‹ Mémoires d'un sans-culotte bas-bretonChapitre 6 sur 13 · ET DOYEN DES TAILLEURS · texte numérisé non relu

ET DOYEN DES TAILLEURS

!SS HEMOiftis D

Mais le plaisir de raconter une noble vie nous a fait suspendre le récit de notre séjour à Rennes pendant la terreur; il est temps d'y revenir.

Fuite aveo la fille d'un émigré.

J'avais enfin terminé les affaires qui me retenaient dans la capitale de Fancienne Bretagne; le Jour du départ était arrivé.

Après m'étre muni d'un passe-port signé par les chefs militaires, et destiné à lever tous les obstacles qui auraient pu entraver mon voyage, je me rendis chez le citoyen Benoist, afin de prendre congé de lui. Il venait de

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partir pour Nantes, chargé d'une mission spéciale, et sa femme était sortie. J'allais me décider à écrire quelques lignes d'excuses, lorsque madame Benoist rentra. A mon aspect, elle jeta un cri de joie.

— Je craignais que vous n'eussiez déjà quitté Rennes, dit-elle.

— Je venais vous faire mes adieux.

— Vous allez à Brest?

— Oui.

— En traversant les Côtes-du-Nord?

— Sans doute.

— Ne pouvez-vous prendre la route du Morbihan et passer par la Roche-Bernard?

— Le chemin est difficile et dangereux de ce côté ; je risquerais de tomber aux mains des royalistes.

— S'il le fallait, pourtant? Ne vous exposeriez-vous pas aux dangers de la route pour sauver quelqu'un ?

— C'est selon.'

— Il s'agit d'une jeune fille dont vous avez vu autrefois les parents. Mademoiselle delaHunoterie.

d'dn SArts-cc lotte bas breton. 61

— Ce nom m'est en effet connu.

— Vous pouvez lui sauver l'honneur, et peut-être la vie.

— Comment cela?-

. — En la conduisant à la Roche-Bernard, chez des cousins qui la cacheront.

— Elle est donc en danger?

— Oui.

— Comme fille d'émigré?

— Non, parce qu'elle est belle. Vous savez que Pochole a fait évacuer toutes les maisons religieuses où Ton élevait des jeunes filles. Claire était au couvent de FEnfant- Jésus;iiry a vue...

— Je comprends... et il en est tombé amoureux?...

— Oui, amoureux à sa manière ! Après l'avoir interrogée, il l'a conduite chez deux vieilles tantes qu'elle a ici , et où il vient tous les jours lui rendre visite. Mais comme l'enfant résiste, il a déclaré hier qu'il ferait jeter en prison les tantes et la nièce, s'il ne trouvait celle-ci plus docile. Je viens d'être avertie ; mon mari est absent, et n'a point d'ailleurs assez d'autorité pour lutter contre

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l'ami de Carrier ; la fuite seule peut sauver Glaire. Vous êtes serviable, vous avez du cœur ; j'ai pensé que vous ne reculeriez pas devant une bonne action, quoi qu'il puisse en arriver.

Je tendis les mains à la citoyenne Benoist.

— Je vous remercie ; j'irai par Vannes, et j'emmènerai la jeune fille.

Nous convînmes de tout ce qui devait rendre notre fuite plus sûre. D fut décidé que j'attendrais le soir pour partir, et la citoyenne se rendit chez les tantes de Claire afin de les prévenir et de tout préparer.

J'attendis la nuit avec une impatience impossible à exprimer. La perspective d*un danger trouble toujours plus que le danger lui-même ; l'imagination , éveillée par l'incertitude du dénoûment, se livre à toutes les suppositions et à toutes les terreurs; c'est un combat à vide dans lequel on s'épuise, faute de résultat, et parce qu'on ne peut porter ni recevoir de coups réels.

Je faisais mille efforts pour occuper ma pensée; je m'étudiais à marcher dans ma

d'upt sans- culotte bas BRETOIV. 60

chambre en côtoyant certaines lignes du parquet ; je suivais dans la rue les progrès de Tombre projetée par les maisons ; je comptais toutes les fractions de l'heure ; je n^aspirais qu'au moment d'être en voiture, près de ma protégée, et entouré de tous les périls que je devais courir.

Enfin le soleil baissa à l'horizon, la brume du soir cbmmença à s'élever ; mais madame Benoist ne paraissait point... Mon impatience se changeait déjà en inquiétude, lorsqu'elle arriva.

— Nous avons tardé , me dit-elle , parce qu'il a fallu se procurer un déguisement.

En effet, la jeune fille était vêtue en artisane du Morbihan. Nous nous jetâmes tous deux un regard curieux et interrogateur.

Notre position était étrange : nous ne nous étions jamais vus ni parlé , et nous allions partir ensemble, au milieu de la nuit, elle charmante, moi jeune encore, et tous deux sans surveillants , sans compagnons , livrés à toutes les séductions qui naissent de la solitude, des hasards de la route et de dangers communs !

