HÉ101RE
vieille femme à qui j'ai élé donné par le curé sur le tombeau de ma mère ', et avec laquelle je ne me suis jamais rappelé que j'étais un pauvre mineur... Tu la connais, Guillaume; car, aux vacances, elle nous laissait manger ensemble les blosses de son courtil.
— Je la connais, répéta Fine-Oreille.
— Eh bi«n ! elle est misérable, à présent que les bletis ont ravagé son héritage et vidé ses huches. Je partageais mon pain avec elle et avec un prêtre qu'elle cache. Quand ils ne me verront plus venir, ils pourront croire que je les abandonne, et ce serait un grand crève-cœur pour moi ; promets-moi d'aller les trouver, et de leur dire le malheur qui m'est arrivé.
— J'irai, répondit Fine-Oreille ému.
— Que Dieu te récompense pour ce service ! Surtout ne dis pas à la pauvre créature que l'on s'est amusé avec les souffrances de mon corps, car elle est vieille, et elle
I Les curés dunneat ainsi les orphelins k des fomtnes de leur ohoii, qui devieancnt dès lors leur mère d^adopliun. (Voyes Un dtrniêrt Breton», j
b'dh sars-cdlottk bas bbeton. 105
m'aime... Fais-lui croire que je suis mort doucement, qu'on m'a mis en terre bénite comme un chrétien... £t si, quand tu la verras, Guillaume, elle avait faim... rappelle-toi que tu as autrefois mangé son pain.
La voix de Pierre s'était attendrie à mesure qu'il parlait. Ces souvenirs, qu'il n'avait rappelés peut-être que pour toucher Salatin, l'avaient remué lui-même. Exalté parla grandeur douloureuse de sa situation, il s'était pris au pathétique de ses propres paroles : aussi la préoccupation de son salut avait-elle fait place insensiblement à une sorte de résignation enthousiaste ; son accent s'était ému et en même temps élevé; son regard avait pris une expression d'extase, n était à genoux, les mains étendues vers Guillaume ; mais sa prière n'avait rien de pressant, ni de bas ; il parlait avec cette autorité touchante de l'homme qui va mourir.
Les paysans s'étaient tous approchés, involontairement saisis par l'accent de Pierre.
— Ne veux-tu rien autre chose? de-
100 MinoiBfis
Marie, je t'en conjure, délivre-moi de langueurs et de tourments ! »
Menez répondit :
« Moi, Dieu le Père, j'ordonne à toi. Mort froide, de descendre sur la terre sans retard ; amène-moi Nona, qui a gardé ma loi, pour qu'elle soit délivrée de toute douleur, ainsi qu'elle le mérite. »
Et Pierre reprit :
u Hélas ! ô mon Dieu ! il faut souffrir et puis mourir ! Il est temps de laisser la terre, et ses tromperies, et ses douleurs, et ses agitations. Le temps est fini pour moi; prenons soin de l'avenir! Je vous prie de me donner Textréme-onction , prêtres blancs; car je pense que je vais partir d'ici...
« Je donne donc mon âme à Dieu , vrai roi du monde ; je prie que l'on mette mon corps dans la terre consacrée, que les pauvres soient soulagés , que la paix soit partout; plus de combats, je le demande à chacun! »
Alors Leguern continua :
«c C'est moi, la Mort ; dans cette vallée, je tue sans pitié tout ce qui est né. Vous, reli-
D'OIf SAN8-CDL0TTC BAS BRETON. 107
gîeuse courtoise , votre temps est venu , je vous frappe d'abord sur le front; recevez aussi ce coup assuré dans le cœur. »
— Et tous, excepté Pierre, répétèrent ensemble :
«i Entre ces deux grandes pierres cherchons un lieu charmant et doux aux regards.
Il est situé dans la terre de Rivelen ; c'est ainsi que les anciens ont nommé cet endroit.
Enterrons ici le corps pur de la religieuse , près de la mer Armorique , à la vue de tout le monde. C'est en ce lieu désert qu'elle a été partagée en deux parties : son âme chaste est allée se réunir à Dieu, et son corps a été enseveli sous l'herbe , entre la terre â!Emé et celle dts deux Meurtres. »
On eût dit que ces vers agissaient sur les Bretons comme une formule magique. Ils les avaient répétés avec une action toujours croissante , et , à mesure qu'ils les déclamaient, une sorte d'enthousiasme poétique s'était emparée d'eux. La victime et les bourreaux semblaient avoir oublié leurs opinions différentes et leurs positions hostiles, pour se confondre dans une même émotion !
108 JfAXOIftES
Quant à moi , je ne puis dire ce que cet étrange spectacle m'avait fait éprouver.
L'inattendu d'une telle répétition au milieu des dangers qui nous menaçaient , l'espèce d'allusion que le rôle des acteurs semblait faire à la position réelle de chacun, la pompe cadencée delà déclamation, et cette sauvage harmonie du vers celtique, qui évoquaitchez moi-même mille réminiscences de mes premières années ; tout s'était réuni pour m'émouvoir. Je m'étais levé, et j'écoutais avec une sorte de transport , lorsque retentit le cri général qui marque la fin de la tragédie.
Au même instant il me sembla entendre un bruit de pas en dehors. Par un mouvement spontané, je m'élançai vers Pierre qui était encore à genoux.
— Voici le Vendéen ! m'écriai-je.
Les Bretons se turent subitement et prêtèrent l'oreille. Je pris la main du jeune paysan.
— Si vous êtes des chrétiens, montrez-le, continuai-je vivement en me tournant vers eux ; aurez-vous le cœur de laisser tuer sous vos yeux un enfant de votre paroisse, qui a
^ »'CIf SAN9-C0LOTTB B48 BRETOIf. 109
été petit avec vous et qui n'a fait de mal à personne?
Us se regardèrent.
— C'est un bfeti, dit Salaiin avec hésitation.
— Cest un Breton, répliquai-je, et qui a sauvé plusieurs des vôtres : sans lui je n'au* rais pu faire sortir de Rennes mademoiselle de la Hunoterie ; il n'y a jamais eu de trahison dans son cœur, ni desang surses mains; faites pour lui comme il a fait pour les autres.
— C'est H. le chevalier qui commande, et nous ne sommes point les maîtres de sauver les prisonnierfi^ sans son ordre.
— Pourquoi alors le Vendéen est-il maître de les tuer? dit Pierre.
— Eq effet, repris-je, si M. de la Hunoterie est le seul qui ait droit de sauver, il est aussi* le seul qui ait dioit de punir. Vous avez entendu sa nièce elle-même i^commander qu'on ne nous fît aucun mal; en nous laissant assassiner, vous vous exposez à ses reproches. Vous devez au moins exiger qu'on attende ses ordres.
«en. nVTi SANil-Cl'tOTTK. 3. ]0
1 10 lÉSlOIlBS
Les Bretons parurent ébranlés.
— M. Storel ne voudra pas, dit Leguern.
— Je pourrais voir si M, le chevalier est revenu au manoir, reprit Fine-Oreille; mais les autres vont arriver , et tout serait fini avant mon retour!... Comment faire?
, — Emmène-nous avec toi, dit Pierre.
— C'est juste , s'écrièrent les paysans.
M. le chevalier fera, comme ça, à son désir.
Mais vite alors, car le Vendéen va revenir!
Ils prirent leurs fusils, et nous firent marcher au milieu d'eux. Nous entrâmes dans le fourré, et la hutte disparut bientôt derrière nous.
— Maintenant nous sommes sauvés, dis-je tout bas à Pierre.
— Pas encore, répondit-il.
Il s'était arrêté en écoutant.
— Marche donc, dit Menez.
— Silence ! murmura le jeune paysan.
Nous prêtâmes Toreille , et un bruit de
pas se fît entendre distinctement.
