Chapitre IX
Opinion de Cliarlet. — On fusille le barbet. — Les fusils bj-gues.
— Heureux ceux qui, etc., etc. . — Rémiuiscence du dictionnaire de M. Clioinpré. — Les lavandières de l'éiang de Trivaux ; leurs battoirs et leui-s langues. - Flùlc et Klùie. Rossignol et crapaud. — Le père Fruiiquet. — Sa tendresse bachique. — Oraison funèbre du barbtt. — Le calvaire du père Franquct et ses stations. — Mademoiselle 'l'oinette. — ■ Mon destrier. » — La yacht Blanche elJean Haitin, — Conversation presque criminelle. — Oh! ctc farce!... - Les faiseurs de bucoliques el les lunettes vertes de l'avare. — Bergers pour rire et Bergers pour de bon. — Mademoiselle Reine et M. Théodore. — Aveu délicat.
— Projets de départ et projets de réunion. — Départ pour Paris.
Il avait raison, le géomètre, — et Charlet aussi. « Ce qu'il y a dc'meillcur chez l'homme, c'est le chien, • — disait Charlet.
Les amis d'Etienne l'avaient abandonné Iftshcmenl, le barbet seul élait resté !
Quels hurlements plaintifs' Quels « hou ' hou! a lamonlalilcs ! Les solitudes de la forêt en étaient épouvantées el l'écho de l'étang de Trivaux répétait avec énergie les notes sourdes de ces apiicis désespérés.
Des paysans accoururent. En apercevant ce chien vivant auprès de" cet homme mort, — ce chien à la gueule ensanglantée, au poil hérissé, aux yeux nirnaçanls, devant ce cadavre au vi.sagc livide, à la lèvre contractée, aux yeux inimoliiles, — ils s'effrayèrent et prirent la fuite, eux aussi.
D'autres vinrent, après eux, armés de fourches cl de fusils, et burloul armés d'un magistral, pour constater le crime.
On voulut approcher. Le biirbcl cessa alors ilo se plaindre et (le regarder son jeune mailrc, pour se retourner cl montrer une rangée formidable de crocs blancs et luisants. Il n'avait pu secourir son maître vivant, il voulait le protéger mort.
Les paysans reculèrent.
Le magistrat s'avan(,'a à son tour, confiant dans la vertu de son écbarpe et de son titre: le barbet poussa un grognement plein de menaces.
— C'est un chien enragé!... — dit-il en s'éloignant prudemment.
— lin chien enragé!... — répétèrent les paysans avec terreur.
On entendit aussitôt le bruit sec que fait un fusil qu'on arme.
— Il faut le tuer'... — dirent les uns.
— A coups de pierres !... — ajoutèrent les aulrcs.
— A coups de bâtons!...
— A coups de fourches!...
Le barbet s'était retourné vers son maUre et s'était remis à lécher la plaie béante qu'il avait à la poitrine.
— Ce chien n'est pas enragé puisqu'il boit!... — fit remarquer un assistant.
— Farceur de père Franquet!... — répondit un autre. — Vous voyez bien que c'est du sang qu'il boit, et non de l'eau!... C'est delà rage, ou je ne m'y connais pas!...
— Eh bien!... tu ne t'y connais pas, mon garçon!... Ce cbicn-l;\ est moins enragé que toi, qui cours après toutes les filles du pays!...
— Les tiennes comprises, vieil ivrogne! — murmura à voix basse le paysan auquel venait de parler le père Franquet.
— La prudence nous défend de vous croire, sieur Franquet!... — dit le magistrat.
— Qu'est-ce que c est que ça, la prudence?... — demanda le père Franquet à un voisin, à voix basse et d'un air goguenard. — La prudence?... Came fait l'effet d'être le manteau de la peur!... Qu'en dis-tu, voisin? ..
— Armez vos fusils, ceux qui en ont!... — recommanda le magistrat.
— C'est fait, M. Desgranges!... répondirent deux ou trois voix.
— Alors... une... deux... trois!...
Trois coups de fusils se firent entendre, — en bégayant, pour ainsi dire. L'un fit entendre une syllable de plomb, puis l'autre une autre, puis le troisième une autre. La première syllabe atteignit l'animal à la tête; la seconde syllabe l'atteignit dans le tlauc, — et la troisième syllabe de plomb atteignit Etienne en pleine bosse !... Maudits fusils bègues!...
