escadre»
Puis, tous ces matelots d'hier, qui ont trouvé, en s'éveillant, un habit de capitaine sur leur bamac, sont mal à l'aise sous leurs broderies; ils ont honle d'eux-mêmes; ils se sentent gauches ; ils n'osent faire un pas de peur d'être ridicules, et leur ignorance paralyse leur audace. Les équipages comprennent cette inaptitude des chefs, aussi leur refusent-ils leur confiance. Ils les raillent, les bravent, et la discipline se relâche. Plusieurs révoltes ont eu lieu dans l'escadre de Villaret, avant son départ, et spécialement à bord du Neptune. Le discours prononcé à cette occasion par le capitaine à ses matelots mutinés vous donnera la mesure de l'ignorance de nos nouveaux officiers. Je l'ai popié sur mon agenda; le voici, c'est une
D'un sa NS'CU lutte bas BRETUlf. 18S
pièce historique. Il fut prononcé en rade de Brest devant le représentant du peuple Jean-Bon-Saint-André.
GrroTBirs,
« n est un préalable sans lequel les choses «( resteraient dans la plus grande morosité.
t( Depuis fort longtemps vous agissez dif- « fermement à ma volonté. Je sais que vous « avez des droits terrogatifs ; mais je sais aussi « qu'on ne peut subjuguer un autre à ma « place sans en prodiguer les raisons aus- «f traies. C'est pourquoi j'évacue le tillac, à <( cette fin de laisser la parole à Jean-Bon- « Saint-André qui vient exprès pour vous « dire le reste.
« Vive la république une , indivisible et «t impérissable! n
— Et cette copie est authentique? demandaî-je en prenant Vagenda des mains de mon compagnon de route pour lire encore cet incroyable discours.
— Elle a été prise au pied du grand mât, me répondit-il, sur le discours même du ca-
184 afiioiBEs
pHaine, qui y avait été cloué par son ordre.
Vous comprenez ce qu'une pareille ignoranœ de la part des officiers doit exciter de dédain et de raillerie chez les inférieurs. Un chef ridicule est toujours un mauvais chef. Ajoutez à ces causes de désordre le manque de ressources, le défaut d'oi^anisation, les incertitudes d'une administration nouvelle, reconstruite avec les ruines d'une autre ; enfin, les difficultés générales de notre situation actuelle. Au moment où je vous parle , Brest manque de tout. L'approvisionnement des flottes et le passage des troupes ont épuisé le pays ; le maximum a éloigné les paysans des marchés, lis ont caché leurs grains , disséminé leurs bestiaux dans les campagnes; l'on ne peut plus s'approvisionner que par voie de réquisition et le sabre à la main. Le blé est maintenant si rare , qu'en vous invitant à dtner chez un ami, on vous priera d'apporter votre pain. Les boutiques de tout genre sont vides et fermées ; on ne trouve plu$ à acheter ni draps ni soieries ; vous verrez les deux tiers de cette population qui vit au milieu des brum^es et des
tt'llN SANS-CULOTTE BAS BRBTO?!. lëS
tempêtes , en habit et en pantalon de nankin. C'est la senle étoffe que Ton puisse se procurer dans la ville ; encore la doit-on à deux prises anglaises faites il y a peu de temps. La république n'a point payé les équipages de son escadre depuis cinq mois , et TOUS rencontrerez des capitaines de vaisseau en guenilles, lavant eux-mêmes leur linge sale à la pompe, avec leurs grosses épaulettes et répée au côté. Au milieu de cette di* sette de tout, quelques chefe, qui disposent des ressources du port et qui sont chargés des approvisionnements, nagent dans Fabon* dance et emploient trois 'cuisiniers. Quant aux représentants du peuple, ils ne font aucun effort pour changer Fétat des choses.
Ils se contentent de prêcher contre le fanatisme dans les clubs ; ils célèbrent, de temps en temps , une fête en l'honneur de l'Être suprême , font déporter des prêtres , guillotinent des femmes, des vieillards ; et, quand on se plaint trop haut , ils vous envoient , comme fédéralistes, dans les prisons du château, d'où l'on ne sort plus que pour monter sur la charrette du bourreau.
186 ataoïBU
— A quoi nous aura donc servi la révolu* tion , si nous lui devons l'appauvrissement de nos forces, le gaspillage de nos ressour^ ces, la destruction de notre liberté et de notre repos?
— N'accusez pas la révolution , répliqua vivement mon compagnon ; elle n'a fait que recueillir ce qu'on a semé. Tous les malheurs qui nous frappent sont la suite nécessaire du régime qui vient de finir ; c'est l'arriére-goùt de la monarchie qui a disparu. Notre pau* vreté est la conséquence des prodigalités précédentes ; l'ignorance de nos officiers de marine est le résultat de l'oi^anisatioa aristocratique si longtemps maintenue, qui ne permettait d'avancement qu'aux nobles et qui était aux autres tout moyen d'instruction, tout espoir de commandement. Il n'y a pas jusqu'aux gaspillages actuellement existant dans notre grand port qui ne soient on reste de traditions de l'ancien régime.
Les hommes de maintenant ne sont pas les fils de la république ; ce sont des élèves de la monarchie ; leur immoralité est née de ses leçons et de ses exemples. Vous allez
D'DIV 8AN9-CVL0TTI BAS BBCTOll. 187
voir Brest , Brest tous fera horreur et dégoût , car il est affreux dans ce moment ; mais ne vous en tenez pas à la première impression. Le Brest d'autrefois était bien réglé ; le privilège, l'injustice, l'insolence, s'y trouvaient à l'état de bourgeoisie, et la tyrannie du grand corps avait quelque chose de régulier qui la rendait, en quelque sorte, moins saillante; dans le Brest d'aujourd'hui , au contraire , la réaction populaire se fait sentir avec toute sa nouveauté capricieuse : elle est sans règle, sans but, brute, ignorante, et elle se dépèche, parce qu'elle a à prendre sa revanche de plusieurs siècles. Ce n'est plus le mal organisé comme autrefois, c'est le mal en désordre ; ce n'est plus un système inique, c'est une émeute féroce :
cependant, à tout prendre, l'état actuel est moins dangereux que celui qu'il a remplacé, parce qu'il est transitoire. Nous faisons une maladie aiguë dont nous pourrons guérir, tandis qu'autrefois le mal était dans notre constitution même. Songez à cela quand vous allez entrer en ville , et tenezvous un peu sur la pointe du pied pour voir
188 SÉXOIUS d'D!I sans-culotte bas BaETON.
l'avenir painlessus la tête du présent* Au surplus, ajouta-t-il, vous allez bientôt juger par vous-même de ce que je vous dis, car nous voilà arrivés.
Arrivée à Brest. — Une eséoutâon^
Brest était, en effet, devant nous. Le dôme de vapeur qui couvre toujours les villes paraissait l'envelopper jusqu'à sa base. De loin en loin pourtant, quelques pâles traînées de soleil , perçant au travers du brouillard , glissaient sur les édifices les plus élevés et jetaient sur Brest tout entier une lumière incertaine. Grâce à cette vague lueur, on
190 itSOIEES
apercevait , derrière les arbres de ses remparts, qui l'entouraient comme une ceinture de feuillages, les longues lignes du quartier de la marine que dominait la tour massive de Saint-Louis : au delà s'étendait la rade avec ses vaisseaux à l'ancre , et , plus loin encore, tout à fait à l'horizon, le Menez-Hom, qui semblait pendre du ciel comme une sombre nuée. Cet ensemble avait quelque chose d'étrange et de triste. On eût cru voir une de ces cités de nuages qui se forment , le soir, à l'horizon , et dont un soleil couchant dessine les fantastiques contours.