— Ce sont les autres qui viennent de la ferme, dit Saiaiin; ils ont pris le sentier vert \ nous sommes sûrs d'être vus.
U U7I SANS-ClJLOTr£ BAS BR£TOIf. i 1 i
— Ils passent donc près de nous ?
— De l'autre côté du buisson»
£n effet , nous pûmes bientôt distinguer les paroles, r^os guides s'étalent arrêtés, mais le plus léger mouvement pouvait nous trahir : mon cœur battait avec violence. Les pas et les voix approchaient toujours; enfin nous aperçûmes distinctement Storel et ses compagnons à travers les buissons dépouillés, nous sentîmes l'agitation des branches froissées parleurs mouvements!... Us passèrent sans nous apercevoir...
Nous reprimes notre route d'un pas rapide , traversant le fourré dans sa largeur, et nous arrivâmes au manoir.
M. delaHunoterie venait par bonheur d*y aiTîver. Au premier mot d'explication , il nous rassura ; ma jeune compagne de voyage entra presque au même instant , et acheva de tout raconter au chevalier qui, après ui'avoir fait des excuses sur ce qu'il appelait un malentendu y et m'a voir remercié assez légèrement du service rendu à sa nièce , m'engagea à accepter son hospitalité juscfu'au matin.
11^2 MÉHOIRKS D'bfl SANS-CULOTTE BASBHETU!^.
Le reste de la nuit se passa sans nouvelle aventure , et je repartis le lendemain avec Pierre pour la RoclieSauveury où nous arrivâmes enfin sains et saufs.
Arrivée à Naatei. — CSftrriw.
n était écrit que mon voyage de Brest , déjà contrarié par tant d'obstacles , n'aurait point lieu. Retenu à la Roche-Sauveur par la maladie, je reçus des lettres qui changèrent mes projets et me forcèrent de partir pour rCantes.
Nous étions alors au 20 nivôse 179S, c'est-41-dire au plus fort de la terreur orga-
114 IIÊ3I0IRES
nisée dans celte ville par Carrier. J'avais entendu parler assez légèrement, à Rennes, des mesures énergiques prises par ce représentant; on était loin d'en connaître -tonte la gravité, et l'on s'en inquiétait peu. Le premier effet du danger est de rapprocher les hommes et de les associer; mais, s'il est poussé trop loin , il les sépare immanquablement, en excitant outre mesure chez chacun le sentiment de la conservation et de la défense personnelle. Or, la crise était alors si terrible partout , que l'on s'occupait uniquement des malheurs qu'on avait à ses portes. Chaque ville , assiégée par la faim , la guerre et la proscription , ressemblaità un malade luttant contre l'agonie et peu soucieux de ce qui se passe ailleurs.
Telle était , d'ailleurs , l'imminence de la mort pour tous, qu'on s'y était accoutumé et qu'on l'attendait sans cesse pour les autres comme pour soi. Au milieu des convulsions politiques qui ébranlaient la France , c'était un événement vulgaire , journalier et prévu ; on en parlait comme aujourd'hui d'un roa< 1 iage ou d'une naissance ; on ne s'étonnaif
DUR SAKS-COLOTTE BAS BR£TO;V. 115
point de ceux qui tombaient , mais de ceux qui restaient debout. La mort était, pour ainsi dire, la règle; la vie, l'exception. 11 fallait donc, pour que la victime émut, Taspect de ses souffrances , la vue du sang, quelque circonstance pathétique et particulière , autre chose enfin que la pensée de la destruction', car celle-ci était devenue si familière , qu'elle n'émouvait plus.
Or, pour ceux qui étaient loin , les exécutions de Nantes ressemblaient à toutes les autres ; leur nombre s'expliquait par la multitude des prisonniers vendéens; et telle était la haine excitée par les ravages et les cruautés des brigands y que leurs supplices ne paraissaient, en général, que de justes représailles. Trop d'indignations, de douleurs et dç désirs de vengeance s'étaient amassés dans, les cœurs pour que l'on fut miséricordieux. Il n'était point , dans toute la Bretagne, une seule famille patriote qui n'eût à pleurer un des siens tué dans cette guerre impie , de sorte que chaque tète vendéenne qui tombait était un holocauste offert à la mémoire d'un être que Ton avait
lie MÊBIOIRES
aimé, ou une promesse de sécurité pour ceux que Ton aimait encore. Be nos jours , où les haines ont la même tiédeur que les amours, on peut accuser de pareils sentiments de férocité : l'impartialité est facile à qui ne souffre point ; quant à moi , j'avoue que je partageais alors la colère de tous les miens, et que la punition des excès commis par les royalistes me touchait faiblement.
Je partis donc pour Nantes sans répugnance comme sans crainte ; j'étais loin de prévoir le spectacle qui m'y attendait.
On a souvent parlé des malheurs de cette ville pendant la terreur, et, grâce à eux , l'un des membres les plus obscurs de la convention a laissé un souvenir à l'histoire. Les noms de Leperdit , de Champenois , d'Audaudine, de Gambart, de Thomas, de Bancelin, ont été oubliés, tandis que celui de Carrier est resté vivant et debout ! C'est que ce nom avait été écrit au cœur même de la génération , comme la loi écrit le sien sur l'épaule du condamné ; c'est qu'après tout , les républicains que nous avons nom-
D^DIV SANS-CIJLOTTB BAS BRETOVT. 117
mes plus haut ne furent que des hommes de courage, de loyauté, de dévouement, dans un temps où le courage, la loyauté et le dévouement se trouvaient partout, tandis que Carrier fut un scélérat d^élite , qui résuma en lui tons les excès de l'époque.
Dussé-je vivre mille ans , je n'oublierai jamais mon arrivée à Nantes. C'était vers le soir, je venais d'apercevoir la ville à demi noyée dans les brouillards de la Loire ; je pressais le pas de mon cheval , lorsqu'une fusillade vive et nourrie se fit entendre et fîit suivie presque aussitôt des éclats sourds du canon. Je m'arrêtai étonné : il y eut une assez longue pause; puis la fusillade retentit de nouveau, et le canon continua seul. Le bruit venait évidemment de la ville ; ce ne pouvait être qu'une attaque imprévue de Vendéens ou une insurrection ; je délibérais déjà sur ce que je devais faire , lorsqu'un volontaire passa.
— On se bat donc? lui criai-je.
Il me r^arda d'un air étonné.
— Pourquoi cela ?
118 ■èhoihes
— N'entends-tu point la fusillade?
Il haussa les épaules en souriant :
— Ça , dît-il , ce sont les brigands à qui on récite les prières du soir...
— Mais le canon ?
— Ah !... c'est une idée du représentant pour aller plus vite.
— On en exécute donc beaucoup?
— Tant qu'on peut. Tout ce qui se tue est bon à Carrier... Du reste, tu n'as qu'à continuer, tu pourras compter les charognes royalistes sur ton chemin !
A ces mots le volontaire passa outre , et je repris ma route tout rêveur.
Je trouvai les faubourgs tels qu'ils avaient été laissés par les Vendéens après'le siège; on eût dit que l'ennemi venait de se retirer. La plupart des maisons , sans portes et sans fenêtres, étaint sillonnées par les traces des boulets ou mouchetées d'éclats de balles et de mitraille. Quelques-unes, plus écartées du chemin , montraient de loin leurs toits à moitié consumés et leurs murs noircis; d'autres ne présentaient plus qu'un amas de décombres sur lesquels les ronces avaient
D'en SANS -eu LOTTE BAS BBKTON. 119
déjà poussé. On apercevait à peine de loin en loin^ sur les seuils, quelques femmes portant dans leurs bras des nourrissons chétifs , et quelques hommes débraillés qui vous regardaient d*un œil hagard*
En arrivant près de FÈdre , je rencontrai une troupe d'enfants chargés de vêtements ensanglantés qu'ils se disputaient. La nuit était venue; je voulus abréger en évitant les quais et en prenant par la place du Départentent.
