‹ Mémoires d'un vieux souChapitre 11 sur 20 · Chapitre XI · texte numérisé non relu

Chapitre XI

Photographies sans retouches de Mai et de Mariette — Miss Fauvette. — Existence rayée de pluie et de soleil. — Fringale conjugale de Mariette. — Comment Max se conduit. — Un vieil ami et une jeune fille. — Oh ! Marie ! Marie! — Mort de miss Fauvette. — Dernière nuit. — Max est vaincu par la vie. — Il sauve trois hommes et se perd. — Son ami Stéphen. — Ivrogue,

Le lendemain, la guitare de la petite guitariste était accrochée en sautoir au-dessus de la cheminée, entre une pipe turque et un kriss malais. Quant aux sous recueillis par Mariette dans sa journée de la veille, ils avaient été placés par Max dans une coupe d'onyx avec quelques monnaies romaines d'or et d'argent. Ils avaient une valeur particulière, inestimable, désormais.

C'est ici le cas, ou jamais, de faire la photographie sans retouches de Max el de Mariette.

Max, d'abord, — en sa qualité d'homme. Mariette après,

— en sa qualité de femme.

Vous avez du connaître Max, — ô gens de la génération de 1830. Il avait autant d'amis qu'Alexandre Dumas, deux ou trois mille, un régiment d'amis, — presque une armée ! Autant d'amis que Rhodope avait d'amants et que l'AImanach Bottin a de pages.

Si vous ne l'avez pas connu, vous l'avez au moins coudoyé, vous lui avez au moins marché une fois sur les pieds sans lui demander pardon, parce qu'on finit toujours par rencontrer ceux qui passent continuellement devant vous, ceux qui vont dans tous les théâtres, dans toutes les fêtes, dans toutes les promenades, dans toutes les rues, partout,

— et même ailleurs, où vous devez bien aller quelquefois, avouez-le !

Et Max était de ceux-là. Il avait usé beaucoup de bottes,

— jamais de fauteuils. L'homme le plus ambulatoire, après Isaac Laquedem, que ce Max ! Il était toujours en train d'aller quelque part, — à quelqu'heurc qu'on le rencontrât. Je ne sais pas au juste s'il s'était jamais couché dans un lit; en tout cas, je suis bien sûr qu'il ne s'y était pas tenu autrement que debout. Il avait la ligne horizontale en horreur et la ligne perpendiculaire en amitié. Il aimait à percher, — comme les oiseaux ! Si la locomotion n'avait pas existé, il l'aurait inventée.

Un beau portrait à faire que le sien, el qui avait été fait, d'ailleurs, cinq ou six fois, à l'eau-forle, au burin et autrement, — -et accroché autant de fois aux expositions annuelles du Louvre ! Une tête fine comme celle d'un cheval de race ; un peu rêveuse, un peu goguenarde, d'une pâleur charmante, el légèrement penchée sur une épaule, comme il convient aux tètes trop remplies, — ce que font sur leurs tiges les

épis trop chargés. De grands yeux convenablement à l'abri sous 1 auvent mobile d une rangée de cils bruns; des yeux glauques, des yeux rares, à ce qu'il parait ; dos yeux glauques et magnifiques, — fenêtres superbes où bi pensée s'accoudait souvent, et où les passants les plus indifférents pouvaient la voir et l'admirer, quand l'envie leur en prenait. Avec cela, des cheveux châtains, ébouriffés et crespelés naturellement; une barbe d'un blond fauve, la nuance du tabac de Maryland, — mais telle, que, lorsqu'il passait sa belle main "blanclie dedans, on croyait qu'il allait la rouler dans du papier à cigarelies, et la fumer... Avec tout cela encore, une taille raisonnable, — c'est important, la taille ! — qui n'eût provoqué ni le dédain d'un tambour-major, ni la convoitise d'uu Lapon. La vraie taille! Les hexamètres, les hannetons et les géants des cafés parisiens, ont seuls le droit d'avoir six pieds — et d'être bêtes.

A l'époque où je le connus et où le connut Mariette, Max avait trente-deux ans et — rara avis! — il avait encore ses trente-deux dents. Ce détail n'est pas, non plus, sans im|)ortance : cela lui permettait de sourire! Uya tant de gens qui sont condamnés à la mélancolie et à la morgue parce qu'ils n'ont plus d'incisives ou de molaires !

Max n'avait jamais connu ni son père, ni sa mère. On est toujours le fils de quelqu'un, à ce que prétend Brid'oison. C'était ce « quelqu'un »-\à que Max n'avait jamais entrevu, — au plus loin qu'il se reportât dans ses souvenirs de baby. Les auteurs de ses jours avaient désiré garder l'anonyme, — comme des vaudevillistes honteux. Il y a des gens qui rougissent des choses les plus honnêtes.

Commencements my.slérieux et incohérents ! Premier chapitre de roman ! Les bâtons ont deux bouts, — un commencement et une fin, — et Max se berçait de l'espoir d'avoir ce semblant de ressemblance avec un bâton. 11 avait eu un des bouts, c'est-à-dire un commencement; il voulait avoir l'autre bout, — c'est-à-dire une fin.

Peu lui importait, en effet, de connaître sa source, — proche parente de celle du Nil, — pourvu qu'il connût son embouchure. Filet d'eau obscur au départ, il aspirait à se perdre dans l'immense Océan de la Mort et de l'Oubli, • — où vont se perdre toutes les rivières et tous les fleuves, toutes les gouttes d'eau et toutes les larmes, toutes les fanges et tous les martyres !...

