Chapitre ^BIl
La barrière du Maine et ses alentours. — Le cabaret de la mère CaJet. — Henri et Madeleine. — Un père féroce. — Partie de canipasne. — La Fosse-Bazin. — Journées d amour. — Le bouquet de mariée et la pièce do mariige. — La mansarde de la Petite-rue-du Bac. — .absence d'Honri. — Désespoir de Madeleine. — Mainaises nouvelles. — Résolution sinistrp. — Les suites de la férocité paternelle, — Tout s'oublie, hélns:...
Pendant que j'y suis, lnisssez-moi parler un instant de la barrière Montpariiasse et du cabaret des Vrais Amis, — et ne vous étonnez pas si je mêle mes souvenirs d'autrefois avec des souvenirs plus récents. J'ai la mémoire des gens qui ont beaucoup vu, — et qui se trompent.
La barrière, d'abord. Le cabaret des Vrais Amis viendra après.
Toute l'animation de la Conrlille d'autrefois se retrouve aujourd'hui à la barrière du Maine et à la barrière Montparnasse. C'est là qu'il faut aller le dimanche et le lundi pour y surprendre la foule en flagrant délit de ripaille.
A partir de ileux heures de l'après-midi, la rue du Montparnasse d'un côlé el de l'autre la chaussée du Maine, sont liiléralement encombrées d'allants et de venants, de gens qui ont soif el d'aulrcs qui ont faim. On jeiteraii une pièce de cinq francs au milieu de cette épaisse cohue qu'elle ne pourrait tomber par terre...
On se presse, on se bouscule, on s'injurie un peu, on se tape quelquefois, — histoire de s'amuser et de passer joyeusement son dimanche et son lundi.
Mais tout ce inonde affamé et assoiffé ne mange ni ne boit en plein air? Il faut qu'il se réfugie quelque part? Lai.^sez faire ! Ce sont des habitués, ils connaissent leur endroit ils n'iront pas ailleurs ! Les uns vont chez Grados et Cardenhoff, les autres aux Deux Edmond ; ceux-ci chez Constant, ceuxlà à la Belle Polonaise. Mais le plus grand nombre se porte chez Ricbefcu, — un caliarel monstre, cinq éiages chargés
jusqu'à la gueule ! — ou dans l'étrange hôtellerie qui
fait une si rude concurrence à Riclîefeu, el qui s'appelle la Californie !
Etrange hôtellerie, avons-nous dii ? En effet, cela ne ressemble à rien — et cela ressemble à tout. C'est un cabaret — et cela n'en a pas l'air. On y débile en une heure des bœufs tout entiers. Les mangeurs" vont cherclier eux-mêmes leurs plats à la cuisine et s'installent après — en plein air el en plein vent — sur des tables dont vous ne voudriez pas pour allumer votre feu...
Le long de cette hôtellerie dont les hôtes se renouvellent incessamment, il y a ce qu'on appelle V Estaminet des pied.< humides, — c'est-à-dire des marchandes de café à cinq centimes la lasse On dit que c'est bon'... Oui. sans dotite !
c'est bon — comme tout ce qui est mauvais ! Mais qu'importe ! cela ne coûte pas cher, et c'est l'essentiel ! On peut se gorger là de viande el de vin sans se ruiner — mêmeavec la meilleure volonté du monde. C'est cp qui explique
la vogue de cet établissement, — dont le propriétaire pourrait bien, un jour ou l'autre, voir se réaliser le titre...
Comme les antithèses se heurtent dans la vie! Le cabarets regorgent de buveurs! Les immenses salles de la Californie sont encombrées! Les quatre étages de Richefeu sont lilléralement inondés de buveurs qui entrent et de mangeurs qui sortent! Les salons de Constant, la buvette des Deux Edmond, celle du Grand Vainqueur, ruissellent de curieux, d'affamés et de gens altérés ! Partout, partout, partout les tonneaux coulent, les broches tournent, les viandes fument, les cuisines flambent, les casseroles tonnent; partout on entend dire aux dernier venus, — aux traînards, aux teneurs qui veulent prendre leur part de victuaille et de réfection dans ces hôtelleries de passage, — partout l'on entend dire, comme dans Macbeth : « La table est pleine !... "
Eh bien ! à côté de ces plantureuses goinfreries, il y a des larmes, des gémissements et des douleurs ! Car la grande Nécropole est là, toujours ouverte, dimanches et fêtes, toujours prête à recevoir ses hôtes illustres ou plébéiens, et souvent l'ivrogne heurte dans sa marche titubante et arabesquée le cercueil blanc d'une jeune vierge qu'accompagne une famille en pleurs ! Souvent de braves époux de la veille, — qui vont au hasard, dans celle foule, songeant â leurs belles amours en fleurs, rêvant un large avenir, une turbulente lignée, des poupards roses et blancs comme la mère, forts et bons comme le père, — se croisent avec le cercueil d'un petit enfant que personne ne verra plus sourire et dont la place manquera peut-être toujours au foyer domestique, veuf désormais de sa meilleure joie, déshérilé désormais de son plus pur bonheur !...
Et ces bruits de violons et de cornets à piston ! Quel étrange effet ils font, mêlés au psalmodiement des prières qu'on jette à quelques pas de là, avec des pelletées de terre, sur des tombes fraîchement creusées!... Il vaquelque chose comme cela dans le dernier acte de Lucrèce Borgia, et ce qui vous a si souvent impressionné au théâtre vous impressionne aussi dans la rue, quand vous aller en noter les bruits et en étudier les aspects.
Nous ne sommes pas l'ennemi de l'antithèse, certes. Néanmoins, nous nous passerions volontiers de celle-là, — elle est laide est maussade. Nous ne sommes pas des trappistes, après tout, pour que des croque-morts suivis de cercueils tiennent nous dire, quarante fois par jour : « Frères, il faut mourir!... » Parbleu! nous le savons bien.