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Madame Benoist nous arracha à notre examen réciproque en nous avertissant que le cabriolet nous attendait à l'entrée du faubourg. On pouvait s'être déjà aperçu de la disparition de Glaire ; nous n'avions pas un instant a perdre. La jeune fille se jeta en pleurant dans les bras de sa protectrice.

— Du courage, enfant, dit-elle ; nous vivons à une époque où il faut être forte , si l'on veut avoir droit de vivre ; gardez les pleurs pour des jours plus tranquilles.

Puis se tournant vers moi :

— Je vous la confie comme ma fille , ajouta-t-elle ; maintenant, son honneur est le vôtre.

Elle nous embrassa tous deux. Je pris la main de Tenfant , qui tremblait , et nous fîmes un pas sur l'escalier. Trois coups frappés à la porte de la maison nous arrêtèrent.

— Ouvrez, criait-on, au nom de la loi !.. .

— C'est la voix de Pochole, dit Glaire éperdue.

La citoyenne Benoist nous fit signe de rentrer ; on venait d'ouvrir en bas. J'eus à

d'or 8AN8-GCLOTTB BAS BRSTOIf. 06

peine le temps de pousser la jeune fille derrière la porte entr'ouverte. Des soldats parurent presque immédiatement dans l'escalier.

— Qu'y a-t-il donc? demanda madame Benoist avec un étonnement [^ein de naturel.

— H y a, s'écria Pochole, que tu caches chez toi des aristocrates !

— Quelle plaisanterie !

— Tonnerre ! je ne plaisante pas. La petite Claire a disparu, et ou t'a vue entrer chez ses tantes plusieurs fois aujourd'hui.

Caïus montra en ce moment sa tète de renard au milieu des gens armés qui remplissaient l'escalier. \

— Il faut que tu nous livres cette petite, continua Pochole en frappant la muraille de son sabre nu, que tu nous la livres sur- Je-qhamp ; sinon je fais démolir ta maison et je t'envoie étudier à la tour le Bast les lois qui défendent de receler les émigrés.

— Doucement, doucement ! dit en écartant les soldats un homme du peuple , qu'à son écharpe tricolore je reconnus pour un

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officier de la commune; si celle que tu cherches est ici, on la trouvera.

— Au fait , fouillons sans tant pérorer, s'écria Pochole.

Par un mouvement instinctif, je me jetai devant la porte ; Foffîcier municipal remarqua mon geste et le comprit.

— Voyez d'abord ailleurs, dit-il, ce n'est pas d'habitude dans les chambres ouvertes à tout le monde que l'on cache les proscrits.

Pochole et ses soldats traversèrent rapidement la pièce où nous nous trouvions et gagnèrent l'étage supérieur.

— Maintenant, continua l'officier municipal en se tournant de notre côté, vite, par la porte de la cour... £mmenez-la... Ils ne la verront point.

Je saisis Glaire par la main, et nous descendîmes rapidement. Leperdit ( car c'était lui ) nous suivit des yeux jusqu'à ce qu'il nous eût vus disparaître dans la rue.

Nous avions couru d'abord, mais c'était le moyen d'attirer sur nous l'attention ; je laissai aller la main de la jeune fille et lui

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dis de marcher à mes côtés, sans presser le pas et sans détourner la tête.

Ce fut jusqu'au faubourg un supplice horrible ! Sentir que chaque minute de retard peut vous perdre, et ne point oser fuir !... Nous arrivâmes enfin à l'endroit où nous devions trouver le cabriolet ; mais le loueur de chevaux était absent, rien n'avait été préparé ! Il fallut attendre dans d'horribles angoisses. Chaque rumeur de voix, au loin, chaque bruit de pas nous faisait tressaillir ! Nous allions monter en voiture , lorsque nous vîmes venir des soldats ! Claire jeta un faible cri et me saisit le bras ; je crus que nous étions perdus ; mais c'était une patrouille qui passa outre : nous pûmes enfin partir.

Nous allions dépasser les dernières maisons du faubourg, et je commençais à respirer plus librement ; tout à coup un cri de Qui Vite? retentit à quelques pas; et la baïonnette d'une sentinelle arrêta notre cheval ; nous étions tombés au milieu d'un poste avancé dont j'ignorais l'existence !

On nous ordonna de descendre et d'en-

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trer dans une maison à demi ruinée, qui avait été transformée en corps de garde. Je recommandai tout bas à ma compagne de me laisser répondre à toutes les questions.

Je reconnus tout de suite qu'il s'agissait d'une vérification de passe-ports ; plusieurs autres voyageurs attendaient commue nous.

Lorsque nous entrâmes, une altercation venait de s'élever entre un de ceux-ci et l'officier qui commandait le poste.

— Ce garçon n'est point indiqué sur ta feuille de route , disait l'officier.