Dans leur empressement à se débarrasser de lui, ses auteurs avaient oublié de lui donner un nom. 11 s'en était alors offert un à lui-môme, — celui de Maxime. Mais ses amis du cénacle de la rue de Beaune l'appelaient Max, tout court, et lui-même avait consenti à cette suppression, jugeant qu'il était inutile d'allonger encore la vie — déjà trop longue ' — avec trois lettres qui n'avaient pas la moindre raison d'être. Max, donc, avait « crû comme une herbe entre deux pavés, » — pour employer la pittoresque expression de Miche- Ict. Il avait eu cinq ans, puis dix ans, puis quinze ans, puis vingt ans, — c'esi-à-dire qu'à travers des fortun(;s diverses, il avait passé par les phases ordinaires de la vie humaine. Un peu envoyouté par l'abandon dans lequel on avait laissé sa première enfance s'étaler au soleil, il avait joué au bouchon, à la marelle , au cheval fondu, à la bloquelte, — à tous les jeux de la gaminerie et du hasard. Il s éiait fait souvent des nez postiches avec des gousses de tilleuls, des colliers à la Charles-Quint avec des marrons d'Inde, des carrosses meneilleux avec des fragments de potiron. Il avait fait des ronds dans les puits, des accrocs à tous les endroits fermés de sa culotte. Il avait déniché des oiseaux, construit des cocottes et fabriqué des petits bateaux « qui allaient sur l'eau. » Enfin, il avait été gamin de Paris, — gamin spirituel et batailleur, mais honnête comme l'honnêteté et bon comme le bon pain. Il avait traversé le bourbier de la grande ville sans y souiller la robe d'hermine de son àme, sans y pervertir" son cœur, sans y fausser son esprit. Il avait marché sur la fange comme le Christ sur les eaux, sans y mouiller sa semelle, — mais non .sans y mouiller ses yeux, car ce qu'il avait vu de misères et ce qu'il avait entendu de blasphèmes en traversant ces fanges de la cité géante, lui .avait mis souvent des larmes aux yeux, et pour toujours de la mélancolie sur le front.

Max avait donc eu, — comme vous, comme celoi-ci, comme celui-là, — ses jeux, ses petites passions d'enfant, ses prinlanièrcs émotions et ses pnnianières amours. Il avait aimé une petite garçonnclle avec laquelle, pendant cpiclquos années, il avait gamine de la belle façon. Amours chastes ! Amours délicieuses ! qui avaient laissé dans son cœur une traînée parfumée de souvenirs. Le petit Mix aimait la petite Madeleine cl la petite .Madeleine adorait le petit Max. Elle

l'embrassait souvent, en lui disant : « Cher petit homme! »

— et il l'embrassait plus souvent encore, en lui disant : « Chère petite femme !... » Puis, un beau soir — un vilain soir! — Madeleine n'était pas venue jouer et causer avec « son petit mari. » Puis, le lendemain, — et d'autres lendemains encore, — Max s'était trouvé seul à la place où, quelques jours auparavant, ils se trouvaient deux. Puis avec les jours, les semaines, — avec les semaines, les mois, — avec les mois, les années! Madeleine avait disparu et s'était envolée.

« Vers les horizons bleus des robes de satin ! »

— comme font d'ordinaire les petites filles pauvres qui veulent devenir de grandes filles riches. C'est ainsi!

La seconde passion de Max, — la plus sérieuse peut-être,

— avait été une maîtresse qu'on n'a, habituellement, qu'après toutes les autres : l'Etude. Il avait rencontré par hasard des bouquins et avait appris le français comme Volncy avait ajipris l'arabe, — parce qu'il voulait le savoir. Après ces bouquins-là, d'autres, et toujours, et toujours, et toujours' Son intelligence remarquable avait fait le reste.

De sorte que, lorsqu'il avait commencé à avoir des amis,

— c'est-à-dire lorsqu'il avait commencé à se répandre dans un certain monde artistique et littéraire, — il s'était trouvé tout simplement plus savant et plus spirituel qu'eux tous. Ce n'était pas, comme eux, une fleur élégante mais maladive, poussée en serre-chaude, sous les caresses passionnées d'une mère et sous les conseils vigilants d'un père! C'était une de ces plantes qui poussent n importe comment et n'importe où, drues, fortes et belles, avec un parfum sauvage qui double leur prix et leur originalité. Ce n'était pas un arbuste, ce n'était pas un arbre, — c'était une forêt! 11 y avait en lui l'étoft'e de iilusieurs intelligences ; il avait un cœur et un cerveau d'une capacité formidable , — un cœur à contenir un océan d'amour, un cerveau à contenir un océan de pensées !...

Ces renseignements biographiques, je ne les invente pas. Max les racontait lui-même à la petite Mariette, dans leurs longues soirées d'été et dans leurs non moins longues soirées d'hiver. J'étais là, — je prenais mes notes.

" Messieurs les cochers » du cabaret de la rue de Beaune avaient trouvé Mariette maigre et laide. Max se permit de n'être pas de leur avis.

11 faut dire aussi que, dès le lendemain de rmstallalion de la petite chanteuse dans le logement de garçon que Max occupait à un quatrième étage de la rue de Tournon, elle avait vu venir à elle — comme dans un conte de fées — lingère, couturière, modiste et le reste. Cela recoque une femme, la toilette! Elle en vaut toujours cinq ou six cents francs de plus.

La toilette — et le bonheur! Mariette, simple guitariste, avec sa robe d'indienne et son petit bonnet de tulle noir, n'avait qu'une beauté médiocre, la beauté de la jeunesse, — ce qu'on appelle, je ne sais pourquoi, « la beauté du iliahle. » Mais Mariette, élevée à la dignité de maîtresse d'un garçon artiste et intelligent ; Mariette, avec une robe de droguet, des bottines de Cendrillon, un cliàlc aussi boiteux que la vertu, une capote de soie blanche avec un bavolct rose , des gants café-au-lail, — et la joie d'être aimée pour elle-même, — Mariette était une adorable petite tille qui avait trouvé le moyen d'être sage comme un conte de feu Bouilly avec des airs de Boule-lîouge très accentués.