Un coup de canon fut tiré , et son retentissement courut , pendant plusieurs minutes, le long des dunes rocheuses qui forment la baie. Je fus saisis de je ne sais quel pressentiment poignant. J'aurais voulu retourner sur mes pas et ne pas entrer à Brest» Je fis part à mon compagnon de cette espèce de répulsion que j'éprouvais ; il sourit tristement.
— Qui sait! me dit-il, peut-être est-ce l'instinct de conservation donné par la nature à tous les êtres, qui vient de s'éveiller en vous;
d'un SANS-CULOTTI bas BRETOll. 191
VOUS avez senti Fodeur de la guillotine.
Comme il achevait de parler, nous passâmes les portes. Je fus frappé tout d'abord de la solitude des mes. On n'apercevait per* sonne sur le seuil ni aux fenêtres des mai^ sons : on eût dit une ville abandonnée.
Cependant,- en avançant davantage, nous crûmes entendre comme une lointaine et sourde rumeur; ce bruit grossit bientôt, et ce fut un n^urmure lugubre , puis un mugissement entrecoupé, immense , puis enfin une clameur sauvage qui éclata tout à coup.
Nous tournions alors une rue , le char à bancs s'arrêta ; nous nous trouvions en face d'une foule pressée qui couvrait la place. Au milieu , la guillotine était debout et attendait.
Je me rejetai au fond de la voiture en jetant un cri.
— Mon Dieu ! qui va-ton tuer? demandaije, pâle d'horreur.
Mon compagnon de route avait aussi tout vu ; il haussa les épaules en soupirant.
— Je ne sais , me répondit-il ; avez-vous des parents ou des amis à Brest , monsieur?
102 MtlOlBES
— Plusieurs.
— Alors ne regardez pas, me dil>-il en fermant lui-même les yeux, conmie s'il eûl voulu échapper à quelque image ai&euse. Il y a un mois, je suis arrivé ainsi au moment où le bourreau montrait une tète au peuple , et c'était celle de mon meilleur ami ; ne regardez pas , monsieur , je vous en prie , ne regardez pas... *
Mais je n'entendais plus rien* J'étais saisi de cette fièvre folle que donnent l'épouvante et la douleur ; je m'étais levé, et, deboutsur le brancard du char à bancs, je plongeais avidement mes regards dans la foule.
Bientôt j'aperçus une ondulation précipitée : les rangs s'écartèrent, et la charrette funèbre parut.
Je ne pouvais encore distinguer les traits des condamnés; je voyais seulement qu'il y en avait trois, deux hommes et une femme :
ils approchaient ; je me penchai vers eux éperdu; ils se tournèrent de mon côté!...
Je fus près de jeter un cri de joie ; je n'en connaissais aucun.
Cependant le tombereau était arrivé pres^
D*I}1V SAIfS-COLOTTB BAS BBETUN. 193
que yi&Â-vis de nous. Un embarras suspendit sa marche : il s'arrêta. Je pus alors exar miner en détail les condamnés.
Le premier étajlt un vieillard dont les cheveux blancs étaient séparés avec soin sur le front , et dont la toilette annonçait une élégance presque coquette. Ses traits n'avaient rien que de vulgaire ; mais, en ce moment, cette vulgarité même leur donnait quelque chose de sublime. Rien n'était changé dans la figure de cet homme; c'était la même expression de bienveillance et de tranquillité bourgeoise ; on n'y trouvait pas même la gravité paisible que l'approche de l'heure suprême imprime sur le front des forts. Il aibit à la mort sans l'appareil du courage et sans la beauté de la résignation , comme il serait allé à une occupation habituelle et indifférente. Au moment où la charrette s'arrêta , un en&nt de cinq ou six ans , qu'une femme portait dans ses bras , approcha sa figure naïve des bords du tombereau , toucha avec sa petite main la tête du vieillard, et lui demanda d'une voix curieuse et douce :
194 MtVOlIBS
— Est-ce que c'est vous qu'on va guilloUner, citoyen?
Le vieillard se retourna en souriant.
— Oui, mon fils, dit-il en passant une main caressante sur les cheveux lisses et noirs du petit garçon. Puis se penchant vers la femme qui le portait :
— A qui est cet enfant? demanda-t-il.
La femme répondit un nom que je n'entendis pas.
— Ah ! ah ! ce sont des compatriotes et d'anciennes connaissances, répliqua le vieillard. Puis embrassant l'enfant :
— Eh bien! petit, quand tu retourneras chez toi, tu diras à ta mère que tu as vu guillotiner le père d'un de ses danseurs d'autrefois : le père du général Moreau.
Pendant cette scène impossible à rendre, j'étais resté sans mouvement et sans pensée.
Cependant des cris et un tumulte dans la foule me forcèrent à détourner les yeux ; c'était le second condamné qui avait passé les pieds hors de la charrette et voulait s'échapper. Il était à genoux, les mains jointes, les yeux égarés , criant grâce au peuple d'une
D*UN S\1«8-CULUTTS BAS BRETON. Itf5
Yoix Mippliante. Fou de peur » il baisait les bords du tombereau , il se frappait la poitrine, il criait :
Five la républiqtie! vive Robespierre! vive la guillotine!
Parfois il se levait, tendait les bras vers la multitude, appelait ses amis parleurs noms, répétait qu*ii ne voulait pas mourir; puis, retombant à genoux, murmurait des prières latines qu'interrompaient ses sanglots et ses convulsions.
Le manque de cœur de cet homme causait à la fois de l'épouvante et du dégoût. A cette époque où les scélérats eux-mêmes savaient si bien mourir, la lâcheté d'un innocent faisait rougir les gens honnêtes ; c'était faire honte à la vertu et perdre le seul privilège qui fût resté à ceux de son parti , le privi* lége de tomber sans faste et sans peur. Aussi une longue huée s'éleva de la foule et interrompit les supplications du condamné.
Un gendarme s'approcha alors et le repoussa rudement dans la charrette, où il tomba presque évanoui.
La voiture fatale, débarrassée des obstacles
qui ravalent arrêtée , avança lentement de quelques pas, et je pus voir la troisième vicitime, qui jusqu'alors, avait été cachée. C'était une religieuse encore jeune et d'une rare beauté. Elle était accroupie au fond de la charrette , gracieusement repliée sur ellemême , comme une enfant , dans une position plutêt nonchalante qu'affaissée. Ses yeux limpides se promenaient sur le peuple avec une placidité mélancolique. On y remarquait seulement une légère fixité , qui , jointe aux mouvements convulsifs de ses lèvres, donnait à ses traits une expression doucement égarée. Le bruit de la foule ne paraissait point parvenir jusqu'à son âme; elle semblait suivre quelque pensée lointaine et converser toute seule avec unxréve.
Déjà elle avait ôté sa coiffe de nonne, et ses beaux cheveux blonds ruisselaient à flots sur ses épaules : bientôt eUe défit sa guimpe, s'en dépouilla, et Ton aperçut son cou d'une blancheur éblouissante ; puis elle dégrafe son corsage, sa robe s'entr'ouvrit, et des épaules veloutées, un sein virginal s'échappèrent du vêtement de bure de la jeune
O'CIf 8API8-C1]U>TTB BAS BUTOR. l97
fiHe. Une rameur de surprise , un long fréuiissement , intraduisible mélange de pitié, d'admiration et de cynique désir, s'élevèrent dans la foule.
— Regardez la nonne ! la nonne ! criaiton de toutes parts; la nonne se déshabille , la nonne est toute nue !
Mais l'enfant n'entendait rien. Elle venait de se déchausser, et elle tenait dans ses mains ses deux petits pieds nus et gracieux, qu'elle semblait admirer avec une joie enfantine. Puis, tout à coup, comme si elle se fût rappelé que Fheure du sommeil était venue, elle s'agenouilla, croisa ses mains sur sa poitrine, appuya son front sur les bords du tombereau, comme sur les bords de sa couche, et se mit i prier.
