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Boishardy fit un mouvement.
— Que dis4u? répéta-t-il en regardant te jeune paysan.
— Quelqu'un lui a parlé de Jeanne, répliqua celul-ei en baissant la voix.
Boishardy le prit par la main, l'entraîna à l'écart, et je ne pus entendre la suite. Us causèrent un instant ensemble très-vivement, puis tous deux se dirigèrent vers les cabanes les plus éloignées.
Resté seul , je me mis à me promener en plongeant dans les cabanes ouvertes un regard curieux; toutes se ressemblaient, et c'était pour toutes le même ameublement :
des escabots autour d'une table grossière , un lit de paille ou de mousse avec un bénitier de faïence au chevet ; quelques vases de lait, du pain noir , un berceau d'enfant suspendu au toit, et quelquefois, dans le coin le plus sombre , une chèvre broutant des feuilles sèches. De loin en loin , j'apercevais un vieillard fourbissant des armes, un blessé les mains jointes sur son chapelet, une jeune femme allaitant son enfant. Boishardy avait raison , c'était une ville de
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guerre , et non un campement ; la famille avait été transportée là avec toutes ses habitudes; le mouvement du ménage s'y mêlait au mouvement militaire; le bruit du travail au bruit des armes; mais ce bruit et ce mouvement avaient quelque chose de morne; chacun était tout entier à son œuvre 9 la faisant vite et silencieusement.
Point de chant de femme ; nul cri d'appel , aucun rire de voisins. Les enfants assis an milieu du placis verdoyant ne jouaient pas; les chiens , endormis au soleil , levaient la tête à notre approche sans oser aboyer ; une sorte de contrainte planait sur tout, et les oiseaux seuls chantaient autour de cette triste ville de la forêt.
J'étais tout occupé de l'étrange spectacle que j'avais sous les yeux, lorsque la voix de Boishardy me fit détourner la tête ; il s'avançait vers nous accompagné d'une jeune femme que je reconnus de suite pour celle de ses maîtresses que ses soldats avaient surnommée la Royale; sa beauté m'éblouit. Elle portait un costume d'amazone , en drap bleu , garni de brande-
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bourgs, un chapeau à forme basse orné d'une plume blanche, et des bottines à franges d'or. Ses cheveux noirs tombaient en longues boucles sur son cou , d'une blancheur rosée ; elle tenait dans sa main droite une carabine incrustée de nacre et précieusement ciselée , tandis que son autre main dégantelée était passée au bras du jeune chef. A la voir s'avancer ainsi, belle, forte, et si fièrement noble dans son amour, on eût dit une Diane chasseresse. Je me décou^ vris à son approche avec une sorte d'admiration ; elle salua légèrement*
— Nous ne pourrons voir les autres chefs royalistes, me dit Boishardy ; mais je ne veux point que votre course ait été inutile; voici pour le général Humbert une lettre dans laquelle je propose de suspendre les hostilités tout le temps qu'il faudra pour s'entendre.
— D la recevra aujourd'hui même, répondis-je en faisant un mouvement pour prendre congé.
La compagne de Boishardy me retint.
— Vous venez de faire une longue route,
mottsieur^ dit-elle, et vous ne pooTcs nous quitter ainsi ; Yoûllei entrer dans notre lintte « 1NNB y tranirciei riios|iitalîté dm càaftennier.
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d'un SAN S-CC lotte BAS BRETON. 303
main une sacoche de toiie bise qu'il déposa devaùt le chef royaliste.
— Ck)mbien as-tu là? demanda celui-ci.
— Beux cents livres seulement, monsieur le marquis.
— Que dis-tu? Etienne Lebon en devait 3eul huit cents.
— Gomme tous les fermiers de biens nationaux auxquels je demande le prix de leurs fermages , il m*a répondu qu'il avait déjà payé à son nouveau maitre.
Boishardy frappa la table du poing.
— Nous seul avons droit de lui donner quittance comme représentant de son légitime propriétaire ! s'écria-t-îl; ce qu'il a payé à un usurpateur ne le libère point , il faut qu'il le sache. Écris.