Ce contraste avait son originalité et sa saveur! Elle aimait Max de toutes les forces de son àme et de son corps, et elle ne l'aurait pas trompé pour un empire. Et cependant, elle vous avait des allures évaporées, des allures souper.s-du- Directoire, qui faisaient éclore les madrigaux les plus indiscrets sur les lèvres de tous ceux qui étaient admis à llionneur de la voir cl de lui parler!... Elle semblait née pour froisser des dentelles et pour chiffonner des billets de mille francs, — elle qui était née en |)lcin faubourg et en pleine misère I

Mariette était donc — de par la grâce du bonheur cl du costume — la plus mignonne, la plus iolie, la plus accoquinanle fille de la création. Je ne vous dirai pas comment elle était faite sous la robe ; son amant seul pouvait savoir exactement à quoi s'en tenir à ce sujet, — et il avait l'air d'être très contcni de le savoir. Pour re qui était liu nez. di's yeux, do la bouche, du menton, de la gorge et des cheveux de colle adorable enfant du navé de Paris, elle ressemblait à une statue de Clodion, — le grand artiste! — reproduite par le crayon de Gavarni ou de Vidal. Si cela ne vous donne

pas une idée suftisanie de Mariette, je renonce à faire des portraits.

C'était, en outre, au moral, une petite personne pleine d'esprit, de linesse et de coquetterie, — mais d'une coquetterie à désespérer madame Célimène, mais d'une finesse à désespérer un cheveu, mais d'un esprit à rouler tous les Turcarets et tous les barons de Nucingen passés, présents et futurs. Manon Lescaut doublée de Mimi Pinson, — qui, par parenthèse, n'était pas encore née.

Ce qui gâtait malheureusement tout cela, c'est que cette pauvre petite Mariette était poitrinaire! Les femmes ne font pas de vieux os à Paris.

Max s'était aperçu de cela dés les premiers jours — et cela l'avait attristé pour longtemps. Pauvre Mariette!... avaitil dit.

Et, pour s'étourdir, lui, il avait essayé d'étourdir sa petite amie en la lançant dans un tourbillonde plaisirs, de fêtes, de bals, de concerts, de spectacles, de distractions de toutes sortes !

Car, à ce moment-là, par bonheur, Max se trouvait dans ce qu'il appelait son « Louis XIV. • Il avait vendu je ne sais plus quelle vie de saint à je ne sais plus quel éditeur religieux qui lui avait payé le manuscrit mille ou douze cents francs, et, entre les mains d'un garçon ingénieux comme il l'était, mille francs, à Paris, en représentent quatre ou cinq mille, — les dettes comprises.

C'est ainsi qu'ils vécurent, Mariette et lui, pendant une année, tantôt menant un train de vie éblouissant, tantôt un train mélancolique, — des trous au coude, aux chaussettes et à la lune. Une véritable existence de bohème, — mais de noble bohème , issu de maître François Villon, d'Aristide Froissant ou de La Palférine.

Max, du reste, possédait au suprême degré la science difficile de vivre. Il supportait sans broncher les bourrasques les plus carabinées ; ne se mélancolisait jamais à propos des petites et grandes misères dont est pavée la vie humaine, et avait, en un mol, ce magnifique sourire de l'homme supérieur qui ne voit pas des sujets de larmes, mais des sujets d'étude, dans les souffrances et dans les ennuis. Ce n'est pas lui qui se serait amusé à fouetter la mer, comme Xercès, — à montrer le poing aux dieux, comme .\jax, — à jeter de la poussière au ciel, comme les Gracques. Non! Quand il pleuvait des misères et des douleurs, il mettait son chapeau, boutonnait son habit — afin de n'être pas mouillé ■ — et attendait que la pluie fut passée, en se racontant à lui-même une histoire invraisemblable qui l'intéressait toujours. C'était un rocher. Tous les flots de la vie venaient se briser contre ses larges flancs, le salir de leur écume, l'importuner de leurs bruits; il restait toujours calme, froid, superbe. Cœur d'or, esprit d'airain. Un homme en métal, enfin, — mais en métal non fêlé.

Mariette l'aidait dans ces détroits des Thermopyles de l'existence parisienne : elle l'aidait par ses chansons. Car j'ai oublié de vous dire que cette petite cigale avait une voix de fauvette, — et le nom lui en était resté. ■< Miss Fauvette, » — disait Max, en l'embrassant. « Miss Fauvette, » — répétaient les amis de Max, en l'embrassant aussi.

N'allez pas croire, après cela, que Max aimait Mariette d'un amour insensé. Vous vous tromperiez : Max savait trop ce qu'il se devait pour commettre cette sublime puérilité. Il aimait Mariette pour deux raisons : d'abord, parce qu'elle l'aimail, ensuite parce qu'elle se mourait à petit feu et à petites journées. Voilà tout, — et c'était assez pour que miss Fauvette fût heureuse et chantât comme un pinson.

Max avait ses idées sur la femme, — joujou charmant, joujou précieux, mais joujou fragile. Il l'aimait à distance, — de peur des éclaboussures. 11 se rappelait toujours cette phrase mélancolique qui se trouve dans je ne sais plus quel chapitre des Confessions de ce pauvre Jean-Jacques : « Les femmes sont comme des courbes dont les sages sont les asymptotes; ils s'en approchent souvent, mais ils n'y touchent jamais... >) Comme les femmes resteront éternelleineut courbes, Max s'était décidé à rester asymptote jusqu'à la fin de ses jours; il s'était habitué à ne parler de la femme qu'avec le plus grand respect, — un respect mêlée de tendresse, une tendresse mêlée de pitié, — et à ne l'aimer que comme représentation du beau, de la forme, de l'art! Au rebours de Pygmalion, il priait Galaihée de ne pas descendre de son piédestal et de ne pas sortir de sa robe de marbre pour endosser une robe de chair.

Mariette était atteinte, je l'ai dit, d'un mal qui ne pardonne jamais, même quand les médecins l'autorisent à pardonner : la phthisie. Et, comme cet affreux mal se trouvait

heureux, sans doute, d'habiter un si beau logis, il y resta — et ne le quitta |ilus. La pauvre miss Fauvette sentit peu à peu la vie se retirer d'elle, et alors, un malin, — sans avoir, toutefois, une parfaite conscience de la gravité de sa situation, — elle eut une suprême et douloureuse fantaisie : elle voulut épouser Max.

