‹ Mémoires d'un vieux souChapitre 12 sur 20 · Chapitre XII · texte numérisé non relu

Chapitre XII

La mère de Mariette. — Le débit de consolation. — Les buveurs d'absinthe. — Violente sortie. — C'était Suzanne!... — Je change de propriétaire. — Le bouquet de violettes. — L'cximpure. — La caisse des Dtui Edmond. — Pérégrinations. - Je tombe dans le ruisseau. — Le mort abandonné. — Séjour dans le cercueil. — Nopces et festins de croque-morts et de fossoyeurs.

Je n'étonnerai personne, — après avoir dit ce qu'était la mère de Mariette, — en disant que son premier soin, sa fille morte et ensevelie par elle, avait été de faire main basse sur tous les objets à sa convenance et à sa portée.

Les monnaies romaines d'or et d'argent, — mes compagnes du baguier d'onyx, — avaient été vues par son œil de lynx. Vues par elle, cela voulait dire prises. J'avais fait partie du butin, — tout naturellement.

Je ne sais pas, à vrai dire, si cette vieille femme regrettait beaucoup cette jeune fille. On ne sait jamais au juste ce qui se passe dans les cervelles humaines, — surtout quand ces cervelles humaines sont des cervelles féminines. Toujours est-il que, le soir même de l'enterrement de Mariette cl de la submersion volontaire de Maxime, cette vieille s'en allait rue Saint-Jacques, dans un débit de consolation ouvert au coin de cette rue et de la rue des Noyers, et se faisait servir, sur le comptoir, un poisson d'absinthe.

Ln poisson d'absinthe, ai-je dit, je me suis trompé. J'aurais dû écrire un poison. C'est le nom qui convient à cette liqueur, qui alors n'était que l'habitude de quelques-uns el (jui, depuis, est devenue l'habitude de beaucoup.

La société est, décidément, une machine très compliquée. II faut êlre très fort — ou très indifl'én'nt — pour ne pas se briser la cervelle et s'écorner le cœur aux angles de tous les points d'interrogation qui se dressent perpétuellement sous vos pas. quand vous vous promenez dans un milieu social comme Londres ou comme Paris.

Quoi que vous fassiez, — si vous n'avez par le bonheur d'être très fort ou très indifférent , — vous vous trouvez à chaque minute en contact avec des choses qui vous font tressaillir ou rêver sans que vous sachiez pourquoi. La besogne de chaque jour, à laquelle vous êtes attelé, vous entraine el ne vous laisse pas le temps de vous reconn.iitre dans celle mêlée furieuse de la vie parisienne. Après une journée de fatigues et de rencontres, vous rentrez chez vous, accablé, soucieux, et comme halluciné par tout ce que vous avez vu et entendu. Vous avez traversé, tout éveillé, un cauchemar terrible qui vous poursuit encore dans votre sommeil, el, une fois engagé dans celte voie de recherches et de méditations, vous ne pouvez plus vous arrêter. Vous recommencez chaque malin vos courses haletantes à travers les réalité» de la vie sociale; vous rentrez chaque soir plus fatigué et plus attristé de l'abondante moisson de misères et a'étrangetés (|ue vous avez faite, — ju.sqii'au jour où vous ôlcs dévoré par h; sphinx mystérieux du grand ciicmin de la vie, pour n'avoir pas su deviner les énigmes qu'il vous avait proposéi's.

Que de gens de cœur se lont ainsi dévorer, qui marchent sans cuirasse à travers les buissons épineux derrière lesquels sont embusquées — l'escopetie au poing cl l'ironie aux lèvres — tant de réalités sociales!...

Pardon pour celte digression, — parfaitement inutile, J'en conviens.

Revenons ;\ notre ri^cit.

Paris — qui a de tout — ne pouvait pas ne pas avoir ses mangeurs d'opium. Il les avait il l'c^poque dont je parle; il les a encore aujourd'hui, — plus nombreux que jamais.

(Vêtait des gens qui, nés des entrailles de mères chrétiennes, étaient cependant plus fatalistes que le dernier ftnier du chemin de Médine. Je ne sais pas s'ils aimaient la patrie,

— cette noble folie des grands cœurs ! Je ne sais pas s'ils aimaient l'amour, — cette douce folie des grandes âmes ! Je ne sais pas, enfin, s'ils aimaient les livres, ces consolateurs,

— les fleurs, ces amies, — les enfants, cette joie des yeux,

— la musique, cette joie de l'oreille. Mais, ce que je sais, c'est qu ils aimaient l'absinthe, — ces mangeurs d'opium parisiens!...

Qui a inventé cela ? Je l'ignore. Mais maudit soit-il !