Ces guinguettes, ces cabarets, ces bastringues groupés autour du cimetière Montparnasse, ces nuées d'ivrognes et d'amoureux qui viennent s'abattre là deux fois par semaine, — tout cela, nous l'avouons, nous choque un peu. Nous n'aurions pas applaudi aux débauches qui venaient se faire autour du gibet de Montfaucon, où étaient branchés quelques pauvres diables, — ainsi que nous l'apprend maître Fjançois Villon dans une de ses chansons. Nous n'applaudissons pas davantage à ces Dionysiaques du dimanche et du lundi mariées aux funérailles et aux cyprès. Cet accouplement nous semble plus qu'indécent, et il faut croire que telle a été l'impression produite sur d'autres que sur nous, puisqu'on a ouvert récemment «ne barrière spéciale aux convois, en face l'entrée du cimetière. C'est déjà quelque chose.
Du cimetière, disons-nous? Nous devrions dire des deux cimetières, puisqu'il y a là, en effet, deux Nécropolis, une petite et une grande, — celle des honnêtes gens qui meurent dans leur lit, dans les bras de leurs femmes et de leurs en-
fants, et celle des malheureux qui meurent dans un lit d hôpital ou dans les br:
de Monte-à-regret
pilai ou dans les bras de Chari
qui n rht.
le prieur de l'Abbaye
Car ce cimetière des hospices, — qui n'est séparé du grand cimetière que par un petit mur, — ce cimetière des hospices
est aussi le cimetière des suppliciés. Allez-y quelquefois,
geus bénévoles cl candides qui croyez, avec le dodeur Pangloss, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, — et, quand vous en sortirez, vous en sortirez <■ tout chose' » Ce « tout chose • sera peut-être un remords !...
Ils n'avaient pas loin à aller, ces corps sans télc, pour réunir leurs tronçons, au temps où l'on guillotinait à la barrière Saint-Jacques, qui est à quelques minutes de là.
C'était hier, pour ainsi dire; car il y a deux ou irois ans A ueine qu'on a transporté devant la prison de la Roquette i'instrumcnt in\cnté par le docteur Guilloiin. On exécutail à la barrière Saint-Jacques depuis la révolution de 1830, sur ce rond-point ménagé en deçà de la barrièn^, — à l'endroit
où s'arrêtent aujourd'hui les omnibus qui viennent de la barrière Rochechouart.
Celle place est sinistre, celte barrière est comme maudite. Elle ne mène presque nulle part, et l'on n'y passe que pour ses affaires, — et non pour son plaisir.
Je ne fais pas là de la fantaisie et de la mise en scène, — qu'on me fasse l'honneur de le croire. Ce n'est rien, sans doute, qu'une place sans monument indicateur, sans inscription et sans poteau. Il y a là des pavés comme sur toutes les places, et, tout autour, de magniliques tilleuls comme autour de n'importe quel rond-point. Rien ne crie, rien ne se lamente, rien ne proteste! Seulement, les vieux arbres inclinent de temps en temps leurs vieilles branches grises de poussière, d'un air presque mélancolique, comme pourraient le faire des vieillards avec leurs têtes chenues. Seulement, il n'y a pas, ou presque pas de maisons autour de ce Golgotha des misérables larrons ou des assassins vulgaires! Seulement, pour l'œil et pour l'esprit du rêveur qui interroge tout, — depuis la couleur des pavés jusqu au frémissement des arbres, — c'est là un lieu maudit, un lieu sinistre, un lieu de mort !
Oui, l'herbe pousse là comme sur un honnête sentier ! Oui, les oiseaux chantent en sautant sur les branches de ces vieux arbres qui ont assisté pendant vingt-cinq années au dénoùment brutal de tant de drames judiciaires ! Oui, parce que la nature est d'une superbe indifférence pour les douleurs humaines ; parce qu'elle n'a de soucis que pour chacune des graines qu'elle fait germer et se développer: parce qu'elle n'a de tendresse que pour ses œuvres immortelles ! La créature périssable ne l'émeut pas. L'homme n'est que l'accessoire de sa création grandiose. Il peut mourir sans qu'elle voile sa face auguste et sereine devant son agonie, sans qu'elle interrompe un seul instant sa mission souveraine ! Ah ! cirons humains, — parce que vous faites des livres et parce que vous bâtissez des cathédrales, — vous croyez valoir mieux qu'un brin d'herbe?... Regardez de votre dernier regard, de voire regard de moribond : les prés sont plus verts, le ciel plus bleu, les fleurs plus parfumées! Ecoutez : jamais les oiseaux n'ont gazouillé de plusjoyeuses chansons !...
En traversant la barrière Saint-Jacques et en songeant à sa. destination, on ne peut s'empêcher de songer à celle boutade funèbre de Danton : « Il y a des verbes qui ne peuvent se conjuguer dans tous leurs temps... On dit bien : Je serai guillotiné ! mais on ne dit pas : J'ai été guillotiné!... •
Ah ! si l'on pouvait dire cela! Au moins on sautait à quoi s'en tenir sur bien des choses !...
Maintenant, — avec votre permission, passants, — parlons du cabaret des Vrais Amis, tenu par la mère Cadet.
Vous l'avez connu, vous le connaissez, ce cabaret de la mère Cadet, — si populaire sous le nom de mère des Cab. Non pas celui qu'elle a ouvert depuis deux ou trois ans, — mais l'autre, le vrai, le seul, où il y avaii un jardin planté de sycomores et de treilles qui bourgeonnaient en septembre.
Un cabaret des bons jours, peint en rouge à l'extérieur, avec une cuisine à droite, en entrant, et Cartouche gravement campé au milii'u, immobile comme un chien de faïence. Brave Cartouche ! bon vieil animal ! Tu ne mangeras plus de pavés, toi qui les aimais si immodérément autrefois!...