— C'est mon fils.

— Peu importe ; nous ne laissons passer personne sans sauf-conduit spécial : c'est la consigne.

— Pas même un enfant?

— U n'y a plus d'enfant ; la nation ne reconnaît que des aristocrates et des sansculottes ; retourne demander un laissezpasser pour ton jeune gars.

Le voyageur désappointé sortit ; mais ce que je venais d'entendre m'épouvanta. Les mêmes difficultés que l'on venait d'élever à propos du jeune homme, allaient se présen-

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ter pour ma compagne de voyage qui n'était point désignée sur mon passe-port. Je compris sur-le-champ qu'il ne me restait d'espoir que dans l'audace, et que la seule chance d'éviter le coup qui nous menaçait était d'aller au-devant.

Pierre nous sauve.

Je m'avançai donc résolument vers l'officier.

— Pardieu, citoyen , m'écria-je , j'espère au moins que ta consigne ne regarde pas les femmes ?

— Les femmes comme les hommes.

— Bah ! est-qu'on a peur qu'elles ne passent à l'ennemi?

— Peut-être.

79 HÉMOIRES

— Je ne savais pas que ce fût une marchandise prohibée, et pour laquelle il fallût un passe-debout.

— Maintenant tu le sais.

Toutes ces réponses avaient été faites d'un ton bref; l'officier semblait enfermé dans son devoir comme dans une cuirasse et décidé à ne causer ni rire. Il ne me restait plus qu'un espoir ; je me tournai vers la jeune fille, et lui dis :

— Tu entends cela, mon enfant, tes beaux yeux ne peuvent te servir de passeport!

Ainsi que je l'avais prévu , l'officier leva la tête pour regarder Glaire ; il parut frappé de sa beauté.

— Est-ce que la citoyenne n'a point de laissez-passer?demanda-t-il d'une voix moins brève.

— Elle n'y a pas même songé. C'est une pauvre enfant qui est venue voir ses parents à Rennes et qu'on m'a prié de reconduire , de peur qu'il ne lui arrivât quelque chose en route ; mais , ma foi , elle attendra une autre occasion.

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£n parlant ainsi , je dépliais mon passeport ; Claire, surprise, éperdue, était près de pleurer.

L'officier balançait évidemment entre sa consigne et le désir de faire quelque chose pour la jolie voyageuse.

— Où vas-tu? lui demanda-t-il doucement.

Elle me regarda.

— Excusez-la , citoyen , répondis-je en riant, elle est timide comme une tourterelle sauvage et ne parle qu'avec la permission de sa mère. Nous allons à la Roche-Bernard , son père est gravement malade et l'attend demain ; si elle n'arrive pas , Dieu sait ce qu'ils vont penser!

L'officier parut réfléchir un instant , et s'adressant de nouveau à Glaire :

— Tu dois avoir au moins, dit-il, quelque lettre de ta famille , quelque papier prouvant qui tu es?

— Non, citoyen...

Il haussa les épaules d'un air contrarié.

— Quel moyen alors de m'assurer que tu

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vas réellement à la Roche-Bernard rejoindre ta famille?

Mon embarras devenait extrême. Dans ce moment, un paysan, qui s'était tenu jusqu'alors près du poêle , s'avança vers nous ; je reconnus sur-le-champ Pierre. Je fis un mouvement vers lui ; mais l'ancien domestique de Joseph Sauveur ne parut pas me reconnaître.

— Est-ce que vous ne parlez pas de la Roche-Bernard , dit-il , j'en suis , même que j'y vais porter des dépêches par ordre du département.,. Voyez plutôt, mon officier.

£t il présenta un papier au chef du poste.

L'officier le parcourut, puis se tournant vers nous :

— Connais-tu cette jeune fille? lui demanda-t-il brusquement en désignant Glaire.

Le paysan se mit à rire d'un air narquois :

— Je ne sais pas , dit-il ; m'est avis que ça pourrait bien être Rose Murin... Tout de même je la trouve un peu changée , depuis quatre mois qu'elle a quitté le pays.

— Que veux-tu dire?

— Oui , autrefois elle reconnaissait les

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voisins et^Ue disait bonjour au monde...

Faut croire que Fair de Rennes Fa rendue trop grande dame pour ça.

Je compris sur-le-champ Fîntention de Pierre, et lui tendant la main :

— Parbleu , m'écriai-je , tu dis peut-être cela autant pour moi que pour elle, car, si je ne me trompe,nous nous sommes vus aussi.

— Oui, en passant : tu peux m'a voir oublié ; mais la citoyenne, c'est différent ; elle doit se rappeler que c'est moi qui lui servais de cheval quand elle était petite , même que sa ni ère me disait toujours de finir, parce que c'était pas un jeu de garçon et que ça Fhabituait à montrer ses jambes.