L'homme, n'est-ce pas, n'allait déjà pas assez vile, par une pente fatale, à la bêtise et ù l'abrutissement : il fallait le conduire là à grandes guides et à grands verres? il y va, — il y est !...

Jc ne suis certes pas taillé en moraliste : ce rôle n'est ni dans mes habitudes, ni dans mes goûts. Mais si j'ai eu la passion des belles choses, j'ai eu la haine des choses laides. Malgré moi, — en entrant avec la mère de Mariette dans ce débit de consolation de la rue Saint-Jacques, — je me sentis remué par je ne sais quelle honnête colère au spectacle de ces intelligences qui, jjar dégoût de la vie ou par dégoût du devoir, faisaient chaque jour naufrage dans une ivresse sans gailé et sans excuse.

Ils étaient là une vingtaine d'hommes, qui venaient chaque soir, de quatre à six heures, de n'importe quel coin de Paris. par n'importe quel temps, se ranger autour d'un comptoir d'étain, ou s'asseoir les uns sur un banc, les autres sur des futailles vides, et consommer, jusqu'à épuisement de forces el de quinze centimes , cette affreuse boissou qu'on appelle absinthe, faute d'un autre nom , — et qu'on devrait boire dans des lêles de mort, comme l'hydromel des Scandinaves.

Ils se connaissaient tous, une fois réunis là, dans cette agape invraisemblable! Tous s'y tutoyaient; tous, à un moment donné — vite arrivé — s'embrassaient ou se serraient les mains avec tendresse comme de vieux amis de trente ans. C'était un moment intéressant à observer pour les curieux à la façon d'Hoffmann , de Jean Paul , d'Edgard Poë ou de Balzac. Je pourrais presque dire un moment solennel, car, à ce moment-là, tous ces buveurs étranges — comme autant de bouteilles mal bouchées — laissaient partir de leur cervelles, en fusées insensées, la provision de sangfroid, de logique et de raison qu'ils y avaient amassée à srand'peine pour leur consommation de la journée ! C'était l'heure des apocalypses et des châteaux en Espagne ! L'heure des grimoires et des incohérences ! En jetant la sonde dans cet océan de vanités exaltées, de douleurs surexcitées, de déceptions rallumées, de plaies ravivées, d'espérances ressuseitées , — dans celte cuve sans nom en subite fermentation , où se convulsaient des intelligences de tous les calibres, — on était épouvanté et attristé démesurément ! Bacon a|ipelle l'àme une caverne. Il n'est donc pas bon de s'aventurer trop longtemps dans les profondeurs opaques et dans les ténèbres hallucinantes de ces cervelles où se déchainenl tout d'un coup — sous l'aiguillon de l'absiuthe — toutes les passions rugissantes, tous les remords malsains, tous les desiderata amers, toutes les velléités insensées !...

Car c'est, parait-il , une liqueur terrible et affolante que cette liqueur ! L'ivresse qu'elle donne ne ressemble à aucune des ivresses connues. Ce n'est pas l'ivresse lourde de la bière, I ivresse féroce de l'eau-de-vie, l'ivresse joviale du vin! Non! Elle vous fait perdre pied tout de suite au premier relais, — c'est-à-dire au premier verre! Elle vous soude aux épaules des ailes à vaste envergure, et vous partez pour un pays sans frontière et sans horizon , — ■ mais aussi sans poésie et sans soleil. Vous croyez aller vers l'infini, comme tous les rêveurs, et vous n'allez que vers l'incohérent, comme tous les ruminants ! Les rêveurs sont des explorateurs : ils rapportent toujours quelque trésor de leurs excursions dans le pays de l'Idéal ! Qu'est-ce que vous rapportez de vos voyages dans le sahara de l'Hébétement? Rien, — ou quelque chose de pis !...

La mère de Mariette était une buveuse d'absinthe, et on la connaissait dans ce Débit de consolation pour une intrépide buveuse... Amazone aguerrie, elle montait celte cavale féroce qu'on appelle l'ivresse, sans se laisser désarçonner. Jamais elle ne tombait!

Seulement , quand , a[irès avoir jeté ses gros sous sur 1^ comptoir d'étain du marchand , elle faisait à la compagnie une révérence raidc et gourmée, prétentieuse et solennelle, les habitués ricanaient entre eux cl di.saienl irrévérencieusement, — en employant le terme consacré :

— « Elle a son jeune homme, aujourd'hui , la m^re Suzanne !... 1)

Suzanne? Ne l'avons-nous pas rencontrée quelque part? Était-ce la Suzanne de La Tulipe — et de l'honorable M. Dupuis? Hélas! oui. Voilà donc ce que deviennent les roses!...