Interrogez la plupart des grands et des petits artistes qui ont fait ou font encore lillustration et l'ornement des principaux théâtres de Paris, et tous vous répondront, — s'ils ont la mémoire du cœur, et, à défaut de celle-là, la mémoire de l'estomac, — lous vous répondront avec attendrissement: •< Brave mère Cadet ! »
Brave femme, en effet, qui a donné la pâture à une génération tout entière de ces oiseaux nomades qu'on appelle des comédiens, — à qui le bon Dieu oubliait parfois de la donner!
Tous, ou presque tous, ont passé par sa cuisine hospitalière avant d arriver à la gloire — ou tout au moins à la réputation! Ils arrivaient de Carpentras ou de Brives-la-Gaillarde, blêmes, éclopés, affamés, tirant la langue et le diable |)ar la queue... Ils venaient frapper à cette porte toujours ouverte; ils entraient, ils s'asseyaient, ils mangeaient, ils buvaient, — ils se recoquaient, en un mot!...
Elles y sonl venues aussi, toutes ces Célimènes, toutes ces M.irlons, toutes cesZerbines, toutes ces Toinclles, toutes ces jeunes premières, toutes ces belles amoureuses, — fleurs charmantes que la vie errante avait un peu décolorées! Vous les avez vues, l'une après l'autre, souvent à quatre ou cinq à la fois, groupes babillards et frcdonncurs, assises sur les bancs chancelants, devant les tables vermoulues de ces tonnelles ! Que d'aventures racontées ' Que de promesses échan-
gi5es ! Que d'infuK^liU^s ! Que de riHes ! Ah ! ces tonnelles sont chères à plusieurs! Et quelques-unes de celles qui sont aujourd'hui de grandes dames ou de grandes comédiennes, auraient bien du se cotiser pour acheter ce jardin qui tiendrait dans une jardinière, — alin d'y voir pousser et reverdir à chaque printemps leurs joyeux et tendres souvenirs d'autrefois!...
Mais les femmes sont oublieuses, les comédiennes surtout, elles qui ont tant de rôles ;\ apprendre qu'elles ne savent plus le lendemain celui qu'elles ont joué la veille !
Ah! Zéphirine, Atala, souvenez-vous du fils de M. Ducantal, ce père si enrhumé! Souvenez-vous, souvenez-vous! Il avait tout quille pour vous suivre, — avenir et famille, amis et fortune, — pour se faire comédien comme vous, chères comédiennes, pour aller où vous alliez, et recevoir çà et là, dans les salles de spectacle de province, les pommes crues et les œufs durs qui vous étaient destinés !...
Mais non, ne vous souvenez pas' car il ne se souvient plus non plus, lui ! Vous avez fait ensemble un rêve charmant, mfilé de pluie et de soleil, d'eau claire et de chansons, de jours sans pain, mais jamais sans poésie et sans gaité, — et il s'est réveillé le premier, brusquement, un beau jour, qui a été un vilain jour. Depuis, il a voulu reprendre ce rêve au point oii il avait été interrompu, mais cela a été impossible ! 11 y a des rêves qu'on ne fait pas deux fois...
C'est sous ces tonnelles que venaient dîner tous les jours de la semaine un jeune homme de vingt-cinq ans et une jeune fille de vingt ans. Le jeune homme s'appelait Henri; la jeune lille s'appelait Madeleine.
Madeleine était une belle orpheline bien digne d'être adoptée par l'Amour, — ce protecteur-né de toutes les orphelines de vingt ans qui ont de jolies dents, de jolies lèvres, de jolis yeux et de jolis cheveux. Et Madeleine était dans ce cas.
De plus, ouvrière — et sage. Saluons!
Henri, lui, n'était pas assez orphelin. Il était le fils d'un honorable millionnaire du faubourg Saint-Germain, qui aurait bien voulu en faire un notaire, un avoué, un agent de change ou un médecin. Mais Henri avalises idées là-dessus ; et, quand on lui reprochait de jeter sa vie à tous les vents de I oisiveté, du club, de la chasse et du bal, il répondait en souriant :
— Mon père a eu assez de mal à gagner ses millions pour que je me repose un peu ! Si j étais un pauvre diable, je travaillerais !...
Celte réponse ne manquait pas de logique.
Un des hasards les plus vulgaires de la vie l'avait mis en face de Madeleine. Madeleine était couturière; elle travaillait pour toutes les femmes qui ont des robes à faire, — c'està-dire pour les bourgeoises et pour les marquises, pour les grandes dames et pour les petites dames. Une des tantes de Henri Merlet venait de remercier sa faiseuse, — qui s'obstinait à lui faire des jupes trop longues, et à mette quatre lés de plus à ses jupes, sous prétexte que « cela se portail; «sa femme de chambre, qui n'avait pas de préjugés, lui indiqua une petite ouvrière qui demeurait au n°7 de la petite rue du Bac, et qui mettait aux jupes la longueur et les lés qu'on lui demandait : la tante Merlet fit appeler Madeleine.
Et voilà comment Henri rencontra Madeleine.
Ils étaient jeunes tous deux ; ils s'aimèrent — et se le dirent.
Vous devinez le resle.
Ce que vous ne devinez pas, cependant, et ce que je me vois, par conséquent, obligé de vous dire, c'est que Henri, — qui n'était pas un malhonnête garçon, au contraire! — voulut un jour faire de sa maîtresse sa femme.
Honnête jeune homme !
— Un malin donc, au moment où l'on apportait le chocolat de son père, il se présenta devant lui et lui exposa respectueusement son projet.
— Je suis amoureux, cher père, — lui dit-il.
— A merveille, mon garçon!... Tu es dans l'àgc où les coqs coquettent auprès des poules... Sois amoureux!
— • Amoureux fou, mon père!
— De mieux en mieux ! Mais tu commets-là un pléonasme charmant. Qui dit amoureux dit fou...
— J'aime sérieusement, mon père, et je vous supplie de m'écouter sérieusement.
