‹ Mémoires d'un vieux souChapitre 10 sur 20 · Chapitre X · texte numérisé non relu

Chapitre X

En route pour Paris !... — Bavardages édifiants. — Histoire d'une passion au village. — Ce que dit uu vieux diable qui s'est fait ermite à un jeune diable qui se fera ermite. — Le danger dos jeux innecents. Le por,l d'amour. Lt furet-de-la-garenne. — Entrée à Paris. — Jechange de poches. — Le pont des Arts. — L'homme à la jambe de bois. — Où est-elle ?... - Indifférence de l'autre jambe — .\voir une tête de bois, ô bonheur!... —La cabaret de la rue de Beaune. - Encore Toinette. — Mademoiselle Bijou.

— Mademoisel.'e Grésoire. — Encore La Tulipe. — Messieurs les cochers — Le cénacle. -• Que diable Plotin vient-il faire dans cette t:alère?... — Max. — Les petites cigales. — Toujours des gaudrioles!. .

La voilure de la mère Lefebvre attendait depuis un quart d'heure sur la grand'roule, devant la station qu'on appelle — je ne sais pourquoi — le Petil-Bicêlre.

La nuit était claire comme une aube. On lisait presque distinctement le mervcilleu.x livre de la nature et, à part les masses profondes des bois de Verrières et de Meudon qui se voyaient à droite et à gauche de l'horizon, chaque détail du paysage s'accentuait comme en plein jour. La voiture qui devait conduire Toinetle à Paris était une carriole recouverte d'une bâche et attelée d'un vieu.\ cheval blanc qui, en ce moment, dormait tout debout, — ^en rêvant luzerne fraîche, sans doute.

— Me voilà, mère Lefebvre, me voilà!... — cria Toinette d'une voix étouffée par la rapidité de la course, en apercevant la voilure.

— Tant mieux, ma fille !... répondit la mère Lefebvre, en se réveillanl et en avançant un peu la tète hors de la carriole!—Tant mieux! car je commençais à perdre courage!.. Il faut que j'arrive aux Halles de bonne heure et notre ûidel ne va pas vile !... .\llons, grimpez i...

Quelques minutes après, Toinelle était installée sur la banquette, à côté de sa conductrice, et la carriole se mettait en marche vers Paris.

La roule était longue et, ainsi que la mère Lefebvre l'avait dit à Toinetle, le vieu.x bidet blanc n'allait pas vite, — à cause d'un amble particulier que l'âge lui avait fait adopter et qui ressemblait beaucoup à cette allure défectueuse que les maquignons appellent Vaubin.

Que faire donc, en une carriole, lorsqu'on y est deux, — deux femmes, surtout?... On y cause.

Pendant que le vieux clwval trottinait à sa manière, la mère Lefebvre et Toinette causaient à la leur. La première interrogeait et la seconde répondait, et toutes deux scandaient leur conversation de soupirs sigiiificatifs, — Toinette avec plus de douceur que la mère Lefebvre.

Ah! ces gredins d'hommes!... — s'écriait la vieille

paysanne qui, très probablement, avait eu jadis de violentes raisons de se plaindre du sexe masculin.

Hélas!... soupirail Toinette, un peu abasourdie de sa

fuite et pleine d'inquiétude sur les conséquences qu'elle pouvait avoir.

— Hs sont tous les mêmes et nous sommes toutes les mêmes!... — reprenait la mère Lefebvre en allongeant un coup de fouet au cheval blanc qui, pour l'instant, représentait sans doute pour elle le sexe qui a depuis longtemps la réputation d'opprimer l'autre.

— Hélas!... — soupirail Toinetle.

Ce sont des gueux el nous sommes des niaises!... Depuis que le monde est monde nous nous laissons prendre à leurs gluaux et à leurs miroirs aux alouettes!... Pauvres petites bestioles que nous sommes!... Psitt!... psill!... font-ils. En nous accounms nous faire prendre!... L'ne fois dans les mains de ces monslres-là, on ne sait pas comment en sortir ! . . Ainsi, Toinelle, vous aussi vous avez cru aux serments des hommes?... — demanda la mère Lefebvre.

Hélas!... — soupirait Toinelle.

Ne vous affligez pas, ma mignonne... cela passera!...