L'officier ne put s'empêcher de sourire ; il fit quelques nouvelles questions à Pierre qui répondit avec précision , et il nous déclara enfin que nous pouvions continuer notre route.

Je dis adieu au jeune paysan , qui ne manqua pas de faire tout haut une dernière réflexion sur les gens qui ne se rappellent pas leurs anciennes connaissances, et nous sortîmes.

7<i MiXOIEES

Jusqu'alors, rimminence même du danger m*avait fait conserver mon sang-froid ; mais, dés que nous, fûmes dehors , je me sentis saisi d'une sorte de terreur panique. La pensée que nous n'avions écliappé au péril que pour un instant s'était emparée si vivement de moi , qu'en entendant derrière nous le galop d'un cheval , je ne doutais point que nous ne fussions poursuivis. La fuite était impossible avec notre lourd attelage, je n'eus point d'ailleurs le temps de l'essayer, car le galop était devenu plus rapproché. Bientôt nous distinguâmes la voix du cavalier, puis la respiration bruyante du cheval ; j'avançai la tète hors du cabriolet , et je me trouvai en face de Pierre.

— Gomment! dit-il gaiement, vous ne voulez donc pas attendre les amis?...

— Pardon, répondîs-je ; je suis pressé.

~ Je m'en doute ; mais faut pas avoir

l'air. Dans ce temps-ci, voyez-vous, on s'informe pourquoi un cheval galope et pourquoi il va au pas : faut aller ni tfrop doucement ni trop fort.

Puis, se tournant du côté de Glaire :

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— Excusez , ma payse , dit-il en riant , si j'ai pas été poli tout à Theure ; mais fallait faire croire à l'officier ce que le citoyen lui avait dit.

Je le remerciai vivement d'être ainsi venu à notre secours.

— Est-ce que je pouvais laisser dans l'embarras un ami ? dit-il.

Et se penchant sur la selle :

— C'est une ci-devant, n'est-ce pas? me demanda-t-il à demi-voix.

Je fis un signe affirmatif.

— On la cherche?

— Oui.

— Et vous allez suivre ainsi la grande route?... Mais, si on envoie à vos trousses, vous serez tout de suite rattrapés et reconnus.

— Comment faire? Le cabriolet ne passerait point par les chemins de traverse , et Claire ne pourrait alleV à pied.

— C'est juste , murmura Pierre en se redressant sur sa selle.

Et il continua de chevaucher à nos côtés, sifflant entre ses dents d'un air rêveur.

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La nuit était froide, mais claire : on apercevait au loin la route que nous suivions, côtoyant les collines, blanche et sinueuse comme une rivière éclairée par la lune.

Quoique Theure fût peu avancée, tout était profondément silencieux. Nul bruit de chariot , nul chant du côté des métairies, nul son de cloche à Thorizon, rien qui annonçât la vie ! Les eaux et les vents eux-mêmes se taisaient ; on eût dit que la création partageait l'effroi qui semblait régner partout.

Au milieu de ce. sombre silence, le Inniit de notre voiture retentissait au loin comme un avertissement pour ceux qui pouvaient nous poursuivre, et ce bruit me causait une impatience, une angoisse impossible à rendre.

Puis la vue de cette route qui se déroulait toujours à l'horizon, comme une bobine sans fin , me jetait dans une sorte de désespoir qu'irritait encor*e la tranquillité apparente de mes compagnons. Ne sachant sur quoi décharger ma rage silencieuse, je me mis à tourmenter le cheval que j'accablais des épithètes les plus humiliantes , lors({ue

It'VFI SANS-CULOTTfi BAS BRETON. 70

deux coups de feu partirent à rhorizon!...

J*arrétai brusquement.

— Qu'est-ce que cela?m'écriai-je.

An même instant Fappel bien connu des chouans se fit entendre, et un nouveau coup de feu retentit.

— C'est sur la route, dit Pierre; les brigands attaquent quelqu'un.

Nous demeurâmes immobiles, prêtant l'oreille attentivement; mais tout était rentré dans le silence.

Après une longue attente, je me détournai vers le jeune paysan, pour lui demander ce qu'il croyait prudent de faire; mais le cri de la chouette se fit entendre de nouveau , un peu à gauche de la route : d'autres cris, plus lointains , lui répondirent.

— Bon, dit Pierre, l'affaire est faite, et les brigands s'en vont.

— En es-tu bien sur?

— N'entendez-vous pas leurs cris d'appel qui s'éloignent. Le gibier est pris, l'embus-* eade levée, et ils vont souper. Passons notre chemin : si on nous tue, ce ne sera pas dans le même endroit.

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£n parlant ainsi, le paysan remit son cheval au trot, et je l'imitai.

Au bout d'un quart d'heure environ, nous aperçûmes sur la route, à cent pas de nous, quelque chose de noir dont on ne pouvait distinguer la forme ; nous approchâmes avec précaution; c'était un cheval baigné dans son sang et qu'agitait le dernier râle : Glaire se couvrit les yeux.