— Comment veux-tu que j'écoute sérieusement des balivernes? Tu viens me parler de tes fredaines amoureuses
Je n'ai rien à voir là-dedans !... Ne dépense pas trop d'argent, voilà tout ce que je te recommande, dans ton intérêt. Ne fais pas trop de scandale, voilà ce que je te demande, dans mon intérêt... Tu as nom honorable... Ne le traîne pas
trop, ni trop longtemps, dans le boudoir des Aspasies et des l'hrynés du quailicr Latin.
— Vous vous méprenez complètement sur mes projets Pl sur l'objet do ma visile, mon père... Je ne suis pa.s si Louis .\V que cela!... J'épouse la femme que j'aime.
— Vraiment?...
— Oui, mon père.
— Et quelle est cette vertueuse adorée que tu veux épouser si vite?...
— Une très honnête fille qui s'appelle Madeleine l!ernard...
— Madeleine lîernnrd ? — exclama le père stupéfait.
— Madeleine Dernard, — répondit le jeune homme avec la plus grande fermeté, et d'un ton qui prouvait que sa résolion élail prise.
— Mais... mais... mais... mon garçon... Madeleine Bernard... n'est-ce pas la couturière de ma sœur Félicité?...
— Elle a, en etïet, travaillé deux on trois fois pour ma tante...
— Tu es fou!... — exclama le vieillard en sautant de dessus son fauteuil. — Tu es fou! tu es fou!...
— Je vous l'ai dit tout à l'heure, mon père Amoureux
fou!... Oui!
— Eh bien! va te faire saigner, mon garçon !... mais, de consentement, point! Je ne prêterai jamais les mains à une pareille folie!... On se moquerait de moi'... et je ne veux pas qu'on se moque de moi!... Voilà pourquoi je m'oppose à ton mariage avec cette lille de peu!...
— Alors, je vous ferai mes soumissions, mon père!...
— Fais-moi tout ce que tu voudras... mais va-i-en au diable, ainsi que la donzelle !... Ni elle ni loi n'aurez jamais un sou de ma bourse... De celte façon, quand tu seras las de manger de la vache enragée et de tirer la langue, lu reviendras tirer le cordon de ma sonnette!... Comme je ne suis pas fier, je t'ouvrirai ma porte et mes bras, — si tu reviens seul, s'entend!
— Voilà le grand mot lâché!... — s'écria Henri avec amertume. — « Tu as de l'argent, épouse de l'argent, et tu seras heureux... Tu n'as pas le sou, épouse la misère, et tu seras toujours misérable!... » Ah ! vous comprenez bien mal la fortune, mon père !
— Oh! je sais bien que tu la comprendrais autrement, si tu en avais, monsieur mon fils! Tu t'es nourri l'esprit de belles doctrines puisées dans de beaux livres!... Tu le fais l'apôtre de la gueuserie et du vice!... Tu réhabilites les voleurs et les filles perdues!... Tu refais les consciences et les virginités!... Je connais cela, mais je ne l'aime pas... Serviteur de tout mon cœur !...
— Quoi ! mon père, vous, un honnête homme, vous me blâmez précisément de sentiments que vous devriez louer!... Vous ne voulez pas comprendre ce qu'il y a d'honorable pour vous et pour moi, qui sommes riches, à nous unir à la pauvreté honnête !... Quoi ! parce que j'ai rencontré sur mon chemin, par une attention de la Providence, une belle jeune fille qui m'aime et que j'aime, vous voulez que je la repousse ou que je la déshonore!...
— Ta ! la! ta!... Je le dis que je connais tout cela aussi bien que loi!... Tu as lu cela dans un tas de mauvais livres qui n'ont aucun rapport avec le Grand-Livre, dans les poésies de M. un tel, dans les romans de M. un tel, dans les mélodrames de M. un tel... Sottises que tout cela! sollisesl... Vois plus clair dans la vie, mon garçon, vois plus clair!. . Je ne l'empêche pas d'adorer les femmes, moi, au contraire'! Les femmes sont faites pour être adorées!... Mais, quant à les épouser, c'est une autre paire de manches!... Si j'avais été forcé d'épouser toutes les femmes qui m'ont fait l'hon-' neur de m'adorer, on m'aurait envoyé au bagne comme polygame!... Sois donc sage, mon garçon !... On peut être sage et être fou! être fou et être sage'... Aime, mais ne te marie pas!... Quand le moment sera venu, je te donnerai la plus riche héritière du faubourg Saint-Germain !... Sois tranquille ! j'ai de quoi tacheter un marquisat ou une baronic, à ton choix!... Marquis de Merlet! cela ne ferait pas mal, n'esl-ce pas? Avec cela, on arrive à tout, mon garçon!...
— Excepté au bonheur, mon père !
— Le bonheur! qu'est-ce que c'est que cela? Encore une de vos billevesées!... Veux-tu dire que je ne suis pas heureux, moi? J'ai bon pied, bon œil et le reste... Je fais mes quatre repas sans en être incommodé... J'ai des valets, des chevaux, des voitures, un château en Picardie, des terres en Normandie. . .On me salue beaucoup et je ne salue personne ! . .. Est-ce que ce n'est pas le bonheur?...
— J'en ai trop dit et trop entendu, mon père !... — répon-
dit Henri en saluant et en s'éloigoant. — J'ai jaré à Madeleine qu'elle serait ma femme... et elle sera ma femme!...
El le brave jeune homme se relira.
Cl Ue conversation, Henri la rapportait à Madeleine le jour même, assis en face d'elle sous l'une des tonnelles du cabaret des Vrais amis, — au moment où la mère Cadet leur rapportait la monnaie d une pièce de cent sous qu Henri lui avait donnée pour payer leur modeste dîner d'amoureux. Je fai.'^ais partie de cette monnaie. C'est ainsi que j'appris l'hisloire de ce jeune couple, — si joyeux el si amoureux.