Tout passe dans ce bas monde... les bonnes choses comme les mauvaises... les chagrins comme les bonheurs!... Vous allez à Paris... vous faites bien!... Paris est la ville des re sources... El puis on peut s'y cacher pendant toute sa vie sans v être jamais trouvé!..". C'est un avantage pour les nitilheureuscs fcnmtcs comme nous!... Ah! les gredins d'hommes!... Avcz-vous un peu d'argent?...

Oui, mère Lofehvrc... J'ai de quoi attendre...

— A la bonne heure!... sans cela, je vous aurais ilii : mauviii.sc affaire !... C'est le père Franquet ((ui va jurer demain matin quand il se verra seul avec celle ébervigêc de

Reine !... Ah ! Dieu de Dieu! va-t-il jurer, le digne homme, va-t-il jurer !...

— Reine esi une innocente, une simple d'esprit, c'est vrai... mais elle a de la santé... elle me remplacera facilement auprès du père!...

— Je le souhaite, ma mignonne... Et puis, d'ailleurs, vous reviendrez au pays...

— Qui le sait?...

— Moi, parbleu!... On va à Paris faire ses petites affaires et l'on revient tranquillement au village s'établir comme les autres!... Est-ce que vous croyez par hasard qu'on y regarde de si près chez nous?... Ah ! bien oui!... C'est bon pour les gens qui ont du temps de reste!... Les paysans ne sont pas si difiiciles, et ils ont raison!... Ce n'est pas malhonnêieié, ni indifférence... c'est sagesse, quoi!... Ils travaillent, ces liommes, et veulent des femmes qui travaillent quasiment autant qu'eux... C'est le seul moyen de joindre les deu.x bouts el de ne pas crever de faim comme des loups!... La femme ne se rappelle plus rien de son passé, d'ailleurs; pourquoi voulez-vous donc que son homme s'en eniberliûcole l'entendemenl?.. Puis les marmots viennent qui donnent à la femme devenue mère une seconde vertu!... Et celle-là vaut encore mieux que la première!... Qu'est-ce que c'est que <;a, la première? Une fleur' Un beau galant souffle dessus : la fleur se fane !... Le seconde vertu est plus solide : c'est un fruit!... Faut être bien abandonnée du ciel pour se conduire mal quand on a des enfants !... .\h ! ma foi, oui, ma mignonne'... Celle marmaille-là crie, piaille, assourdit, casse, salit, mais cela préserve de bien des mauvaises pensées, allez!... c'est comme uui dirait, sans compararaison,le paratonnerre des ménages !... Si je n'avais pas eu des petits, moi, je serais devenue une propre à rien, une pas grand'chose, une bohémienne!... tandis qu'avec ces mioches-là, je suis devenue ce que vous m'avez connue : la mère Lefebvre!... J'aime les braves gens et les braves gens m'aiment!... Mon pauvre homme est aujourd'hui défunt. Dieu ail sa bonne âme!... J'ai, pour le remplacer, de grands garçons qui m'aident... Je crois que je finirai dans mon lit, comme une chrétienne que je suis'... el cela grâce à la marmaïUerie!... Sept gars I... Vous les connaissez, Toinelle "... Ils promettent, n'est-ce pas?... Eh bien! ma mignonne, quand vous en voudrez un, vous n'aurez qu'à parler et à choisir!... Le père Franquet a uu peu de bien au soleil, moi aussi... cela pourra s'arranger!...

— J aime Théodore, mère Lefebvre!... — répondit la grosse Toinelle en soupirant de nouveau.

— Théodore Tourneux?...

— Oui, mère Lefebvre!...

— Un mauvais choix que lu as fait là, ma fille !.. un mauvais choix!... Enfin, ce qui est fait est fait!... n'y a pas à revenir là-dessus... Et où diable l'as-iu connu, ce freluquetlà?...

— U est venu à la veillée chez nous, cet hiver...

— Et puis?...

— Dam ! mère Lefebvre, vous savez bien ce que c'est que les veillées... On chante, on joue aux jeux innocents, au pont-d'amour, anfurel-de-la-ijarenne... C'esl\c furet-degarenne qui a été ma perte... mère Lefebvre !...

— Bah!... ce n'est pas possible!...

— C est comme je vous le dis, mère Lefebvre !...