— Qu'est devenu le cavalier? demanda i-je.

— Je le cherche, répondit Pierre.

Nous descendîmes tous doux pour visiter les douves et les haies qui bordaient le chemin ; mais notre recherche fut inutile. î >

— Ils l'auront emmené pour l'assassiner à leur aise, dit le paysan. Il, faut qu'ils soient bien pressés pour tuer comme ça quelqu'un du premier coup, sans avoir le plaisir de le voir mourir... Ne perdons pas notre temps ici... on est peut-être déjà à votre poursuite.

Nous retournâmes au cabriolet. £n passant près du cheval mort, Pierre s'arrêta tout court.

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— Une idée, s'écria-t-il ; si l'on passait la selle et la bride de celte charogne à votre cheval, vous pourriez prendre la traverse ! . . .

— Et lecsd)riolet?

— Vous le laisserez ici? on croirait que vous avez été attaqué par les brigands, et on ne vous chercherait plus.

L'expédient était trop facile et trop sûr pour n'y point avoir recours. La transformation proposée par Pierre fut exécutée surle-champ : en moins de dix minutes je me trouvai à cheval, et la jeune fille en croupe.

— Maintenant , à gauche , par ce petit chemin, dit notre guide; et bien fin qui nous rattrapera.

A peine avions-nous fait six cents pas dans le chemin creux , que nous entendîmes retentir sur la grande route le galop régulier et lourd , particulier aux chevaux de cavalerie.

Le chemin de traverse et lef ohouans.

Nous marchâmes environ deux heures sans rien rencontrer. Je remarquai que notre guide , d'abord causeur , était insensiblement devenu silencieux. Je l'avais vu se pencher plusieurs fois pour regarder la route, à la lueur des étoiles; je lui en demandai la cause.

— Je croyais qu'il n'y avait à venir par

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ici , comme autrefois , que les paysans du pays , me répondit-il ; mais , depuis que les grands chemins sont devenus, dangereux , ceux qui voyagent cherchent les traverses ; aussi , vois comme l'herbe de la route a été piétinée par les chevaux.

— Que nous importe ?

— Plus que tu ne crois , citoyen ; les royalistes cherchent les voyageurs comme les chasseurs le gibier, et depuis qu'on passe ici , ils doivent y venir.

£n parlant ainsi, nous arrivions à un carrefour.

— Vois plutôt, ajouta Pierre en nous montrant , sous un chêne , une croix dont on avait relevé les débris et que l'on s'était efforcé de rétablir ; voilà de leur ouvrage.

Bans ce moment ses regards tombèrent sur le chêne lui-même , et il s'interrompit avec une exclamation.

— Qu'y a-t-il? demandai-je.

— Ne vois-tu pas les branches les plus basses de l'arbre qui sont cassées toutes du même côté ?

— Eh bien ?

D'CIf SANS-CDLOTTE BAS. BRETOIV. 85

— Eh bien ! c'est un signal pour les royalistes.

— En es-tu sûr?

— C'est connu de tout le monde.

— Et que veut dire ce signal?

— Qu'ils viendront ou qu'ils sont venus.

— Que faire alors?

Pierre réfléchit quelques instants.

— En retournant , dit-il enfin , nous pouvons les rencontrer comme en continuant , car nous ne savons pas s'ils sont derrière ou devant.

— Continuons alors.

— Soit , mais attention : nous allons traverser un taillis où il pourrait bien y avoir plus d'aristocrates que de renards; ouvre l'œil , citoyen , et regarde les oreilles de ton cheval.

Nous arrivâmes effectivement à un fourré fort touffu, au milieu duquel le chemin serpentait. Pierre s'était presque couché sur sa monture et avait passé devant nous pour prendre le milieu de la route ; je suivais au pas , tenant attentivement mon cheval en bride.

80 MËHOIBES

Ma compagne effrayée s'était rapprochée de moi, et le bras dont elle m'entourait tremblait sur ma poitrine. Je ne sais si Finquiétude même m'avait préparé à l'exaltation ; mais le silence de la nuit , le danger que nous courions , l'humidité de cette haleine de femme que je sentais frissonner dans mes cheveux , me pénétrèrent d'une ' étrange émotion. Il est un âge où tous les troubles du cœur se transforment vite en tendres mouvements. J'oubliai presque complètement la situation dans laquelle nous nous trouvions pour ne sentir que cetfe main charmantequi s'appuyaitsur mon cœur et en accélérait les battements. Je la pressai sous la mienne, et me détournant à moitié vers la jeune fille :

— Pourquoi trembler? lui demandai-je.

Lors même que les royalistes viendraient , vous n'avez rien à craindre ; vos frères ne combattent-ils pas dans leurs rangs?

— Le. sauront-ils? dit-elle.

— Votre famille habite ces cantons, el ils doivent connaître votre nom ?