Heureux privilège de la jeunesse! Elle ne doute de rien. Elle marche triomphante, sans se douter un seul instant des casse-cou, des chausso-lrappe, des pièges à loup, qui sont semés avec tant de malice, par la Providence, sur le grand chemin de la vie ! Elle marche ! Elle va ! Elle va ! La famille? Une misère! Les devoirs sociaux? Une misère! Les exigences sociales? Une misère! La souffrance? Une misère! La misère? Une misère! Est-ce qu'on connaît tout cela lorsqu'on a devant les yeux ces adorables lunettes qui vous font voir tout en bleui...
En vérité, eu vérité, je vous le dis : la jeunesse ne doute de rien, — et elle fait bien.
-iinsi faisaient Henri et Madeleine.
— Et maintenant, mon adorée, — dit joyeusement le jeune homme à la jeune fille, après lui avoir raconté sa conversation avec son père, — et maintenant, allons à l'étang du Plessis-Piquet ' Je connais par là un sentier charmant qui s'en va tout de travers comme un aimable ivrogne et qui , après tous ses zigs-zags, vous conduit dans un paradis...
— Qui s'appelle la Fosse-Bazin'... — ajouta Madeleine avec la même gailé.
— Excellente mémoire, mademoiselle ! Vous vous souvenez, je le vois avec plaisir, du nid de verdure où nous avons pépié pour la première fois l'un el l'autre!... Ah ! c'est bien gentil à toi, chère Madeleine, de n'avoir pas oublié notre Fosse-Bazin' .\h! l'heureux jour! .\h! l'heure fortunée !... Si notre calendrier contient beaucoup de jours comme celuilà, si notre montre sonne beaucoup d'heures comme celle-là. ah' Madeleine, Madeleine, nous serons trop heureux, et les anges en maigriront de jalousie; n'est-ce pas, Madeleine?
— N'offensons pas le bon Dieu, mon Henri, par noire jactance ! Prenons le» biens qu'il nous envoie, sans en souhaiter d'autres... Il sait bien ce qu'il a à faire, le bon Dieu, |ieul-ètre!...
— Pas toujours! Pas toujours, Madeleine de mon cœur! El la preuve, c'est qu'il m'a affligé d'un père féroce au lieu de ra'envoyer un vrai père de famille qui serait si heureux, à sa place, d'avoir une belle-ftlle comme toi!... Tiens, « bellefllle » est bien dit ! « Bru » rendrait mal ma pensée I... Tu es une belle fille , en effet , Madeleine, et tu ferais une belle belle-fille "... Mon père n'a pas degotlt!...
— Oh ! quel feu d'artifice de blasphèmes, mon Henri!... s'écria Madeleine d'un air de doux reproche, et en mettant sa main d'enfant sur la bouche de son amanl.
— Tu as raison, ma petite Madeleine... Ne parlons pas des autres, puisque les autres ne sont pas amusants... Ne parlons que Je nous, de nous, de nous encore, de nous toujours!... 11 fait un temps superbe... Sortons! Allons vers ces horizons bleus el verts qui nous appellent el nous sourient!... Vois-lu, vois-tu, Madeleine, les moulins de Fonlenay-aux-Roses?.... Ils agitent leurs grands bras cl semblent nous dire : « Arrivez donc, arrivez doue; la Fosse-Bazin vous iittend!... » Allons-y, chère adorée!... Félons l'anniversaire de noire union!... La Fosse-Bazin a reçu nos serments: allons les renouveler à l'ombre de ses arbres, sur la mousse «'•paisse... Allons!... Tu sais... il y a dans un coin un pelil chamii de fraises... C'est très bon, les fraises! El cela sent d'un bon! mais d'un bon!... .As-tu remarqué, chère Madeleine, coiiibicn les bonnes choses sont belles el combien les belles choses sont bonnes?... La fraise esl iolie, elle est délicieuse cl elle sont bon! Cesl-à-dire qu'elle fait plaisir à trois de nos sens, à nos yeux, à noire palais, à notre nez!... Ou n'en peut pas dire autant des hommes cl <les fen.mns en général !
— Hélas I... — murmura Madeleine en riant.
— Plus loin, — continua Henri, — il y a un petit champ de blé qui doit rapporter bien peu de painsde quatre livres!... C'est un échantillon de champ, ce n'est pas un champ!... Opendant, ne soyons pas ingrats envers lui... Il nous n fourni cl nous fournira encore do quoi faire de« couronnes avec les petites centaurées bleues qui croissonl là parmi le» blonds épUel leti rouges coquelicots '... Ah ' FosM>-Ba7iii '... Po^se-
Bazin! que lu m'es chère!... Il faudra y revenir tous les ans, n'est-ce pas, Madeleine?....
— Oui, mon Heori!... — répondit la jeune fille, les yeux noyés de tendresse.
— Comme c'est nous qui l'avons découverte , — reprit lo jeune homme, — nous la débaptiserons, celte petite vallée dont l'entrée est interdite aux profanes p;ir une forêt d'églantiers el de mûriers sauvages!... Nous ne rappellerons plus » la Fosse-Bazin » mais « le Paradis retrouvé... » Veux-tu, mon ange?...
— .*^i nous allions le perdre, ce Paradis-là ! murmura Madeleine dont le jeune visage s'estompa de mélancolie.
— Bon! voilà ma rose qui se change en scabieuse'... — s'écria joyeusement Henri en embrassant sa belle maîtresse, dont les joues reprirent, sous ce baiser, leur incarnat naturel et ravissant.
