Chapitre XIT
Statistique. — Etude de doigts; étude de mains. — Citation de ïliiîophile Gautier. — Où peut uUer une jolie femme? — Le peiit mendiant. — Mes nouveaux compagnons. — Le petit pain. — L'homme qui bat sa femme. — Comment finissent les pauvres.
La vie est multiple. Il n'est pas plus permis i\ un homme qu'à un sou de raconter toutes les phases de son existence,
— depuis le béguin jusqu'au bonnet de soie noire. Une existence ordinaire se compose de cinquante ou de soixante ans. M. Flourens et le célèbre Cornaro prétendent même qu'il y a des centenaires; que dis-je? des centenaires! — des bicentenaires!!.. Or une année se compose de douze mois; un mois se compose de plusieurs semaines; une semaine se compose de sept jours; un jour se compose de vingt-quatre heures; une heure se compose de soixante minutes. Et l'on sait combien de gens, à Paris surtout, ont des minutes intéressantes. Chaque minute dune jolie femme est un roman; chaque minute d'un beau garçon est une hisloire. Si la trame de ces histoires se ressemble, la plupart du temps, il y a, à chacune d'elles, des broderies différentes : paroles nouvelles sur un vieil air!... Comptez maintenant: 60 fois 24, d'abord,
— ce qui fait 1,440; puis 1,440 fois 30, — ce qui fait 43,200; puis 43,200 fois 12 — ce qui fait 518,400; puis enfin 518,400 fois 50 ou 60,— ce qui fait 25,920,000 ou 31,104,000 minutes, id est 31,104,000 histoires!... Mettez que je me trompe de la moitié, — et vous aurez encore un total assez rond d'événements intéressants à raconter. Seulement, pour les raconter, il faut se les rappeler, — et la Providence, dans sa prévoyante bonté, a voulu que l'homme avalât tous les jours une chopine d'eau du Lelhé, ou mangeât une douzaine de grains de la grenade de Proserpine. L'homme oublie le lendemain ce qu'il a fait la veille : c'est par vanité qu'il dit qu'il a de la mémoire. Aucune mémoire, aucune! Ni la mémoire de l'esprit, ni la mémoire du cœur, ni la mémoire de l'estomac!
Moi qui ne suis ni un homme ni une femme, mais un humble morceau de mêlai, j'ai eu, durant ma longue carrière, autant d'aventures que n'importe qui de n'importe quel sexe. Seulement, je n'aime pas finie les rappeler toutes; ce serait fatigant et ennuyeux. La vie n'est pas drole!...
J'aurais pu faire des études de mains nombreuses. Bien des doigls m'ont tenu pendant une heure, pendant une minute, pendant un instant, — des doigls crochus, des doigts velus, des doigls jaunes, des doigts roses, des doigts maigres, des doigts gras, des doigls de meurtrier, des doigls de poète, des doigts d'enfant, des doigls de femme!... Les uns m'ont fait plus d'une fois rêver; les autres, plus d'une fois frissonner. On ne sait pas ce qu'il y a d'impression, d'émotionî, de terreurs ou de bonheurs dans un simple contact!..
Je me trouvais un jour dans une bourse de temme, — en compagnie d'un louis orgueilleux et de quelques pii^ces de cent sous tapageuses et criardes que mon voisinage avait l'air de révolter. Et de fait, au milieu d'eux, moi l'humble petit sou, je ressemblais beaucoup ;\ un ouvrier en blouse au milieu d'uneassembléc de notaires et de femmes entretenues. Voyez-vous d'ici l'effet d'une blouse au milieu d'habits noirs et "de robes de soie décollelées?...
A chaque choc de l'omnibus, à chaque heurt un peu violent, mes voisins et moi nous nous rajiprochions involontairement, — comme se rapprochent les gens dans le danger ' Mais aussitôt qu'ils le pouvaient, ils s'éloignaient de moi avec des murmures impertinents et allaient essuyer, contre les mailles do la bourse, l'empreinte de mon contact plébéien.
Je suis né bon, — quoique humble. Je ne me suis jamais révolté contre rien ni contre personne, — pas même contre la bêtise et l'ignorance transformées en méchanceté.
Je me laissai donc injurier par mes voisins : je les l.iissai se secouer et se laver, comme ils l'entendaient, des souillures cju'ils recevaient de moi, et je me lins immobile le long des mailles de la bourse de soie verte.
J'étais bien, très bien, ht, — malgré mes turbulents voisins. J'éprouvais je ne sais quelles sensations étranges, indicibles; j'étais troublé et enivré...