Le pauvre barbet n'avait pas poussé un cri. Il avait dansé un instant la danse de Saint-Guy des gens frappés par les armes k feu, puis il était immédiatement retombé — mort — sur la poitrine de son jeune maître. C'est ainsi qu'il voulait mourir, le pauvre barbet, — sur le cœur de son Etienne!...
Et la maisonnette de la rue de la Santé? Et la pauvre vieille mère? Et l'angora? Et le canard? Ah! Etienne! Ah! barbet!... Vous étiez tous les deux bien coupables! Toi, Etienne, surtout!
On enleva le cadavre du jeune homme, — après procèsverbal signé de tous les témoins, — et on laissa là le cadavre du barbet, destiné à devenir la proie de tous les mulots et de tous les musaraignes du voisinage.
Quant à moi , — perdu dans l'herbe, — on ne me vit pas et je restai pour tenir compagnie à ce brave animal mort victime de son dévoûment.
Heureux ceux qui meurent jeunes, — ils sont aimés des dieux! Mieux vaut cent fois mourir ainsi, en face du soleil, par une belle matinée d'été, d'un coup d'épée dans le cœur, pour sa dame ou pour sa patrie, que de mourir à soixante ans dans un lit d'hôpital, au milieu d'une atmosphère de tisane, brisé parles maladies et parles chagrins!... On meurt tout entier, ainsi !
Ah! mes chers amis inconnus, — qui passez devant moi, sur le quai Conli, et qui vous arrêtez pour m'écouter rabâcher mes vieux souvenirs, — mourez jeunes, mourez jeunes. C'est beau, croyez-moi, de tomber ainsi foudroyé quand on a encore devant les yeux le soleil d'une apparition éblouissante, dans la tête et dans le cœur l'ivresse vertigineuse d'une passion insensée!... C'est plein de voluptés infinies et denivremenls innommés de mourir à vingt ans, dans toute sa fougue, dans toute sa beauté, dans toute sa fleur!... Les vivants, — s il y en a encore qui se souviennent de vous, les vivants parlent quelquefois de vous avec sympathie, avec
attendrissement, avec honneur. « C'était — disent-ils parfois dans leurs causeries — un jeune fou!... Cœur et léte à l'envers!... mais hardi, mais vaillant, mais héroïque!... l'auvre enfant! il s'est brûlé la cervelle pour la Uosila, ou pour la Juanita, ou pour la Julietla, — pour la première venue, ccslà-dire pour la dernière adorée, déesse de théâtre, de bal ou de comptoir!... . Ou bien: « brave enfant! Il est tombé comme un preux des vieilles légendes, la poitrine tiouée par l'épée d'un rival, perdant sa vie avec son sang, mais toujours souriant et moqueur!... u Cette oraison funèbre vaut bien, en tous cas, celle qu'on prononce sur votre cercueil de chêne ou de sapin, plus tard, — lors<|ue vous avez consenti à vous laisser de nouveau « étendre sur l'horrible roue de la vie » jusqu'à soixante ans, — Il fut bon père, bon époux, bon citoyen, bon n'importe quoi!...
Mais tout le monde n'a pas le droit ni l'Iionneur de mourir jeune!... Il faut être aimé des dieux, — c'esl-à-dire avoir été nourri de la moelle des lions, conmic Achille, fils de l'élée et de Thétis. n Que veux-tu, mon fils? " — demandait Tliétis à Achille enfant. — « Vivre vieux, sans rien faire pour la gloire, ou mourir jeune et chargé d'honneurs? » — « Je veux mourir jeune ! » — répondait Achille.
Mourez jeunes, ô mes jeunes amis inconnus ! La mort est moins anière que la vie...
Il est bien entendu que je dis cela pour tout le monde, — pour les hommes comme pour les chiens.
Transition naturelle qui me ramène à mon barbet de la forêt de Mcudon.
Nous étions restés seuls, lui et moi, au bord du sentier qui contourne l'étang de Trivaux. Les grenouilles chantaient leur chanson désagréable qu'interrompait à intervalles inégaux la chanson monotone du coucou, — cet oiseau fantasque qui symbolise si mal à propos les infortunes des maris. Une bergeronnette venait, de temps en temps, raser les joncs de léiang, en concurrence avec une troupe de libellules aux ailes diaphanes, au conselet marbré comme un damier.