— Je l'espère ! . . . Mais vous ?

— Moi , j'ai fait mes dispositions testamentaires ; je ne crains rien.

— Ah ! je ne vous quitterai pas ! s'écriat-élle en se serrant davantage contre moi.

Je fus touché de cet élan naïf et généreux.

— Ne songez qu'à vous , lui dis-je ; c'est vous et non pas moi , que j'ai promis de sauver.

— Comment reconnaître jamais ce que vous faites, monsieur?

— £n vous souvenantquelquefois de cette nuit...

Elle allait répondre sans doute , lorsque Pierre jeta un léger cri et partit au galop.

Au même instant deux coups de feu retentirent; mon cheval tomba en poussant un hennissement plaintif; plusieurs hommes franchirent le fossé qui séparait le taillis de la route, et nous nous trouvâmes entourés.

Quoique j'eusse une jambe engagée sous mon cheval, je m'étais redressé, pour faire de mon corps une défense à la jeune fille.

— C'est mademoiselle de la Hunoteric!

mecriai-je.

J'avais à peine achevé que je me sentis

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frappé à la tète ; jer ne sus plus que vaguement ce qui se passait. Il me sembla qu'on m'emportait dans le bois, et je crus même sentir les ronces me déchirer les mains et )e visage ; n^ais ce que j'éprouvais devint de plus en plus confus, et je finis par m'évanouir complètement.

Je fus rappelé à moi par une sensation de froid. Ayant étendu machinalement la main, je rencontrai un mur de branches et de feuilles. Je m'efforçai alors de me soulever sur le coude , mais je fus quelque temps avant de pouvoir rassembler mes idées. J'éprouvais une douleur violente à la tète; tout flottait devant mes yeux comme les images d'un rêve. Enfin, pourtant, le sentiment de la réalité me revint et je regardai autour de moi.

Je me trouvai couché sur une litière de paille de sarrasin, au fond d'une vaste hutte bâtie en ramées, et au milieu de laquelle étincelait un grand feu. Une dizaine d'hommes causaient à l'entour : tous portaient rhabit breton, le manteaii de peau de chèvre et les cheveux longs, sauf un seul, qu'à

d'un SANs-rc lotte bas breton. 89

son mouchoir de Ghollet enveloppant le chapeau, à sa veste brune ornée d'un sacré cœur et d'un chapelet, il était facile de reconnaître pour un Vendéen fugitif. Ils étaient armés de fusils et de couteaux de chasse.

Dans le premidr moment , je ne pus rien saisir de leur conversation. Us parlaient tous à la fois, en français ou en breton, avec beaucoup d'action. Tout à coup un sifflement prolongé retentit au dehors, un second sifflement semblable lui répondit ; on entendit un bruit de pas , et plusieurs hommes entrèrent.

— Eh bien! Fine -Oreille? demanda le Vendéen.

— M. de la Hunoterie n'était pas chez lui, répondit le jeune homme qui était entré le premier.

— Qu'as-tu fait alors de la demoiselle?

— La vieille Rose l'a reconnue pour la nièce de monsieur; je l'ai laissé^ au manoir.

— Et on ne t'a pas donné d'ordres pour les autres?

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— Puisqu*il n'y avait personne. Seulement , la demoiselle a bien recommandé de ne pas leur faire de mal.

— C'est bon , dit le Vendéen, on ira lui demander son avis... Je m'en chaire, moi, des autres.

— Elle a dît qu'elle viendrait elle-même demain matin les chercher avec son oncle , ajouta Fine-Oreille.

— Pardieu! elle les trouvera; nous ne mangeons pas de chair humaine... Je les lui garderai même en pièce, {)our qu'ils soient plus faciles à emporter.

Les Bretons se regardèrent entre eux avec une sorte d'incertitude. ,

— Si pourtant le capitaine ne veut pas qu'on les tue, monsieur Storel, dit l'un d'eux en hésitant.

— Le capitaine , pour le quart d'heure y c'est moi, mon gars, répondit rudement le Vendéen, et on fera ce que j'ordonnerai ou l'on dira pourquoi!... Mais, avant, faut savoir ce que chante ce morceau de papier trouvé sur le petit. Tiens, Fine-Oreille , lismoi ça , toi qui sors du séminaire.

D*UN SAIVS-CCLOTTE BAS BBKTOIf. 9i

Le jeune Breton prit le papier , et demanda un lutte I pour le lire.

.rayais cru Pierre échappé ; ce que je venais d'entendre me prouvait le contraire.

Je fouillai du regard tous les recoins, et je Taperçus enfin de l'autre côté de la hutte, assis à terre, immobile et la tête entre ses genoux. Bans ce moment, le jeune séminariste commençait la lecture de la dépêche dont on avait trouvé notre compagnon porteur : je prêtai l'oreille.