Je me sentis pris d'une si profonde douleur devant cette pauvre insensée, que les larmes me gagnèrent.
— Mais elle est folle! m'écriai-je; on ne peut pas guillotiner une folle, il ne faut pas le souffrir !
Mon compagnon me saisit vivement la main.
198 BÊSOIKES
— Taisez-vous , me dît-il ; vos cris n'cmpècheraient rien, et ils vous perdraient.
— Hais qu*a-t-elle fait? qu'a pu faire cette enfant qui ait mérité la mort?
— Quelque bonne action, peut-être.
— Mon Dieu , regardez comme elle est belle!
— Oui , je voudrais savoir lequel de nos juges aura, ce soir, pour maîtresse, ce corps sans tête.
— Que dites-vous? m'écriaî-je avec horreur.
— Rien que de probable; demandez à B...
comment on viole un cadavre !
Je me rejetai épouvanté dans le fond de l;i voiture.
Quelques minutes plus tard , nous nous arrêtâmes devant la maison où l'on m'attendait ; je descendis et demandai ma valise.
Pendant que le conducteur la cherchait, mon compagnon de route se pencha vers moi:
— J'ai été heureux de vous rencontrer, me dit-il ; au temps où nous vivons, c'est beaucoup de pouvoir passer la moitié d'un jour
D'Ulf SANS-CULOTTE BAS BBETOIf. 109
avec un homme qui ne fait ni peur ni dégoût. Votre nom, monsieur, s*il vous plait?
Je le lui dis ; il me tendit la main.
— Nous ne nous reverrons peut-être jamais, ajouta-t-il ; bonheur et santé ! Si vous visitez les montagnes et que vous passiez par la vieille ville d*Aétius , demandez le citoyen Correc de la Tour d'Auvergne , ancien grenadier ; c'est moi.
Il me fit encore un signe de la main, et la voiture partit. '
Une téXe en .1794. — • Fin de la terreur.
Au moment où j'arrivai à Brest (le S messidor 1794), le tribunal révolutionnaire était en pleine activité. Le premier soin du représentant Bréard, en s'établissant, avait été (Fappeler prés de lui, de Rochefort, Ance le bourreau ; et les juges , comprenant ce que signifiait cet appel, n'avaient rien négligé pour occuper le nouveau venu.
:S03 MÉio»ES
La condamnation des vingt-six administraleurs du Finistère, coupables de fédéralisme, commença leur longue série de meurtres juridiques. Le président Ragmey ferma la bouche aux défenseurs , en déclarant que s'tb prétendaient juMifier les accusés. Us aurawnt eux-mêmes à rendre compte de leurs opmtbns.
Tous furent condamnés ; tous , jusqu'au secrétaire Aimé , qui était demeuré étranger aux délibérations , et n'avait fait que tenir la plume.
Leur exécution fût une fête ! on les promena dans les carrefours de la ville, exposés aux railleries, aux injures et aux huées ! Près d'arriver à l'échafaud, ils trouvèrent un banquet préparé par leurs assassins ; un repas libre comme celui que donnaient les Romains aux premiers martyrs ! Là il leur fallut prendre place à côté des juges , écouter leurs toasts, attendre qu'ils fussent assez rassasiés pour venir les voir mourir !
Pendant ce temps , Ance préparait aussi , lui, son festin! il disposait autour de la guillotine la table sur laquelle devaient être rangées les vingt-six tètes coupées ; il faisait
D'DH 8AN8-CDLOTTB BAS BBBTOIf. SOS
remuer la terre au-dessous, afin qu'elle bût les flots de sang qui allaient couler; il pla* çait avec symétrie , aux pieds de Téchelle , les tombereaux du fossoyeur , et essayait la bascule qui devait leur livrer les cadavres décapités !
£t ne croyez pas que ces horribles apprêts lui coûtent ; loin de là ! Ance y trouve sa joie et la prolonge avec amour. S'il est boucher d'hommes, c'est de son choix, afin de pouvoir flairer le sang et tuer sans péril! Non qu'il ait été poussé à ce féroce délire par le dépit d'une nature déshéritée , l'ignorance ou la misère! Son visage est beau, son esprit cultivé, sa place faite dans le monde : il a eu les caresses d'une mère ; une femme l'a aimé !
Vous ne trouverez à sa cruauté ni l'excuse de la haine ni celle de la douleur ; il déchire par instinct ! Ce n'est pas même un méchant, car le méchant a encore quelque chose de l'homme, celui-ci n'est qu'une béte fauve.
Aussi ne croyez pas qu'il se hâte ou qu'il s'effraye comme le bourreau de Nantes, que les cris de ses victimes ont rendu fou ; non.
904 HÉMOlItES
' Ance cherche les longues agonies et sait les ménager. Tuer est pour lui un art dont il a étudié tous les raffinements. D aime à observer philosophiquement la nature humaine dans les suprêmes angoisses du dernier moment ; à essayer les courages, à les mesurer sous le couteau !
Un soir , trois condamnés lui furent envoyés au moment où il allait se retirer; c'étaient Toullec, Rideau et le Bronsort : il faisait déjà nuit. Toullec prend la torche qui éclairait Féchafaud , embrasse ses amis et les regarde mourir sans donner aucun signe de faiblesse.
— Les aimes4u donc si peu? demande Ance irrité de cette fermeté.
— Ne sais-je pas que je vais les suivre?
répond Toullec.
— Et tu n'as rien senti en voyant leurs tètes dans le panier?
— J'ai pensé que la guillotine était bonne.
Ance sourît, le fait monter et le place luimême sous le tranchant ; mais celui-ci s'abat sans le tuer. Toullec , horriblement mutilé, ne fait entendre aucune plainte. Le couteau
d'un SAflS-CCLOITB BAS BBBTON. 905
retombe et le blesse une seconde fois.
Alors Ance s'approche :
— Crois-tu encore la guillotine bonne? demanda-t-îl à demi-voix.
— Toujours, répond TouUec, mais le bourreau est mauvais.
Ance s'éloigna brusquement, et cette fois la tète du patient tomba.
Dès mon arrivée à Brest , j'avais appris qu'une grande fête, celle de l'Être suprême, était annoncée; Prieur de la Marne s'était chargé de tous les préparatifs.
— Vous verrez des merveilles, me dit mon hôte : Prieur est un homme de ressources et amoureux d'effets. Je l'ai déjà vu inaugurer à Lorient le temple de la Raison : il avait fait dresser dans la salle des ventes un autel dédié à la Patrie , sur lequel s'élevait la statue de la Liberté terrassant le Fédéralisme. On apercevait derrière, la représentation d'un marais œuf>ert de roseaux dans lequel s'embourbaient les suppôts de la royauté. Je ne sais s'il nous prépare ici quelque allégorie politique du même genre; mais, comme l'annoncent les affiches qui depuis hier couvrent toutes les
w. iâ k-:iH:.Mii 'i^ùOtuSettii
• Le rq>résenlanl dn people. avanl à 5^ côlés la Ûberté et r£ga]ilé, se placera au sommet de la montagoe; il pronoocera od discours aoalt^e à la ârcoastaïKV. Ensaile dcax vieillards, ebargés decassoleUes. poseront ane maÎD sur répanle d'an des eobnls porteurs de l'eneens. Ils fixeront leurs yeux vers le ciel , et les enfants alinnieront l'encens dont la fumée s'élèvera dans les nues.
u Aussitôt les accords d'une musique harmonieuse se feront entendre ; un chœur de pères avec leurs fils se groupera sur la partie de la montagne qui lui sera désignée ; un chœur de mères avec leurs filles se rangera de l'autre câté. Les hommes chanteront une première sbvphe, ils jureront ensemble de ne déposer les armes qu'après s (le la irpublique ; rcs cliunturont une norHeltronl de n'é- >miucR qui auront lèmc strophe swa mis qui, les yeux :3 , .i<lt'(;sseronl à
31)8 MtaoïBts
rÉternel les hommages d'un peuple libre, et le remercieront de ses bienfaits.