— Raconte-moi donc un peu voir ça, que je voie!...

— Eh bien!... vous savez en quoi consiste le jeu du furetde-la-qa renne?...

— Oui... mais dis-le-moi tout de même!...

— Les jeunesses sont assises sur leurs talons, par terre... en rond... Elles se passent de main en main, à l'iiisu du garçon qui est debout et qui doit chercher, un couteau, une clef, un objet quelconque, en chantant sur un air dont vous devez avoir souvenance :

• Il a passé par ici,

Le furet de la Rarcnnc !...

Il a pusse par ici.

Le furet du bois joli !... •

Et quand le garçon a trouvé, il embrasse la jeunesse qui a laissé prendre la clef ou le couteau... Or, il faut vous dire, mère Lefebvre, que j'avais remarqué plusieurs fois M. Théodore Tourneux... à cause que...

— A cause qu'il était un peu plus faraud que les autres. . Je connais ca!... Continue...

— Pour lors, comme je l'avais distingué plusieurs fois, et que, plusieurs fois, lorsqu'il m'avait adressé la larole, j'étais

(•cvenuc rouge comme une guigne, puis bianclie comme mon bonnet des dimanches...

— Celui que tu as jeté par dessus les moulins, n'est-ce pas?... Je connais i;a!... Conlinue...

— Pour lors, à la veill(^e, quand on jouait au fliret-de-lagarenne, je m'arrangeais toujours pour laisser prendre le couteau ou la clef que mes voisines m'avaient passé... cl Théodore m'embrassait, comme c'était son droit!... Pour lors...

— Je vais te raconter le reste, si tu veux, ma pauvre Toinetle!... Je connais ça... je connais ça... to dis-jc!... Ah! tu n'es pas au bout de les peines, ma tille !... Tu en verras dégrises dans la vie!... Les femmes, c'est destiné à pleurer des tonneaux de larmes. Mais quand les larmes sont i)leu-

rées... on est tranquille pour jusqu'à la fin de ses jours

Ainsi, moi, telle que tu me vois, il y a longtemps que je ne pleure plus I... Tu feras comme moi, ma chère!...

C'est en devisant ainsi que la mère Lefebvre et Toinelle firent leur entrée à Paris.

Le soir même de ce jour-là, je faisais ma sortie de la poche de la jeune villageoise, — en compagnie de quelques autres pièces de menue monnaie. C'est la première chose qu'on fait à Paris, lorsiju'on y est depuis seulement un quartd'heure ; dépenser '. Je dépense, tu dépenses, il ou elle dépense, nous dépensons, vous dépensez, ils ou elles dépensent !... 0 l'aimable verbe! et comme il fait bon de l'entendre conjuguer — par les autres !... Toujours le rameau d'or à la main dans cet enfer social, toujours'...

Les jours, les semaines, les mois, se passèrent pour moi dans une série d'existences diverses — et cependant monotones comme résultat. Il faut bien le constater toutes les fois qu'on en trouve l'occasion, mais il y a des existences humaines qui sont absolument dépourvues d'intérêt. Il y a, en ce monde, des gens qui se lèvent, s'habillent, déjeunent, se promènent, dînent, se déshabillent, se couchent, puis se lèvent, s'habillent, déjeunent, etc , etc., etc., — et cela pendant trente, quarante, cinquante, soixante ans !... C'est prodigieux, mais c'est comme ça!... Ah! la comédie humaine ' la comédie humaine!...

J'étais depuis quelques heures, — avec d'autres camarades rangés par piles de neuf, dix-neuf et vingt-neuf sous, — sur la tablette du préposé au péage du pont des Arts, regardant passer et repasser cette foule affairée et effarée qui ne sait pas oii elle va, mais qui y va tout de même avec la plus grande précipitation. L'iuvalide qui gardait la tête du pont, du côté du Louvre, causait de ses campagnes avec le préposé au péage, qui lui parlait de la peine que lui causait un de ses oncles, — un peu lent à mourir, à ce qu'il paraissait. Cette double conversation à bâtons rompus, manquait complètement de charmes pour moi, comme vous devez le supposer, et j'appelais de tous mes désirs un changement de position.

Une femme en deuil passa, jeta un décime, marqué à l'N couronné, sur la tablette du receveur, et celui-ci lui remit en échange un petit sou, — qui était moi.