Bientôt le paysage s'anima de la présence de jeunes filles du pays et du bruit de leurs battoirs sur les bords de l'étang. Les battoirs allaient , — mais les langues allaient davantage encore. Elles parlaient d'un assassinat commis dans la matinée, d'un chien enragé, du courage de M. le maire, de l'ivrognerie du père Franquet, du libertinage de M. Théodore et de trois ou quatre choses plus ou moins intéressantes.
11 s'agissait, comme on voit, du duel d'Etienne et de la mort de son barbet.
Les battoirs et les langues allèrent toute la journée.
La nuit vint, les lavandières s'en allèrent. Tout bruit disparut. La forêt reprit son calme souverain que troubla d'abord la tlùle de cristal du crapaud, et ensuite la tlùte de cristal du rossignol. J'aime mieux celle du crapaud, — elle est plus mélancolique.
Avez-vous remarqué, à ce propos, quelle voix douce et persuasive ont les gens laids? Il semble que la nature ait voulu leur donner un dédommagement. « Vous souffrez, — leur dit-elle, — chantez! » Ils chantent — et sont consolés. Est-ce que M. Azaïs aurait raison avec son système des compensations?...
La nuit passa comme avait passé la journée, et je me retrouvai seul, comme la veille, auprès du cadavre du barbet.
Les lueurs crépusculaires du matin vinrent souffler sur la forêt. C'était le souffle rose annonçant le soleil qui se préparait à éclairer de nouveau les merveilles sans cesse rajeunies de la nature : C'était l'aube!...
Bientôt des pas un pou lourds résonnèrent sur le gravier du chemin voisin, et une voix avinée entonna une chanson entrecoupée de hoquets.
A la ronde et buvons donc De ce vin, le meilleur du monde ; A la ronde, et buvons donc De ce vin, car il est bon ;...
Si tu n'en bois pas
T'auras ta pépie,
Qui te donnera
Grande maladie I...
A la ronde, et buvons donc De ce vin...
Ici l'ivrogne s'interrompit pour pousser une exclamation d'étonnement :
— Encore ici, le caniche!... Pauvre vieux chien!...— ajoula-t-il d'un air attendri en se penchant sur le cadavre du barbet et en l'étreignant comme un camarade.
MÉMOmBS
Je n'ens pas de peine à reconnaître un des paysans de la veille celui que ses camarades appelaient le père Fran-
«uel. . .,
Pauvre vielle bétel... — repnt-il en s asseyant sur l'herbe et en prenant entre ses bras le cadavre du barbet. — Pauvre vieille bétel... moins béte que ceu.x qui t'ont tué, cependant.. Oh 1 oui... moins béie 1... Ils l'ont cru enragé, les enragés! Ils n'ont pas vu que tu avais de la peine de la mort de ton maitre, et que tu le pleurais avec plus de conscience qu'ils ne pleurent leurs amis, eux!... Tu les as humiliés, mon pauvre vieux... Ils se sont vengés de la leçon de dévoùment que tu leur donnais, en te tirant dessus, les brutes !... Pardonne-leur, vieux chien; ils avaient penrl... On va enterrer ton maître, aujourd'hui... Et loi, on ne t'enterrera jamais, vieux chien !.. 11 n'y a pas de terre consacrée pour les braves créatures comme loi 1 Les cimetières sont exclusivement à l'usage des chréiiens et des chrétiennes... Drôles de chrétiens, va, les hommes 1 Drôles de chrétiennes, va, les femmes 1... si tu savais !...
Le père Franquet, — dans un de ces moments de sensibilité familiers aux ivrognes, porta à ses lèvres la bonne grosse tête inerte du barbel.'Mais, tout aussitôt, faisant la grimace, il le rejeta sur le gazon en murmurant, avec un geste superbe de dégoûl : « Charogne, val... u
Puis il se releva. Mais, en se relevant, il m'aperçut, brillant dans le gazon. Cet ivrogne avait aussi la soif de l'or, comme les autres mortels, — la sacrée soif de l'or, — el il crut, en me vovant. pouvoir se désaltérer dans un napoléon.