Les mailles de la bourse étaient assez espacées. Par moments, je sentais le contact d'une clinir douce et parfuim'c qui me faisait tressaillir.
Celle main — qui me relenait bien aulreincnt captif que la prison de soie dans laquelle j'iîtais! — celte main marmordenne était une main de femme. Celte femme était jeune 1 Celle femme était belle 1
Il en est de ccrtans bonheurs comme de certaines douleurs: on ne pcul pas les raconter. Le vocabulaire des hommes el des sous est incomplet; il lui manque les mois les plus essentiels ; il n'a, pour ainsi dire, que ceux dont il pourrait se passer.
Je ne vous dirai pas quelle volupté délicieuse j'éprouvais à me sentir ainsi louché par celle main si blanche, si élégante, si douce, si pure, si fraîche sous sa moiteur parfumée,— une main de reine ou de courtisane.
• Dans l'<5clat de sa pâleur m;ilc Elle étalait sur le velours
Son élégance délicate
Et ses doigts tins aux aaneaux lourds.
• Une cambrure florentine, Avec UT bel air de fierté, Faisait, en ligne serpentine.
Onduler son pouce écarté.
« Elle a dû, nerveuse et mignonne, Souvent s appuyer sur le col Et sur la croupe de lionne De sa chimère prise au vol.
Impériales fantaisies; Amour des somptuo ités; Voluptueuses frénésies.
Rêves d impossibilités ; « Romans extravagants, poëmes De hascliich et de vin du Rhin , Courses folles dans les Bohèmes Sur le dos des coursiers sans frein,
• On voit tout cela dans les lignes De cette paume, livre blanc
Où Vénus a tracé des signes
Que l'amour ne lit qu'en tremblant... •
J'étais ému, troublé, grisé; je n'entendais plus rien, je ne voyais plus rien : j'étais heureux !
Toul-à-coup l'omnibus s'arrêta. Elle se leva, traversa, avec la légèreté d'une sylphide, le double rang de pieds humains qui encombraient la voilure, sauta sur le trottoir avec plus de légèreté encore, puis se mit à courir pour se réchauffer sans doute, ou pour arriver plus vile chez elle — ou chez lui.
Lui\ Lui ! Lui ! Homme, j'aurais donné la moitié de ma vie pour être le lui de cette elle.
Oii allait-elle ainsi, par cette soirée d'hiver, à minuit, seule, dans un quartier désert'? Etait-elle mariée? Mariée ! Elle n'aurait pas mis celle précipitation à aller retrouver son mari : on retrouve toujours assez tôt son mari. Donc, elle n'était pas mariée !
Alors, c'était un amant qu'elle allait voir? Un amant'. Quel homme, — en ce monde où j'ai rencontré lant de types vulgaires, laids, hideux, — quel homme était digne d'être aimé d'elle? Ce ne pouvait être qu'un artiste, qu un poète, qu'un noble cœur, qu'une noble intelligence ! Quel mortel pour celle immortelle, pour celle déesse, — pour celle Venus vicirix?
J'ai su depuis qui, — et je n'ai pas voulu le croire, — pourtant, je l'avais déjà lu dans les Mémoires d'une femme de qualité et dans d'autres romans orduriers du ïviii"' siècle I Si, selon l'admirable expression de Lamartine,
• L'homme est un Dieu tombé qui se souvient des cieux! ■
la femme, créature céleste, ne s'en souvient pas assez'....
Elle marchait donc, elle courait, elle courait, elle courait!
La neige commençait à tomber fine, aiguë, persistante. Les loils des maisons avaient déjS revêtu leurs bl.inches chemises de mousseline et de dentelle; les pavés reluisaient — nappe d'argent — • aux lueurs mélancoliques de la lune. C'était une nuit d'hiver charmante — pour les gens qui, rentrés chez eux, le corps douillettement enveloppé d'une bonne robe de chambre, les pieds dans leurs pantoufles, sur les chcnels, devant un immense brasier, fumaient silencieusement, ou causaient, ou lisaient !
Mais pour les passants, pour les patrouilles, pour les voleurs, pour les chiens, — pour toute la race nocturne en un mol, — c'était une nuit bien rude l
Elle avait un peu r.alenli son pas, — soit qu'elle appréhendât d'arriver trop vite, — soit qu'elle fut fatiguée par la course qu'elle venait de faire. Au détour d'une rue, elle vil
entre deux bornes, le long d'un mur, une ombre informe qui .se remuait. Puis une voix dolente, — engourdir par le froid, par la faim, par la douleur peut-être, — se fil entendre el demanda la charité.