Qu'était cette nouvelle maîtresse entre les mains de qui je tombais?... J'aurais voulu le savoir, à cause de ce voile de deuil et de ces barbes de veuve qui faisaient encore mieux ressortir la pâleur et l'émacialion d'un visage intelligent et honnête. J'aurais voulu le savoir : je n'en eus pas le temps, — je tombai de ses mains dans le gobelet d'étain d'un pauvre diable, amputé d'une jambe, qui jouait d'un galoubet quelconque pour attendrir les passants.

— Tenez, pauvre homme !... — dit, avant de s'éloigner, la voix de la veuve; une voix tendre et mouillée de larmes de compassion.

Elle n'avait donné qu'un sou à cet infirme, cette àme charitable ! Mais la façon attendrie qui accompagnait cette modeste aumône valait un trésor. Il y a des femmes qui vous réconcilieraient avec la vie, — si vous étiez fâché avec elle.

— Que Dieu vous le rende!... — murmura la voix du mendiant en me retirant du gobelet et en me mettant dans l'une de ses poches, oii se trouvait déjà belle et nombreuse compagnie de petits sous et de petits liards.

Cet homme avait dit « Dieu vous le rende » avec son nez plutôt qu'avec son cœur. Il avait le ton nazillard et indifférent des gens qui font un métier et qui répètent un refrain depuis longtemps appris. Il disait « merci » aux passants qui lui jetaient quelque chose dans son gobelet, comme il aurait dit « Dieu vous bénisse » aux gens qui auraient éternué devant lui, — sans en penser un seul mot. Après cela, je sais bien que si l'on mettait de la passion, de l'enthousiasme, de la flamme dans l'accomplissement d'une besogne qui se répète tous les jours, on serait bientôt sur les dents. Un acteur

joue très bien son rôle le premier jour, — et même le second jour; — mais, à partir du troisième jour, il met une sourdine à sa passion et joue .son rôle comme il met sa cravate. Pourquoi user sa voix et dépenser ses moyens?...

L'été, les journées sont longues. J'eus beaucoup de camarades de poche.

Ce qui me tourmentait dans ma jirison de toile, c'était la jamhe de mon nouveau maître. Il avait maintenant une jambe de bois, emmanchée â un moignon vivant. Mais où était l'autre, — la jambe de chair, que celle-ci avait remplacée?... Où était-elle?... L'avait-il perdue sur un champ de bataille ou dans la bataille de la vie?L'n boulet l'avait-il emportée au diable, sans qu'on sût ce qu'elle était devenue? Ou bien, un accident vulgaire, — une chute, une roue de voiture, n'importe quoi, — l'avait-il écrasée?... Dans tous les cas, elle était quelque part, cette jambe de chair! Mais oii? Quoi ! Cet homme vivait, et il y avait, dans un coin de cimetière, ici ou là, — n'importe oii, — un fragment de luimême, un fragment réel, de chair et d'os comme les autres parties de son tout, qui était mort, qui était devenu pourriture, qui avait été la proie des vers implacables; ce morceau de lui-même — qui avait vécu avec lui pendant dix, vingt,

trente ans, — ne vivait plus, et il vivait toujours, lui?

Cela ne le préoccupait pas, cela ne l'attristait pas''...

Hélas! non, — et je m'en préoccupais bien plus que lui. Comme tous les gens amputés, il avait eu mal, pendant quelque temps, à cette jambe absente. Il avait, pendant quelques mois, souffert des rhumatismes dont elle souffrait autrefois, des ankyloses qu'elle avait autrefois au genou, des cors qu'elle avait autrefois au pied. Pendant quelque temps, — puis il n'y avait plus pensé. On lui avait confectionné une jambe assez bien lournée, — une jambe sur laquelle on pouvait marcher sans qu'il s'en aperçût, — une jambe que l'on pouvait couper et rogner sans qu'il en pleurât, — une jambe bien agréable et bien commode. 11 lui avait alors semblé qu'il n'avait jamais eu d'autre jambe. Et peut-être que, s'il l'eût osé, il eût demandé au ciel et aux hommes de lui refaire une autre jambe, puis deux bras, puis un tronc, puis une tête, — en bois. Le bois se détériore moins vite que la chair. Il aurait été bien heureux d'être en bois, cet homme !...