—^ Un soûl..! — s'écria-t-il, désappointé. — Un soûl...
Il allait me rejeter avec le mépris qu'il avait mis à rejeter le pauvre barbet ; puis, réfléchissant sans doute qu'après tout un sou était la monnaie de vingt francs, il me plaça dans sa poche avec quelques camarades qui sortaient du cabaret, et parmi lesquels je reconnus des petits sous de la République, — d'anciens compagnons de voyage.
Cela fait, le père Franquet reprit sa chanson et son chemin.
A la ronde, et buvons donc De ce Tin, le meilleur du monde; A la ronde, et buvons donc De ce vin, car il est bon !...
11 faisait chaud. Le père Franquet fit plusieurs stations qui me privèrent de la compagnie de quelques-uns de mes camarades. Sa marche s'alourdissait naturellement d'autant. La route devint d'heure en heure plus difficile et plus pénible pour lui. Un vrai calvaire, quoi 1... Et l'on sait que le calvaire des ivrognes a plus de stations que celui du Chrl;,!, rhéroiquc supplicié 1... Quand le père Franquet arriva chez lui, vers trois heures de l'après-midi, tous mes compagnons de voyage avaient disparu : je restais seul dans la poche de son gilet.
— Voilà une jolie conduite, papal... — dit une bello
f rosse fille qui éuil plantée sur le seuil du logis du père ranquet.
— Il fait une chaleur des cinq cenU diables 1 — répondit l'ivrogne en sessuyant le front avec la manche de sa veste.
yu'est-ce donc qui vous a mis dans cet étal?... — demanda la grosse tille, en suivant son père.
Eh parbleu! Théodore, donc!... Ce farceur-là n'en fait
jamais daulres... 11 m'a emmené hier juscju'à Sèvres, après une histoire que je te raconterai un de tes jours... Un chien... un homme tué... le maire... Des coups de fusils!... La pauvre hèle!... Une charogne 1... Ce que c'est que de nous!...
— Il faut \ous coucher, papa... — reprit la grosse lille, qui ne faisait pas attculiou à l'incoliéreucc des paroles de son père.
— Me coucher sans boire, jamais!...
— Ah ' vous éles incorrigible'... On ne peut pas tenir ménage de vous!... Vous ne cliangcrez donc jamais?...
— Jamais, Toinctle, jamais ! — répondit solennellement l'ivrogne. — Il n'y a que les petits écus de six francs qui changent, el plus vile qu'on ne veut!...
— U potée est prèle... Mangcz-cn nne assiettée... cela vous renietlra, papa 1...
Ccsl une idée, Toiocllcl... Tu es une Clic d'idée, ma
fille!... Je ne suis pas fftché de l'avoir faite... Ce n'est pas comme la sœur Reine... C'est une innocente qui n'a jamais su rien de m vie... Où csl-elle, ta .sœur Keine?...
— Elle est allée f.iire de l'herbe pour les vaches.
— Derhprbol...Ue Iherbe'... — grommela le père Franquet de l'air d'un homme qui o'csl pas convaincu. — Jo suppose plutôt que Théodore...
A ce nom et à cette supposition, Toinette pâlit sous l'épaisse couche de vermillon naturel qui ne quittait jamais ses joues et, arrêtant le bras de son père au moment où il i)orlait une cuillerée de soupe à sa bouche, elle lui dit d'une voix un peu tremblante :
— Quoi, pipa, vous supposez que Théodore...
— Eh bien 1 quoi, Théodore?... Qu'est-ce qu'il le prend? Laisse-moi donc manger iranquillement ma soupe!... Voilà une gouléeque tu me fais perdre!...
— Il s'agit bien de votre soupe!... — répondit Toinette avec une sorte d'emportement. — Vous venez de dire que Théodore... et... Reine...
— M'est avis, Toinette, que tu as aujourd'hui la cervelle fêlée!... Fais ta besogne el ne m'échauffe pas davantage les oreilles... ou sinon... je cogne'... El dur '....
— Tu me paieras ça. Reine!... — murmura Toinette, en s'éloignant de son père et en rangeant çà et là dans le logis.