C'était une longue lettre par laquelle les représentants ordonnaient aux administrateurs de la Roche^Sauveur ^ de recommencer les fouilles dans la campagne, de placer des garnisaires dans toutes les paroisses qui refuseraient de livrer leurs grains ou leurs bestiaux à la république , et de livrer à la juste fureur des défenseurs de la pairie celles qui avaient pris les armes, u Faites marcher sur les cantons rebelles les troupes dont vous disposez , disait , en terminant , la dé-

g Chandelle de résine.

* Depuis le meurtre du citoyen SauTour à la Bucht-liêmard, les républicains appelaient cette ville la Roeht^Sauvtur.

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pêche; brûlez tout ce (fui brûle, frappez tout ce qui peut être frappé ; détruisez le reste , et que Ton puisse écrire sur un poteau, à Feutrée des villages révoltés : Ici 11 y avait un pays riche et populeux qui méconnut les volontés souveraines de la nation, et la nation en a fait un désert ! »

La lecture de cette lettre avait été plusieurs fois interrompue par les imprécations des royalistes; mais, lorsqu'elle fut achevée, il n'y eut qu'un cri de rage. .

— Qu'ils viennent les patauds, s'écrièrent toutes les voix ensemble , nous avons de la poudre et des balles dans les paroisses; qu'ils viennent, nous les recevrons !

— Soyez donc calmes, mes agneaux , dit le Vendéen en ricanant, ils viendront assez tôt. Maintenant qu'il ne reste plus dans notre pays que des maisons brûlées, des champs en friche et des puits qui puent la mort, il faut bien que les bleus arrivent ici : chacun son tour. Vous verrez bientôt les grenadiers de Mayence porter les oreilles de vos femmes en chapelets et les têtes de vos enfants au bout de leurs baïonnettes. Tous ceux

D*UN SA!1S CDLOTTE BAS BRETOIf. 95

que vous ne tuerez pas tueront quelqu'un (les vôtres d abord ; parce que , quand un bleu et un blanc se rencontrent, voyez-vous, c'est comme le loup et le chien ; il faut qu'il y en ait un d'étranglé l

— Eh bien ! nous les étranglerons, s'écrièrent les Bretons.

— A la bonne heure ; vous pouvez même commencer dès aujourd'hui.

Tous les yeux se tournèrent du côté de Pierre.

— Au fait, dit un paysan, c'est lui qui portait l'ordre de nous faire égoi^er tous.

— Laissez-moi lui mettre une balle dans l'estomac, s'écria un second en soulevant son fusil.

Storel l'arrêta.

— La poudre est rare, garçon, dit-il tranquillement, garde la tienne pour une meilleure occasion.

— Qu'on le tue alors à coups de pierres comme un chien ^ reprit le paysan.

— C'est une idée, répliqua Storel nonchalamment.

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— Il faut le pendre au chêne du carrefour, dit un autre.

— Lui couper la tête.

— Lui crever les yeux.

— L'enterrer vif.

Toutes ces propositions étaient faites presque en même temps ; le Vendéen les écoutait avec un sourire capable.

— Vous êtes des enfants, dit-il enfin ; c'est moi qui me charge du bku.

Un frisson d'horreur me parcourut : je savais à quelles horribles tortures les brigands soumettaient leurs prisonniers , et je voyais dans tous les yeux une férocité sinistre. La colère des royalistes avait cru avec leurs menaces ; la cruauté avait passé de leur langage dans leurs intentions, et, en cherchant un genre de supplice, la soif du sang leur était venue.

Ils entourèrent le Vendéen qui chai^eait tranquillement sa pipe.

— Qu'allez-vous faire du pataud , monsieur Storel? demanda le plus hardi.

Le chef regarda autour de lui.

— Voyons, dit il, êtes-vous en goût de

D*IIIf SANS-CULOTTE RAS BRETOIf. 05

rire? Si vous voulez, je le ferai danser pieds nus sur des tisons, ou bien je lui emprunterai ses deux oreilles pour les lui faire manger à souper.

— Oui, oui, s'écrièrent quelques-uns avec un riche farouche.

— Mais ça ne le tuera pas, dit celui qui avait voulu lui tirer un coup de fusil.

— De la patience donc ! répondit Storel , faut jamais se presser !... Est-ce que tu ne veux pas qu'il se sente mourir, le citoyen?

Nous commencerons par en tirer de l'agrément... Et quand il sera fatigué, nous le clouerons à la porte de la baraque en manière de chauve-souris, avec la lettre des représentants cousue sur la poitrine... Ça vous va-t-il, mes gars?

— Oui, oui.

— Eh bien ! voyons , avez- vous quelques bouts de corde, quelques clous?

— Pas ici, répondit-on, mais à la ferme.

— Où cela ?

— Chez Solian, à la lisière du fourré; nous allons en chercher.

— Je vais avec vous, dit Storel ; je choisi-

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rai moi-même, et je verrai en passant ce que font les gars qui surveillent la route ; mais surtout du silence.