J'avais le cœur serré d'une indicible tristesse , et j'avançais pensif sans regarder autour de moi, lorsque tout à coup mon cheval se jeta de côté avec un hennissement d'effroi ; il avait marché sur un cadavre ! Je le fis passer vite , mais il en heurta un second, puis un troisième, puis un autre encore. Je voulus lui faire rebrousser chemin ; il refusa d'avancer. Il fallut descendre : mon pied , en se posant, rencontra quelque chose qui céda ; c'était le corps d'un enfant ! Je regardai autour de moi avec épouvante ; la place entière était couverte de morts , et le sang coulait par rigoles , comme l'eau après
un orage ! Il y avait dans l'air une odeur sans nom ; je me sentis froid jusque dans les cheveux. Mon cheval refusait toujours de marcher ; je ne savais à quoi me décider, lorsque de longs aboiements se firent entendre au loin ; ils grossirent , s'approchèrent rapidement , éclatèrent à mes oreilles.
Je me détournai ; une mente haletante se précipitait sur la place ; je la vis passer près de moi , se disperser parmi les cadavres et disparaître ! Alors les aboiements s'éteignirent peu à peu ; on n'entendit plus que de sourds grondements mêlés de je ne sais quel horrible bruit de chairs fouillées et d'ossements rongés. On voyait ces corps , immobiles un instant auparavant, remuer dans Tombre et se séparer par lambeaux. Saisi d'une horreur qui touchait à l'égarement , je remontai sur mon clieval , et je lui enfonçai mes éperons dans le flanc. Il partît au galop, mais ses pieds glissaient à chaque instant dans le sang ; il s'abattit trois fois ! Dérangés de leur curée , les chiens s'écartaient sur notre passage , et levaient vei^ nous, en grondant, leurs yeux sauvages
D*01f SAII8-C1IL0TTK BAS BBBTOIt. IftI
et leurs museaux ensanglantés. Pendant quelques minutes, je fus en proie à une espèce d'hallucination horrible ; enfin , pourtant , je pus échapper à cet affreux charnier, gagner la place de la Cathédrale, etde là l'auberge où j'avais coutume de descendre. Je me trouvai, en entrant, face à face avec la citoyenne Benoist ; nous jetâmes en même temps un cri de surprise.
— Vous ici !
Je lui racontai en peu de mots ce qui m'était arrivé et comment j'avais changé mon itinéraire. Quand j'eus fini :
— Moi , je suis venue pour mon mari , dit-elle.
— Il est malade?
— Il est en prison.
— Le citoyen Benoist ! m'écriai-je stupéfait.
Elle m'emmena à l'écart.
— Vous ne savez point où vous êtes venu, malheureux! Nantes est une caverne de tigres.
— En effet , répondis-je , tout à l'heure j'ai traversé la place du Département.*.
123 HÉMOTHES
— El VOUS Favez trouvée semée de ca* davres ?... Ceux-là sont des Vendéens venus sur la foi des proclamations qui promettaient le pardon! Hier on en a exécuté d'autres, pris, disaitron. les armes à la main !... C'étaient des jeunes filles et des enfants ! Carrier a menacé le présidentde la commission militaire , Gouchon , de le faire fusiller s'il ne condamnait pas plus vite et plus légèrement. Le pauvre vieillard en est devenu fou ; il est mort , il y a quelques jours , dans le délire* Aussi , maintenant , ne juge -t- on plus. Les prisons sont un entrepôt de chair humaine; on y puise à même, comme à la rivière. On guillotine, on mitraille, on noie tout œ qui tombe sous la main. Il y a trois jours qu'une marée grossie par un vent d'ouest nous a rapporté une partie des victimes de Carrier ; on eût dit une débâcle de cadavres. L'eau qu'on puise à la Loire est mêlée de lambeaux de chair corrompue ; une ordonnance de police a fait défense d'en boire , et voilà près d'un mois que trois cents hommes sont occupés à creuser des fosses. Le typhus ravage les
D'Ol« SAlVS-CliLOTTK BAS BBETOfT. 125
prisons; il commeDce à atteindre les gardiens eux-mêmes ; un poste de grenadiers a succombé tout entier dans une seule nuit !
Quant à la disette , vous trouverez, le soir, les rues pleines de malheureuses qui se prostituent pour un morceau de pain. Cependant Carrier vit dans l'abondance, au milieu de femmes perdues , menaçant de mort quiconque ose lui parler des misères publiques. Voilà ce que mon mari a vu en arrivant ; il n'a pu cacher son indignation , et on l'a fait arrêter comme suspect* Je suis ici pour partager son sort , quel qu'il soit.
— Etavez-vous quelque espérance?
— Je ne sais ; la terreur retient les lâches , et la fatigue a énervé les courageux. On a dépensé trop de vie depuis quelques mois ; on est engourdi. Chacun renonce à combattre et attend tranquillement la mort, non par bravoure ^ mais par torpeur ; on se laisse égorger sans se retourner même contre le couteau. Cependant j'ai vu déjà Philippe TronjoUy et plusieurs autres ; tant que je serai libre , je ne désespérerai point. Un tel
194 II&IIOIRES
état de choses, d'ailleurs , ne peut durer; il y a des douleurs qui forcent les mourants çux*-mémes à se lever. Il faudra bien que la convention fasse justice , quand les cris d'exécration s'élèveront de toutes parts ; plus on aura été loin , plus le retour sera rapide et complet.
— Et cela m'épouvante encore , répondis-je avec tristesse. Tout excès amène une réaction presque aussi funeste : qui sait ce qu'emportera le flot d'indignation et de co* 1ère qui va déborder? Quel thème fécond pour nos ennemis! Gomme il sera facile d'attribuer aux principes les crimes des personnes !
— Croyez-vous les hommes si aveugles?
dit madame Benoist; est-ce d'aujourd'hui que les pirates prennent de nobles drapeaux, et ne sait-on pas que les mauvaises passions portent toujours la cocarde qui donne la force? Ces misérables , qui maintenant noient des royalistes et des prêtres, sont ceux qui massacraient les protestants sous Médicis ; c'est toujours la même famille de voleurs et d'assassins. Ce sont des hommes
D'Uit SANS-CULOTTE BAS BBITOFT. 135
qui suivent toutes les grandes évolutions sociales comme les loups-cerviers suivent les armées , et auxquels les champs de bataille appartiennent quelques heures.
— Oui , mais tout ce que Gamer fait ici, il le fait au nom de la liberté ; on feindra de prendre ses vices pour des doctrines.
— Des doctrines! s'écria madame Benoist; qui. pourra accuser cet Auvergnat stupide d'en avoir eu , bon Dieu î Hais savez-vous bien ce que c'est que Carrier? Un chaudronnier ivre qui sort du bagne ! U s'est trouvé qu'il était trop ignorant et trop scélérat, même pour être procureur ; il n'a jamais pu apprendre à sucer la moelle des clients sans les faire crier ! Je me demande à chaque instant ce qu'il faut le plus admirer de son ineptie , de son cynisme ou de sa férocité!... n a entendu les idéologues de la convention répéter que la France devait avoir seulement sept cents habitants par lieue carrée ; que , pour établir solidement la république , il fallait prélever sur la génération actuelle deux millions de tètes ; il a appris par cœur ces calculs de quelques
126 HtHOfKES
fous féroces , et il les répète ainsi que les médecins de Molière répétaient leurs formules de purgations et de saignées. Ce n'est point, comme Robespierre et Saint-Just, un métaphysicien implacable ; ce n'est même point , comme Marat , un enragé qui mord par maladie : c'est tout simplement un bandit qui profite de sa position. Ce qui lui plait dans la république , ce ne sont point les principes qui la constituent , mais les avantages qu'elle lui donne. Il l'aime comme on aime ses vices; il la défend comme le brigand défend l'antre où il garde son butin. Il vous parle de sa haine pour les aristocrates; mais les aristocrates, pour lui, ce sont les riches, les muscadins^ les gens d'esprit '. Voilà ceux qu'il désigne à la compagnie de MarcU. Et cette compagnie.