La potée achevée, le père Franquet monta d'un pas plus sûr l'échelle de meunier qui conduisait à sa chambre à coucher, en chantonnant une chanson de iroubadour-abricot que je n'ai pas entendue chanter depuis. La ronnaisseï;vous?
t Le soir brunissait la clairière.
Les oiseaux rentraient dans les bois, Et la clociie dn monastère Tintait pour la dernière fois.
Au fond d'une forêt obscure.
Seul, égaré, loin du sentier, Marchant toujours à l'aventure, N'entendant rien dans la nature Que les pas de mon destrier !... 'Aii.J >
Est-ce assez pendule dorée, assez iroubadour-abricot, je vous le demande?... Et comme ce destrier fait bien dans le paysage! Ne trouvez-vous pas?...
C'est pourtant là un échantillon des niaiseries sentimentales que l'on chante dans les villages qui entourent Paris ! Des paysans parlent destrier au lieu de parler cheval, — est-ce assez ridicule?
Et pendant que nous y sommes, voulez-vous me permettre de regretter avec vous que les gens des campagnes chantent de si vilaines choses quand ils en ont de si belles à chanter?... Je parle des paysans en contact fréquent avec les villes, car les autres, — ceux oui ne se doutent pas plus de l'existence de Loîsa Pugetque de celle du shah de Perse, — ont des noëls plaintifs el doux, des chants mélancoliques cl rêveurs, pleins de charme et de poésie, dûs à ce poète inconnu qui s'appelle Tout le monde. Je parle des paysans pervertis. Pourquoi s'égosillent-ils à chanter des grivoiseries malsaines pour l'oreille el pour l'esprit, au lieu de chanter des rusticités un peu àurcs, maisforlifîanles?... J'ai entendu beaucoup de choses dans le goût du destrier de tout à l'heure — el très peu dans le goût de la Vache Blanche de Pierre Dupont el du Jean Raisin de Gustave Mathieu. Ce sonl les citadins qui chantent les paysanneries et les paysans qui chantent les citadincriesl 0 bizarrerie des bizarreries! 0 contradiction des contradictions!...
Pour ma part, je n'y comprends rien.
J'avais été étonné en entendant le père Franquet chanter un dessus de pendulej; je devais l'élrc bien davantage une heure après.
Une heure après, le père Franquet — qui, selon l'expression de sa fille ainée, avail copieusement morfiailM, — dormait à poings fermés, comme dorment les justes, les ivrognes et les imbéciles. Toinette, après avoir, en lille bien avisée, vidé le contenu des poches de son père dans les siennes propres, — suivant rcxccllcnle et quotidienne linhilude qu'elle en avait prise, — fermait la porte au loquet, lirait les volets, et se dirigeait eu toute hàtc vers le pré oij sa so'ur Rcino faisait de l'herbe.
.Assis à l'ombre d'un bouquet de noisetiers, dans l'atlitade nonchalante des enfants cl des amoureux , un jeune homme de vingt-cinq ans et une jeune fille de dix-huit ans causaient en se tenant par la main. Le jeune homme portait le costume des paysans aisés ; la jeune fille relui des paysannes qui g.irdcnt les vaches. II avait les mains blanches, et elle avait Us mains rouges. Il él.iit propre comme un sou; elle avait un cotillon de rnniiéc précédente, avec quelques accroc.'^ et quelques taches. Mais elle était jeune cl jolie, — malgré son air fafiol, — cl cela faisait compensation. Le jeune lioniinr, d'aill urs, n'avait pas l'air d'y regarder de si près, (.a couronne de paille qu'elle perlait, comme Opliélit, lui allait
aussi bien, à ses yeux de vingt-cinq ans, que toute autre couronne à toute autre femme. I';t puis, ii la campagne !...
— Je t'aime. Reine!... — disait le jeune liomme.
— Oli ! c'te farce!... — r('pondil la jeune tille avec, un gros rire.