La proposition était inconvenante, Max le savait bien. Non pas parce qu'elle venait de Mariette. — du tout, du tout, du tout ' Mariette avait beau avoir un petit passé scabreux, elle n'en était pas moins une belle et bonne créature digne de sympathie, de dévoûment — et d'estime. Sans doute, bien des jeunes amoureux étaient venus chanter à la porte de sa chambre et de son cœur l'éternel et adorable : « Lydia, dormis ?■■. » Mais Max ne lavait-il pas chanté, lui aussi, à la porte d'autres Lydies? Il faut une indulgence réciproque en amour, pour obtenir une afTeclion mutuelle. D'ailleurs, il en est de certaines femmes comme de certaines monnaies : en quelque main qu'elles passent, elles gardent leur effigie. D'ailleurs aussi, l'amour de Max pour Mariette avait fait pour elle ce que font, en pareil cas, les affections sérieuses, ce qu'avait fait l'amour de Didier pour Marion Delorme : « Il lui avait refait une virginité. »

Et puis, voyons, sondez-vous les reins : ne faut-il pas savoir avoir la vue basse dans la vie — afin de ne pas apercevoir certaines choses '? En aimez-vous moins votre ami parce qu'il est borgne? Non, n'est-ce pas? Vous le regardez seulement de profil, — du côté où son œil existe, — au lieu de le regarder de face ; voilà tout. Pourquoi ne pas regarder ainsi les maîtresses dont le passé louche un peu?...

La proposition de Mariette était incon\enante, non parce qu'elle venait de Mariette, mais parce qu'elle s'adressait à Max, — l'homme le moins conjugal du monde.

Eh bien '. toute inconvenante qu'elle fût, Max ne la repoussa pas. Il ne manifesta pas même le plus petit étonnement. Au contraire. Mariette attendait sa réponse avec anxiété ; son caprice avait pris des proportions sérieuses : il ne fallait pas badiner avec. Max le comprit et se contenta de lui répondre, — comme s'il se fut agi d'une promenade à Ville-d'Avrav ou à Fontenay-aux-Roses :

— Nous irons chez M. le maire, ma belle petite Mariette, aussitôt que tu iras un peu mieux.

— Bien vrai, cher Max ?

— Pardieu, puisque tu y tiens ! Je ne vois rien qui s'y oppose ! Je ne suis même pas fâché de me marier, afin de savoir ce que c'est...

Max avait l'air de plaisanter, mais il avait engagé sa parole, et rien au monde — Mariette le savait — ne pouvait la lui faire retirer.

Il s'en alla là-dessus, ce jour-là, pour prendre l'air, c'està-dire (lour aller à la campagne, tout seul, — ainsi qu'il faisait dans ses heures de mélancolie. Il appelait cela «aller prendre un bain de soleil et de gaité. » Et, en effet, quand il en revenait, il paraissait rajeuni et réconforté...

Ce jour-là, précisément, après la promesse solennelle qu'il venait de faire à Mariette, il se rappela une lettre reçue quelque temps auparavant, et dans laquelle un vieil ami à lui, — un de ses iiréférés d'autrefois, qui s'était jeté résolument dans la mêlée industrielle et qui avait dû y amasser un peu de fortune, — l'invitait aft'eclueusement à venir l'embrasser et passer quelques mois dans sa maison de campagne d'.Aulnav.

— « Viens, viens, viens! — disait cette lettre. — 'Viens, vieil ami de mes jeunes années ! Je suis riche pour deux maintenant; j'ai travaillé pour toi, ta part est faite, elle t'attend, et nous aussi. Nous t'attendons tous, mon enfant cl moi ! Nous t'attendons tous les jours ! Nous t'attendrons jusqu'à ce que tu viennes, et, quand tu seras venu, nous l'attendrons encore jusqu'à ce que tu reviennes, — et ainsi de suite jusqu'à ce que lu aies compris, oiseau vagabond, qu il ne faut plus partir, el que tu as rencontré pour jusqu'à la fin de tes jours d'artiste, de rêveur et de philosophe, un nid bien propre, bien doux et bien chaud. Je t'ai retrouvé, o mon plus que frère, il ne faut pas que je te reperde !... Tu m'as compris, n'est-ce pas! Nous t'attendons ' ... "

Max se rappela celte lettre, et il se dirigea tranquillement versAulnay, eu songeoltant à toutes sortes de choses.

Le temps était prometteur, et il tenait déjà une partie Je ses promesses. Pas de nuages ; un ciel bleu à faire envie aux an-^es mvstiques des Ubleaux de Cimabuë etd'.\lbert Durer; des parfums de foins coupés: des senteurs de forêts ; total : une superbe journée de juin!...

Max marcha, marcha, marcha à n'en plus hnir. Il connaissait tous les environs de Paris, — Aulnay pnncipale-

ment, — et comme ses jambes avaient fait ce voyage-là cent fois, il s'en rapportait à elles pour s'arrêter là où il le faudrait et quand il en serait temps. 11 marcha si bien qu'il se perdit.

Il était entré, sans s'en apercevoir, dans un enclos borde d'aubépines en fleurs, croyant entrer n'importe où, dans un rhemiu à issue quelconque. 11 s'était trompé. Il était bel et bien dans une propriété particulière, — une propriété charmante, quoique modeste, un de ces poétiques cottages comme on en rencontre à cbaque pas dans les villages qui enceignent la grande ville, et comme on voudrait en être l'heureux habitant...

11 y avait là une pelouse verdoyante, — un tapis splendide comme on n'en fera jamais aux Gobelins, — où venaient s'ébattre avec des cris de joie un Us de moineaux francs. Puis des arbres a ramures vigoureuses, à ombrages épais. Puis des fleurs en abondance, ici et là, partout et ailleurs encore. Puis enfin une petite maisonnette blanche et rose comme un jeune mariée — briques et moellons — à dcmicachée sous des festons extravagants de clématite, de lierre et de vigne en fleurs!...

Max allait s'en retourner, un peu chagrin, lorsqu'il entendit tinter à côté de lui une voix fraîche, harmonieuse, et vibrante comme du cristal :

— Monsieur Maxime ! monsieur Maxime ! — dit la voix toute joyeuse, avec des notes enfantines. — Venez ! venez vile ! Nous vous attendons avec une bien grande impatience'.... Voulez-vous me donner le bras, monsieur Maxime, je vais vous conduire !...