«1 Enfin , la foule entière des citoyens , hommes, femmes, enfants, vieillards, chan* teront ensemble le couplet de Fhymne à la liberté commençant par ces mots : Jmour sacré de la patrie.
u A peine a-t-on fini, au même instant tout s'émeut, tout s'agite sur la montagne; les mères soulèvent dans leurs bras les plus jeunes de leurs enfants, et les présentent en hommage à l'Auteur de la nature; les jeunes filles jetlent vers le ciel les fleurs qu'elles ont apportées ; les épées s'agitent dans les airs!... Aussitôt une décharge d'artillerie, interprète de la vengeance nationale, se fait entendre ; un cri général de Five la républi^ que ! s'adresse à la Divinité et termine la fête " »
— Vous le voyez, reprit mon hôte lorsque j'eus achevé, tout est prévu par le représen
* Voyes le ourieux ouvrage de H* Duohatelier : L'hùtoirt </• tu révolution, dan» ht tUparUmtnU d* l'anoUnnê Br*tagn9t aaqiiitl nous avons empruaté ce programme, ainii que beaucitup d'autres détail!.
D^Dlf SAFIS-CDiOTTB BAS BB£TO?l. SOtt
tant : les vieillards poiemiit la main êur l'épatUe des enfants ; les chœurs chanteront, les yeux nuis yeks la vmte céleste f les mères présenteront leurs fils en hommage à V Auteur de la nature ! Ce n'est pas sans raison que Jean-Bon Saint-André a nommé son collègue le metteur en scène de la république. Malheureusement , derrière toutes les splendeurs de cette fête, sont la misère et la douleur! Parmi ces enfants qui vont traverser la place du Triomphe du Peuple en jetant des fleurs , se trouvent les filles du malheureux Malmanehe , égorgé il y a quelques jours ! La fête entière passera à l'ombre de la guillotine, et tous ces pieds chaussés de satin reviendronthumides du sang des amis ou des proches. Mais ce sont là, pour notre époque, des contrastes vulgaires. On vit à la hâte ; il n'y a plus de mesure pour les actes, plus de logique pour les sentiments ! La nation entière, trempée dans la terreur comme Achille dans le Styx, est devenue invulnérable aux émotions! le besoin d'étourdissement fait chercher partout un motif de plaisir. En apprenant la mort de la reine, nos dames ont
9t0 HtMOllIBS
demandé un bal public ! Le ménétrier et le bourreau marchent désormais en se donnant le bras ! nos représentants le savent ; ils multiplient des fêtes qui nous arrachent, du moins pour quelques heures, à nos foyers dévastés ; chacun de nous se jette dans l'exaltation , faute de force réelle ; dans l'orgie , faute de pain !
Les canons des batteries qui annonçaient la fête me réveillèrent le lendemain. Je me levai à la hâte et trouvai mou hôte déjà prêt. Son modérantisme , mainte fois signalé aux clubs, l'obligeait à plus d'empressement qu'aucun autre.
Nous nous rendîmes au cours d'Ayot, d'où le cortège devait partir.
Nous fûmes saisis, en arrivant , de la magnificence du spectacle qui s'offrit à nous.
Au boutde l'immense prontenade,et comme encadrée dans l'ogive de feuiHage, apparaissait la grande statue de la Liberté , tenant d'une main les tables de la Loi. A ses pieds s'agitait la foule, dont les flots pressés gagnaient , d'instants en Instants , la pente verdoyante des remparts. A gauche , devant
H'vn S\N8-GUL0TTS BAS BRETON. 311
les tours du château , s'élevait la guHiotine, tandis qu*à droite s'étendait la mer couverlo de vaisseaux pavoises et soupirant le long des grèves !
Toutes ces images , majestueuses ou sombres 9 avaient entre elles , ce jour-là , je ne sais quelle étrange harmonie; Téchafaud luimême avait perdu son horreur dans ce splendide ensemble : ce n'était plus qu'une décoration ! Les flots d'une lumière parfumée donnaient à tout un aspect nouveau et caressant; la brise gazouillait dans les feuilles; le ciel , transparent et rose, était à peine veiné de quelques bleuâtres nuées ; on respirait de la force et de la joie dans l'air.
Après une assez longue attente, le cortège se mit en marche.
D'abord parurent les drapeaux, accompagnés d'éclatantes fanfares et gardés par des enfants. Des laboureurs marchaient ensuite, conduisant l'araire antique ombragé par un jeune chêne, et suivis de fiancés lés bras enlacés, de mères allaitant leurs fils, de vieillards entourés d'orphelins ! Au milieu de ces groupes s'avançait un char traîné par des
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taureaux ornés comme pour le sacrifice! Deux femmes s'y tenaient debout, les mains, unies et promenant sur la foule leurs doux et puissants regards : c'étaient la Liberté et l'Égalité ! Enfin venait un cœur de jeunes gens et de jeunes filles , dans le poétique costume de la Grèce , mêlant leurs voix aux sons des instruments et joncbant le chemin de fleurs effeuillées!
Le cortège arriva ainsi à la place indiquée, et se groupa des deux côtés de la montagne qui y avait été dressée.
A son sommet parut le représentant , tenant d'une main un vieillard sans famille et de l'autre un noir récemment sorti d'esclavage. Il adressa à la foule une de ces ora* geuses harangues dont les grands mots de patrie , d'humanité et d'indépendance, traversaient le chaos , comme de lumineux éclairs. Il montra ce vieillard que la république adoptait , ce nègre longtemps esclave qu'elle venait d'élever à la dignité d'homme, et, les attirant àlui, il les tint quelque temps embrassés !
De longs cris, mêlés d'applaudissements ,
h m SANS-CILOTTK BAS BBETOIf. Slô
s'élevèrent. Nous nous regardâmes , mon compagnon et moi : nous étions émus. Ce spectacle , que nous avions prévu misérable dans les étroits compartiments d*un programme , s'était fait sublime sous le ciel , au milieu de l'odeur de la poudre et du bruit de la multitude. Une sorte d'enthousiasme attendri me gagnait; mon cœur devenait plus léger; mon œil voyait plus loin; je ne me sentais plus respirer ni agir!... Etrange magnétisme de la foule qui vous associe, de force, à ses élans , épanouit votre âme , et ouvre vos lèvres à des acclamations involontaires!
La cérémonie se termina par un mariage et par la présentation de deux nouveaunés , qui furent inscrits sur les registres de la commune; l'un reçut le nom de Théophile Marat, l'autre celui d'Unité ComéUe!
La foule se porta ensuite aux repas préparés sous les arbres , et qui furent suivis de danses prolongées jusqu'au lendemain.
J'allais me retirer , vers minuit , lorsque le canon se fit tout à coup entendre sur les remparts. Les vaisseaux de la rade , puis les forts lointains répondirent.
A ce bruit, la danse cessa, les orchestres firent silence et un frémissement de surprise agita la foule. Dans ce moment, des torches étincelèrent au sommet de la montagne et le représentant y parut de nouveau.
Il venait annoncer l'occupation de Port- Vendre , de Saint-Elme , de Collioure et le désarmement de sept mille Espagnols faits prisonniers par l'armée des Pyrénées-Orientales!...
