‹ Mémoires d'un sans-culotte bas-bretonChapitre 5 sur 13 · S2 MÉMOIRES · texte numérisé non relu

S2 MÉMOIRES

c'étail un soldat condamné par le tribunal militaire , pour vol de poules dans la campagne, et qui portait attaché au cou le corps fnême du délit; la foule Fentourait en riant.

— Vous le voyez, me dît madame Benoîst, nos inflexibles ont aussi leurs moments de bonne humeur ; et, pour délasser le vengeur public, ils se permettent parfois une plaisanterie judiciaire. On peut bien massacrer les paysans, déshonorer leurs femmes et incendier leurs demeures , mais leur bassecour est une propriété sacrée à laquelle il est défendu de toucher. Les poules ont plus de prix que les hommes aux yeux de la nation, et, cela se conçoit, la nation a faim !

En arrivant au club, nous rencontrâmes sur le seuil un sans-culotte, qui parlait avec beaucoup de chaleur au milieu d'un groupe de vagabonds ; ma compagne ne put retenir à son aspect un geste de dégoût.

— Vous voyez cet homme , me dît-elle , c'est Fex-marquis dont mon mari vous a parlé. Ruiné par la débauche , il s'est fait patriote et délateur pour rétablir sa fortune; mais ses vices ont seulement changé de cos-

d'un sans-cvlotti bas bbetor. , 53

tume ; au fond, c'est toujours le grand seigneur d'autrefois, c'est-à-dire un oisif enté sur un escroc. Il courtisait la canaille habillée de soie, maintenant il courtise la canaille en haillons ; il bâtonnait ses créanciers , aujourd'hui il les dénonce. Soit ignorance, soit raillerie, il se fait appeler Caîus, et le nom lui convient ; tâchons de passer sans qu'il nous arrête.

Mais l'ex-marquis avait aperçu la citoyenne Benoist ; il s'avança vers elle avec une aifeotation de brusquerie populaire.

— Tu arrives bien tard, citoyenne ! s'écria-t-il ; Pochole vient de partir. 11 a cicérone une heure contre les fédéralistes et les modérés ; j'aurais voulu que ton mari fut là, ça aurait pu lui être utile.

Madame Benoist pâlit; ses lèvres s'entr'ouvrirent pour répondre, mais elle se contenta de jeter à Caïus un regard méprisant et voulut passer.

— Eh bien ! quoi ? est-ce que ça te fâche ?

reprit celui-ci ; j'ai voulu rire ; on sait bien que Benoist est un chaud patriote../ Voyons... pas de rancune.

o4 MtMOlKKS

il essaya de lui prendre la main , mais la jeune femme recula avec dégoût en lui disant :

— Laissez-moi.

— Excusez ! s'écria Caïus, tu vouvoies tes frères ; il parait que l'égalité te vexe et que tu méprises les vrais sans-culottes. Prends garde , ma petite ; il ne faut pas être trop (îère de ton bonnet à rubans, de peur que la nation ne confisque la tète qui est dedans.

Un long éclat de rire retentit à cette plaisanterie féroce; madame Benoist m'entraîna au club.

Au moment où nous entrions, le président achevait une lettre des collégiens de Rennes, qui proposaient de consacrer la valeur de leurs croix à l'équipement des volontaires ; on lut aussi une réclamation du sieur Sevestre, demandant que toutes les charges qui seraient imposées aux citoyens, fussent doublées pour lui.

Un acteur du théâtre de Rennes, nommé Bosquet, monta ensuite à la tribune et se plaignit de la cherté des grains qu'il attribua

D'UN SA!fS-C€LOTTB BAS BBETON. S5

à régoïsme des accapareurs. Il proposa de faire le recensement de tout le blé qui existait dans le département et d'en fixer le prix proportionnellement au salaire des ouvriers et aux travaux des cultivateurs ; cette pro-r position fut accueillie avec enthousiasme ; on décida qu'elle serait communiquée à Pochole afin qu'il en confiât l'exécution aux corps constitués.

La séance semblait terminée, lorsque les rangs s'ouvrirent pour laisser passer un jeune homme qui s'avança, le bonnet rouge sur la tête, jusqu'au bureau.

— Que veux-tu? demanda le président.

— Je suis député par les jeunes gens de la ville de Rennes.

— Dans quel but?

— Pour que toi et tous les bons patriotes vous appuyiez leur demande près delà commission militaire.