— Ce qui nous chassera de ce Paradis-là, chère adorée, ce n'est pas nous, ce sont les Parisiens! Ah! les Philistins maudits! Ah! les vilains monsieurs el les vilaines madames!... Quand ils font invasion dans un pays, tout est perdu, brûlé, gâté, détruit!... Les Parisiens sont la huitième plaie d'Egypte!... Ce sont des sauterelles plus terribles que les plus terribles sauterelles'... Ah! les vilains monsieurs el les vilaines madames!... Qu'ils apprennent, par exemple , qu'il y a, à une lieue et quart de Paris, une prairie bordée de saules*, un étang bordé de glayeuls et de joncs où les lavandières vont battre leur linge, le soir; puis, à côté de celle prairie el de cet étang, des bois ombreux, mystérieux, pittoresques... et ils vont accourir!... Quand nous repasserons, dans dix ans, à l'étang du Plessi.s-Piquel, à Aulnay, à Fontenay-aux- Roses, à Chaieuay, à la Fosse-Bazin, cela sera plein de cabarets, de salles de danses et de cafés-concerts!... Hélas! Hélas! Hélas!...
Tout cela était dit, bien entendu, à bâtons rompus, sur le chemin qui mène de Monlrouge à Châtillon, puis de Chàtillon à Fonlenay-aux-Roses, Henri parlait — et Madeleine l'interrompait avec un baiser qu'il lui rendait galamment sur ses belles lèvres rouges, humides et savoureuses comme la pulpe des pèches.
La journée fut une fête pour ces deux braves enfants si pleins de confiance en eux et en l'avenir, pour ces deux braves amoureux — si sincèrement amoureux!...
Les lapis de mousse de la petite vallée les reçurent à bras ouverts, coiunie bien vous pensez. Les arbres inclinèrent leurs vertes ramures sur leur passage pour leur dire bonjour. Les oiseaux chanlèrenl, à leur inteniion, les plus mélodieuses chansons de leur répertoire. Les fleurs leur envoyèrent au nez leurs parfums les plus exquis el leurs senteurs les plus enivrantes. C'était comme une espèce de Cantique des Cantiques que la nature entière entonnait en l'honneur de ce Salomon de vingt-cinq ans et de celle Sulamite de vingt ans.
Ils furent comme grisés par celle joie universelle si bien en harmonie avec la joie do leur cœur, ils s'aimèrent plus encore ce jour-là que les autres jours...
.Madeleine avait r.amassé çà et là quelques (leurs bien communes, dédaignées par les savants et par les pharmaciens, mais jolies au possible pour les gens qui savent voir, et, de ces fleurs, elle avait composé un bouquet éloquent comme un sélam d Orient.
— Tiens, mon Henri! voilà mon bouquet de mariée!... — dit-elle à son amanl en lui offrant le produit de sa cueillelle parfumée.
— Chère Madeleine!... — répondit Henri, en l'embrassanl, peul-élre pour la soixante-septième fois.
— Nous achèterons un petit globe et nous mettrons noire bouquet dessous, pour que la poussière ne le salisse pas'... reprit Madeleine. — Ton père ne veut pas que nous nous mariions ensemble... mais nos cœurs le veulent, el nos cœurs parlent plus haut el mieux que ton père... Nous nous passerons provisoirement de l'écharpe tricolore... Tu as dil « oui •• devant le bon Dieu; j'ai dil « oui, » mol aussi... N, i, ni, c'est fini! C'est tout aussi sacré que rdcliarpe Incolore, n'est-ce pas?
— Folle adorable cl adorée! — répondit Henri. — Tu .1raison comme a raison l'Amour et comme n'a pas assez son vent raison la Raison... El puisque tu me donnes ion bouquet de mariée... je vais, moi, le donncrnolrc pièce de mariage... Tiens!.., i^oula-t-il en me niellant dans la main de sa maîtresse.
— Un sou!... — dit Madeleine.
— Oui, un sou, nn vieux sou, mais parfnilemeiit conservé... ce qui prouve qu'il a été bien «ajçe et qu'il n'a pas couru...
Modeste bouquet, modeste pièce! simplicité ei simpliciiii!... Cela doit [lorlcr Ixinlicur!...
lloiiri ri M;iilcleiiic ronlrfronl fi roçjrol, mais ils renln'rtMU. La cam|)agiic a des cliarmos, mais Paris a ses cxigeiici's. Ils renlrfrent dans leur petite chambre de la Pelitc-rue du-l!ac, et, dès le lendemain, je fus placi?, ainsi qu'il avait i''t<5 convenu, sur un pelit coussin do soie bleu de ciel, façonné par Madeleine, et le bouquet de la veille sous un globe de verre qu'il remplit tout entier.
Cette existence ensoleillée d'amour dura quelques mois encore. Puis, un soir, Henri ne rentra pas.
Les femmes qui aiment — ou qui ont aimé — savent, seules ce qu'il y a de douloureux dans l'aticnto de l'homme aimé. C'est pour elles, seulement, « que l'allente est cruelle. " Où est-il? Que fait-il? Il me trompe! Il est dans les bras d'une autre femme'... etc., etc., etc. Souvenez-vous! Souvenezvous, — jeunes Héro qui avez attendu votre Léandre, belles Juliette qui avez attendu voire Koméo , aimables Tliishé qui avez attendu votre Pyrame, tendres Franccsca di Rimiiii qui avez attendu votre Paolo , ardentes Iléloise qui avez attendu votre Abeilard !... Souvenez-vous, souvenez-vous, — et plaignez Madeleine!
Madeleine passa sa nuit dans l'attente et dans les larmes. Puis , le jour qui suivit ceite nuit , — puis la nuit qui suivit ce jour, — puis le jour qui suivit cette nuit, — c'est-à-dire pendant trois fois vingt-quatre heures, — elle attendit et pleura. Avec toutes les larmes qu'elle versa, elle aurait eu de quoi se noyer, la pauvre enfent !
Enfin, le quatrième jour, n'y tenant plus, elle prit son cœur et son courage à deux mains — et alla à l'hôtel de monsieur Merlet père.
— Monsieur Henri Merlet?... demanda-l-elle en tremblant et en rougissant .i l'affreux homme qui remplissait, dans celte affreuse maison, l'office de concierge.