La convention n'avait point encore , à cette époque, décrété la mctoire, et, pour nos armées , qui avaient éprouvé tant de glorieux revers , le succès était une nouveauté inattendue. Aussi l'annonce des avantages obtenus sur les Espagnols produisit-elle une impression impossible à rendre! Il y eut un moment où tous les bonnets phrygiens furent lancés dans l'air avec les cris de Vive la république ! Les opinions furent oubliées ; chacun ne vit plus autour de lui que des frères! Toutes les mains se serraient, toutes les bouches répétaient en souriant : Victoire ! Un commun élan d'orgueil national avait confondu les âmes les plus enne-
u'Dif sahs-colotti bas bbbtoii. 9f 5
niîes, et toutes les haines, toutes les douleurs s'étaient comme perdues dans cet immense flot de joie.
Malheureusement, le lendemain, chaque chose reprit son cours ! Cette foule avait cuvé son enthousiasme ; elle était revenue à ses misérables passions, et ceux qui, la veille, se serraient la main , dans un trans* port patriotique, recommencèrent à se pous* ser Fun l'autre vers Féchafaud !
Cependant le règne de la terreur touchait à son terme : jaous avons dit ailleurs quelles causes amenèrent la chute de Robespîerre au moment même où son terrible système allait se développer plus clairement, et où une organisation théocratiquement républicaine était près de succéder aux sanglants désordres. Cette grande nouvelle ne nous arriva à Brest que le 15 thermidor, et fut reçue assez froidement.
La réaction qui suivit le 9 thermidor a fait prendre le change aujourd'hui sur la signification immédiate de cet événement.
On y cherche une révolution de principes , lorsque ce ne fut en réalité qu'un complot
210 MiMOIRKS
de personnes. On a jugé la cause par les suites qui étaient imprévues pour la plupart des thermidoriens eux-mêmes.
Ce changement fut loin d'avoir , dès Fabord, pour les contemporains, l'importance que nous lui donnons. Ce ne fut points comme on semble le croire maintenant, un brusque point d'arrêt dans la terreur ; mais un de ces changements dont la convention avait déjà donné tant d'exemples. Après le 9 thermidor , en effet, il eût été difficile de dire en quoi les vainqueurs différaient des vaincus , et qui avait fait couler le moins de sang, de Robespierre ou de Tallien. Aussi les jacobins des départements acceptèrent-ils la substitution sans inquiétude. La lettre du comité de salut public qui l'annonçait fut accueillie à Brest comme dans toutes les autres villes , pa^ le cri de : yive la Montagne. Les clubs envoyèrent à la convention des adresses dans lesquelles ils la félicitaient d'avoir précipité les nouveaux Catilina de h roche Tarpéienney et l'encourageait à sévir contre tous les petits Robespierres intrigants et eagota. Les tribunaux restèrent rassemblés,
D*I]N SANS^VLOTTS BAS BBETOIf. tl7
Gondamnant comme par le passé , el le vengeur public continua à faire passer sous le rasoir national les modérés, les muscadins, les riches et les gens desprit.
Mais la France était lassedu régime auquel on la tenait soumise depuis si longtemps.
La convention elle-même avait épuisé sa première effervescence; elle avait perdu successivement, et ce souffle puissant de Danton qui la soulevait comme une tempête, et cet inflexible génie de Robespierre qui la manœuvrait par sa nature même, comme un gouvemaiL Nos armes devenaient heureuses ; les modérés qui avaient gardé jusqu'alors un silence terrifié , commencèrent à parler. Ils profitèrent des premiers instants de facilité et d*incertitude que montre tout pouvoir à son avènement pour proclamer que le règne de la terreur était achevé , et les thermidoriens , encore mal affermis , furent obligés de prendre au sérieux le nouveau programme qu'ils n'avaient d'abord publié que comme acte d'accusation contre Robespierre.
Leur intérêt, du reste, se trouvait en
MKM. n'iTW SAWS-r.WI.OTTE 3. 19
318 HfiMOIftBS
cela d^accord avec les désirs du plus grand nombre. Ils ne pouvaient continuer Maximilien sans s'exposer au même sort; ils n*en avaient d'ailleurs ni la force, ni l'instinct. U fallait donc prendre devant la France une attitude nouvelle, annoncer un changement, donner enfin un sens au 9 thermidor : ils le sentirent et proclamèrent le reUmr à l'humanité !
Une fois cette réaction annoncée, son exécution devenait une nécessité d'existence ; la modération un drapeau. Les thermido* riens organisèrent donc la clémence à leur profit, comme les jacobins avaient organisé la terreur; mais ce fut là un calcul qui suivit leur victoire, et non le motif de celle-ci.
Le preniier acte qui fit comprendre aux départements ce changement de direction , fut le décret du SO thermidor , par lequel La convention rappelait les représentants eu mission. C'était annoncer, en effet, que la confiance du gouvernement était retirée à ceux qui avaient établi les tribunaux révolutionnaires et dressé les échafauds sur tous
l>'LFf 8ANS-C0LOTTS BAS SBETOIV. 919
lespoints delà France. Jean-Bon Saint-André, Prieur, Bréard , Laignelot quittèrent Brest, où arrivèrent en fructidor Faure et Tréhouart. Les représentants BoUet et Boursault se rendirent également à Rennes, puis à Nantes.
Les prisons commencèrent à se vider; on retira leurs emplois aux terroristes les plus compromis; enfin Carrier, poursuivi des exécrations de la Bretagne entière et dénoncé au tribunal révolutionnaire de Paris par Philippe Tronjoly, périt surFéchafaud.
On put espérer que les jours d'épreuve étaient passés.
Mais cette révolution qui devait commencer pour le reste de la France une ère de sécurité , annonçait aux républicains bretons une oppression plus intolérable et plus sanglante que celle qu'ils venaient de subir.
Poursuivis avec moins d'acharnement , les royalistes se préparaient à en profiter pour organiser leur insurrection , et , à peine échappés à la guillotine des jacobins, les patriotes allaient tomber de toutes parts sous les balles des chouans.
XLVHi
Chouannerie. — Le capitaine Rîgaud. — Une eioorte répablîoaîae.
Placé entre le Morbihan, rile-et-Vîlaine et la Gornouaille , notre département était , pour ainsi dire , le point d*intersection des trois chouanneries bretonnes ; les royalistes y avaient d'ailleurs pour chef un des hommes les plus actifs et les plus entreprenants qu'ait jamais produits aucune guerre civile.
923 MÉioinES
Ce chef était un gentilhomme obscur nommé Boishardy, qui avait vécu jusqu'alors uniquement occupé de chasser le loup et de courtiser les jeunes fennières. Les paysans , qui le craignaient à cause de- sa force et de son audace, l'aimaient pour sa franchise familière, sa gaieté et ses élans d'une brusque bonté. U ne s'était jamais donné la peine d'être meilleur ni plus mauvais que le hasard ne l'avait fait. C'était un de ces hommes d'instinct, destinés à devenir populaires, parce qu'ils ont le bonheur d'avoir, à côté de chaque vertu, un défaut qui la rend visible aux yeux grossiers de la foule; capables de mauvaises actions quand la passion les pousse, mais non d'une méchanceté, parce que la méchanceté suppose la corruption et le parti pris ; natures cahoteuses qui plaisent comme les paysages accidentés et les arbres rugueux par le seul charme de la vie et de la variété.
Avant que la révolution ait fait de Boishardy un chef de partisans , ses aventures amoureuses l'avaient déjà rendu célèbre dans les paroisses. C'était une sorte de Love-
d'un 8AIIS-CVL0TTS BAS BBËTON. S23
lace en sabots ^ue Ton était sûr de trouver le dimanche aux danses et aux pardom; les antres jours , aux moulins , aux fours, aux fontaines; partout enfin où venaient les jeunes filles, et où un pareil oiseleur pouvait tendre ses filets. Les mères le redoutaient ; les maris pâlissaient en le voyant passer devant leurs senils, et le curé de Brehand avait, un jour, prêché contre lui. On comprend combien une aussi mauvaise réputation devait lui attirer d'admiration ou d'envie ( ce qui après tout n'en est que l'envers ) ; il n'était paysan qui ne connût M. de Boishardy ou ne voulût le connaître. La canonisation l'eût à peine rendu aussi célèbre.