. — Et que demandent-ils?

— A être eux-mêmes les exécuteurs des condamnations capitales, afin d'assouvir leur rage contre les vils chouans !

Une longue rumeur d'étonneraent retenu

30 HiXOIBBS

Ut , puis des 'applaudissements s'élevèrent.

— Oui , oui ! s'écrièrent plusieurs voix, qu'on leur livre les brigands !

— Nous ferons en sorte que votre demande soit prise en considération , dit le président.

— L'accolade fraternelle aux députés ! reprirent les mêmes voix.

Le président se leva pour embrasser le jeune homme, et l'invita aux honneurs de la séance.

J'étais à la fois indigné et anéanti.

— Sommes-nous donc chez des cannibales ? demandai-je.

— Silence ! dit madame Benoist à voix basse.

— Mais quels sont les misérables qui se proposent ainsi pour bourreaux?

— Des fous que la vue du sang a rendus furieux, ou des lâches qui se font féroces pour paraître braves : pourquoi vous étonner? ne savez-vous pas que les maladies de l'âme se communiquent de même que celles du corps, et que l'imitation n'est point seulement une faculté humaine , mais une loi

d'ciT SA^S-CC lotte bas BBKTOIf. 37

fatale ! Ces malheureux sont devenus cruels comme les visiteurs de Saint-Médard devenaient convulsionnaires, par contagion morale ! L'habitude crée à Fâme des appétits monstrueux et le goût du sang doit venir à force d'en voir couler.

La séance venait d'être levée ; nous attendîmes que la foule se fut retirée pour sortir; Gaïus était encore à l'entrée; il se tourna vers moi au moment où je passais.

— Fais-tu aussi partie des braves pétitionnaires qui veulent être les vengeurs du peuple? me demanda-t-il avec un sourire féroce.

Je lui jetai un regard de mépris.

— Bourreau!... murmurai-je.

— A ton service, répondit-il en ricanant.

MKN. n'vH SAWS-CULOTTB. 3.

Leperdît, maire de Rennef.

Toutes les mesures avaient été prises à Rennes par les terroristes pour que rien n'arrêtât l'élan révolutionnaire tel qu'ils le comprenaient; mais heureusement que le hasard avait placé sur leur route un de ces êtres à qui le dévouement tient lieu de puissance et qui arrêtent tous les fléaux en leur faisant une digue de leurs corps.

Cet homme était un pauvre tailleur nommé

40 IMÉHOIRES

Leperdit. Né à Pontivy, dans le Morbihan, il n'y «vait reçu que Féducation grossière des enfants de sa condition. Le curé, frappé de ses dispositions , proposa de lui obtenir une bourse dans le séminaire du diocèse ; Leperdit refusa ; on lui demanda la cause de ce refus :

— Les séminaristes oublient leurs parents , répondit Tenfant ; on les habitue à ne plus obéir et à ne plus songer qu'à leur évêque; je ne veux pas devenir prêtrie , de peur de moins aimer ma bonne mère. ' ' n apprit donc l'état de son père, s'établit à Rennes vers l'âge de dix-huit ans, et s'y maria peu après.

Pendant plusieurs années, sa vie fut celle d'un ouvrier laborieux et obscur, gagnant chaque Jour le repas du lendemain, faisant sa part plus petite quand un malheureux venait lui dire qu'il avait faim , travaillant six jours sans relâche, et trouvant sa joie à sortir le septième avec un enfant à chaque main. Ce fut dans cette existence austère que son âme se prépara silencieusement aux grandes choses.

D'UN 8AIfS-GIIL0TTfi BAS BBETOlf. 41

Lorsque la révolution arriva , il la salua avec une joie calme, mais ferme, et comme une justice attendue. Armé l'un des premiers pour la défense des droits populaires, on voulut lui donner un grade :

— Que les plus capables commandent , répondit-il ; mon rôle à moi est d'obéir.

Mais les événements marchaient et ceux qui avaient commencé la révolution étaient dépassés. Rennes avait eu trois maires déjà : le premier s'était retiré à l'approche des mauvais jours, le second se cachait pour éviter l'échafaud, le troisième avait péri près de Vitré, massacré par les chouans, comme Joseph Sauveur. La guerre civile était aux portes, l'émeute au dedans , la disette partout, et Carrier arrivait !...

Ce fut alors que l'on vint dire à Leperdit que ses concitoyens l'avaient choisi pour officier municipal.