Max se retourna précipitamment, remué délicieusement jusqu'au fond de ses entrailles d'homme et d'artiste, par la musique de cette voix joyeuse. C'était la première fois que son nom lui causait un tressaillement. Il lui sembla que c'était un nom nouveau qu'on lui donnait là, — un nom plein de consonnes adorables et de voyelles divines...

Cette voix était celle d'une jeune fille de seize ans, blonde, souriante, nielliflue, — avec des yeux noirs pleins de mélancolie et de douceur, avec des "lèvres rouges pleines de santé, avec une démarche pleine de charme, de modestie et d'enjouement qui révélait une vie d'innocence et de bonheur à faire envie à des anges. Il y avait autour d'elle comme une atmosphère particulière dans laquelle tout l'être moral de Max se baigna et se grisa...

Max n'en revenait pas. Il croyait rêver. Cette jeune fille le connaissait; il ne la connaissait pas, il ne l'avait jamais vue. Il la regardait tout en n.archant à coté d'elle, respirant à pleines narines et à plein cœur ces parfums d'honnêteté, de pudeur et de jeunesse qui se dégageaient d'elle et qui l'enveloppaient tout entier.

Ainsi pensive et regardant de ses doux yeux de gazelle,— tantôt le vol d'un oiseau qui rayait le ciel à tire d'ailes pour regagner son nid, tantôt une blanche caravane de nuages ■lui cheminait lentement au-dessus de sa tête, — elle rappelait à Max ce petit buste en marbre blanc de Béatrix d'Esté fille d'Hercule, duc de Ferrare, qui est attribué à Desideriô da Settiguano. Son visage avait une candeur suave une grâce mélancolique et douce qui attirait magnétiquement

Max la regardait, et il ne comprenait pas. Il ne comprit quelorsquil rencontra son ami, qui embrassa la jeune fille avec une tendresse chaste et en même temps passionnée — .sur le compte de laquelle il n'v avait pas à se méprendre C'était bien la tendresse d'un père, — d'un père toujours jeune, le frère de sa fille plutôt qu'autre chose.

— Quoi ! -— s'écria Max, heureux du bonheur qui rayonnait sur le visage de son vieil ami d'enfance et de jeunesse Quoi ! c'e«t à toi, à toi ! cette belle fleur penchée I ce beau Ils rêveur! cette rose thé si parfumée !... A toi ce trésor ' A loi cette joie des yeux et ou cœur!...

El calera, et ccelera, el cœtera!

Max ne se rappelait pas qu'il avail -< l'âge du sans-culotte Jésus, " — et môme un peu plus, — ut que son ami avail ircnlc-neuf ans, sans qu'il y parut, bien au contraire ' . Lui, Maxime, le plus jeune des deux, avail l'air dêlrc laine a cause des fils darcenl qui couraient parmi ses cheveux à cause aus&i de kon front un j.cu soucieux, de ses lèvres un peu atlrulécs, de ses yeux un peu chagrins. De là son élonncment en présence de celte jeune fille!...

La iouruéc se pwsa comme un .songe. Max fut lieureux d un bonheur nouveau pour lui. Il lui «emblail qu'il n'était plus le lUxime de la veille. — le Maxime qui séUil collcié M souvent avec la .loulcur. avec la misère, avec toutes les brutalité» de la vie de hohéme.

U ne »'cn alla que fort avant dau» U nuit. Son ami ne vou-

lait pas qu'il s'en allât ; il voulait que de ce jour il véciit au milieu de celte famille qui lui ouvrait les bras de si grand cœur. Il y avait place pour lui, — large place \ — à ce loyer modeste.

Max fut tenlé un instant ! U arrangea un instant dans sa tête un roman délicieux. U se voyait heureux ; il se voyait aimé de cette belle jeune fille qu'il aimait déjà passionnément, — il le sentait bien, — et qui avait l'air de ne pas s'opposer à ces projets d'avenir, heureuse qu'elle était ellemême, l'adorable hypocrite! de rendre heureux son père!...

Il se fit en Max, en cet instant, comme un immense déchirement, — quelque chose comme une lumière resplendissante éclairant une page de sa vie. Il se ressouvint de choses qu'il ne savait pas connaitre.il revit les figures aimées d'autrefois — et, parmi elles, une douce figure de petite fille devenue jeune fille. Il se disait : « C'est elle! La voilà! • Il se prosternait dévotement à ses pieds et lui disait, en sanglotant ses derniers sanglots el en pleurant ses dernières larmes, — car on ne peut pas souffrir deux fois ainsi dans sa vie : — « Ah ! je te reconnais ! Tu as bien fait de venir ! Je t'attendais! Tu devais venir; car la vie n'est pas un mensonge, et j'avais reçu tes promesses... Je t'attendais ! Je l'attendais!... Vois, je me suis conservé bon, honnête, loyal, chaste, sincère, jeune d'âme, d'esprit cl de cœur, parce que je l'attendais et que je voulais l'offrir tout cela , — jeune vierge des premières amours !... Pour toi, pour te mériter, pour rester digne de toi, je n'ai jamais menti à ma conscience, jamais transigé avec mes devoirs; je n'ai jamais commis de lâchetés, jamais de trahison, jamais de méchaucetés ! Je n'ai été doux, bienveillant et hospitalier aux autres que pour toi ! J'ai fait beaucoup : ai-je fait assez, jeune vierge aes premières amours?... «

Vision 1 pure vision 1

Après celte lutte de quelques minutes, — où, comme Jacob, il se colleta avec l'ange, — Max fit un dernier effort et refusa.

Ce fut un moment terrible que celui où il prononça non devant Marie, qui était au piano et qui venait de jouer un des airs préférés de Max : La dernière pensée de 'Weber! La fenêtre était ouverte, el l'odeur de la clématite et des jasmins montait du jardin dans la chambre où ils se tenaient. Max et son ami étaient à la fenêtre, regardant les étoiles — et regardant aussi Paris, qui dormait là-bas, à l'horizon.