Cette popularité lui fut d'un grand secours lorsqu'il chercha à soulever les campagne», et il ne tarda point à devenir le chef le plus redoutable de toute la Bretagne.
Les embarras de la guerre civile n'avaient pu le faire renoncer à sè^ galanteries, mais en avalent forcément borné le cours; le temps d'être inconstant lui manquait. Une nouvelle maîtresse exerçait d'ailleurs sur lui, depuis
$21 MÉM0IBE8
quelque temps, un empire absolu» EUe se faisait appeler madame Catherine ; mais sa fière beauté et son caractère altier l'avaient fait surnommer, parmi les chouans, la Royale, On la disait issue d'une noble famillo d'Ile-etVilaine. Elle avait commencé, comme Boishardy, par déroger en amour , et ses aventures avec un jeune meunier de Redon avaient fait assez de bruit pour }'d)liger à se réfugier près de Loudéac où elle connut le chef royaliste. Elle le suivait parfois dans ses expéditions, exerçant sur tontes ses actions une surveillance jalouse à laquelle Boishardy se soumettait plus patiemment qu'on ne l'eût supposé.
On devine combien l'accroissement de la chouannerie avait rendu notre commerce difficile. Toutes les relations étaient interrompues et les voyages presque impossibles»
11 fallut nous borner à exploiter les villes les plus voisines , encore Ji'était-«e point sans danger. Une affaire m'ayant appelé à Lamballe vers la fin du mois de thermidor 1794, je rencontrai, en sortant de l'auberge , notre ancien médecin , le citoyen
D'CIV SAirS-CDLOTTE BAS BitTON. 925
Lattnay, que jen'avais point revu depuis ma visite à la Husaudaie.
Le temps n'avait rien changé à son caractère frondeur. Arrêté comme feuiUantisIe , pendant le règne de Robespierre, il s*était £siit jacobin depuis sa chute, et je le trouvai regrettant amèrement la sainte guiUatine dont il s'était si miraculeusement sauvé lui-même par le 9 thermidor. Le besoin de contredire était plus fort chez cet homme que le sentiment de sa propre conservation. Sa li^ique n'avait jamais aucune part au choix de ses opinions; il se ralliait aux minorités par malveillance, comme d'autres se rallient aux majorités par lâcheté. Peu lui importaient les subites conversions, pourvu qu'elles l'empêchassent de penser comme tout le monde : pour lui, la raison , le devoir , la dignité , c'était l'opposition ! il se faisait gloire de cette mauvaise nature, et appelait ce mécontentement perpétuel son indépendance !
Il me parla longuement des excès commis par les chouans dans le pays ; traita rindul«> gence du nouveau gouvernement de trahi-
diCt lltMOlKKS
son, et m'avertît que je ne pourrais me rendre sans les plus grands dangers à Lachèze où j'allais.
— Grâce aux muscadins qui nousgouTernent, ajouta-t-il, nos campagnes ressemblent au grand désert , et Ton ne peut plus s'y risquer qu'en caravane ; du reste , voici le capitaine Rigaud ; peut-être pourra-t-il te tirer d'embarras.
Un homme d'une quarantaine d'années venait en effet de tourner la rue, et s'avançait vers nous. Il portait une redingote militaire blanchie par un long service, des sabots sans talon, et un vieux feutre décoré d'un plumet tricolore.
— Avez-vous un convoi pour Lachèze , capitaine? lui cria de loin le docteur.
— Je me rends moi-même demain à Loudéac avec un fort détachement, répondit l'officier.
Launay me prit par la main.
— Alors vous m'emmènerez ce garçon?
— Volontiers , reprit Aigaud en uie saluant ; mais nous partons avant le jour.
— Baptiste se tiendra pour averti ; seule-
D*II1« SANS'CVLOTTE BAS BilTOIT. 997
ment, rappelez*vous que vous m*en répondez, et n'allez pas me dire à votre retour, comme ce feuillantiste de Caïn , que je ne wus f avais point donné à garder.
— Ce que nous gardons le mieux n'est pas toujours à l'abri, répliqua le capitaine ; personne ne peut répondre de personne, par le temps qui court : Cairpe diem quant minimum eredula postero.
Launay se tourna vers moi.
— Je t'avertis , dit-il , que Rigaud a fait ses classes ; qu'il déjeune de Gicéron , dtne de Virgile , soupe d'Horace , et qu'il parle latin comme un professeur de seconde : ce qui ne laisse pas de lui être singulièrement utile pour une guerre contre des bas Bretons.
— Plus utile que vous ne croyez, dit le capitaine ; car je trouve dans mes études^n calme qui vous manque. Vous ne soupçonnez pas tout ce qu'une manie a de précieux, docteur ! Elle occupe comme une passion , et n'a aucun de ses tourments. Croyez-moi , puisque la vie n'est , après tout , qu'une voiture maf suspendue qui nous conduit
218 MÉMOIEBS
à la morl , les sages sont ceux qui baissent les stores sans songer au but ni aux cahots.
— Ni à se procurer des souliers, continua Launay en jetant un regard oblique sur la chaussure du capitaine.
Celui-ci sourit sans répondre, et, nous saluant de la main :
— A demain, donc, citoyens, sur la place d'Armes, dit-il.
Je m'inclinai en promettant d'être exact, et il partit.
Launay le regarda s'en aller, les bras croisés ; puis, haussant les épaules :
— Encore un pauvre diable né pour servir quarante ans son pays, et pour mourir dans un coin avec des culottes percées ! murmura-t-il. Vois-tu , Baptiste , les gens simples et dévoués sont les bétes de somme de la société; tant qu'ils marchent, on les charge; quand ils tombent , on les écorche. Il n'y a que deux moyens sûrs pour faire son chemin ici-bas : être inutile , ou être méchant. Les heureux sont ceux qui savent être l'un et l'autre.
n'en 8ANS-CVI.0TTE BAS BEETON. 229
Le rappel me réyeîUa le lendemain , et je me hÂtai de me rendre à la place d'Armes , mon fusil de chasse en bandoulière. J'y trouvai le capitaine à la tête de sa compagnie et dans le même costume que la veille. Les cent cinquante grenadiers de l'Hérault qu'il commandait n'avaient conservé, comme lui, que quelques parties dépareillées de leur uniforme. La plupart étaient coiffés de chapeaux de paille , relevés à la grenadière , vêtus de redingotes de toile à parements bleus, et chaussés de lambeaux de feutre ou de semelle ficelée, jouant ]e costume antique. A les voir ainsi , armés d'une carabine noircie, de sabres inégaux et de pistolets passés à une ceinture de. corde, on eût dit une troupe de bandits , sans la fermeté régulière de leur marche , l'ensemble des mouvements, et je ne sais quelle visible habitude d'obéissance qui faisait encore reconnaître , en eux , le soldat ; non pas celui que UQus voyons aujourd'hui, rose, coquet, les mains gantées ; mais le soldat d'alors , tanné par le soleil ou la brise, la barbe hérissée , toujours affamé , noir de poudre , et
250 XÉHOIRES
combattant avec l'acharneinent des dieux d'Homère , pour un mot magique qu'il ne comprenait pas.
A la suite des grenadiers, marchait une troupe de volontaires armés de fléaux et de faucilles ; c'était la compagnie des moissonneurs, formée d'après un décret de la convention, pour couper et battre le blé des pays conquis.