— Je n'ai pas le droit de refuser, puisqu'il y a du danger, répondit-il ; je me crois incapable, mais j'essayerai. Si je recule au moment du péril, punissez*moi.

Puis , voulant donner l'exemple de tous

les sacrifices, il transforma son atelier eu caserne , et y logea trente soldats, vivant des faibles économies qu'il avait longuement amassées pendant dix années de privations.

— Que laisserez-vous à vos enfants? lui demanda un ami inquiet de ce dévouement patriotique.

— Mon exemple à imiter, répondit le tailleur.

Tel était Thomme en face duquel Carrier se trouva lors de son arrivée à Rennes.

Comme nous l'avons déjà dit, les fédéralistes étaient en grand nombre dans le département , et renvoyé de la convention avait pour mission spéciale de sévir contre ce parti à peine vaincu ; son premier soin fut donc de demander au conseil une liste de proscription. Le conseil effrayé la dresse à la hâte et la présente à Leperdit.

— Vous avez oublié un nom, dit-il.

— Lequel ?

— Le mien , car la plupart de ceux que vous avez inscrits là, sont mes frères d'opinion , et ont combattu comme moi pour la liberté.

d'un sans-culottb bas breton. 43

Les membres du conseil se regardèrent avec embarras.

— Cette liste est un bon pour le bourreau, reprit Leperdit, je ne la signerai pas.

— Mais Carrier Ta demandée , et la lui refuser c'est donner sa tête.

— Je le sais ; aussi je me charge de ce refus.

Et déchirant la liste : «

— Adieu, ajouta-t-il en tendant la main à ceux qui Tentouraient ; je votts recom^ mande mes enfants!.,.

Il se rendit aussitôt chez Carrier.

— M'apportes-tu la liste? demanda celuici dès qu'il l'aperçut.

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne veux pas qu'on la fasse.

Le conventionnel se leva comme un lion

blessé.

— Qui donc, de toi ou de moi, commande ici ? s'écria-t-iL

— Ni l'un ni l'autre : c'est la justice qui commande, et elle défend de frapper des frères, coupables seulement de s'être trompés.

44 ]itlOIR£8

Fais toi-même cette liste, si tu veux; nous ne sommes pas des dénonciateurs.

— Ah ! tu prends le parti des anarchistes, des moklérés , des calotins. .. Et si je t'envoyais pourrir en prison ?

— J'irais.

— Si je te faisais guillotiner!

— Tu es libre.

Carrier grinçait des dents et frappait du poing sur son bureau : cette résistance calme irritait sa colère, sans lui fournir les moyens de l'exprimer.

— Retourne à la mairie, dit-il enfin à Leperdit, je t'y consigne.

— C'est inutile , répondit le tailleur, je n'ai point d'autre domicile depuis un mois.

Leperdit retourna à la mairie, mais Carrier ne parla plus de sa liste de proscription*

Dans une autre occasion, le conventionnel lui reprochait d'avoir favorisé la fuite de plusieurs prêtres qui étaient hors la loi.

— Es n'étaient pas hors l'humanité, répondit le tailleur.

• Lassé de toutes ces résistances. Carrier se décida à partir et à se rendre à Nantes,

1»*L1I 8AN8-GULOTTE BAS BRETOfV. 45

OÙ il espérait trouver plus de docilité. En quittant Leperdit, il lui dit avec un accent de menace :

— Je reviendrai.

— Tu me trouveras, répliqua le maire d'un ton simple.

Carrier ne reparut plus à Rennes.

Mais, lui parti, restaient encore les mé* chants, les fous, les lâches surtout, race toujours prête à se racheter avec le sang des autres. Beaucoup de gens s'étaient compromis dans la lutte des Girondins contre la Montagne. Les membres du comité des correspondances avec la députation d'Ille-et- Vilaine avaient écrit, le 7 juin 1798, au citoyen Beaugeard la lettre suivante :

« CiTOTEir,

u L'indignation et la douleur ont éclaté de toutes parts à la nouvelle de l'illégale arrestation de vingt-deux membres de la convention-nationale et de la commission des Douze. Les citoyens d'IUe-et-Vilaine ne laisseront pas Impuni l'attentat criminel commis par une faction doniina/trice et sanguinaire, la vio-