I Vous, mes bons sans-culoltes, qui éles dans Tindigenoe, f andis quo d^autres sont dans rabondance, ne saTes->vous pas que ce que possèdent les gros négociants vous appartient? 11 est temps que vous jouissiex à votre tour ; faites-moi des dcnoncialions: le témoignage do deux 'bons sans-culotte» me suffira pour faire ruiiler leurs tâles. (Discours à la réunion. Vincent la Montagne.)
r< Incarcération de tous les gens ric/ies et de tous hs gens fi^tS" prit. » (Arrêté du 15 brumaire.)
D ON SANS-CULOTTE BàS BRETON. 197
expression complète de la pensée, savez* vous de qaol elle se compose? Dé faussaires , de meurtriers '. Lorsque GouUin et Lamberty Font formée, ils ne demandaient pas à chaque nom proposé : Y a-t-il un plus chaud patriote à Nantes? mais : N'y a-t-il pas quelqu'un de plus scélérat?... De leur propre aveu , ils n'ont d'autre hut que de fouiller les gros négociants. Ils ont décidé qu'ils incarcéreraient successivement tous les citoyens, et qu'ils #les forceraient à se racheter. On traite tout haut , au comité, des échéances et des époques de payement pour ces rançons. Voilà les faits *. Dévorée par la guerre civile et la famine , Nantes ressemble, dans ce moment, à une de ces villes italiennes du moyen âge, où la peste brisait tous lès liens , suspendait toutes les lois, et
* Chaux, connu par pluiiourt banqueroutes , a fait incaroérer une partie do ses Rrcaociers; Bachelier, notaire décric ; Goullin , connu, avant 1789, par set talons rouges, s^ost couTCrt de tous les crimes, dont le moins criant, peut-être, est d^avoir fait mourir en prison un bienfaiteur à qui il devait des sommes cuniiidérable^i Grandmaisun , assassin dann Tancien régime, avait obtenu des lettres de grâce pnr le crédit de quelqfies nobles. ( Mémoira fit /■*/» ilippe Tro n joli y . )
a Jhifl,
128 IfiXOlBCS u'Ufl SANS-CULOTTE BâS BRETOlf.
OÙ quelques bandits régnaient sans obstacle , pillant les palais et assassinant ceux que le mal avait épargnés. L'avenir saura tout cela, et 11 restera bien constant que ce sont les circonstances, non les principes de la révolution , qui ont amené tant de désastres.
Je secouai la tête ; mais les préoccupations personnelles de la citoyenne Benoist étaient trop poignantes pour qu'elle pût continuer longtemps une discussion générale. Elle revint à parler des moyens de sauver son mari : je lui proposai mon entremise; elle refusa.
— Ce serait vous compromettre sans utilité, me répondit-elle ; laissei^moi agir seule d'abord, afin que je vous trouve si j'échoue. Nous vivons dans un temps où l'on doit ménager les tètes de ses amis, ne fût-ce que par égoïsme. J'ai ici des parents qui me sont dévoués; je n'ai pas voulu les voir de peur de les désigner à la persécution, et je n'aurai recours à eux qu'à la dernière extrémité. Mais pardon, voici l'heure où Philippe m'attend ; nous nous reverrons ce soir.
Pinard. — La oompagnie de Marat.
J'avais moi-même des affaires , et ce que je venais d'apprendre m'inspira le désir de les terminer le plus promptement possible.
Je me rendis en conséquence chez le citoyen Dufour. Je ne le trouvai point, mais on me désigna une taverne le Café du vrai Samculotte , où je devais le rencontrer : je m'y rendis.
130 nÉnoiRES
C'était une salle basse et enfumée, sur les volets de laquelle le pinceau du barbouilleur avait grossièrement dessiné une guillotine coiffée du bonnet phrygien, avec ces . mots qui semblaient faire une épigramme au-dessous : liberté, fraternité. Un vasistas entr'ouvert laissait entendre un bruit de verres, de rires et de jurements, qui sortait par bouffées , avec je ne sais quelle odeur acre et brûlante. Je m'approchai du vitrage ; mais je ne pus distinguer, à travers la vapeur dont il était couvert, que des formes confuses qui s'agitaient en tout sens; il fallut se décider à entrer.
Je venais de refermer la porte, et je cherchais des yeux le citoyen Dufour, lorsque mon nom retentit tout à coup derrière moi.
Je me détournai, et j'aperçus un homtne en carmagnole qui me tendait les deux mains ; je m'avançai étonné : c'était Pinard!
Je ne l'avais point vu depuis son voyage à Guingamp, et la manière dont nous nous étions quittés s'accordait peu avec ces avances amicales; mais, que ce fût l'effet de l'ivresse ou du temps, il paraissait avoir tout
D'un SAfIS-CULOTTE BAS BRETON. 131
oublié : je répondis pourtant à ses empressements avec quelque froideur : il s'en aperçut.
— Eh bien !^est-ce que nous sommes encore fâchés? s'écria-t-il ; la paix, mille dieux ? la paix 1 et viens ici avec les amis.
Je voulus me défendre; mais il me prit de force, et, s*adressant à une douzaine de compagnons qui buvaient avec lui :
— Holà ! vous autres ; une place pour un vrai républicain.
On se rangea , et je me vis forcé de m'asseoir. Pinard me fit donner un verre.
— Allons , cria-t-îl ; Cincinnatus , déridetoi, et une rasade à la mort des calotins.
Il fallut boire. J'éprouvais un véritable malaise, ne sachant avec quelles gens je me trouvais, et craignant de le deviner d'après la connaissance que j'avais de Pinard. Il ne me tint pas , du reste , longtemps dans l'incertitude.
— Tu es donc venu voir comme nous faisons ici nos affaires? reprit-il en se versant du punch '.
I Toute cette oonreriation est rifroureuiement hUtorique «
132 MtaoïBES
Je lui expliquai rapidement ce qui m'avait amené à Nantes ; mais il ne m'écoutait pas, et buvait à petites gorgées en regardant le fond de son verre.
— Les circonstances sont difficiles, Gincinnatus , continua-t-il avec la gravité d'un homme ivre. Les vrais patriotes comme nous sont soumis à de cruelles fatigues : on a beau travailler jour et nuit, il y a tant de brigands dans les prisons, qu'on ne peut leur faire justice... Le temps manque.
— Je crois bien , dit un homme à barbe rousse qui buvait devant nous d'un air morose ; le temps de les déshabiller, le temps de les fusiller, le temps de les assommer î... C'est trop de temps !...
Pinard se pencha vers moi.
— C'est Bucou , me murmura-t-il à l'oreille en désignant le buveur avec une coinplaisance caressante.
— Si ce n'était encore que le temps, re-
nomme le reste da récit ; on nMiiTcnto pas de telles choses. Nous ne faisons dire à chaque personnage que ce qu*ila rieUtmtnt dit , et les pièces jnstiRcatives pourraient élre apportées à Tappui de chaque fait; nous les avons toute* on main.
B'UIf SANS-CCLOTTB BAS BRETON. 133
prit un autre, on tâcherait de travailler vite ; mais ce président de malheur, TronjoUy , ne veut-il pas écouter ceux qu'il juge? comme s'il fallait des preuves pour faire passer des aristocrates au rasoir national!... On leur fait mettre la tête à la fenêtre sur l'étiquette du sac.