J'avais pris avec Te^eapitaine la gauche du détachement, et nous marchâmes quelque temps en silence, à côté l'un de l'autre. Cependant le jour venait de paraître ; la brise était tombée, et les oiseaux chantaient en secouant leurs ailes le long des haies vives. Mon compagnon me montra l'horizon illuminé de toutes les splendeurs du soleil levant :
— Une aurore d'Italie, citoyen, dit-il en souriant : Titkoni croceum Unquens jéurora cubile»
— Je vois que Virgile vous est aussi familier qu'Horace, observai -je en souriant.
-^ Voilà vingt ans que je les repasse dans
O'iiA SANS-CGLpTTE BAS BHETON. 331
la création, réi>ondit'il; il n'est point d'image qui ne me rappelle un de leurs vers.
— Depuis votre arrivée ici, vous devez vous rappeler aussi parfois ceux de Lucain?
— Hélas ! oui, votre Bretagne est comme la robe sanglante du citoyen Jésus ; chacun en veut un morceau.
— Et vous n'entrevoyez point de terme à cette lutte impie?
— Le moyen d'en espérer un, tant que les représentants et les généraux auront des plans contraires avec des pouvoirs égaux?
Chacun agit isolément et sans responsabilité. En cas de succès, tout le monde s'en glorifie; en cas de revers, on ne peut accuser personne. L'armée républicaine est d'ailleurs trop peu nombreuse. A force de répéter dans ses dépêches ou ses journaux, qu'elle comptait soixante mille hommes, le comité de salut public a peut-être fini par le croire ; mais la vérité est que nous en avons seulement trente mille pour garder quatre mille lieues carrées de pays et trois cent cinquante lieues de côtes. Sur ce nombre, six mille kinguissent dans les hôpitaux; dix mille
âôi MfiMOIRSK
n'ont point d'armes, tous manquent de souliers et de pain. J'ai vu, près de Vitré, une compagnie de grenadiers qui ne pouvait quitter ses baraques faute de vêtements; à Fougère, les soldats affamés ont mis en délibération s'ils mangeraient les cadavres. Tout cela ne serait rien, s'il s'agissait de décider la question dans une bataille; nous mènerions nos grenadiers au feu comme une bande de loups affamés ; tant qu'ils mâchent des cartouches, ils ne sentent ni le froid ni la faim ; mais nous faisons ici une guerre des MUle et une Nuiiêj et ce sont les arbres qui nous tirent des coups de fusil. Avons-nous le dessus, nous ne trouvons que des paysans qui labourent, des femmes qui filent, des enfants qui nous tirent leurs bonnets ; mais sommes-nous forcés de céder, chaque fossé produit un combattant, chaque touffe de genêt se change en ennemi ; il n'est pointd'enfant, de femme ou de paysan qui n'ait pour nous une pierre ou une balle ; quiconque peut frapper donne son coup. Puis cette race de l'Ouest est patiente dans sa haine ; il n'y a à espérer ni dans sa lassitude ni dans son
D'en SAN8-CI1L0TTB BAS BHETOIV. ^35
découragement; die a faim de 6fettô. /m* pastus stabuta alta leoy ceu sœpe peragram.
Tant qu'il restera ici de la poudre et des mousquets, la république ne pourra se dire victorieuse; aussi combattre ces hommes est-il inutile ; les tuer, barbare ; il faut les traiter à la manière des animaux indompta* blés, dont on rogne les ongles et lime les dents.
Le capitaine finissait de parler, lorsqu'on vint l'avertir que les éclaîreurs avaient découvert un champ de blé à quelques centaines de pas de la route. Il fit faire halte, prit cinquante grenadiers avec la compagnie des moissonneurs, et se dirigea vers l'endroit indiqué.
Nous trouvâmes un champ de froment dont les maigres épis présentaient, de loin en loin, des touffes plus hautes et plus pressées, comme il arrive d'ordinaire dans les terres appauvries ou mal cultivées. Mon compagnon jeta sur la moisson un regard scrutateur.
— Timeo Danaos et dona ferenîes , dit-il en se tournant vers moi ; ces champs de blé
so.
354 MÉKOUES
sont, comme les champs de cannes à sucre, des nids de serpents. Avant que les moissonneurs y mettent la faucille, fouillezmoi partout avec la baïonnette, mes braves.
Une douzaine de grenadiers armèrent leurs fusils et se répandirent dans les blés par quatre côtés différents, en se dirigeant vers un point commun. Au bout de quelques instants nous les vîmes reparaître, traînant un paysan qu'ils avaient trouvé caché au milieu des épis. Le capitaine lui demanda son nom.
— Claude Perrot, répondit brièvement le paysan.
— Où demeures-tu?
— A Quessoy.
— Que faisais-tu dans ce champ de blé ?
— Je dormais.
Rigaud me regarda.
— Le drôle voudrait se faire passer pour un Catulle, dit-il : mollis in inculte sit mihi sotnnurS humo. Mais tes pareils, ajouta-t-il en se retournant vers Claude Perrot, ne font point d'habitude leur lit dans un sillon ; pourquoi ne dormais-tu point chez toi ?
d'un 8AIfS-CI)L0TTS JIA8 BRETON. 935
— Parce que chez moi les chouans m'au^ raient tué comme ils ont fait de ma femme et de mon fils.
— Que dis-tu ?
— Oui, reprit le paysan dont le pâle visage s'anima d'une expression de douloureuse terreur ; M. Laroche ' est venu il y a huit jours, j'étais au lit malade du mauvais air : ils ont d'abord dit à la femme et à Fenfant qu'ils avaient faim ; on leur a apporté tout ce qu'il y avait; ils ont mangé et bu, puis ils ont demandé où j'étais. — A Montcontour, a répondu Marianne, qui avait peur pour moi.
— n sera encore allé vendre son grain aux bleus ! s'est écrié un chouan. La femme a voulu nier. Laroche s'est levé rouge de colère. — Le compte dé ton mari est fait, a-t-il dit; mais montre-nous d'abord où il cache ses écus. La femme résistait, ils lui ont ôté ses sabots pour mettre ses pieds au feu; l'enfant a eu peur et a commencé à jeter des cris; alors elle les a menés à l'étable où était ramassé l'argent du loyer et elle leur a tout
' Ce Lnrocbc , ancien douanier, coininandait une bafide qui «Tail prTs le num àv Royal-Carna<j0.
SÔtl HÊXOIKES
donné. Ils ont encore bu, un peu de temps, en parlant bas, enfin Laroche a fait signe d'emmener Marianne avec le petit et ils s'en sont allés. J'ai alors voulu me lever pour les suivre, mais ils avaient fermé la porte ; et, comme je cherchais à l'ouvrir, j'ai entendu, tout à coup, le chant du ^eni Creator et une décharge ; c'était Marianne et mon pauvre enfant qu'ils venaient de tuer.
A ces mots le paysan s'arrêta : un frémissement douloureux agitait tous les muscles de son visage et des larmes coulèrent sur ses joues bronzées. Je n'avais pu retenir un eri d'horreur.
— Et les municipaux de Quessoy n'ont point porté plainte au district? demanda le capitaine.
— Nos municipaux sont tous égorgés ou en fuite, répondit Claude.
— Ainsi il n'y a plus chez vous personne pour défendre le& faibles et rendre justice?
— Personne l *
— Que ne cherchez-vous alors un refuge dans les villes?
n'UN 8AN8-GI3LOTTB BAS BBETON. 2-57
— Comineiit nous y nourrir? nous ne pouvons labourer les rues, nos bœufs ne peuvent brouter le pavé ; le paysan a besoin de la campagne pour vivre comme le poisson de la mer.
— Et vous êtes forcés de quitter vos maisons tous les soirs?
— Oui : ceux des côtes montent sur des barques et vont passer la nuit à la cape ; mais nous autres nous n'avons pour retraite que les taillis ou les blés.