*46 IIÉMOIRES

lation de tous les droits de rhomme, Tinterception de toutes les lettres, de toutes les feuilles périodiques 'entre Paris et les départements. Vos concitoyens n'ont pas vu sans une surprise extrême l'indifférence avec laquelle vous leur -avez annoncé l'arrestation de Lanjuinais, dont ils ont eu, dans tous les temps, l'occasion de reconnaître l'intégrité, la lumière et le patriotisme soutenu. La convention nationale n'est plus libre. »

Or, ce même Lanjuinais, dont on avait fait l'apothéose, était maintenant proscrit et en fuite; la faction sanguinaire et dominatrice était triomphante ! Il fallait lui donner des gages de repentir, apaiser la colère de ces nouveaux Tentâtes par quelques sacrifices ! Mais prendre des victimes parmi les forts, eût été difficile ou dangereux ; on les chercha parmi les plus faibles et les plus abandonnés.

Grâce à Leperdit, les religieuses attachées à l'Hôtel-Dieu de Rennes continuaient à remplir leur mission de charité. Carrier s'était montré surpris à leur aspect, et les avait

D'Cfr SAITS-COLOTTE BAS BRBTOIf. 47

TANCÉES sur l'approbation secrète qu'elles POUVAIENT donner aux prêtres réfractaires :

mais la bonne tenue de l'hôpital l'avait fait passer outre. Après son départ, on sut que deux de ces religieuses avaient reçu d'une Vendéenne que l'on conduisait au supplice (et qu'elles avaient précédemment soignée) un anneau d'or, comme souvenir de reconnaissance. C'en fut assez pour les sans-culottes d'élite, qui cherchaient une occasion de prouver leur patriotisme à la Montagne !

Ils s'écrièrent qu'il y avait connivence entre les sœurs et les brigands ! Cet anneau donné était évidemment le prix de quelque trahison : le salut de la république était compromis ; il fallait faire un exemple. Bref, ce fut l'histoire desj^nimaux malades de la peste; l'anneau remplaçait l'herbe d'autrui mangée par le malheureux Aliboron ; les deux sœurs furent donc arrêtées et conduites en prison.

Leperdit l'apprend : voulant éviter des débats qui auraient compromis l'autorité des juges ou la sienne , il se rend directement à la tour le Bast , où les nonnes étaient re* tenues.

4S lÉXOlRES

— Que faites*vous ici ?ditril brusquement; qui vous a autorisées à quitter votre poste?

Les sœurs veulent s*expliquer.

— Pas d'excuse, s'écrie Leperdit ; les malades ont besoin de vos soins : votre prison , c'est l'hôpital ; là du moins vous êtes utiles à la patrie.

Puis , se tournant vers le geôlier , il le somme de relâcher ces deux femmes , et les reconduit, en grondant, à FHôtel-Dieu , où il les consigne.

Les juges comprirent la leçon , et ne ré^ clamèrent point leurs captives.

Nous avons déjà dit que la disette se faisait sentir. à Rennes. Les royalistes, qui n'espéraient s'emparer de la ville qu'en semant la discorde parmi ses défenseurs, firent répandre le bruit que cette disette était entretenue volontairement par les membres de la commune, qui spéculaient sur les grains. La souffrance rend crédule; le peuple, qui mourait de faim, s'assembla, et, excité par un misà*able nommé Toinel , qui avait été deux fois condamné à la corde pour vols de vases sacrés, il se rendit sur la place

D'un SAIVS-CDLOTTK BAS BRETON. 40

de la commune , demandant le maire avec des cris menaçants. Leperdit parait au balcon et veut parler ; mais on ne lui en laisse pas le temps.

— Du pain ! du pain ! s'écrie la foule exaspérée.

— Je n'en ai point , répond le maire.

— Ta vie alors.

— Je vais vous l'apporter.

Il quitte la fenêtre pour descendre ; ses amis essayent de le retenir.

— Non , dit le tailleur , leur fureur va croissant; il faut que je Fapaise par mes paroles ou par mon sang.

L'officier qui commande dans l'intérieur de l'hôtel de ville déclare alors qu'il défendra le maire au péril de ses jours , et ordonne à ses soldats de charger leurs armes.

— Que fais-tu , citoyen ? s'écrie Leperdit; j'ai fait serment de mourir pour le peuple , et non de le faire mourir pour moi. Reste ici , je sortirai seul. On ne tue pas si vite que tu le crois un honnête homme. D'ailleurs, ne vois-tu pas que je suis armé? j'ai mon écharpe.

n descend alors et se présente à la foule.