Mais Mariette était bien jeune pour avoir une si vieille mère? Sans doute, — et cependant elle était bien la fille de cette vieille femme! Son père? Ah! vous êtes plus curieux que moi! Mariette était l'enfant de l'amour et du hasard, — comme bien des enfants. Cherchez donc à voir clair dans une existence aussi trouble qu'avait dû l'être celle de la mère Suzanne ! C'était une bouteille à l'encre!

Pauvre Suzanne ! pauvre .Mariette !

En sortant des mains de l'ensevelisseuse, j'étais entré dans le tiroir aux sous du marchand , — pour en ressortir une heure après , comme appoint , et devenir la propriété d'un ouvrier qui était venu là ébrécher sa paie de la quinzaine.

La nuit du samedi au dimanche ne me parut pas trop longue, — bien que passée assez durement, en compagnie de quelques vieux frères , dans la poche de mon nouveau maître, sur une chaise dépaillée.

Le lendemain , aux premiers rayons de soleil , nous parlions pour la barrière Montparnasse.

En chemin, notre maitre, qui était jeune, et qui aimait les fleurs autant que les femmes, les femmes autant que les fleurs, se laissa arrêter par une jolie fille qui portait un éventaire garni de violettes, de giroflées et de jacmtes,

Giroflées, jacinthes et violettes, — fleurs du bon Dieu dont n'approcheront jamais les fleurs des hommes, — -que de fois vous m'avez arraché des poches des passants el des passantes! Jeunes gens, jeunes filles, jeunes mères! Les uns vous arboraient à leur boutonnière, — décoration parfumée! Les autres vous plaçaient dans un verre d'eau sur la fenêtre, ou sur la cheminée , ou sur la table à ouvrage ! Les fleurs sont la récompense du travail des femmes, — ces fleurs vivantes! Elles parfument leur vie et leurs souvenirs!

Aussi il n'y a pas de riches qui dépensent autant de sous que les pauv'res, à propos de fleurs ! C'est le luxe des mansardes, les fleurs ! C est la fête des yeux et de l'âme, les fleurs! S'il ne poussait, au printemps, ni lilas, ni muguets, ni jacinthes, ni giroflées, ni violettes, ni roses, ni jasmins, — les ouvrières ne voudraient plus travailler. Et quand les ouvrières ne veulent plus travailler... Mais il y a et il y aura toujours — Dieu merci! — des jasmins et des roses, des muguets et des violettes, des giroflées et des jacinthes, des lilas et des pervenches!

Fleurs plébéiennes, fleurs odorantes, fleurs charmantes, sovez bénies !...

— Monsieur, étrennez-moi !... — dit la bouquetière au jeune homme , en lui fourrant un petit bouquet de violettes sous le nez. — Voyez! elle embaume, ma violette, elle embaume !

— Combien vos bouquets, mon amour?... — demanda-t-il avec une voix un peu moqueuse.

— Pour les autres , c'est deux sous... Pour vous, mon ange , ce n'est qu'un sou !... — répondit la marchande qui élait vraiment aussi jolie et aussi fraîche que sa marchandise et qu'on aurait volontiers cueillie pour la porter à ses lèvres, comme une rose.

— Je vous remercie de votre faveur, ma belle fille !... — réprit l'ouvrier, flatté.

El, me tirant alors de sa poche, il me jeta parmi les feuillles de lierre, les joncs et les bouts de fil qui garnissaient l'éveutaire , prit un bouquet tout petit qu'il plaça à sa boutonnière , el s'éloigna allègrement en chantant un couplet de Béranger.

La bouquetière me prit dans sa jolie petite main droite et fît le signe de la croix, en disant :

— Dieu bénisse la main qui m'étrenne!

— Cela vous portera malheur, ma fille ! — répondit une vieille marchande de noix qui se trouvait à quelques pas d'elle.

— Pourquoi cela, mère ?

— Il était brun, donc!

— Brun, oui, un beau brun même ! El puis après?

— Après?... après?...

— Oui, après, la mère Bougon?

MÉMOmES

— Eh bien! il y a, après, que l'arfent des bnms, ça porte malheur pour toute la journée!... Vive les blonds! et même les rouges !... Mais ne me parlez jamais des bruns ! .\h ! Dieu ! les bruns! Quelle engeance !... Croyez-en ma vieille expérience, ma nlle : quand je suis étrennée par des bruns, voyezvous, je vais chanser vivement leur monnaie...

— AlHôtel?..."

— E!i! non, petite maligne! Aux Deux Edmond! J'avale la douleur et tout est dit ! Je ne crains plus rien pour le restant de la journée.