— Celui-là est GouUin , me dit Pinard à demi-voix; c'est le nieiUeurde nous tous*
— Sais-tu si on envoie encore ce soir des brigands au château d'Âux? demanda Ducou.
— Au château d'Aux ' ! répétai-je. Mais j'en viens , et je n'y ai point vu de prisonniers.
Un éclat de rire général s'éleva.
— Fameux! s'écria Pinard; il n'a pas saisi le calembour!... Le château d'Aux, nigaud , c'est la Loire ; château d'eau, comprends-tu?...
Je fis un geste d'horreur, qu'il prit pour un mouvement d'impatience.
' Chifeau situé près de Nantes, et dont le nom donna oeoasion i cet horrible calembour que Ton répétait sans cesse aux prisonniers.
154 MtlOlRES
— Allons , dit-il avec bonté , ne te fâche pas , Gîncinnatus ; c'est une farce qu'on dît aux prisonniers quand on les fait sortir pour les passer à la baignoire nationale. Faut-il pas s'amuser? Dans les conunencements , lorsqu'on les embarquait, ils croyaient que c'était pour les conduire en Angleterre ou en Espagne ; aussi Carrier appelle nos baignades des déportations verticales! Du reste, je te conduirai un jour à l'entrepôt; tu verras comme nous nous y prenons pour les faire boire à la tasse des calotins. £n attendant, ton verre. Eh bien! Lamberty, que fais-tu là , avec tes paperasses , au lieu de boire?...
— Je regarde qui j'ai à pincer ce soir.
— Tu as une liste de suspects?
— Pardieu ! le comité ne vient-il pas de porter un arrêt contre ceux qui ont cherché à interrompre le cours de la justice révolu^ tionnaire, en sollicitantpour leurs parents ' ?
— Yen a-t-il beaucoup?
— Une bande de noms que je ne connais
I Ordre du 2 nirôie, iii|;né GraadmaÎM r.
pas... Jeanne Papin , Pierre Fourant , la citoyenne Benoist, de Rennes...
Je m'étais levé pour partir ; ce nom m'arrêta court.
— C'est un gibier qui peut s'échapper , continua Lamberty en repliant sa liste ; faut que j'y aille sur-le-champ.
— Au diable ! s'écria Pinard ; si tu ne retrouves plus ceux-là , tu en prendras d'autres. Repose-toi, mille tonnerres!... Je veux que tu fasses la connaissance de Gincinnatus...
— Le citoyen à l'air lui-même de se disposer à partir, dit Lamberty.
— Je reste, répondis-je en me rasseyant.
— Tu vois; si tu nous quittes, tu n'es pas un vrai sans-culotte.
Lamberty résista encore quelques instan ts , et finit par se laisser persuader. J'avais compris sur-l^-champ que le seul moyen de sauver la citoyenne Benoist était de l'avertir pendant que je retiendrais a table les gens chargés de l'arrêter ; j'exprimai , en conséquence, la résolution de demeurer, objectant seulement un rendez-vous d'affaires donne
136 HÊMOIBES
à mon hôtellerie. Pinard me proposa laimême d'envoyer un mot pour qu'on n'eût point à m'attendre ; j'adoptai l'expédient , et j'écrivis au crayon , sur le coin même de la table, le billet suivant :
« Cachez-vous en lieu sûr, sans perdre de temps ; on vous cherche pour vous arrêter.
Nos anus veilleront au sort de votre mari ; mais songez que votre arrestation leur rendrait sa délivrance plus difficile. Ils auraient deux têtes à préserver au lieu d'une ! •
Je ne signai point ; la citoyenne Benoist connaissait mon écriture. Le billet cacheté, je cherchai quelqu'un pour le porter; je ne pus trouver qu'une petite mendiante qui se tenait à la porte du café. L'enfant partit et je revins m'asseoir près de Pinard.
— Depuis quand es-tu ici, citoyen? me demanda GouIIin.
— Depuis quelques heures seulement.
— Alors tu n'as pu savoir encore ce qui se passe... Les vrais montagnards sont les maîtres partout, et nous marchons ici sur les cadavres et sur les jolies femmes \
■ ll<»t d« GoulIin.
D'UN SANS-COLOTTE BAS BEëTOM. 137
— n faut faire au citoyen les honneurs du pays, dit le petit homme à harhe rouge.
Lamberty, tu l'amèneras à l'entrepôt, pour qu'il choisisse une brigande à son goût.
— A moins, observa Gouilin, que le citoyen ne soit comme Pinard , qui s'intitule Vennemi des femmes, et ne les trouve bonnes qu'à tuer.
Pinard allait répondre, lorsque la porte s'ouvrit ; six nouveaux sans-culottes entrèrent.
— Tiens, c'est Chaux et les autres, dit Lamberty.
— Enfin, s'écria Bucou, c'est pas malheureux ; je vous croyais en mission extraordinaire.
— C'est ce gueux de comité qui nous a retenus, répondît Chaux; j'enrageais en pensant que vous étiez ici. Aussi , j'aurais donné la tète de mon père pour en finir.
— Sans compter, reprit une espèce de géant qui se trouvait parmi les nouveaux venus, qu'on leur avait confié huit prisonniers à reconduire à l'entrepôt...
— Eh bien?
t38 BÉMOIBES
— £h bien ! ma foi ! c'était trop loin. Je; leur ai conseillé de sabrer cette canaille pour en avoir fini plus tôt ; je les ai même aidés... Ce sera de la besogne de moins pour vous, mes Romains.
— Diable d'Héron ! s'écria Lamberty en frappant la taUe du poing; il a toujours de ces expédients.
— Ça m'a, du reste , valu un ornement militaire, ajouta le géant en se décoiffant.
Regarde.
— Qu'est-ce que c'est que ça?
— Ça, mon cher, c'est la vraie cocarde d'un patriote... une oreille de brigand que •j'ai clouée à mon chapeau.
— Vous verrez , s'écria Chaux, qu'en sa qu'alité d'inspecteur des vivres, il finira par nous faire manger du Vendéen en guise de bœuf salé.
— Pourquoi pas ?... Un chirurgien de mes amis a bien proposé à la convention de tanner les peaux des ennemis pour en faire des culottes à nos grenadiers... Mais voyons, n'y a-t-il point là une place et un verre pour moi?
d'un 8AflS-CUL0TT£ BAS BEKTOII. lôO
On se rangea, et les nouveaux venus s'attablèrent près de nous.
Jusqu'alors j'avais tout écouté dans une sorte de stupeur et d'épouvante. J'aurais voulu me lever et fuir, et je ne sais quel instinct de curiosité mêlé d'horreur me retenait. J'étais là comme dans un antre de bêtes fauves qui rugissaient autour de moi.
Il me semblait, par instants, que j'étais le jouet d'un rêve insensé. Le retour de l'enfant que j'avais envoyé à l'hôtellerie m'arracha à cette torpeur. Elle avait remis mon billet à madame Benoist elle-même. Cette nouvelle me rassura , et , profitant du tumulte produit par l'arrivée de nouveaux compagnons, et de l'ivresse toujours croissante de Pinard , je m'échappai sans être aperçu.
Les prisons de Nantei .
Je n*es$ayerai point de dire ce que j'éprouvai en me retrouvant seul. Tout ce que je venais d'entendre bourdonnait encore a mes oreilles; je ne me sentais ni marcher, ni vivre ; j'étais comme un homme qui vient de fuir une caverne d'assassins, et qui n'a plus conscience du monde, ni de lui-même.
La nuit entière se passa dans la fièvre ; en-
142 HittOlBES
fin, vers le matin, mon imagination s*apaisa, et je m'endormis.
Je fus réveillé par Thôtesse, qui m'apportait une lettre. Madame Benoist me remerciait de mon avertissement, enm'annonçant qu'elle était en sûreté. Elle me conjurait de tout faire pour sauver son mari, m'indiquant les personnes qu'elle avait déjà vues et sur l'appui desquelles elle comptait.