Remarquez, je vous prie, qu'elle disait « Oh ! c'te farce, » et non « Oh! cette farce. « Les deux mois ont l'air d'iHre cousins, et cependant ils n ■ sont pas île la mfme famille. Les romanciers ont trop l'hahilude de jiarler à la place d<; leurs personnages et de leur faire dire des choses dont ils n'ont jamais eu l'idt'e. Il peut se faire que les gens bien dduqués des villes parlent très correctement; mais les gens des campagnes n'y vont pas par quatre chemins pour s'exprimer. Rose avait dit « Oh ! c'ie farce » — et non i Oh ! cette farce. — Je n'pMe tidèlenient ce qu'elle disait, — en demandant humblement pardon df la liberté grande à monsieur le Dictionnaire de l'AcadL'mie.
— Veux-tu me faire la valissance d'un baiser?... — reprenait le jeune homme, qui connaissait son mdiier de séducteur sur le bout du doigt.
— Oh! c'te farce!... — répondait la jeune fille en embrassant le jeune homme de la meilleure foi du monde.
— Veux-tu être ma femme, Reine?... — demandait le jeune homme en rendant généreusement le baiser qu'il venait de rei^evoir.
— Oh! c'te farce!... — répondait la jeune fille en riant toujours de son rire d'innocen(e, et en se croyant obligée de rendre à son tour au jeune homme le baiser qu'il venait de lui rendre.
— Tu ne le diras pas à Toinelte, Reine?... — reprenait le jeune homme qui, voyant la jeune fille persister à lui rendre les baisers qu'il lui rendait, persistait, de son côté, à lui rendre les baisers qu'elle lui rendait.
— Oh! c'te farce!... — répondait la jeune fille qui persistait à persister, sans doute pour ne pas être en reste d'honnêteté avec son camarade.
Je ne sais pas combien de fois cet invariable et monotone « Oh ' c'te farce ! » aurait pu se prolonger, si Toinelte n'était intervenue tout-à-coup — comme le Deus ex machina classique — pour interrompre l'idylle par uu coup de poing à double détente...
0 Daphnis ! ô Virgile! 6 Théocrite! ô Moschus! ô Bien! ô Némésianus ! ô Calpurnius ! ô Racan ! ô Segrais ! ô madame Deshouliéres! ô Florian ! ô madame Sand! ô M. Sandeau ! ô faiseurs d'idylles et de bucoliques, de bergeradcs et de paysanneries!... comme vous nous avez trompés! comme vous vous êtes trompés vous-mêmes!... Et comme vous rne rappelez désagréablement ce pauvre cheval à qui son coquin c!e maître mettait des lunettes vertes, afin qu'en mangeant de la paille il s'imaginât manger du foin!... Vous avez mis des lunettes, — ô chers ignorants de la vie réelle, — et vous avez cru voir des paysans du temps de Triptolème là où il y avait des paysans des mauvais temps, — des pasteurs de l'âge d'or là où il y avait des pasteurs de l'âge de cuivre !... 0 les belles lunettes vertes que vous avez chaussées là et que vous vouliez nous faire chausser, — ôpoètes!... Vos Tireis et vos Corv-dons, vos Daphnés et vos Amaryllis sont des Tireis de canapé et des Corydons de trumeau ! Cela existe dans les toiles de Boucher et de Vanloo, de Tancret et de W'attean, — mais cela n'existe pas dans la nature! Vous ne connaissez pas Jean Guêtre, mes maîtres !...
— Veux-tu marcher plus vite que ça, longie!... — criait Toinelte à la pauvre Reine, tout encharibotlée, en la menaçant de nouveau de son robuste poing.
Reine s'esquiva en pleurant.
— Et vous, monsieur le Joli-Cœur, — reprit la virago en se tournant vers le jeune homme qui riait comme un fou de cette équipée, — me direz- vous ce que cela signifie?...
— Bien volontiers, belle Toinelte! — répondit-il en s'approchant d'elle, pour lui prendre la taille. — Cela signifi ■ que Reine est une innocente et que vous êtes la préférée de mon cœur...
— Enjôleur'... — reprit Toinette, en supposant aux démonslrntions du jeune homme.
— Enjôleur? Pourquoi?... En aimant votre sœur, d'ailleurs, c'est toujours vous que j'aime I... Mon amour ne sort pas de la famille !...
— Ne dites pas de bêtises , Théodore ! — s'écria Toinelte que la jalousie peignait douloureusement. — Vous savez bien que vous ne de\ez aimer que moi!... Vous savez bien que vous ne devez épouser que moi !...