— Compris, la mère Futée!.,. Eh bien! allons-y gaiment à vos Deux Edmond! Je ne crache pas plus que vous sur la vendange ! Mon homme m'a appris le chemin du maslroquet , et je peux à présent y aller toute seule , comme une grande fille que je suis !

— Une grande et belle fille, ma fille !...

— Ah ' des fadeurs, la mère Altérée! des fadeurs !

— Non, vrai, ma fille, tu as des pommes de Chatigny sur les joues et des charbons dans la prunelle... Tu dois être une rude gaillarde, ma fille! Ali! si j avais ta fraîcheur et tes nngt ans!...

— Vous croqueriez vos noix, au lieu de les vendre, n'estce pas, la mère Eternelle?

— Comme lu dis , ma fille ! Je croquerais des noix — et des millions... comme autrefois... Car autrefois, sous Barras! j'étais une des plus belles impures, sais-tu bien?...

— Sous Barras? Qu'est-ce que c'est que ça. Barras?

— Un bien joli homme , va!... Un jour qu'il m'avait fait venir rue Chantcreine... D'abord, il faut que tu saches que j'avais un amant que j'adorais... Pour lors...

— A votre santé, la mère Radoteuse!...

Les deux femmes trinquèrent.

Les deux verres vidés et replacés sur le comptoir du marchand de vins , la bouquetière tira de sa poche un petit sou Louis XVI qu elle m'.idjoignit pour compagnon , et , tous deux , nous tombâmes dans un immense tiroir , — oîi se trouvaient déjà réunis un nombre considérables de frères , légitimes ou bitards, tout barbouillés de trois-six et de vin bleu.

Quel enfer ! Comme ces sous tachés , souillés , avilis par des contacts malhonnêtes et corrompus , criaient et tapageaient! Quel brouhaha d'anecdotes cyniques et de légendes terribles ! Ce camarade à l'effigie de Louis XVI avait vu guillotiner un homme, — placé qu'il avait été dans le gilet de Monsieur de Paris ! Cet autre , un peu rongé par le vert-degris , avait servi de ciguè à un pauvre diable qui voulait mourir, — ne pouvant pas vivre ! Cet autre avait vu des choses sinistres et entendu des choses horribles ! Quelles histoires que leurs histoires ! Les romans d'.\nne RadclitlV', de Pixéricourt, de Victor Ducange, de Raban, de Malthews, de Lewis, d'Edgard Poë, d'il ffm.mn, du commandeur Léo Lespès, et autres épouvanteur.?, ne sont que des idylles auprès des réalités monstrueuses auxquelles ces humbles morceaux de métal avaient assisté ! Ne me demandez pas de vous les raconter : je veux les oublier.

Je sortis enfin de cet enfer, pour courir de main en main, de celui-ci ;\ celui-là, du passant à la passante, du marchand de vin à l'épicier, de l'épicier au marchand de tabac, — je ne sais plus quoi encore ! Et tout cela dans l'espace de quelques heures. Décidément, le dimanche est jour de repos !

Il faisait

• ... Le plus beau temps du monde Pour aller à chçval ^ur la lerre et sur l'oode. •

— ainsi que le disait un jour naïvement le père Malebranche. Pour aller à cheval — et à pied surtout, mon révérend!

Je n'éi.nis donc pas fftclié de courir et de participer à l'arlivilé et à la joie générales. Je dis 'i joie » pour ne faire de peine h personne, carj'ai remarqué souvent que les gens du dimanch»^ s'.imusent beaucoup moins que les gens de la semaine, — c'i^st-à-dire ceux qui n'ont pas l'amusement pour but et pour devoir. Le plaisir n'a ni heure ni jour; il vient quand il lui pl.iil, — et non quand on l'appelle. On peut écrire sur toutes les portes des baslrinijuex des barrières, comme sur les ruines de la Itastille; « Ici l'on danse ! » mais non pas : > Ici Ion s'amuse. » Danser et s'amuser sont deux! Moire et s'annis'-r sont deux! Crier haut et s'amuser sont deiix ' Rire et s'nmii^er sont deux! tl la preuve, — c'est que Ions les cens (|ui .sont sortis de chez eux le dimanche malin ayrc la forme résolution de s'amuser, rentrent chez cu\ le dimanche .soir avec un immense ennni sur le cœur! Quand |es ou\ri<rs battent leur.s femmes, c'est dans la nuit du di-

mancbe au lundi, jamais dans la nuit du samedi au dimanche. Ce n'est pas par méchanceté, dà ! c'est par ennui ! Ce n est pas le vin qu'ils ont mauvais, — c'est le plaisir.