A la brune, il se leva, prit sa chaise d'une main, son galoubet de l'autre, et se dirigea gaiment vers un petit cabaret de la rue de Beaunc qui portait pour enseigne :

« Au rendez-vous de MM. les cochers. »

C'était là qu'il déjeunait le matin et qu'il dînait le soir.

— SaliUem omnibus!... — dit-il en entrant et en saluant militairement d'un revers de sa main.

— Tiens, c'est le père Ravel !... — exclama une voix que je crus reconnaître.

— • Comme vous dites, belle Toinette!... — répondit l'invalide civil en passant son bras autour de la taille de la servante du cabaret et en l'embrassant allègrement sur les deux joues, sans qu'elle opposât la moindre résistance.

Toinette ! je retrouvais Toinette, la grosse fille du père Franquet !

Oui, c'était bien elle. Mais comme Paris l'avait changi'e

— à son désavantage! D'abord, elle n'était plus aussi

grosse; elle était, au contraire, svelte, élancée, — presque maigre. Enfin, l'épaisse couche de vermillon que la nature avait déposée comme un baiser materne! sur ses deux joues, avait disparu pour faire place à une pâleur morbide,

— la pâleur des cierges d'église...

C'était toujours Tomeite, — mais Toinette revue, corrigée et considérablement diminuée. Ah! j'aimais encore mieux l'édition pr/nc«ps de cette paysanne, — malgré ses incorrections. Cette seconde édition-là, — édition de Paris, — ne valait pas cher !... Et, cependant, beaucoup de gens la préféraient à l'autre. Pourquoi cela? Ah '. le singulier goût que prouvent là les hommes ! Ils n'aiment pas les fortes filles qui crèvent de santé; ils leur préfèrent les filles chlorotiques qui ont la couleur du café au lait qu'elles prennent le matin en guise de soupe !... N'est-ce pas étrange?

J'aurais bien voulu savoir, moi curieux, pourquoi elle se trouvait là, servante de cabaret, au lieu d'être chez son père, — servante d'elle-même. J'aurais bien voulu savoir, également, quelles avaient été les suites de son arrivée à Paris. Mais je ne pouvais l'interroger, comme vous sentez, et elle ne racontait pas sa vie aux passants, — comme je fais en ce moment de la mienne. Force me fui donc de m'en tenir aux suppositions. Quelles suppositions ?Ah ! voilà, je ne vous les dirai pas : devinez-les !...

Ce cabarel de la rue de Beaune, situé presque en face de riiôtel de Nesle, était tenu par mademoiselle Bijou, tille de M. Bijou, marchand de vins en gros qui avait trois ou quatre boutiques Je détail dans Paris. îfademoiselle Bijou aurait pu s'appeler mademoiselle Grégoire. Elle était grassouillette, avenante, presque jolie et encore jeune, — avec un œil qui disait une foule de choses charmantes et une autre œil qui disait le contraire. A part ce strabisme original, mademoiselle Bijou était la meilleure tille du monde, douce au pauvre monde et hospitalière aux pauvres amoureu.x.

t Plus d'un brmi à large poitrine Avait là crédit sur sa mine.,.

Ah ! comme ou entrait Boire à son cabaret ! •

Il y a, dans Targot des débiteurs parisiens, une expression pittoresque , mais assez canaille , que je recomniïmde aux Francisque Michel de l'avenir : Avoir l'œill

— « Viens dîner avec moi chez mademoiselle Bijou, j'y ai l'œil.'... » disait souvent un des bruns « à large poitrine » en question à un de ses amis.

Jamais l'expression ne fut plus juste, à propos de mademoiselle Bijou — qui louchai!.

Ne ramassez pas de pierres pour les jeter à cette aimable cabaretière. Le ciel lavait faite pitoyable et tendre : elle obéissait à sa vocation de sœur de charité profane.

D'ailleurs , elle n'égarait pas son mouchoir dans la poche de tout le monde masculin , croyez-le bien. Elle faisait ses folies de cœur et de tête avec le" plus grand discernement. « Messieurs les cochers » des quais voisins venaient manger chez elle et y faire des prandions énormes; mais là aussi venaient des gens de lettres et des artistes, des barbes à la Rubens et des moustaches à la Van Dick. Elle avait des sourires pour n messieurs les cochers ; les artistes seuls avaient l'œill...