— Non ! — dit Max d'une voix ferme, mais comme mouil> lée par les larmes.

— Non? — répondit son ami attristé. — Non ? Pourquoi cela?Toul à l'heure tu disais oui...

— Tout à l'heure j'étais fou, je révais ! Je viens de me réveiller... Je passe ma vie à me réveiller ainsi C'est malsain, je le sais bien, mais je n'y peux rien... Adieu!...

L'ami insista, invoqua le fantôme de leur jeunesse évanouie, de leurs fraternelles années de misère el de courage. Il lui lit comprendre — avec une délicatesse atlendrissante — qu'ils étaient riches désormais l'un et l'autre, et qu'il ne tiendrait qu'à lui de devenir heureux et de rendre une belle jeune fille heureuse...

— Adieu ! — répéta Max.

— Monsieur Max !... — dit À son tour Marie de sa voix d'oiseau.

.Max ircssadlit et porta la main à son cœur.

— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! — murmura-t-il.

H s'agita convulsivement, prit les mains de son ami et les serra frénétiquement dans les siennes :

— Je t'ai dit adieu ! Je vous ai dit adieu !... Ne me retenez pas... Celle ville maudite qui dort là-bas à l'horizon, Paris, Paris m'attend...

— Nous nous reverrons bientôt?... — demanda l'ami en essayant toujours de retenir Max.

— Oui... nous nous reverrons... .sans doute... sans doute... répondit Max en s'arrachant à leurs cmbrassements.

On voulait le reconduire ; il s'y opposa avec énergie. Deux heures du matin sonnaient rinns lu village ; il fallut bien consentir à ce qu'il exigeait. On se sépara...

Miix entendit se fermer une à une derrière lui toutes les portes, — s'éleindriï un à un lou.s les bruits. Il ne s'éloigua pas. Il se tint immobile, le long du mur qui bordait la route, regardant d'un air attendri cette tiuiiible maison (|ui contenait tant de richesses,— ce nid parfumé où pépiait relie poétique enfant entrevue par lui comme dans un rOvr. Il resla ainsi jusqu'aux premières incurs de l'aube, regardant toujours celle m:ii.>ton perdue <lan8 les arbres, ces fenêtre» derrière les(|uelle» vivaient des créatures chères.

Au moment où il allait cntio s'éloigner, uoc des fenêtres

D'UN VIEUX SUU.

s'ouvril, une ombre parut, s'accouda mélancoliquement, encadrée comme une vignette anjçlaiso par les arabesques du l'euillage, — et regarda dans la direction de Paris pendant quelques instants.

Ma\ se sentit dclaillir. Il voulut crier, étendre les bras vers cette blanche et sereine apparition; mais il s'arr6ta tout haletant, tout brisé par le suprême effort qu'il venait de faire : sa résolution était irrévocablement prise I On peut manquer aux engagements qu'on prend envers les autres, — jamais à ceux qu'on prend envers soi.

— J'aime cette enfant! — murmura Max. — Je l'aime! je l'aime! je l'aime! Je sens cet amour envahir mon être et monter, marée impétueuse! Il me noierait! Je veux me perdre seul... Cette enl'anl ignore l'amour, et ce n'est pas moi qui dois être son initiateur. Je suis trop vieux, ou elle est trop jeune... Il n'y a qu'un âge pour l'amour. Quand il est passé, cet âge, il ne faut plus aimer; on s'exposerait à aimer seul ! L'amour est un duo, — ce n'est pas un solo... Adieu mon bonheur ! Adieu la joie de mes yeux, de mon esprit et démon cœur! Adieu, Marie !... Adieu, vieil ami de mon enfance !... Adieu !...

Et il revint à Paris, sans se retourner. Il avait tiré le verrou sur son cœur pour jusqu'à latin de ses jours, — laquelle lin n'était pas très éloignée, comme on va le voir.

— J'ai lu un jour dans madame Staël, — disait-il k son amiStéphen, le lendemain de cette soirée, entre deux litres, sous une tonnelle de la barrière Montparnasse, dont les treilles bourgeonnaient,

• Comme tous nous Ijourgi'Onueroiis! •

j'ai lu dans madame de Staël, — qui, certes, n'était pas fantaisiste,— un mot charmant et triste, celui-ci : « Il n'y a dans la vie que des commencements!... » C'est beaucoup trop vrai, et ce mot-là vaut beaucoup de Corinnes... Il n'y arien, en effet, d'adorable, de doux et de mystérieux coriime les commencements en toutes choses ! L'homme, créature ondoyante, se lasse vile de ses jouets et renvoie vile à l'écurie de l'oubli ses dadas les plus fringants, — enfants à cheveux blonds ou blancs, rouges ou gris!... Il n'y a que le premier j our de bon et de beau dans la possession des petits et des grands bonheurs de la vie : le jour où l'on occupe pour la première fois une maisonnette charmante, convoitée pendant longtemps; le jour où l'on a son premier cheval, son premier habit, sa première maîtresse, etc.; car le lendemain de ce jour-là on s'aperçoit que la maisonnette a des araignées, des salamandres et des rats, que le cheval est vicieux, que l'habit est trop étroit, que la maîtresse, etc.. Ce qui prouve que l'homme est un délicat, un sybarite, un raffiné, qui ne veut des bonheurs de ce monde que le dessus du panier, et encore!... Ce qui fait que je voudrais me marier toutes les fois que je rencontre sur mon chemin une jeune fille en salin blanc, les cheveux noirs ornés de (leurs d'oranger, les yeux noyés de larmes charmantes, les joues empourprées par les mystérieuses espérances!... Demain, ce sera peutêtre affreux, celte mariée si virginale, si rougissante, si (mdique, si fraîche ! Mais aujourd'hui c'est charmant! Je voudrais être l'homme qui, ce soir, cueillera sur ces belles lèvres rouges le premier soupir d'amour qu'elles auront prononcé... Je crois que c'est un peu, ceci, l'histoire de don Juan, l'éternel affamé !..