Les royalistes prirent leurs fusils et sorti* rent. Fine-Oreille resta seul près du feu avec six ou huit paysans qui ne parlaient que breton et avaient pris peu de part à tout ce qui venait d'avoir lieu.

R«ooiinaîiMiiuie. — La tragédie bretonne.

Je me soulevai alors pour apercevoir Pierre, qui m'avait été caché pendant toute cette scène. 11 était à la même place et dans la même posture. Cependant, quand le bruit des pas de Storel et de ses compagnons eut cessé, il releva lentement la tété. Son visage était pâle, ses yeux ouverts ; mais une su-

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prême expression de courage y luttait avec FeiTroi. Il regarda quelques instants autour de lui , comme sll eût cherché à recueillir ses esprits et à s'assurer qu'il n'y avait aucune chance de salut ; puis sa vue s'arrêta sur le groupe de royalistes qui se trouvaient près du foyer. Insensiblement, il me sembla que ses regards s'animaient, il se redressa sur son séant, et donnant à sa voix une expression de calme qui me saisit :

— Bonjour à Guillaume Salaiin, dit-iL Tous se détournèrent brusquement avec

une exclamation de surprise.

— Ce fils de prêtre sait ton nom? dit à Fine-Oreille un des paysans.

— Et le tien aussi, Claude Menez, reprit Pierre ; et le vôtre, Jean Guïader, Pierre Leguern, Louis Ledu.

Us se levèrent tous.

— Il nous connaît, s'écrièrent-iis ; qui es-tu donc?

— Un homme de votre paroisse.

Ils s'étaient approchés.

— Au fait, j'ai idée d'un chrétien qui avait cette fîgure-là, dit Fine-Oreille.

h'ntt 8A!fS-CDI.0TTE BAS BBETOIf. (19

— Cest-il pas le pelil Pierre Guesno? demanda Louis Ledu en hésitant.

— Juste , s'écrièrent les autres , c'est le petit Pierre; celui qui jouait la tragédie avec nous à Vannes.

Il y eut un moment de surprise et d'embarras pour tous ; il était évident que leur hostilité actuelle arrêtait un épanchement et gênait d'heureux souvenirs.

— Et pourquoi t'es-tu mis avec les bleus contre nous? demanda brusquement Fine* Oreille.

— Un pauvre gars comme moi ne choisit pas sa place, répondit Pierre ; il est où Dieu le met.

— Si tu étais arrivé à la Roche-Bernard , nous aurions tous été massacrés dans les villages.

— Ce n'est pas moi qui aurais donné Tordre.

— Non, mais tu le portais.

— Mon cheval nous portait tous deux, et vous ne vous êtes pas mis en colère contre lui.

Les paysans ne répondirent rien ; il y eut

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une pause pendant laquelle Fine-Oreille se rapprocha du feu.

— Tu as eu du malheur de ne pas prendre un autre chemin, reprit-il enfin, en affectant un ton d'indifférence; M. Storel a le cœur enragé contre les bleus, et il ne leur fera pas grâce.

— Je ne savais pas que c'étaient les gens du haut pays qui étaient les maîtres ici maintenant, dit Pierre.

— Le Vendéen n'est pas notre maître, répliqua vivement Fine-Oreille.

— Il n'attend pourtant les ordres de personne.

Les Bretons se regardèrent de nouveau et se grattèrent la tête en signe d'indécision. Pierre venait de toucher à deux sentiments qui dormaient au cœur de tous, la haine nationale pour les hommes d'outre-Loire et la jalousie contre tout chef étranger. Ce n'était point, en effet, sans impatience qu'ils avaient vu Storel occuper, dès son arrivée, la seconde place dans la bande du chevalier de la Hunoterie ; et les comparaisons ironiques que faisait perpétuellement le Vendéen, en-

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tre les brillants combats du Boc4xge et la guerre de broussailles des royalistes bretons, n'avaient point contribué à lui ramener le»

esprits. Je pus en juger par Tentretien qui s'établit à voix basse, tout près de moi, en* tre Jean Guïader, Jacques Leguem et Fine- Oreille. Pierre ne pouvait l'entendre, mais il le devina sans doute, car après un assez court silence il interpella de nouveau Salaiin.

— Que veux-tu ? demanda celui-ci brusquement.

— Je veux te faire une recommandation d'agonisant, dit le jeune homme.

Fine-Oreille s'approcha.

— Puisque c'est l'homme du haut pays qui commande, ajouta Pierre, je sais qu'il n'y a pas de pitié à attendre, il sera trop content de voir quelle couleur a le sang d'un Breton; mais toi, Guillaume, qui as fait ta première communion avec moi, tu ne peux pas refuser la demande d'un chrétien.

— Parle, ditSalaiin.

— J'ai ma tante à Loeminé; c'est une

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