La salle où l'on dînait était séparée en deux par une cloison vitrée. Dans le premier compartiment, le plus grand, s'attablaient les automédons ; dans le second compartiment, où tenait à peine une table ronde de dimension ordinaire, se réunissaient quelques élèves de Girodet et quelques disciples de M. Chateaubriand. Dans la première saile, on parlait écurie ; dans la seconde, on causait d'art et de philosophie.

Le premier soir de mon entrée chez mademoiselle Bijou , je m'aperçus vite de ces nuances. Tout en écoutant forcément la conversation parfumée de fumier et scandée de coups de fouet de « messieurs les cochers , » je me laissais prendre à la conversation délicate et raffinée de la petite salle voisine.

Le père Ravet , mon maître provisoire , jouait aux cartes avec un aveugle du pont Royal qui , tout en fumant dédaigneusement un excellent cigare , ne perdait pas un seul point de son jeu ni du jeu de son adversaire. A la table voisine, une paire de cochers engloutissait en riant une paire de litres d'un gros vin bleu qui constellait la nappe d'étoiles et d'arabesques. L'un d'eux était La Tulipo.

Encore La Tulipe"? Hélas' oui. Je devais rencontrer ce chenapan à toutes les étapes de ma vie. Avez-vous remarqué,à ce |)ropos,quon rencontrait ainsi, à tout bout de champ, sans rime ni rai.son, les visages qu'on aurait aimé à ne rencontrer jamais? Vous n'allez pas où ils sont; c'est eux qui Nicnnent où vous êtes. C'est odieux'

Oui, La Tulipe, l'ancien garde-française, l'ancien amant de Suzanne, l'ancien ami de Pierre , l'ancien séducteur de Grelcben , l'ancien témoin de Bcauvisage. Ce sacripant était bien toujours le même !

Pendant qu'il racontait à son camarade des histoires invraisemblables où il avait joué le principal rôle, je surprenais de temps en temps des lambeaux de la conversation de la petite salle voisine. Une voix surtout y dominait : celle d'un beau grand garçon, à la physionomie sburieuse et fine, — le metteur en train de ce cénacle. Quoiqu'un rilail fré(p)cmment Plotin, il lui répondait chaque fois par des épigrammcs auxquelles il avait le soin de mettre du coton, — par amitié pour son ami. Mais on voyait bien, à la façon dont il répondait, qu'il connaissait le pliilosojdie néo-platoniricn beaucoup mieux que relui qui en parlait. Pourquoi ne pas laisser dormir les Anciens dans leur vénénblc noussii-rc, quand les Modernes sont si intéressants? Et que diable Plotin venait-il faire dans celle galère? C'était là un pauvre compulsoirc de buvettes ?

Mal;;ré Plotin, Porphyre et Jamhliquc, eMlail là, dans cet étroit espace , dans cette arrière salle du cabaret de made-

moiselle Bijou, que se tenait chaque soir le salon le plus gai, le plus décent, le plus spirituel et le plus distingué de Paris, — un vrai concile de l'esprit! C'était là que se discutaient avec courtoisie toujours, avec enthousiasme souvent, avec ironie parfois, les hautes questions d'art et de littérature qui remuent tant de cerrelles dans le monde ! C'était là que venaient défiler, clairons en tète, flamberge au vent, des armées de paradoxes philosophiques et artistiques , où l'élégance du style le disputait à la solidité de la pensée, — sorte de Carrousel charmant où évoluaient avec grâce des intelligences merveilleusement outillées.

Vers la fin de la soirée, deux petites filles d'environ vingtcinq ans — à elles deux! — firent leur entrée dans le cabarel de mademoiselle Bijou. L'une d'elles tenait une vieille guitare et toutes deux chantaient.

Elles étaient bien piles et bien enguenillées, ces deux petites filles! D'où venaient-elles ainsi? Elles ne le savaient peut-être pas elles-mêmes, — ces bohèmes parisiennes!

Ce qu'elles chantaient de leur voix grêle et mélancolique, vous ne le devineriez jamais?... Des romances sentimentales? Allons donc! Des romances guerrières? Allons donc!... Ces dcu\ enfants chantaient tout simplement des gaudrioles très décolletées! Le répertoire de Piron !