— Pourquoi cela, ma belle enfant?... — répondit le Lovelace villageois en se rengorgeant.
— Pourquoi?... 11 demande pourquoi! — s'dcria la
grosse lille en levant les yeux et les mains au ciel.
— Oui, je deinaiide pourquoi, belle Toinette !... — répondit Théodore en voulant iiroliler de ce moment pour faire le siège de la taille de la pavsanne.
— Ne me touchez pas, Yhéodore, ne me tourhez pas !
dit-elle avec vivacité. — Vous ne vous doutez donc de rien, Théodore'/ — ajouta Toinette avec un peu plus de temlressc.
— be rien, absolument I... — répondit Théodore avec un étonnement sincère.
— Eh bien!... — reprit Toinette.
— Eh bien?... — répéta Théodore.
— Eh bien ! — dit résolument la grosse fille, — si je reste ici plus longtemps sans être mariée, mon père me tuera !...
— Le père Franquet, un homme si doux!...
— Il me tuera!...
— Allons donc ! il a trop peur du procureur du roi pour cela !
— Je te dis que si, dans quatre mois, je ne suis pas mariée avec toi, on me montrera partout au doigt, et que je serai forcée d'aller à la ville pour cachrr ma honte !...
— Ah! c'était ça! — exclama Théodore, comme un
homme habitué à ces sortes de déclarations. — Eh bien ! Toinette, mon enfant, il faut aller à Paris!... J'y connaisquelqu'un qui vous placera comme il faut...
— El tu me suivras?...
— Pas tout de suite, pour ne pas éveiller les soupçons du père Franquet, qui déjà me soupçonne un brin... Mais plus tard... dans huit ou dix jours...
— Tu me le promets ?...
— Ma parole d'honneur !
— Je partirai cette nuit, alors !...
— Déjà?...
— Oui, il le faut !... La mère LefebvTe va cette nuit à Paris avec sa voiture... Elle me prendra avec elle...
— Mais... le père Franquet?...
— Il lui reste ma sœur... D'ailleurs, le vin le console de tout!.,.
— Ah '... Et vous me disiez tout à l'heure qu'il vous tuerait !...
— Sans doute... Eh bien ! le vin le consolerait de m'avoir tuée, voilà tout !...
— .\h ! très bien !.. . très bien !.. .
— Je rentre, Théodore!... Vous ne me reconduisez pas?...
— Non... par prudence!... Songez-y donc ! si l'on nous voyait ensemble!...
— Mais... on nous a vus assez souvent ensemble pour qu'une fois de plus ou de moins ne fasse rien.
— Sans doute, belle Toinette, sans doute... mais maintenant, c'est bien différent !... d'après ce que vous venez de m'avouer...
— Vous avez raison, Théodore !... Ainsi, mon Théodore, tu me promets de venir me rejoindre à Paris dans huit jours?...
— Dans huit ou dix jours, oui!... A propos, vous aurez besoin d'argent;...
— J'ai fait des économies, Théodore... elles me suffiront pour attendre... Je vous remercie de votre offre... elle me prouvevotre bon cœur... Adieu, Théodore '.... Ahuit jours !...
— A huit jours, mon ange !...
Les deux amoureux s'embrassèrent à plusieurs reprises. Puis, les adieux faits, chacun d'eux se mit en roule : l'un prit adroite, l'autre à gauche. C'est ce qu'on appelle se tourner le dos.
Je dois le dire ici, — à la louange des femmes, — Toinette se retourna plusieurs fois pour voir encore son amant avant qu'il ne disparût toul-à-fait. Quant à lui, il ne se retourna pas une seule fois, — pour ne pas compromettre Toinelte, sans doute !...
Cette grosse fille commençait à m'intéresser. La sincérité est une chose si rare en ce monde, qu'il faut la saluer toutes les fois qu'on la rencontre et où qu'on la rencontre.
— Je te demande pardon, ma petite Reine !... — dit Toinelte en entrant chez le père Franquet.
— Oh! c'te farce!... — répondit Reine en riant de son rire un peu trop simple.
A minuit, pendant que tout le monde dormait, Toinette, son paquet de bardes et moi. nous sortions de la maison du père Franquet, et nous allions rejoindre la voiture de la mère Lefebvre, sur la roule de Bièvre à Paris.