Le receveur tira de sa poche une longue écritoire de basane, mît un genou en terre, posa sur l'autre son portefeuille de cuir , et leva la tête, comme pour avertir qu'il était prêt. Boishardy dicta :
«( De par la loi de Jésus-Christ crucifié <{ pour toi comme pour moi ;
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« Nous, chef des années calhoUques, « Noos demandons à ÉUenne Lebon« de « la commune de Pleneuf, pour les fermages M des terres et de la métairie appartenant N à M. de Rollo , la somme de huit cents «t livres pour l'année 1794, faute de quoi « nous entrerons en jouissance immédiate- M ment de tout ce qui lui appartient, et le « traiterons comme rebelle. »
Boishardy prit le papier, signa, et, le remettant au receveur :
— Tu porteras ceci à Etienne, dit-il ; et si dans deux jours les huit cents livres ne sont pas soldées, moitié en espèces, j'enverrai Fieur-d*Épine avec ses gens.
Le receveur sortit et d'autres chouans en tirèrent. Tous venaient rendre compte de quelque mission récemment exécutée. Les uns avaient descendu toutes les rivières et tous les ruisseaux, depuis leurs sources jusqu'à la mer, défendant aux meuniers, sous peine de mort, de travailler pour les villes ; d'autres avaient parcouru les fermes enlevant les roues des chariots ou brûlant les
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essieux; plusieurs apportaient la liste des patriotes répandus dans les campagnes et les villages. Devant chaque nom, on lisait une des lettres S, R, T, ce qui voulait dire : surveillé, rançonné^ ou tué.
Boishardy avait attentivement écouté tous ces rapports ; il demanda quelques nouvelles explications , donna ses ordres avec clarté , puis congédia tout le monde.
Madame Catherine sortit alors , et il vint prendre sa place vis-à-vis de moi.
— £h bien! que pensez- vous de notre manière de faire la guerre? me demandat-il en souriant. Les républicains ne savent pas que nous les parquerons dans la famine.
Vos villes seront bientôt pour vous comme le cachot d'Ugolin, et vous vous y mangerez l'un Fautre. Avertissez-en vos généraux , peut-être se montreront-ils moins difficiles sur les conditions de la pacification.
Ces derniers mots m'expliquèrent Tapparente confiance du chef royaliste; en me rendant témoin de son audience, il avait espéré m'effrayer.
— Je dirai ce que j'ai vu , répondis -je ,
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mais veuillez rappeler , de votre côté, monsieur , aux chefs de l'armée royaliste , que hors de la Bretagne , de la Normandie et de la Vendée, il y a la France républicaine qui nous enveloppe tous , et que si vous nous parquez dans la famine, elle pourra, elle, vous parquer dans la mort. Les malheurs mémesdespatrîotesnevousprofiteront point; vous pouvez espérer la victoire, jamais le succès, car, dans les guerres civiles, ce sont toujours les minorités qui succombent. Vos paysans se lasseront d'ailleurs de cette vie de bétes fauves ; quelque jour, en passant devant leurs villages abandonnés, ils se sentiront repris de l'amour du foyer, et ils jetteront là leurs carabines pour arracher l'herbe de leurs seuils.
— Détrompez-vous, me dit Boishardy; vous ignorez quel charme a cette vie toujours militante et vagaboode, que de joies secrètes offre cette perpétuelle partie jouée contre la mort. On se sent vivre, on éprouve sa force, on a conscience de ce que l'on peut et de ce que l'on vaut. Celte race, d'ailleurs, est avant tout esclave de Fhabitudc ; seus
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peu vous la verrez aller à la bataille aussi tranqulllementqu'elle conduirait sa charrue, et une fois devenus soldats, nos Bretons ne voudront plus habiter que le camp.
Cependant le jour avançait, et j'allais me lever pour prendre congé de Boishardy , lorsque le jeune chouan qui avait déjà annoncé au chef royaliste l'arrivée de madame Catherine , parut à la portière , suivi d'une jeune paysanne dont l'aspect me frappa.
Elle avait les pieds niids , les cheveux à demi épars, et , pour tout vêtement, une jupe courte frangée par les épines. Sa che* mise de toile rousse, qu'une épinglette à grains coloriés ne fermait qu'à moitié, laissait voir une partie de ses épaules dorées par le soleil. Elle était haletante , couverte de poussière et de sueur , mais éblouissante de je ne sais quelle beauté forte et sauvage. En l'apercevant , Boishardy se leva d'un ])ond :
— Jeanne ! s'écrîa*t-il.
Et regardant autour de lui avec inquiétude :
— Pourquoi as-tu quitté le Gouray ! con-
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tinua-t-il rapidement et tout bas; je te l'avais défenda. Que veux-tu? que viens-tu faire