A son aspect , on recule , et il y a un moment d'hésitation. Mais Toînel et quelques misérables apostés par lui recommencent leurs cris. La fureur se rallume ; le tumulte augmente, et les pierres commencent à voler. Leperdit, atteint au front, chancelle.

A la vue de son sang qui coule , le peuple s'arrête épouvanté de ce qu'il vient de faire : il y a un instant de silence.

— Mes amis, dit Leperdit en souriant avec douceur, je ne sais point faire des miracles comme le citoyen Jésus, et je ne puis changer ces pieires en pains. Quant à mon sang, que vous voyez couler, plût au ciel qu'il fût possible de vous en nourrir, je vous le donnerais avec joie jusqu'à la dernière goutte.

A ces mots d'une sublime miséricorde, tous les yeux se baissent ; il y a dans la foule comme un mouvement d'embarras. Leperdit en profite , et justifie la commune en rappelant tout ce qu'elle a fait, tout ce qu'elle fait encore pour ramener l'abondance. Il parle longtemps avec calme, d'une voil douce, égale, et ne s'interrompant que

d'un SAIYS-CVLOTTE bas BRETOIV4 51

pour essuyer le sang qui inondait son visage. La foule comprit qu'on l'avait trompée , et alors vint le regret, puis la honte. Le bruit s'apaisa , les rangs s'éclaircirent , et cette multitude, qui un instant auparavant grondait pareille à une mer orageuse , se fondit comme une nuée.

Mais enJSn la tourmente révolutionnaire s'apaisa ; les Vendéens , puis les chouans déposèrent les armes; l'abondance reparut, et avec elle la tranquillité publique.

Tant que la mairie de Rennes avait été un avant-poste exposé aux premiers coups des brigands ou de l'émeute, tout le monde s'était tenu à l'écart ; mais dès qu'il n'y eut plus qu'honneurs et profits à y trouver, chacun s'offrit à remplacer Leperdit. Les gens bien nés s'aperçurent pour la première fois que ce n'était qu'un pauvre tailleur qui faisait des fautes d'orthographe. On avait pu l'accepter comme administrateur à une époque où il fallait savoir mourir ; mais. maintenant que le danger était passé , ce poste demandait un homme considéré qui pût donner des bals ! L'égalité républicaine n'é-

tait déjà plus qu'une fiction reléguée dans la loi ; il y avait quelque part un jeune général à longs cheveux et à visage cuivré qui méditait sourdement de confisquer la révolution à son profit. La réaction contre les habitudes démocratiques se faisait sentir partout, et les sans -culottes débraillés de 9S commençaient à se transfornfer en incroyables. Leperdit comprit que son temps était fini, et, ne cherchant point à retenir un pouvoir qu'il n'avait jamais demandé, il retourna à son établi, comme Gincinnatus à sa charrue, sans soupçonner lui-même la grandeur de son dévouement. Cependant il fit partie, un peu plus tard, de la députation que le conseil municipal de Rennes envoya pour féliciter Napoléon lors de son passage à Nantes : Ses traits frappèrent l'empereur.

— Votre nom, monsieur? demanda-t-il brusquement à l'ex-maire de Rennes.

— Leperdit, tailleur.

Napoléon fit un geste de surprise, et demanda une explication qu'on lui donna.

— Que pense le peuple de moi ? dit-il en s'adressant de nouveau à Leperdit.

D'un SANS- ce LOTTE BAS BRETON. 53

— Le peuple vous admire.

— Est-ce tout?

— Oui.

— Ainsi, on me reproche quelque chose?

— L'arbitraire, sire.

L'empereur, qui marchait, s'arrêta devant Leperdit et le regarda en face.

— Vous tenez à me prouver, monsieur, que le proverbe a raison quand il parle de la franchise des Bretons?... Bu reste , j'aime qu'on dise ce qu'on a dans le cœur...

Venez.

Et faisant un signe au tailleur, il l'attira dans une embrasure de fenêtre , où il l'en* tretlnt une heure entière. Leperdit soutint cette conversation sans embarras , repous* sant les propositions de l'empereur, et laissant voir ses opinions républicaines. Lorsqu'il se retira , Napoléon le suivit du regard.

— Tête de fer ! murmurà-t*il.

Et il rentra brusquement.

Le soir même, le maire de Rennes, le marquis de Blossac, qui s'était montré plus docile que son compagnon, reçut le brevet

54 x£aoiA£S

qui le nommait chevalier de la Légion d'honneur.