— Max ! Max ! dit Sléphcn en secouant la léie avec un peu de tristesse. — Max! cette journée d'hier t'a été funeste... Tu es revenu changé comme une pièce de cent sous... Je te croyais invulnérable, et tu es aujourd'hui blessé de tous les côtés... Je ne te reconnais plus ! ïu as l'air d'être dianlrement fatigué de ceci et de cela, et de quelques autres choses encore!.. Je m'aperi;ois que le morceau de granit devant lequel je m'inclinais, respectueux et enthousiasmé, n'est plus qu'un vulgaire morceau de beurre que fait fondre la plus petite flamme amoureuse... Pouah!... c'est bien mesquin pour un crâne homme comme toi!

— Mon vieux Stéphen,— reprit Max, — accroupissons-nous sur nos talons comme des tailleurs ou comme des bonzes, faisons tourner nos pouces l'un contre l'autre jusqu'à ce ju'ils soient dégoûtés de cet exercice aussi moral que fastioieux, et regardons couler notre vie

« Comme le vin d'un tonneau défoncé... »

C'est bêle comme tout ce que je te dis là, mais c'est encore moins bête, à bien prendre, que de perdre ses dents, ses cheveux, ses jambes, son esprit el son cœur, à courir après tous les fantômes dont le monde est peuplé I... C'est encore

moins bête que de l'aire des tragédies, des ballons, des charrues à vapeur, des poèmes épiques, des dettes et des enfants!... Une seule chose me sauve, à mes propres yeux, du ridicule d'avoir vécu, c'est que, toute ma vie, j'aurai pratiqué l'axiome de maître Martin Luther, le llabelais allemand, qui disait : « Si lu n'aimes la femme, le vin cl la musique, tu seras un idiot toute la vie !... " C'est l'excuse i|ue je nie donne lorsque je me reproche d'avoir traînaillé mon existence de bohème jusque sur les confins extrêmes de la jeunesse! Il n'y a en etfet que ces trois ivresses-là d'un peu propres. Les autres sont bonnes jjour les goujats... Une blanche poitrine, une amphore pleine, un air de îilozait! Hors de là point de salut !

— Words I Uords I Words I — répondit Stéphen en prenant le bras de Max et en l'entraînanl hors du cabaret qu'il allait déshonorer par des vers de douze pieds qui erraient à l'encoignure de sa bouche.

— ïu as raison, mon brave Polonius! Allons nous coucher ! Cette journée d'hier m'a fêlé comme un |)0t ; jamais je ne m'étais vu aussi pleurard !...

Mariette était toujours languissante; mais l'envie qu'elle avait de se marier pour de vrai avec son clier Max, commençait à lui rendre les couleurs de la santé. Un malin, elle se trouva [iresque bien.

Alors elle s'attifa avec un goût, une science, une élégance merveilleuse, — comme ne savent pas assez le faire les femmes honnêtes, — et, ainsi parée, elle prit le bras de Max qui la conduisit à la municipalité du coin, où les allendaienldeux de leurs amis, Stéphen et un autre. Et Max, qui avait si souvent dit en riant à sa maîtresse : « A la mairie du bon Dieu, — toujours!... A la mairie des hommes, — jamais!!! » Max se donna cette fois-là un violent démenti cl souffleta ses théories sur la société et sur les devoirs des civilisés envers icclle.

Huit jours après celte cérémonie, miss Fauvette chanta le chant du cygne. Elle se sentit mourir. Cela arrive quelquefois aux poitrinaires, — -bien qu'on prétende le contraire.

Se sentant mourir, elle voulut se réconcilier avec sa mère dont elle avait caché l'existence à son ami Max, — pour des raisons faciles à comprendre.

Max courut dans plusieurs quartiers pendant deux jours à la recherche de celle mère invraisemblable, el il finit par la déterrer. Mais, en l'amenant au chevet de Mariette, il se garda bien de dire à cette pauvre chère mourante quel métier sa mère faisait : elle en aurait été épouvantée.

Cette vieille femme, qui portait une perruque blonde frisée el qui se mettait un pied de rouge et de blanc sur les joues et sur le front pour dissimuler les ravages que les années avaient faits sur son visage, — celte vieille femme élait ensevelisseusc. On voyait ça à sa mine joviale et aux nombreuses bagues qu'elle avait à chacun de ses dix doigts : les bagues des morts et des mortes qu'elle avait ensevelis!

En voyant sa tille, elle ne la reconnut pas. Mais, comme elle avait l'air d'être bien à son aise, dans de beaux meubles et dans un beau lit ; comme elle portail, en outre, à son doigt, la pauvre enfant, la bague que lui avait donnée Max, — une bague d'impératrice! — l'œil de cette vieille femme s'attendrit el se mouilla. « J'hériterai ! « — pensat-elle.

Elle embrassa sa fille avec une effusion très bien jouée. Mariette fut heureuse.

Quelques heures après tout était fini. Une femme à la mer! Max n'avait jamais passé de nuit comme celle où elle s'éteignit, la chère àme ! Jamais la mort ne lui élait apparue plus poétique, plus chaste, plus imposante.

Mariette était étendue droite, immobile el blanche sur son lit, — comme ces statues de marbre qu'on mettait autrefois sur les tombeaux. Elle paraissait sourire encore à son amant comme aux heures fortunées de leur amour, el son visage, respeclé par les convulsions de l'agonie, avait une mélancolie rêveuse qui saisissait fortement. Ce visage mort avait une éloquence sublime que n'ont pas les visages vivants, — où se lisent, d'ordinaire, en caractères tourmentés, les passions mauvaises et les sentiments mesquins. Les blondes lueurs qui couraient sur cette chair désormais insensible lui donnaient une apparence marmoréenne merveilleuse. Le dernier souflle de la mourante avait comme balayé les traces de souillure el d'impureté d'une existence vagabonde, et s'il y a vraiment des anges quelque part, à la droite ou à la gauche de Dieu le Père, il n'en est pas un qui n'eut voulu baiser ces lèvres décolorées, — mais souriantes el pures comme celles d'un enfant!...

