siir\''illani tourna les talons cl disparut
D'UN VŒUX SOU
— Est-ce que je l'ai offensé en pleurant, ce monsieur A tricorne? — domamla l'enfani en se reloiirnaiil vers les fossoyeurs qui paraclievnienl leur besogne à grands coups do pioches.
— Faui bien croire, mon garçon, puisqu'il s'en va! — ri> pondirenl ces besogneurs, en s'essuyant le front. — Rude journée, mon gars! — ajoutèrent-ils. — Si nous n'avions pour nous rafraîchir que des morts comme celui-ci, nous cr6verions de soif plus souvent qu'à notre tour!
Ils avaient raison, ces hommes ! Puisqu'il v a des gens qui vivent de la mort, — croquemorts, menuisiers, marbriers, fossoyeurs, etc., etc., — il ne faut pas que, sous le préle.vlo d'en vivre, ils en meurent. Vivre de la mort! Alasl Alasl Poar Yorick!
— Tenez, mon homme, — dit l'enfant en me jetant h l'un des fossoyeurs, voiiA un sou que j'ai trouvé sur ma rouie, au moment où j'allais taire visite à ma famille. C'est toute ma fortune... A. vous!...
Je tombai, non dans la main du terrassier, mais sur la fosse encore béante où l'on venait de coucher le pauvre homme de tout à l'heure.
— Laissez-le là! Laissez-le'... — cria l'enfant, en voyant que le fossoyeur se baissait pour me reprendre. — Laissezle là ! 11 y est bien!... Ça lui servira pour payer son passage dans la barque à Caron, à ce vieux!... Laissez-le là ; ça lui portera bonheur et à vous aussi!...
Et je l'entendis s'éloigner.
Allais-je donc rester là, dans celle fosse commune, au milieu de cet humus fait de débris humains sans cesse renouvelés par de nouveau.x débris? Je frissonnais déjà à l'idée des nuits terribles qu'il me faudrait passer dans le voisinage de ces défunts et de ces défuntes ! J'entendais déjà le bruit que font les vers en trouant lentement ces cercueils de sapin el en se promenant lourdement sur ces dépouilles sans nom !
Crainte puérile et ridicule ! A.\i bout de quelques minutes je sentais deux doigts de fer qui me saisissaient el m'extrayaient de ma prison lugubre. C'était le fossoyeur qui me reconquérait! Un sou, c'est un sou! Avec vingt sous, on fait un franc! avec vingt francs, on fait un louis! Avec un louis, on fait... bien des choses'
• Ne méprisons pas les humbles salaires: Les petits ruisseaux Font les grandes rivières 1... •
Le fossoyeur m'envoya rejoindre quelques camarades dans la poche de son pantalon de velours, et, au bout d'une lieure, d'autres camarades nous avaient rejoints, — puis, au boni d'une autre heure, d'autres camarades.
La ballade de Burger a raison : « Les morts vont vite '.....
Cinq heures sonnèrent. Le fossoyeur, en possession de qui je me trouvais pour le moment, quitta sa besogne pour aller à la maison où sa « bourgeoise » l'attendait, avec les mioches.
Quand il entra, sa femme lui sauta au cou, ses enfants .lussi, — et, pendant quelques minutes, ce furent des baisers à n'en plus finir. Baisers rebondissants, bons baisers, baisers solides, comme on n'en fabrique pas dans toutes les classes de la société, — malheureusement. Celte femme était bien la femme de cet homme, et ces enfants étaient bien leurs enfants. Il y a des gens qui n'aiment pas les collaborateurs — et qui n'en ont pas besoin. Ils ont raison : la besogne en est mieux faite.
La femme et les marmots étaient prêts : l'homme s'apprêta à son tour. C'esi-à-dire qu'il passa une chemise de coton écru, mit son gilet à tleurs, el, pardessus, une blouse blanche. — et ce pelil monde partit pour le cabaret des l'rfl/.s- Amis, où les attendait une plantureuse gibelotte el de plantureux litres de viu bleu.
C'était dans une salle du cabaret des Vrai'i Amis que se réunissaient chaque dimanche les gens qui vivent de la mon, — c'est-à-dire les cochers de char, les croque-moris, les marbriers, les jardiniers et les fossoyeurs ; les uns avec leurs enfants, les autres leurs femmes, — el les autres tous seuls.
Je m'attendais à une soirée lugubre, — à quelque chose comme à un sabbat. Je songeais aux goules el aux vampires, aux fantômes et aux revenants, — à la Danse Macabre du cimetière de Bàle. pour le moins.
Innocent que j'élais encore pour mon âge ! Ces brsves gens-là étaient les plus joyeux compagnons du monde' Us parlaient tous à la fois, la bouche pleine, et riaient de même.
l'n véritable feu d'artifice de grivoiseries el de mèregodichonneries! En avant les plats, les brocs, les verres! Les enfants pleuraient bien un i)eu, — à cause des éclaboussures; mais les commères el les compères riaient si fort, qu'on n'entendait pas les enfants iileurer. D'ailleurs, si on les avait entendus, on leur aurait donné le fouet — pour les apaiser.
Je crois, — Dieu me pardonne ! — que ces gens-là s'amusaient pour de bon ! Ils faisaient du tapage, mais ils s'en donnaient à cœur joie ! Rien oue des chansons et des gaudrioles! Pas la plus petite métiisancel Pas le plus pelil mol de politique! Pas la plus petite allusion au métier! C'était rare et j'en étais émerveillé. Dans ces banquetages populaires, on parle trop souvent du métier, ordinairement, — comme si ce n'était pas assez de s'en occuper i)endanl les six jours de la semaine, je vous le demande!
A dix heures, tout le monde était debout, buvait le coup de l'étrier, el chantait le chant du départ :
t Bonsoir, les amis, bonsoir ! t
Puis on prenait rendez-vous pour le dimanche suivant, h la même table du même cabaret, devant la même gibelotte cl devant les mêmes litres, — bien qu'on dut se retrouver le lendemain malin au chantier, c'est-à-dire au cimetière.
Je restai ce soir-là dans le comptoir du cabaret des Vrais Amis.