Ce que j'en dis ici, bien entendu, n'est pas pour dégoûter les ouvriers des amusements du dimanche, — Dieu m'en garde! D'ailleurs, ça ne les dégoûterait pas du tout. Le dimanche est une tradition, — et la France est le pays de la routine. On fêtera encore pendant des siècles la Saint-Dimanche, — et même la Saint-Lundi. On corrige les chiens, on ne corrige pas les mœurs. — • et cependant les mœurs sont bien plus dangereuses que les chiens.

Allez donc vers l'ivresse, vers la joie, vers l'oubli, jetnies et vieux, hommes et femmes, ouvriers et bourgeois! Buvez, chantez, aimez. On dit que le bonheur est au fond des pots, — cassez les pots pour boire plus vite le bonheur 1...

Je venais de passer des mains d'une marchande de pommes dans celles d'un invalide qui m'avait placé dans une vaste poche, — les voleurs ont raison d'appeler cela une profonde! — 'à côté d'un mouchoir à carreaux constellé de tabac à priser. Un vilain gite que l'on me donnait là, avouez-le !

J'ignore combien de temps j'y serais resté, si je n'avais découvert au fond de cette immense poche un trou, — trop petit pour servir de porte de sortie au mouchoir à tabac, mais assez grand pour faciliter mon évasion.

Je profilai d'un cahot pour choisir ce chemin des écolicr& et prendre la clef des champs. Mon invalide était déjà loin que j'étais, moi, dans le ruisseau de la chaussée du Maine.

Les passants endimanchés passaient sans me voir. Le ruisseau coulait noir et me recouvrait presque en entier. Il eùl fallu avoir des yeux de quinze ans pour me dénicher là !

Deux yeux de treize ans m'aperçurent. Ils appartenaient à un gamin qui, d'aventure, flânait par là, — pour flâner. Il me ramassa prestement, m'essuya avec un coin de sa blouse bleue, me plaça avec précaution dans son gousset de montre, — veuf de montre, — et continua sa route sur Paris en sifflant un air quelconque.

Nous revenions par le boulevard extérieur et nous allions franchir la barrière Montparnasse quand, au milieu de la foule, parut un modeste corhillard des pauvres.

Personne ne suivait ce fiacre sinistre qui prend ses pratiques à la course, jamais à l'heure, et qui, une fois qu'il les a conduites à destination, s'en revient obstinément à vide pour aller en chercher d'autres — disposées à faire le voyage. Personne n'accompagnait ce mort qui était seul, roide et glacé dans sa bière de sapin enveloppée dans son drap noir comme une vieille frileuse. Tout ce qui louche à la Mort est glacé, — même en été.

Le corbillard s'éloignait lentement. Mon jeune maître secoua alors la tête avec chagrin et murmura :

— Bast ! Je n'irai pas les voir aujourd hui ! Ils me savent bien portant et je sais qu'ils ne sont pas malades : cela me suffit! Je les verrai dimanche prochain '

Cher bon garçonnet' Cela n'avait pas quinze ans, — et cela avait déjà du cœur. Le cœur vient donc iivani la barbe ? II faut bien croire, puisqu'il s'en va souvent avec la barbe.

Il allongea le pas et rejoignit le fiacre noir, — qu'il se mit à suivre, tète découverte, jusqu'au cimetière.

Il y avait là une large tranchée creusée sur une longueur de quelques mètres. ()n y descendit la boite de sapin avec son contenu humain ; les fossoyeurs prirent leurs pioches, et la terre tomba avec un bruit sourd — un bruit terrible que le cœur entend avant l'oreille — sur le cercueil du pauvre diable qui venait de s'endormir pour l'éternité. L'enfant pleurait.

L'un des fossoyeurs prit un piquet, le fendit par un bout de manière à pouvoir y placer une feuille de papier, et, cela fait, dit à l'enfant, qui pleurait toujours :

— Passe-moi le nom, mon petit ami, si tu veux le reconnaître et lui faire mettre un entourage.

— Le nom?... — répondit l'enfant.

— Oui ; le nom de ton père, de ton oncle, de ton frèiv, de ton parent, enfin !

— Mais je ne le connais pas !

— Vous n'êtes donc pas de la famille? demanda le surveillant.

— Non.

— Comment, non? Mais, vous pleuriez tout A l'heure?

— Eh ! sans doute, je pleurais ! C'est donc bien gai, un pauvre homme oui n'a pas d'ami, pas de fils, personne pour venir lui donner le dernier adieu? Cela m'a fait quelque cliosv de penser à cela, et j'ai pleuré... Voilà!

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