Cette lettre me ranima en me donnant un devoir à remplir. Je résolus de mériter la confiance qui m'était accordée , quelque danger qu'il fallût courir.
Cependant , comme j'ignorais quels moyens pouvaient réussir , je me rendis chez Dufour, que je trouvai cette fois. J'avais en lui toute confiance ; je lui racontai ce qui s'était passé et lui demandai conseil.
— Comment donner un conseil , me répondit-il, à une époque où toutes les prévisions de la prudence et de la raison vous trompent, où vous êtes sauvé par ce qui devrait vous perdre , perdu par ce qui de-
ft^CIV SA FIS- ce LOTTE BAS BBETOIf. 143
vraît vous sauver!... Le citoyen Benoist lui-même nVt-il aucun moyen de détourner le coup qui le menace? Il faudrait le voir, l'interroger,
— Mais comment ?
— Je connais le geôlier Lagueze ; il nous laisserait peut-être communiquer avec le prisonnier.
— Allons tout de suite alors.
— Allons.
Nous nous dirigeâmes ensemble vers le Bouflfai. En arrivant, j'aperçus la place couverte d'une foule de gens assis qui mangeaient, travaillaient ou causaient tranquillement. Il y avait, comme dans nos églises, des bancs sur lesquels étaient écrits des noms, d'autres qu'on louait à l'heure. L'échafaud se dressait au milieu , sur une immense cuve recouverte d'un prélat ' rougeàtre. Mon compagnon m'apprit que c'était un perfectionnement dû aux réclamations des habitants dont les boutiques étaient auparavant inondées de sang.
t On •ppelle «inii, en marine, un grand carre do toilt* gna« droanée.
— Tu le vois, me dit-il, c'est ici le lieu de réunion et de causerie ; on fait cercle autour de la guillotine ; on y vient en famille!... Les femmes y apportent leur ouvrage comme pour une visite de voisinage, les bonnes y conduisent les enfants qu'elles doivent promener. Ce n'est pas la vengeance qu'on vient chercher ici, mais l'émotion ; c'est le cirque où le peuple souverain regarde les chrétiens mourir. Tu entendras applaudir ceux qui marchent fièrement vers l'échelle , et siffler ceux qui tremblent. A part un petit nombre , il n'y a dans cette foule ni haines, ni colères violentes ; ce^sont moins des ennemis que des connaisseurs qui viennent juger, ou des curieux qui s'amusent.
Nous étions arrivés à la prison ; on consentit sans trop de peine à nous conduire au cachot du citoyen Benoist.
Nous suivîmes le geôlier à travers un long corridor obscur. On entendait, des deux côtés, un murmure de voix et des gémissements confus ; enfin Lagueze nous ouvrit une porte en nous disant : C'est là.
d'un sans-culotte bas BBETOfr. 145
Je voulus entrer, mais une bouffée de vapeurs fétides m'enveloppa tout à coup , et , me sentant défaillir , je m'appuyai au mur.
Dufour me prit par le bms en me proposant de redescendre ; je refusai , et je m'avançai en chancelant. Tout flottait devant mes yeux comme dans un rêve ; j'aperçus vaguement, étendus à terre et sur une couche de paille, des hommes , des femmes , des enfants ; ils me semblèrent immobiles... Cependant , en arrivant au bout de la salle , j'en vis quelques-uns qui remuaient. Un air plus pur pénétrait par une fenêtre à demi murée. Je me sentis ranimer.
Dans ce moment même , je reconnus Benoist , et je courus à lui.
— Est-ce pour moi que vous venez? nous demanda-t-il.
Je lui répondis affirmativement ; il s'informa de sa femme ; je lui racontai ce qui s'était passé. En apprenant qu'elle avait failli être arrêtée, il poussa un cri.
— Fais-la partir , me dit-il ; au nom du ciel , qu'elle quitte Nantes. On pourrait la découvrir , et lu ne sais point ce que sont
uin. i)"i'N s%N»-cur,OTTr. 3. 13
146 HÉMOiaBs
les cachots de Carrier... Regarde, ajoutat-il en montrant la longue rangée de corps immobiles que j'avais déjà remarquée , il n'y a plus ici que quatre vivants ! Là , sur la litière de paille , toutes les places sont prises par des morts!... Eh bien ! ceux qui arriveront ce soir ou demain coucheront sur ces morts, et serviront eux-mêmes, dans quelques jours, de lits à de nouveaux venus.
On superpose ainsi de la pourriture humaine jusqu'à ce que les geôliers ne puissent plus ouvrir les cachots sans mourir.
^ Ceux qui enlevaient autrefois les cadavres s'y refusent maintenant , sachant qu'on ne peut y toucher, sans gagner le mal qui les a tués. Il y a quelque temps , quarante prisonniers acceptèrent pourtant cette périlleuse tâche en échange de leur liberté; trente ont péri, et, une fois les prisons purgées, on a guillotiné le reste' ! Vous n'ignorez pas ce qu'on a dit de notre insolence au comité. A en croire la compagnie Marai, nous nageons dans les richesses , nous fou-
■ Déposition de Thomas dans le procès de Carrier.
d'l?! saisis culotte bas BHETO?!. 147
Ions aux pieds les aliments qui nous sont fournis, tandis que les vrais patriotes meurent de faim ! Or, savez-vous quelle est notre nourriture?... Une demi -livre de pain mêlé de paille et une demi-livre de riz que Ton refuse de nous cuire!... Encore a-t-on oublié pendant deux jours de nous les distribuer. On nous vend Teau dont nous avons besoin ; des enfants sont morts de soif et de faim sous mes yeux.
— £t il n'existe aucun moyen de délivrance? demandai-je.
— Aucun. Les femmes qui sont belles croient échapper à la mort en se livrant à Carrier ; mais sa couche , comme celle de Gléopàtre , ne confie ses secrets que pour une nuit, et la Loire engloutit tout le lendemain. Reste donc la prostitution, qui n'est guère plus sûre... Les prisons de Nantes sont devenues des espèces de bazars où quelques vieilles femmes ont acheté le droit de venir recruter pour leur hideuse industrie. Le succès leur est facile , car la peur est encore plus corruptrice que For. Elles tentent l'honneur des jeunes filles en leur
proposant la vie, mais le plus souvent, elles ne les délivrent que pour peu de temps, et, une fois qu'elles ont flétri la fleur de leur beauté, elles les rendent aux bourreaux qui les tuent!...
Du reste , à quoi bon vous révéler tous ces crimes? ajouta Benoist en voyant l'horreur dont nous étions saisis ; quand les hommes s'abandonnent eux-mêmes, ils méritent d'être livrés aux assassins ; chacun doit subir la peine de la lâcheté de tous. Quant à moi, j'attends tranquillement le coup qui me frappera.
— J'espère que nous t'y déroberons , répondis-je. Le hasard m'a fait retrouver ici un homme qui vit dans la familiarité des bourreaux et dont l'entremise pourra nous être utile.
Je lui racontai alors la rencontre de Pinard et les offres de service qu'il m'avait faites : il secoua la tête et Dufour approuva son doute par un geste.
— Solliciter la délivrance de ton ami , c'est le rappeler aux bourreaux , me dit-il.
— IMlais, si je ne la sollicite pas, son nom
h'vn SAlfS-CULOTTE BAS BBETO^. 149
se trouvera peut-être sur la prochaine liste ; aujourd'hui ou demain il peut être â[^lé...
— Qu'il ne réponde pas.
Je regardai Dufour avec étonnement.