Max s'était assis au bord du lit, el il contemplait silencieu-

sèment cette pauvre chère adorée qui avait dormi tant de fois poitrine à poitrine avec lui et à qui il avait donné une bonne part de sa vie, de son cœur et de son cerveau.

Le rouge-gorge de la morte chantait de temps en temjis comme un perdu et troublait seul le silence solennel de celle nuit funèbre.

L'aube surprit Max à la même place, regardant toujours le pâle visage de Mariette, essayant toujours de réchauffer dans ses mains brûlantes les mains refroidies de sa maîtresse. Quant au rouge-gorge, il chantait plus que jamais.

C'était peut-être, après tout, sa façon de pleurer, à cet oiseau. Qui sait? .^larietlo l'aimait beaucoup et il avait l'air de l'aimer beaucoup aussi. Ce n'était point indifférence, et cette chanson était peut-être une chanson d'adieu qu'il lui chantait là !

A huit heures du matin, on fit un grand bruit à la porte. Max alla ouvrir. C'étaient les « croque-morts » qui apportaient la robe de sapin dont ils allaient revêtir cette pauvre Mariette, — sa dernière robe!...

Derrière eux venaient des huissiers chargés de saisir le mobilier de Max, — à propos de je ne sais plus quels billets impayés, protestés, etc., etc. Ils voulaient entrer tout de suite et procéder immédiatement à leur affreuse saisie. Max les enferma dans le cabinet de travail où il y avait une quantité de choses à inventorier, — de quoi apaiser momentanément leur appétit féroce, — et, après avoir tiré le verrou sur eux, il revint dans la cliambre à coucher pendant que les " croque-morts » faisaient leur besogne.

— Il était temps que tu mourusses, ma pauvre petite Mariette ! — murmura-l-il avec un sourire triste. — Je n'aurais pas su où te mener coucher ce soii-.'...

Max et Stéphen — qui venait d'arriver — se promenèrent toute la journée sur les boulevards extérieurs, sans se dire un mot. Leur silence mutuel parlait pour eux, — et il parlait de Mariette.

On a beau être taillé dans le granit, avoir l'intelligence vaste et le coeur haut, on n'en est pas moins exposé à ressentir certaines douleurs comme le premier Auvergnat venu. Et puis, en somme, cela manque com|ih'tement de gaité, la mort I C'est bête comme tout de ne plus voir les créatures qu'on avait tant de plaisir à voir tous les jours, cl de voir tous les jours les imbéciles qu'on aurait tant de bonheur à ne plus voir...

Vers les quatre heures, Max et Stéphen tlànaient au quai aux Fleurs. Max venait de dépenser sa dernière pièce de cinq francs à acheter un bouquet qu'il destinait à l'absente. Toutà-coup, ils entendirent de grands cris autour d'eux. Un canot monté par deux ou trois jeunes gens venait de se briser contre l'une des arches du pont Notre-Dame, et de sombrer avec sa cargaison humaine.

Max tressaillit cl quitta précipitamment le bras de Stéphen.

— Où vas-tu? — lui cria son ami, inquiet.

— Là! — répondit Max en courant vers l'escalier qui descend à la Seine, devant le quai aux Fleurs.

Stéphen le suivit, en proie à un pressentiment sinistre.

Arrivé à la dernière marche de l'escalier, Max ôta son habit noir et, se jetant tout aussitôt dans le fleuve , il se mit à nager dans la direction des naufragés...

En toute autre circonstance, Stéphen n'eût pas eu la plus (letite inquiétude. Il savait Max habile à tous les exercices du corps comme à tous ceux de l'esprit. Il nageait comme un lerre-Neuve, et il aurait rendu des points à feu Léandre et à feu Byron.

.Mais ce jour-là, après les événements de la veille et île la matinée, Stéphen n'était pas tranquille sur son compte. II h; savait paradoxal en diable et il avait peur qu'il no lui donnât, à son préjudice, la représentation d'un paradoxe en action, — c'esl-à-dirc qu'il n'aicomplit un suicide tout iii ayant l'air d'accomplir une bonne action... Les gens d'esprit sont parfois si bêtes'... Hi'u à peu, cependant, les craintes de Stéphen s'êvanonircnl. Max nageait comme un homme nui a la ferme intention d'en sauver un autre. Il atteignit un des trois naiifragés, au moment où il allait s'enfoncer dune laçon définitive, et le ramena au bord, aux grands applaudissemcnls des milliers de spectateurs que Paccidenl avait attroupés la.

— Et l'autre! l'autre! — criait-on de tous côtés.

En efli-t, des trois canotiers, le premier avait été recueilli dans une barque par des mariniers; le second avait été sauvé par Max; mais il y en avait encore un troisième dont on n apercevait plus qu'un bout de vêlement et qui faisait des efforts désespérés pour ne pas se noyer.

Max ne se le fit pas dire deux fois. Il respira pendant quelques secondes à fleur d'eau, puis il plongea de nouveau et, en quelques brasses, il était auprès du malheureux noyé qui n'en pouvait plus et qui venait sans doute de recommander son âme à Dieu...

Stéphen ferma mvolontairement les yeux.

Des applaudissements énergiques lui ramenèrent la joie au cœur. Il comprit que Max venait de mériter une seconde fois la prime de sauvetage et il le remercia intérieurement de lui procurer ce bonheur après lui avoir procuré ces transes mortelles...

Il n'y avait plus personne à sauver, — que Max qui nageait toujours, mais si tranquillement qu'où eût pu le supposer dans un bain à fond de bois...

Stéphen l'appela en lui criant de se hâter, Max entendit sa voix, sortit la tête tout-à-fait hors de l'eau, regarda Stéphen, lui envoya un sourire qui lui tortilla les entrailles, puis :

— Basle! Pendant que j'y suis!... — s'écria-l-il. Et il plongea pour ne plus reparaître...

— Ivrogne! — cria Stéphen, furieux de douleur. — Ivrogne! Tu ne boiras pas seul!...

Et, à son tour, Stéphen s'élança...

Page 1