D*IJ1I 8ANS-CDL0TTE BAS BBETON
leur forme ridicule, toutes élaient en réàlilé fondées ! Ces gens , déclarés suspects pour des causes si futiles en apparence , étaient vraiment dangereux, car, tous, au fond du cœur , étaient ennemis du mouvement révolutionnaire. Nos terroristes de village .exprimaient mal le motif de leurs soupçons, mais l'instinct les avait bien avertis : si ce richard vend son blé pour des écm , c'est qu'il a refusé le papier de la république , et sa défiance peut nuire ; si Marie-Anne Sallou se tait sur la révolution , c'est qu'elle n'ose en dire de mal et ne veut point en dire de bien; si Thérèse Hingant écrit à son mari émigré, c'est que les affections iH*ivées ont plus d'empire sur son àme que l'amour de la patrie, alors que tout doit être sacrifié à celle-ci. Il y aura sans doute excès dans les rigueurs déployées , méchanceté quelquefois , erreur souvent. Partout où la violence est nécessaire, on risque de voir accourir les implacables et les corrompus; mais , malgré tout , le mouvement révolutionnaire portera ses fruits et aidera au salut de la France !
18 MÉMOIRES d'un SANS-CL'LOTTE BAS BRCTON.
Aussi ne croyez pas que les représentants en mission songent à ralentir raction des comités pour la recherche des suspects; loin de là ; ils excitent leur zèle, ils s'efforcent eux-mêmes de découvrir , par tous les moyens , les pensées les plus intimes de chacun. Bréard et Tréouhart, par exemple, accusant réception au comité de salut public d*une somme de trois cent mille livres^ dans une lettre du 7 octobre , ajoutent sans mystère :
<i Nous tirons de remploi de ces fonds le M double avantage de secourir de bons pa- « triotes indigents et de savoir par eux ce u qui se passe dans Fintérieur des famil- « les ! »
Preuve nouvelle que Timmoralité des moyens n*a jamais effrayé les puissants , de quelque parti qu'ils fussent sortis.
Retour à Rennes. ~ Une séanoe du olub,
Nous nous trouvions , autant qu'il m'en souvient^ aux premiers jours du mois de novembre 1 798, lorsque les intérêts de notre société de commerce m'appelèrent à Rennes.
Je n'avais point revu cette ville depuis le jour où je l'avais quittée par ordre démon parrain -, on peut juger de mon empressement à m'y rendre et de mon émotion en y arrivant.
SO MÊMUIBES
J'y retrouvai les meilleurs souvenirs de ma vie, ceux qu'on n'oublie jamais et qu'on aime les derniers. C'était là que j'avais vécu trois pauvres et joyeuses années , gagnant huit sous par jour, couchant dans une mansarde sans cheminée , et n'ayant , en toute saison, qu'un frac de ratine, une culotte de bouracan, deux paires de bas chinés et trois chemises, dont une seule avïiît conservé son jabot.
Je m'étais trouvé exposé depuis ce temps à des chances bien diverses^ ma destinée avait flotté à tous vents , parfois paisible , mais le plus souvent menacée et voguant , comme disent les marins , sous ses voiles de fortune. A l'exemple de tous les jeunes gens, j'avais passé par cette époque où l'âme a des ailes ; mais j'avais, depuis longtemps, laissé toutes mes plumes aux buissons , et , dégoûté de mon rôle d'Icare, je m'étais résigné à marcher droit devant moi , portant la vie sur mes épaules , à la manière des marchands forains.
Cependant la vue de Rennes me rendit mes sensations d'autrefois ! £n revoyant la
ville^ où j*avaî$ fait tant de mauvais repas et remis tant de boutons à mon unique habit , je me sentis redevenir jeune par la mémoire.
Les souvenirs de pauvreté que laissent les premières années ont une grâce touchante qui attendrit sans attrister. Qu'importe en effet ce que Ton a souffert alors que l'on savait chanter, dormir et attendre? La jeu* nesse !... c'est le rayon du soleil qui fait rire la prison, c'est la fleur qui égayé la fenêtre sans rideaux du pauvre , c'est la lumière et le parfum , l'espérance et la joie !
La première chose qui me frappa , en arrivant à Aennes , fut le changement qui s'était opéré dans l'aspect de la ville. Je me rappelais encore le silence des rues à peine troublé par le jeu des écoliers , la solitude des places que traversait de loin en loin un conseiller en robe , le calme des promenades où l'on voyait se perdre, derrière les charmilles , quelques étudiants pensifs. Rennes, en un m(H; , m'avait laissé le souvenir d'une immense université où touC rêvait et travaillait en silence ; maintenant les rues , les places , les promenades étaient couvertes
ââ HÊMOIRSS
de groupes bruyants; des soldats stationnaient à chaque carrefour ; on coudoyait les canons , on heurtait les cavaliers ; ce n'était partout qiie cris , tumulte , cliquetis d'armes ; l'université était devenue un camp. £n approchant du palais , dont les murs étaient tapissés naguère d'affiches de vente ou d'avertissements de cours , je lus les annonces suivantes :