— Savent-ils seulement ce qu'ils tuent ?
contînua-Ml en haussant les épaules; nos prisons sont des parcs de bétail où l'on prend au hasard. Si un prisonnier ne se trouve point au moment de l'appel, les noyeurs passent plus loin (car l'heure de la marée les presse) , et le lendemain ils l'ont oublié ! Un tel moyen de salut te parait extraordinaire , impossible peut-être; mais, de nos jours, il n'y a que l'extraordinaire de vraisemblable et que le vraisemblable d'impossible. Ce qu'il faut maintenant pour sauver un homme , ce n'est ni le bon droit , ni le dévouement , ni le courage ; mais le hasard d'un nom mal écrit ou d'une liste emportée par le vent : notre vie et notre mort, à tous, ne relève point de causes plus hautes.
Benoist confirma la vérité de ces observations en nous citant un compagnon d'infortune qui avait échappé ainsi ; je l'enga-
150 MtMOIAlS d'un SAlfS-CVLOTTB BAS BBLTOfl.
geai alors à tout essayer pour se soustraire aux recherches , si son nom était appelé , tandis que , de mon côté , j'emploierais tous les moyens d'obtenir son élargissement.
Lagueze vint nous avertir qu'il était temps de nous retirer ; j*embra$sai Benoist , et nous sortîmes.
Un souper chez Carrier.
Je venais de quitter le citoyen Dufour , lorsque je rencontrai Pinard et Goullin qui m'accostèrent ; ils allaient diner chez le représentant et me proposèrent de m'y mener ^ Je refusai d'abord , mais ils me pressèrent ; je réfléchis que le hasard pourrait me fournir , dans cette visite , rt)ccasion d^étre utile à Benoist , et j'hésitai.
15'2 HÉIIOIBES
— Viens , me dit Goullin ; présenté par nous , tu seras bien reçu , et tu verras la citoyenne Garon.
— La mattresse de Carrier ?
— Oui , une sirène qui vous ferait marcher sur la tète.
J*acceptai.
Carrier demeurait alors à Textrémité de Richebourg. Sa maison était gardée avec soin , et il fallut nous faire reconnaître pour que la sentinelle nous permit d'entrer. Nous trouvâmes le représentant snr le palier avec une jeune fille en larmes qui le suppliait.
— Tu aimes les aristocrates , disait-il ; moi , j'aime les jolies femmes ; je t'ai dit à quelle condition ton frère sortirait de prison : complaisance pour complaisancrS^
En parlant ainsi, il voulut lui prendre les mains ; la jeune fille recula.
— Je ne veux pas d'un malheur en faire deux, dit elle avec un noble désespoir.
— Alors va au diable! s'écria brutalement Carrier ; aussi bien je n'aime pas les blondes.
Nous arrivions dans ce moment.
D'Olf SAlfS-COLOTTE BAS BKETOJf. 155
— Tiens ! s'écria Goullin , c'est la petite Brevet ; vient-elle encore demander la permission de porter du pain à son frère?
— Hélas ! accordez-moi cette grâce , ditelle en se retournant, les mains jointes, vers Carrier.
— Au fait, continua Goullin , donne-lui cette permission ; il est juste que son frère mange aujourd'hui ; hier, il a assez bu...
La jeune fille releva la tète avec un cri ; Goullin et Pinard éclatèrent de rire.
— £st-ce vrai? balbutla-t-elle éperdue...
Michel!... vous l'avez noyé?...
— Puisque je t'offrais sa grâce, imbécile !
dit Carrier en haussant les épaules.
Elle poussa un cri et tendit les bras pour chercher un appui. Je voulus la soutenir, mais Carrier me retint.
— Qu'on jette dehors cette bégueule, ditil, et que la sentinelle passe sa baïonnette au travers du ventre de tous ceux qui auront quelque chose â me demander ; je ferme la boutique pour aujourd'hui.
A ces mots, il nous fit entrer au salon, où je trouvai la plupart de ceux que j'avais
déjà vus au Café du vrai Sans-CuloUe- Je fus alors présenté à Carrier.
— Est-ce un patriote? demanda-t-il en arrêtant sur moi ses yeux hagards ; tu sais qu'il ne nous faut ici , comme dit GouUin, que des républicains capables de boire un verre de sang !
Pinard se porta fort de mes principes.
— Alors qu'il soit des nôtres, répondit Carrier.
Et, prenant à part mes deux introducteurs, il se mit à causer confidentiellement avec eux. Je profitai de cet instant pour le regarder avec attention. C'était. un homme d'environ trente-cinq ans , d'une taille élevée, mais gauche. Sa chevelure noire, collée aux tempes , tranchait durement sur un visage olivâtre; son front était bas; ses yeux ronds et inquiets ; son nez recourbé, ses lèvres invisibles. Quoiqu'il eût l'apparence de la force , il y avait dans tout son être je ne sais quoi de précautionneux et de lâche que la brutalité des manières cachait mal. De quelque côté qu'on le regardât, il semblait se montrer de profil; l'ancien
D'un SAtlS-CULOTTS BAS BRSTOlf. 155
homme de loi se devinait encore dans le bourreau.
On vint nous avertir que le dîner était servi, et nous passâmes dans la pièce voisine; plusieurs femmes s'y trouvaient déjà. Pinard me désigna les deux favorites du représentant, madame le Normand et Angélique Garon.
Cette dernière me frappa : j'avais vu peu de femmes aussi belles, aucune ne m'avait paru aussi séduisante. Il y avait dans son regard une volupté avide, mais ingénieuse ; dans ses mouvements une sorte de souplesse harmonieuse et pour ainsi dire cadencée. En oubliant ses devoirs , elle avait du moins respecté ses grâces ; on sentait qu'elle aimait encore sa beauté, cette dernière religion des femmes. Il y avait entre elle et les êtres qui l'entouraient, tout l'intervalle de Tange tombé à Galiban. A la voir, au milieu de ces brutes à faces d'hommes, avec sa distinction naturelle, que le vice lui-même n'avait pu faire grimacer , on eût dit une marquise de la régence , soupant par caprice avec , des valets de potence.
156 HÉMOIBKS
Je ne sais si elle remarqua l'espèce d'admiration étonnée que sa présence me causait , ou si elle devina en moi une nature moins grossière , mais je me trouvais assis près d'elle à table , et ses prévenances établirent bientôt une solle de familiarité entre nous.
La conversation d'Angélique €aron était vive, originale et mobile. C'était un de ces esprits pour ainsi dire fluides, qui pénètrent partout comme l'eau, mais qui manquent aussi comme elle de forme et de solidité ; natures d'autant plus dangereuses, qu'elles se plongent dans la corruption sans crises, et qu'on les condamne sans pouvoir les haïr.
Notre entretien, suivi à demi-voix au milieu des déclamations furieuses , des cris et des blasphèmes des convives , ne pouvait manquer de prendre insensiblement un caractère d'intimité. L'étrangeté de notre position, la rareté d'une causerie paisible à cette époque, des habitudes élégantes , suspendues mais non oubliées , donnaient d'ailleurs à cet entretien un charme qui nous entraîna tous deux. La vie infâme que me-
0*VIf SàNS-CDLOTTE BAS BRETON. 157
naît Angélique Garon ne lui avait pas tout enlevé, et elle savait encore comprendre ce qu'elle n'était plus capable de faire.
Il est rare , du reste, qu'il n'en soit pas ainsi pour les femmes perdues. Il y a presque toujours plus d'emportement ou de hasard dans leur corruption que dans la nôtre; chez elles , le mal arrive droit au cœur sans avoir filtré par l'esprit. Par cela même que leur chute est plus profonde, elles ne la calculent pas ; elles la font d'un saut et en fermant les yeux. Les hommes, au contraire, savent se donner les raisons du mal, et descendre dans le vice par une pente philosophique. Sans doute , arrivés au fond, le retour est également impossible pour tous deux ; mais l'un est descendu dans la plaine graduellement, et ne songe même plus à la montagne qu'il a quittée, tandis que, précipitée subitement , la femme lève encore les yeux quelquefois vers la hauteur d'où elle est tombée. Ce n'est point un remords, mais un souvenir ; elle ne veut pas être meilleure, mais elle se plaît à penser qu'elle l'a été , comme nous aimons à nous rappeler, malgré
158 HÊXOIBES
noire incrédulité de Fâge mûr , les naïves dévotions de notre enfance.