— Ainsi c'est dans ce champ que tu te cachais ?
— Depuis prèç d'un mois.
— Tâche alors de trouver un nouvel abri, car nous sommes forcés de faucher ta chambre à coucher.
— Que voulez-vous dire?
— Regarde.
La main de Rigaud montrait les moissonneurs qui avaient entouré le champ" et commençaient à faire tomber les épis sous leurs faucilles; CJaude jeta un cri de surprise et de saisissement.
— Jésus! Que font-ils là? s'écria-t-il.
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— Us moissonnent pour le compte de la république.
— Mais ce blé m'appartient !
— A toi?
— Et c'est le seul qui me reste, car les dragons de Montcontour ont fauché le reste en herbe pour les chevaux. Au nom de Dieu! capitaine, dites qu'ils s'arrêtent. Je suis un patriote comme vous, puisque les chouans ont massacré les miens : bas les faucilles, citoyens ! bas les faucilles !
— Nous devons exécuter l'ordre du comité de salut public, observa Rigaud.
— C'est impossible! s'écria le paysan, dont le désespoir semblait s'accroître à mesure que son champ se dégarnissait, nul ne peut donner un pareil ordre ; chacun a son droit et son bien.
— Vos paroisses sont assimilées au pays conquis ; tout y est frappé de réquisition pour le service de l'armée; il faut que le soldat vive.
— Et moi? demanda Claude avec énergie.
— Toi, répondit le capitaine embarrassé, tu réclameras près de la république.
D*OII SAfiS-CrLOTTB BAS BBETO?!. 239
— Qui diargera du payement le geôlier ou le bourreau? Non, cela ne peut être; laissez à un chrétien ce que Dieu lui a laissé. Arrière , vous autres ! cette moisson est à moi et nul ne peut y toucher : arrière ! si vous n'êtes des lâqhes et des voleurs.
Il s'était précipité au milieu des moissonneurs en les repoussant et défendant son champ de ses deux bras ouverts, comme il eût défendu un ami. Vingt faucilles se levèrent aussitôt sur sa tète ; je courus à lui, et je l'arrachai avec peine du milieu des soldats.
— C'est un chouan déguisé, criaient cpielques voix.
— Il nous a appelés voleurs et lâches.
— Trois hommes de bonne volonté pour lui casser la tète.
— Il faut le pendre au premier arbre du chemin.
— Va-t'en, si tu tiens à la vie, dit Rîgaud, qui connaissait ses grenadiers et comptait peu sur leur subordination.
— Des épis nés de ma sueur, reprit Claude en joignant les mains avec cette espèce d'à-
240 MiMOiass
mour religieux du paysan breton pour le blé qu'il a semé*
— Va-t'en, rép^ le capitaine en le poussant vers rentrée du champ.
Claude promena autour de lui des yeux désolés, et, ramassant avec une douleur mêlée de rage son chapeau qu'il avait laissé tomber à terre :
— C'est bien, dit-il d'un accent profond ; les royalistes m'ont tué ceux que j'aimais, et les blëus m'arrachent mon dernier m<»*cean de pain. Puisqu'il n'y a de justice d'aucun côté, maintenant je saurai que c'est à chacun de se la faire.
£t étendant les mains vers les moissonneurs :
— Coupez, coupez le blé du pauvre, continua-t-il ; mais, aussi vrai que je suis un chrétien, je redemanderai à d'autres ce qu'on m'enlève aujourd'hui.
Le soldats répondirent par des menaces et des huées ; mais Claude ne parut point y faire attention ; il promena un dernier regard sur la moisson déjà à demi fauchée, se croisa les bras sous son manteau de peau de
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chèvre et se retira lentement. Nous le suivîmes des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière les haies touffues.
— Encore un soldat de plus pour ces bandes ennemies de tout ce qui vit et de tout ce qui possède, murmura le capitaine.
Nous ne pouvions subsister ici qu'en violant tous les droits, et chaque droit violé nous crée un implacable ennemi. Cette guerre tourne dans un cercle vicieux, citoyen; c'est un syllogisme sans issue dont la conclusion rejette sans cesse la majeure.
Cependant le blé avait été coupé, lié en gerbes, puis chargé s.ur les chariots : le détachement reprit sa marche et nous arrivâmes à Montcontour. Le capitaine y laissa quelques-uns de ses moissonneurs pour battre le grain, et après une heure de repos on se remit en marche.
A mesure que nous avancions, la campagne prenait un aspect plus désolé : les haies bordant le chemin avaient été récemment abattues, afin d'ôter aux chouans toute facilité pour leurs embuscades ; les champs en friche étaient couverts de hauts chardons
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brûlés par le soleil ; à peine si l'on apercevait de loin en loin quelques sillons dont le chaume verdâtre annonçait une moisson faite avant le temps, par besoin ou par crainte de rapine. Nul trace de roues sur le chemin, nul chant de pâtres sur les collines, nul bruit de cloches à l'horizon. Les villages eux-mêmes semblaient abandonnés. Chaque maison était soigneusement close, chaque puits dégarni de sa corde et de ses seaux, chaque étable muette. Cependant la litière des pourpris était récemment foulée ; quelques cheminées fumaient encore , tout annonçait que la population était là il y avait à peine quelques instants, et qu'elle avait disparu tout entière d'un seul coup et comme par enchantement.
— Notre approche a été annoncée, me dit le capitaine ; je ne saurais deviner comment, mais cette solitude le prouve. Il fout que ces rustres aient à leurs ordres les génies des airs ou qu'ils nous sentent comme le gibier sent les chiens.
Après nous être arrêtés de nouveau pour faucher un champ d'orge et quelques sil-
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Ions deméteil, nous arrivâmes à Pleiiguenas où la troupe fit halte un instant. Le capitaine et moi en pro6làmes pour parcourir le village qui était désert comme tous les autres. Nous trouvâmes Tarbre de la liberté abattu^ le drapeau tricolore déchiré et les affiches portant les armes de la république lacérées sur tous les murs. En passant près de réglise, nous aperçûmes pourtant une affiche qui élait demeurée intacte ; c'était le décret du comité de salut public, annonçant la formation de compagnies de guides destinées à abattre les ajoncs, bois et geiiéts qui bordaient les routes : au-dessous se trouvait Tavis suivant écrit à la main en gros caractères.
u Nous promettons à quiconque abattra <( une haie ou un arbre pour les bleus, « d'aller le fusiller dans les vingt-quatre « heures jusque chez lui.
<( Fait au camp des honnêtes gens.
>• Signé Lajoie.
«< TRAIfCREHOIfTAGNE dît BeITIS. »
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Rigaud et moi nous nous regardâmes.
— Comprenea^vous maintenant pourquoi aucun habitant ne s'est présenté pour la formation de ces compagnies ? me dit-il en secouant la tête. Vous le voyez, les chouans opposent décret à décret, et, c'est à eux qu'on obéit, parce que le danger de la désobéissance est plus prochain. Ainsi tout nous est ennemi par force ou inclination ; nous sommes ici la représentation du démon !
Quand on dit à l'enfant qui pleure : Foild ks bleus! il se tait et se cache; les chiens nous connaissent et aboient à notre approche ; tout nous trompe, nous fuit, ou nous repousse. Le moyen que nos soldats ne s'endurcissent pas contre de tels ennen^is et ne rendent pas en cruauté ce qu'on leur donne en haine? Là souffrance les a d'ailleurs aigris : infelix nescit amare.
^ous arrachâmes l'avis signé par les deux chefs des honnêtes gens, Lajoie et Tranchemontagne, et nous continuâmes notre route vers Uzel, où nous arrivâmes à la nuit tombante. Les officiers municipaux étaient avertis et nous attendaient. Je laissai le capi-