— Monsieur Henri est parti, — répondit cet homme, en dévisageant avec insolence la modeste visiteuse.
— Parli!... — répéta Madeleine, hébétée par l'étonnement et par la douleur.
— Oui... parti... p, a, r, par, t, î, ti, parti. Comprenezvous l'apologe, la belle?... — reprit le valet.
— Parti !... Parti !... Parti !...
— Avec monsieur son père, oui, la belle !...
— Parti sans rien dire!... Oh ! C'est impossible... monsieur... Vous voulez me tromper!...
— Ma belle enfant, vous saurez que je ne ments jamais'... Quand je vous dis que monsieur Henri Merlet est parti, c est que monsieur Henri Merlet est parti !.,.
— Mais, où est-il?... — demanda Madeleine, pleine d'angoisses.
— A Venise...
— A Venise !...
— Oui, à Venise... une bien belle ville, à ce qu'on dit... car vous sentez bien que je n'y ai jamais mis les pieds... D'autant plus qu'on prétend que les rues ne sont pas des rues comme les nôtres, et qu'il y a de l'eau partout... un ne doit pas user beaucoup de balais dans cette ville-là ; ni beaucoup de souliers, non plus !... On ne marche qu'en bateaux, en bateaux à doubles semelles, je suppose Car autrement...
Madeleine interrompit ce bavard qui ne s'apercevait pas de la douleur qu'elle ressentait.
— A. quelle adresse peut-on écrire à monsieur Henri?
demanda-t-elle.
— Poste restante !... — répondit l'homme en congédiant Madeleine avec le geste majestueux qu'il avait vu faire par son maître pour congédier les importuns.
Madeleine se retira le cœur brisé.
Elle rentra chez elle, écrivit une longue lettre de reproche et de tendresse à son cher ingrat, la porta elle-même à la poste et s'informa, auprès de l'employé, du temps qu'il faudrait à cette lettre et à sa réponse pour arriver.
— Si la lettre est retirée le jour de son arrivée, — répondit-il, — et que la personne à laquelle elle est adressée ne perde pas de temps, vous pourrez recevoir réponse d'ici îi une dizaine de jours.
Madeleine remercia et s'en alla, un peu consolée. Elle avait une telle confiance dans son amant, qu'elle ne doutait pas un seul instant qu'au reçu de sa lettre il ne lui on écrivit une autre pour la rassurer et lui expliquer les raisons de soi voyage.
Les dix jours annoncés par l'employé se passèrent sans qu'aucune nouvelle arrivât à la pauvre Madeleine.
Puis après ces dix jours, dix autres jours encore, ->■ co
tout : vingt siècles!...
L'n soir, son portier lui apprit qu'il avait rencontré sur le boulevard Montmartre, en faisant une course, M. Merlet père.
Madeleine sauta de joie.
— Puisque le père est revenu , c'est que le lils est revenu aussi'... — s'écria-t-elle.
El, jetant fi la hftte sur «es épaules son petit schall de laine, et, sur sa léte, son petit bonnet de linge, elle courut tout d'une haleine it l'hôtel de la famille Merlet.
Le concierge la reçut comme la première fois, — avec ud peu plus d'impertinence encore, si la chose est possible.
— Vous demandez?... — lui dit-il.
— M. Merlet... est... de... retour... de... Venise?..,—. nuirmura-t-elle, tout émue.
— Oui... A;}rès?...
— Et... son... fils... Monsieur... Henri?
— ^Esl toujours à Venise, comme j'ai eu l'honneur de voua le dire il y a un mois, la belle !... Après !...
— C'est que... j'ai écrit à M. Henri... et il ne m'a pas répondu...
— Vous aviez mal mis l'adresse... Ou c'est qu'alors il n'a pas jugé à propos de vous répondre... Et je comprends cela... étant sur le point de se marier...
— Se marier, lui, Henri?,,. — exclama Madeleine, épouvantée par cette révélation qui éclatait à son oreille et ;"i son cœur comme un glas funèbre.
— Mais... oui, ma lielle !... Est-ce que cela vous contrarie que mon jeune maître se marie?...
— Non... monsieur... non... je vous remercie... je vous remercie!... — murmura Madeleine dune voix étranglée.
— .Vh ' tant mieux !... Tant mieux!... Parce que, voyezvous, si cela vous avait contrariée, cela n'aurait absolument rien fait à la chose... et le mariage nes'en serait pas moins consommé...
Madeleine n'entendit pas les derniers mots de cette odieuse bête, qui n'avait de l'homme que l'habit. Elle était à moitié folle, déjà, et elle entendait dans son cerveau les bruits confus et infernaux qu'entendent les gens qui se noient.
— Henri se marie !... Henri se marie !... — répétait-elle en reprenant le chemin de sa maison.
Pauvre femme !... A. cette heure, oii son édifice de bonheur s'écroulait avec un fracas épouvantable, elle doutait, — elle qui n'avait jamais douté ! Elle doutait de la vie, elle doutait de Dieu, — elle doutait d'Henri !... Ce que Shakspeare appelle le lait de la bonté humaine, — milk of human kindness — tournait et s'aigrissait dans son cœur et sur ses lèvres. Pauvre femme !...
Madeleine rentra chez elle, — dans la petite chambre où elle avait passé tant et de si belles heures, — jeta sur son lit son modeste schall et son modeste bonnet de linge, vint à moi, me prit de sa main fiévreuse, m'embrassa de ses lèvres glacées, et s'écria d'un ton navrant :
— Ma pièce de mariage!... ma pièce de mariage!... Quelle ironie du sort !... Elle sera ma pièce dD mort !...
Puis elle descendit rapidement l'escalier et entra dans la boutique du charbonnier, qui formait, à cette époque, l'encoignure de la Pctiie-rue-du-Bac et de la rue de Sèvres.
— Un soude charbon, — demanda-t-elle.