Il fallait bien plaire à " messieurs les cochers! »

Et elles leur plaisaient beaucoup, — à cause de leurs chansons. Personnellement , ces deux pauvTes filles ne les intéressaient pas : elles étaient maigres et presque laides ! mais les chansons cpi 'elles chantaient de leurs voix d'enfants étaient si dodues, si gentilles, si appétissantes!...

Après leur récolte de sous dans la première salle, — ■récolle dont je fis partie, — elles vinrent dans la petite salle où se tenait le cénacle dont je viens de parler, et commencèrent leurs chansons égrillardes.

On les fit laire et on les regarda.

— Mes mignonnes , — dit un beau grand garçon que ses amis appelaient Max, — ne savez-vous donc pas autre chose?

— Autre chose? — répondit l'ainée.

— Oui... d'autres chansons?...

— Nous en savons beaucoup, au contraire '

— Alors , chantez, mes oiselles ! — dit Max de sa voix douce.

Les deux jeunes filles chantèrent en effet d'autres chansons — du même répertoire.

On les fit laire de nouveau.

— Ma mignonne , — dit Max en prenant l'ainée sur ses genoux et en la regardant gravement entre les deux yeux, — tu me rappelles désagréablement un conte de Perrault. Il élail «ne fois deux jeunes filles et une vieille femme. La vieille femme, qui était une vieille fée, rencontra les doux jeunes filles et les pria d'aller puiser de l'eau à la fontaine voisine, parce qu'elle avait soif et qu'elle ne pouvait boire toute seule. L'une des jeunes filles refusa aigrement ; l'autre alla naturellement puiser de l'eau dans le creux de ses deux mains blanches et la rapporta à la vieille femme qui la remercia en disant : n Tu as été compatissante, je veux te faire un don. Chaque fois que tu parleras, il coulera des diamants de tes lèvres. Ta sœur a été inhumaine : chaque fois qu'elle parlera, il lui sortira de la bouche des crapauds et des vipères...» Ma mignonne, quelle méchante action as-tu donc déjà commise , toi qui es si jeune , pour qu'il te sorte ainsi des lèvres, lorsque tu chantes, de vilaines bêles et non des perles fines?...

— Ma mère m'a battue pour m'apprendre ces chansons-là... Elle ne m'en a jamais appris d'autres!... — répondit tristement la jeune fille, un peu honteuse, peut-être pour la première fois de sa vie.

— Et ta sœur?... — reprit Max.

— Ce n'est pas ma sœur 1 C'est la petite d'une voisine du garni où je couche... Je l'emmène pour qu'elle gagne sa vie avec moi!...

— Pauvres enfants I... dit Max. — Et , — reprit-il , — si je vous apprenais d'autres chansons, les chantcriez-vous à la place de celles que vous avez tonl-à-l'heure chnntéM à ces hommes?...

— Volontiers, monsieur'... — répondirent les deux jeunes lilles atec une joie sincère.

— Eh bien ! toi , écoute... Cela n'est pas bien jiai. ce que je vais te chanter, mais c'est honnête... El les sous des gens <iui aiment ces rliansons-là valent bien ceux des gens qui aiment les chansons que l'on vous a apprises à coups de

poing El d'abord, asseyez-vous là, mes agnelles, et

manijoz!....

— Mais, monsieur...

D'UN VtEUi SOU.

Si

— Mangez el buvez... je le veux!... Toincllc, deux couverts !

Toinello apporta deux couverts , servit à dincr aux doux petites chanteuses, et, quand la porte eut 6l6 close, M;ix chanta de sa voix entraînante et sympathique la chanson suivante , — très populaire dans certains d(5partements de la France :

Jésus-Clirist s'li;ibilla en pauvre •.

« Faites-moi ia. cliuriti! ; Des miettes de votre table Je ferais bien mon souper, a

— • Les miettes de notre table, Nos chiens les mangeront bien ; Nos chieus rapponeut des lièvres, Et tu ne rapportes rien ! .. ■

— « Madame quCtes à la f'nêtre, Faites-moi la charité... »

— « Ah ! montez, montez mon panvj'o.

Avec moi vous souperez ! o

Qnand ils eurent bien soupe, 11 demande à se coucher...