Quelque chose de semblable se passait sans doute dans le cœur d'Angélique Garon, car elle me parla avec une sensibilité sincère de son enfance , de ses goûts , de ses rôves d'alors.
Elle prononça ainsi , par hasard , le nom du couvent (tii elle avait passé ses premières années ; c'était celui où avait été élevée madame Benoîst ! Je lui parlai de Rose Boivin ; elle se la rappelait. J'allais profiter de cette découverte inattendue, lorsqu'on se leva de table.
Heureusement qu'échauffés par le repas , les amis de Carrier continuaient à discuter sans prendre garde à nous ; je les laissai passer dans le salon , et je m'approchai de la fenêtre. Angélique m'y rejoignit.
— Ces débats vous fatiguent , me dit-elle en cessant tout à coup de me tutoyer.
— Je ne les évite pas toujours, répondisje; mais ici il y a prudence.
— Nous vivons dans une fournaise , me répondit Angélique ; l'énergie devient du
D'UIf SANS-CULOTTE B\S BRETOIf. 15VI
délire, l'indignation de la rage. Au fond de votre Bretagne vous ne savez pas jusqu'à quel point les ennemis de la république se sont montrés lâches et cruels ; vous ne pouvez pas les haïr comme nous.
— Je hais ceux qui ont été cruels et lâches ; mais tant d'innocents sont aujourd'hui confondus avec les coupables !
— Les devoirs de ceux qui tiennent le pouvoir sont terribles.
— Leur rigueur ne peut-elle jamais fléchir?
— Elle est nécessaire.
— Il est pourtant ici une voix qui obtient toujours merci, à ce qu'on assure, et qui aime sans doute à l'obtenir.
Angélique me regarda et me dit :
— Qui voulez-vous sauver?
— Un patriote sincère.
— Nos amis le sont tous , dît-elle en souriant.
— Le mari d'une de vos compagnes, <ajoutai-je, de celle que vous nommiez tout à l'heure.
— De Rose Boivin ?
100 ^ hêsoikks
— D'elle-même.
— Vous rappelez ?. . .
— Le citoyen Benoist.
— Demain, j'en parlerai à Carrier, dit-elle vivement.
— Demain, peut-être, il sera trop lard.
Elle réfléchit.
— Que puis-je faire? repritrelle après un silence; maintenant ils sont tous là; ma demande serait sûrement repoussée?...
Même , en choisissant l'instant , elle le sera peut-être...
J'allais insister , lorsqu'on vint l'appeler de la part de Carrier.
— J'y penserai, dit-elle en me quittant.
Je craignais que mon absence n'eût été
remarquée, et je rejoignis les invités.
Leur nombre s'était singulièrement accru.
Il y avait plusieurs généraux en épaulettes de laine, selon l'usage du temps, des membres du département en sabots, des juges du tribunal révolutionnaire sans gilet et sans cravate. La plupart fumaient , jouaient ou buvaient. Quelques-uns poursuivaient des femmes à demi nues , qui leur échap-
D*|}lf 9A1VS-CDL0TTB BAfl BBSTOIf. 161
paient en riant ; on n'entendait qiie jurements, cliquetis de verres, chants obscènes et bruits de baisers ; on eût dit un mviico ci* Amsterdam.
Au milieu de ce tumulte, une femme laide et revèche tricotait seule dans un coin. Je demandai son nom.
— C'est l'épouse du représentant, me répondit Pinard; un véritable hérisson. Si j'étais Carrier, il y a longtemps que je m'en serais débarrassé; mais elle lui fait, à ce qu'il dit , l'effet d'un dindon qui tricote; il la garde en mue sans s*en apercevoir. A propos, où est-il donc Carrier? avec la citoyenne Caron , je parie !... Qu'est-ce que je disais? les voilà tous deux...
Le représentant venait, en effet, d'entrer en tenant par la taille Angélique qui, vêtue d'une simple tunique et à demi renversée dans ses bras, semblait appeler ses baisers.
réprouvai, à cette vue, un sentiment de surprise et de dégoût invincibles. Était-ce donc bien vrai?... Cette femme que j'avais trouvée tout à l'heure si belle, si distinguée, et qui m'avait fait douter un instant des ac-
.1()â nÊnoiREs d'in sans-cv lotte bas beetott.
casaUons portées contre elle, était moins qu'une courtisane, c'était la femelle de ce tigre laid et poltron, qui n'avait jamais déchiré que des hommes désarmés !
Sa beauté elle-même me parut flétrie.
Voyant qu'elle venait de mon côté, je me rangeai pour ne point me trouver sur son passage ; mais elle m'aperçut, rougit légèrement ; et, quittant le bras de son amant, qui parlait à Lamberty, elle passa près de moi sans me regarder, s'arrêta, en ayant l'air d'attendre Carrier, et me glissa dans la main un papier. Je fis un mouvement.
— Prenez, murmura-t-elle... mais qu'il quitte Nantes sur-le-champ. . . C'est une signature surprise...
£t, sans attendre de réponse, elle disparut dans la foule.
Les noyades.
Lorsque j'arrivai à mon auberge, on me dit que quelqu'un m'attendait dans ma chambre; j'y montai ; c'était madame Benoist.
— Quelle imprudence ! m'écriai-je.
— Mon mari est perdu, dit-elle.
— D est sauvé !
— Gomment cela?
— J'ai sa grâce signée de Carrier.
1()4 XÊXOIBES
— Est-ce possible?
— La voilà.
— Mais son nom est sur la liste des prisonniers qui doivent périr ce soir.
— Qui vous Ta dit?
— Philippe TronjoUy.
— Gourons'à la prison.
— Je vous suis.
— Y pensez-vous ? si Ton vous reconnaît.. .
— Je le veux, je le veux, s'écria-t-elle ; venez.
Nous trouvâmes, au bas de l'escalier du Bouffai, des gens armés qui nous empêchèrent de passer.
— Qu'y a-t-il? demandai-je.
— Des prisonniers qu'on mène baigner, répondit un sergent.
Madame Benoîst jeta un cri.
— Ne craignez rien, lui dis-je d'une voix mal assurée, il est averti et se sera caché.
Mais elle ne m'écontait point.
— Ils ne peuvent le faire périr, puisque j'ai sa grâce, criait-elle , laissez-moi passer.
— Arrière ! dit le sergent.
— Je veux leur parler.
D'Ofl SANS-CULOTTE BAS BEKTO.f. 165
— Au diable.
— Je vous en conjure.
"^ On ne passe pas.
— Je veux passer, moi , s'écrîa-t-elle.
£t elle essaya de percer les rangs des soldats. Je la retins.
— Attendez, lui dis-je; avant de leur parler, il faut au moins nous assurer qu'il fait partie des victimes : tout débat maintenant serait dangereux et peut-être inutile.
En ce moment les prisonniers commençaient à descendre le grand escalier entre deux haies de soldats ; ils étaient presque nus, et chaque femme était liée à un homme.
11 y avait des jeunes filles chez qui l'instinct de la pudeur survivait encore, et qui baissaient la tête; des vieillards qui trébuchaient à chaque pas ; des enfants dépassant à peine les genoux des bourreaux, et qui pleuraient ! Tous descendirent lentement le grand escalier avec des gémissements sourds ou des prières interrompues. Une odeur de cadavre, la même que j'avais respirée dans la prison, les devançait! Des torches agitées au milieu des piques.et des baïonnettes