Quand elle voulut payer, elle me chercha. Je me fis plus petit que jamais, pour pouvoir lui échapper. Heureusement, j'avais pour compagnon de poche un petit sou belge maussade et refrogné, à qui il importait peu de servir ou de ne pas servir d'instrument de destruction. Elle le retira de sa poche, croyant m'en tirer, et le donna au charbonnier, qui la remercia en riant à gorge déployée, — sans trop savoir pourquoi. Les charbonniers ont souvent de ces lubies-là !...
Madeleine remonta chez elle, calfeutra avec un soin cruel toutes les fissures de la porte et de la fenêtre, plaça le charbon qu'elle venait d'acheter dans un petit réchaud de terre, l'alluma, et, cela fait, se coucha tout habillée sur son lit, — après avoir placé à son corsage le bouquet fané cueilli par elle à la Fosse-Bazin quelques mois auparavant, et aussi après avoir tracé cet adieu à son amant :
« Adieu, Henri ! Vous n'avez pas cru à mon amour. Vous êtes parli ! Vous absent, je n'ai plus rien à faire ici-bas, qu'à mourir !... Je meurs '.,.
« Je meurs ; ne me plaignez pas : quand ce n'est plus un grand bonheur de vivre, ce ne doit pas être un grand malheur de mourir !...
« Je meurs, mais en vous pardonnant. Les pauvres filles comme moi ne savent pas maudire, elles qui sont maudites, puisque on se contente de les séduire sans les aimer.
« Adieu, Henri; soyez heureux. C'est le vœu bien sincère de celle qui n'a vécu jusqu'ici que par votre amour, et quirne meurt aujourd'hui que par votre indifférence.
n Madeleine Bernard. «
Au bout d'un quart d'heure, les yeux de Madeleine s'égarèrent, sa figure se convulsa. Elle étendit les mains comme pour saisir quelqu'un ou quelque chose, — pour ressaisir la vie, peut-être '. Ses lèvres, violetlées par les approches de la mort, s'entr'ouvrirent comme pour proférer un appel suprême. 11 y eut lutte de la nature contre la volonté. Une lutte horrible !
Au bout d'une demi-heure, ce drame solitaire en était à son dénoùnicnt. On ne voyait plus clair dans la chambre de Madeleine, obscurcie par la vapeur bleue du charbon... Madeleine était morte.
Le lendemain , vers trois licures de l'après midi, un jeune homme se présentait devant le portier de la maison de la Petite-rue-du-Bac, et le jiriail d'aller prévenir Madeleine de son arrivée, ne pouvant, à cause de sa faiblesse, monter luimême cet escalier qu'il avait monté tant de fois.
— C'est inutile, monsieur Henri! — dit le portier avec tristesse. — C'est inutile '.... Madeleine est morte !...
— Morte !... morte !... — s'écria le jeune homme en chancelant.
— Elle s'est tuée, monsieur Henri, elle s'est tuée '.... Et voici une lettre que nous avons trouvée ce matin sur sa table, lorsque nous sommes entrés chez, elle, après avoir enfoncé la porte.
Henri s'empara de la lettre et la lut avidement.
— Oh ! je comprends I... je comprends !... — s'écria-l-il en sanglotlant et en se tordant les mains avec désespoir. — Elle a douté de moi!,. Elle s'est tuée!... Je ne savais rien!... J'étais malade !... On m'a tout caché... ses visites... ses lettres... Pauvre chère bien-aimée !... Elle a douté de moi !... Elle!... Oh! jamais je ne l'ai plus aimée!... Elle s'est tuée !... C'est bien, cruelle Sladeleine !... Tu es partie sans moi, mais je vais te suivre !...
Avant qu'on eût pu le retenir, Henri, quoique convalescent, franchit rapidement les cinq étages que Madeleine ne devait plus remonter, et se précipita comme un fou sur le cadavre de sa mailrcsse, que gardaient pieusement quelques voisines.
— Madeleine !... Madeleine !... Madeleine !...
Ce furent les seules paroles qu'il put articuler en face de cet épouvantable désastre...
Les funérailles de Madeleine furent celles d'une duchesse, — moins les écussons armoriés. Henri fit très bien les choses.
Il paya dix ans de loyer, afin que personne ne vint habiter la cliambre de Madeleine, — celle chambre où il avait aimé. U recueillit précieusement, comme autant de reliques, tout ce qui avait appartenu à h morte, robes et bijoux, — moi compris, moi surtout.
— Pauvre petit sou !... — murmura-t-il en me retrouvant et en me pressant sur ses lèvres. — Tu étais notre pièce de mariage !... Tu symbolisais pour nous l'honnêteté, la simplicité, la médiocrité!... Je te garderai fidèlement, en souvenir d'elle.
Et il m'emporta dans l'appartement qu'il occupait dans l'hôtel de son père.
Tous les jours il venait à moi, me regardait d'un air mélancolique et soupirail.
In jour, comme il m'avait laissé par mégarde sur la cheminée de sa chambre i^ coucher, un domestique maladroit me lit tomber sur le lapis.
Je m'imaginais bien que, le lendemain, Henri s'apercevrait de ma disparition et s'en inquiéterait Le lendemain vint, Henri vint aussi, — mais ce ne fut pas pour moi. Il pril dans un petit coffret en bois de santal une liasse de lettres que je reconnus pour être des lettres de Madeleine, alluma une bougie cl se mit ii les brûler toutes, l'une après l'autre, jus- (|u'à la dernière.
— Adieu le passé '... — s'écria-l-il avec un soupir quand la dernière lettre eut été brûlée et le coffret vidé. — Adieu le passé ! et vive le présent !
Uuelques instants après cet autodafé on secoua le tapis par la fenêtre , je tombai sur les pavés do la cour — où me ramassa un enf-ml qui jouait 1(1 par hasard.
Elles ne sont pas bien solides, les affections humaines, savez-vous?...