— « Ah ! montez, montez mon pauvre, Un bon lit vous trouverez, »

Ils montent l'escalier; Trois anges les éclairent !

— " Ah ! n'ayez pas peur, mad.ame, C'est la lune qui parait.

Dau3 trois jours vous mourerez, En paradis vous irez, Et votre mari, madame, En enfer ira brûler ! »

— La retiendrcz-vous?... — demanda Max , lorsqu'il eut lini de chanter.

— Oh ! oui, monsieur!... — répondit la plus âgée des deux jeunes tilles.

— Eh bien ! allez, mes enfants , et que le ciel vous garde des mauvaises rencontres.

Les deux jeunes filles partirent— -à regret. Quand elles furent dans la rue, elles s'arrêtèrent et l'ainée dit à la plus jeune :

— Quittons-nous, Sophie... II n'est pas tard, tu peux rentrer seule , en suivant les quais sans l'amuser en route

Voici la moitié de notre recette de la journée Elle a été

bonne. Ta mère sera contente...

— Et loi, ma petite Mariette?...

— Moi... je reste...

■■^- Je ne te reverrai plus?...

— Si... si... tu me reverras...

— Quand?...

— Je ne sais pas... mais je te reverrai...

— Qu'est-ce que tu vas faire, Marieltc?

— Cela ne te regarde pas, ma petite Sophie !... Embrassons-nous et séparons-nous!...

— Tu le veux?...

— Je le veux!...

— Allons... adieu!...

— Adieu, Sophie... Sois bien sage.. Je l'enverrai la chanson de Jésus-Christ qui s'habille en pauvre pour que lu l'apprennes et que tu la chantes... Tu me promets de l'apprendre et la chanter?...

— Oh ! oui... ma mignonne. .. je le le promets !...

— Et de ne plus chanter ce que nous chantions auparavant?

— Pourquoi cela?...

— Cela ne te regarde pas... Promets-moi seulement de ne plus chanter les chansons que nous chantions ensemble!...

— Je te le promets, ma petite Mariette !...

— C'est bien... .\dieu, ma mignonne !...

Les deux jeunes filles s'embrassèrent — - et se séparèrent. La plus jeune sortit de la rue de Beaune et disparut sur le quai Voltaire. Mariette resta plantée devant le cabaret de mademoiselle Bijou.

Une heure se passa ainsi dans l'attente. Mais bientôt, la porte du cabaret s'ouvrit et Max sortit, accompagné de ses amis.

Mariette les suivit — à dislance.

Au bout de quelques instants, Max et ses amis s'arrêtèrent, échangèrent quelques poignées de main et se dispersèrent dans ditfércnles directions.

Max continua sa route tout seul, en marchant du pas d'un homme qui aime la flânerie.

Mariette se rapprocha de lui à pas pressés.

— Monsieur Max!... — murmura-t-clle, lorsqu'elle fut arrivée assez près de lui pour être entendue.

Max se retourna au son de cette voix émue et frémissante.

— Monsieur Max !... — répéta Mariette.

— Ma petite chanteuse !...

— Oui, monsieur Max!...

— Ou allez-vous ainsi, mon enfant?

— Où vous voudrez, monsieur Max !...

— Où je voudrai?...

— Voulez-vous me donner votre bras?

— Voih\ mon bras? Mais, vous m'expliquerez...

— Ne comprenez-vous rien?

— Absolument rien !

— Il faut que je vous dise tout ''

— Tout? Non... Mais la moitié au moins !

— Je ne veux pas rentrer dans le garni... On m'y insulte tous les jours... Vous m'avez ouvert les yeux tout A l'heure... J'ai eu honte de moi!... Je veux rompre avec cette vie-là !... Aidez-moi, monsieur Max, aidez-moi!...

— Mais, je suis pauvre, mon enfant!...

— Oh! je ne vous coûterai rien, vous verrez! Faites-en l'essai un mois... un mois seulement!... Je vous en prie!... Vous m'avez parlé ce soir comme on ne m'avait jamais parlé... Je veux encore entendre votre voix... Vous devez être bon... Je vous aime!... Pardonnez-moi.

— Si je te pardonne, ma chère enfant !... Si je te pardonne!... Te moques-tu?...

— Je ne me moque pas... et je vous aime!

— Allons!...

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