Depuis cette époque jusqu'aux Gent- Jours, Leperdit resta étranger aux affaires politiques. Malgré son âge, il reprit alors sa vieille cocarde, et marcha avec les fédérés au secours de Nantes, que les Vendéens menaçaient. Au retour de Louis XYIII , il fut porté sur la liste des conseillers municipaux ; mais il refusa de prêter serment. Le préfet furieux le fît mander.

— Prenez garde, dit-il au vieillard, on ne se montre point impunément hostile à Sa Majesté; je pourrai vous l'apprendre.

— Vous êtes bien jeune , et moi bien vieux , pour que je reçoive des leçons da vous, répondit le tailleur en souriant.

— Vous prêterez serment, monsieur !

— Jamais !

— Vous levez la tête bien haut.

— C'est que je n'ai dans ma vie rien qui puisse me la faire baisser.

Le préfet confus s'excusa , et reconduisit Leperdit jusqu'à la porte..

Mais la liberté, que celui-ci avait adorée

D^UIf SAIfS-CULOTTfi BAS BRETON. 55

comme sa sainte, et à laquelle il avait tout sacrifié, était perdue pour longtemps, sinon pour toujours. Aussi sa vieillesse fut-elle triste, désenchantée. Que de fois je l'ai vu assis sous les tilleuls de la Place aux arbres, les yeux tournés vers ce grand édifice du Présidialy où il avait siégé aux plus terribles jours de la révolution! Ah! sans doute qu*en contemplant ce théâtre de tant de nobles angoisses, de généreuses espérances et de sublimes dévouements, d'amères pensées descendaient dans son âme ! Sans doute qu'il se demanda plus d'une fois à quoi avaient servi tant d'efforts , et si le travail des nations n'était pas, comme celui des enfants , une bruyante inutilité !

Du reste, les désenchantements politiques de Leperdit ne changèrent rien à son caractère. C'était un de ces cœurs que l'aspect du mal attriste, mais ne peut endurcir.

Sa mort fut digne de sa vie. Réveillé au milieu de la nuit par les cris au feu I il court à l'incendie, se précipite dans les endroits les plus dangereux , et reçoit une blessure dont il ne s'aperçoit qu'au moment où le

56 HÉMOIRES

danger a cessé. On le rapporte chez lui ; pendant, deux années sa blessure s'aggrave et devient chaque jour plus inguérissable ; il ne fait entendre aucune plainte, ne donne aucun signe d'impatience, et ne songe qu'à ses enfants, qui l'entourent. Tout à coup l'un d'eux cesse de venir!... Leperdit demande la cause de son absence ; on lui répond avec embarras qu'il est malade : Mais^ le jour même il apprend que la conspiration de Berton a été découverte; il ne doute pas que son fils ne soit une des victimes. Cependant il garde le silence, il veut éviter à sa femme , à ses enfants , une explication qu'ils redoutent, et refoule sa douleur au fond de son âme ! Fendant dix-huit mois il s'informe chaque matin de la maladie de son fils absent, et feint de croire ce qu'on lui répond. Enfin , quand l'heure suprême est venue , sûr de confondre la douleur qu'il va réveiller dans la douleur plus poignante que causera sa perte, il demande une dernière fois son fils. Tous baissent les yeux et gardent le silence.

— Ainsi, il est mort? murmure le vieil-

B Vy SANS-GC LOTTE BAS BRETOIf. 57

lard... Je le savais... Que Dieu leur pardonne !

Ce furent les dernières paroles de cet homme, dont toute la vie s'était passée dans le combat à parer les coups qui pouvaient frapper les autres, sans jamais en porter luimême. Les prêtres qu'il avait arrachés à la guillotine refusèrent de suivre son cercueil, et la ville qu'il avait administrée, défendue et sauvée, ne voulut point lui faire don d'une fosse dans son cimetière ! ! ! Il fallut en appeler à la générosité publique, quêter de quoi acheter six pieds de terre pour un homme auquel les vieilles républiques eussent élevé des statues ! Hàtons-nous de le dire pourtant, cette aumône d'une tombe ne fut point refusée par les citoyens de Rennes, et ceux qui visitent aujourd'hui le cimetière de cette ville peuvent voir, près delà grille d'entrée, une colonne de granit sur laquelle se lit cette épitaphe simple :

LEPERDIT , ANCIEIf MAIRE DE RENITES ,

Page 1