C'était une voix d'enfant i Son cri de détresse me remua. Les métaux sont moins durs que les hommes ' Un enfant ! Par celle nuit froide, là, sur ces pavés, dans ce ruisseau! Ah! les enfants, la joie des yeux, la fêle du cœur! Chers êtres que la nature a faits roses et rieurs et que la société rend pâles et tristes comme des spectres ! Us sont nés pour Irainer le char de Vénus, attelés avec des colombes: on les atlèle à des tombereaux; ils traînent des pierres, des immondices, — eux!...
L'enfant répéta sa prière. Il s'adressait à une femme : il fut entendu.
Je sentis un doigt frémissant qui cherchait dans la bourse. Les cinq francs el le louis se faisaient sonores pour être choisis. Us avaient besoin de liberté, pour brdier, pour reluire, pour émerveiller. Cetteprison de soie, dans cette inain de femme, les étouffait; ils voulaient d'autres horizons, — les misérables ambitieux!
Quant à moi, je dois le dire, je me faisais petit pour n'élre pas découvert. Je m'embarrassais à dessein dans tes mailles du filet pour que la main ne put me saisir. J'aimais mon esclavage, j'aimais ma prison, — j'aurais voulu rester toute ma vie'dans celte main moite, parfumée, délicate. Non pas que je redoutasse le froid; non pas que je craignisse d'aller dans les pauvres mains gercées et cngelurées du petit mendiant! Mais il me semblait que, ne me trouvant pas, elle me remplacerait par un de mes voisins, — le louis d'o.- ou les écus d'argent. Quand on va vers l'être adoré, quand on vole vers le bonheur, le mieux qu'on puisse faire pour y voler plus vite esl de se débarrasser de tous les poids qui vous gênent et qui allourdissent votre marche. El puis, est-ce qu'une femme donne jamais un sou à un pauvre ? Elle lui donne sa bourse. La femme n'esl-elle pas du même sexe que la Charité?...
11 était écrit que mon bonheur serait de courte durée. J'eus beau me faire petit, insaisissable, invisible, eWesuime découvrir, elle sut me prendre. Je sortis de ma prison parfumée.
— « Tiens, mon ami! » — dit-elle en se penchant et en me déposant sur les genoux de l'enfnnt.
La musique de celte voix résonne encore en moi. On a inventé bien des instruments, les uns de bois, les autres de cuivre, — ceux-ci en écaille de tortue, ceux-là en ivoire; tous font du bruit; aucun n'a l'harmonie, la douceur, l'onction d'une voix de femme. Demandez-le plutôt à tous les gens qui ont aimé !
Elle s'éloigna, el n'entendit pas le murmure de remerciment qui sortait des lèvres bleuies de l'enfant. C'était une de ces phrases toutes faites qu'on apprend à ces pauvres petits êtres et qu'ils adressent indistinctement aux femmes vieilles et aux jeunes femmes, aux jeunes vierges et aux vieilles célibataires : « Cela vous portera bonheur dans votre ménage! »
Hélas !
L'enfant me prit avidement dans sa main engourdie, se leva en chancelant, s'avança sous la lueur d'un réverbère el me considéra pendant quelques instants.
— Ce n'est qu'un sou! — dil-il avec un désappointemanl navrant.
Et il me plaça, en soupirant, — mais avec précaution — dans la poche de son pantalon de bure.
Je m aperçus bientôt que je n'étais pas seul.
Oh ! la compagnie n'était pas nombreuse, allez ! pas choisie, non plus. Elle se composait de deux modestes sous de cuivre, comme moi...
Ils étaient là depuis le matin, dans cette solitude et dans ce silence; l'un était arrivé un peu avanl l'autre, cl, depuis, personne n'était venu pour les désennuyer. Ils eussent bâillé, s'ils l'eussent osé. Mon arrivée était une distraciion.Us m'en remercièrent et se mirent à me raconter quelques histoires.
L'un d'eux, celui qui était le plus usé, qui avait le plus servi, — à en juger par son effigie absente, — se donnait des airs de sceptique et de blasé qui m'effrayaient. Il déclamait avec aigreur el avec ironie contre les pauvres qui se chauffent mal. qui dînent mal. qui vivent mal — et chez lesquels on n'entend pas le plus petit mot pour rire. Toutes ses histoires contenaient une négation. Il niait la vertu, le dévoùmeut, 1 honneur, la probité, l'amour, l'amitié, — toutes les saintes consolatrices de la vie.
A quoi ai-je servi jusqu'ici? — disait-il avec un raé-
chant ricanement.— A faire le tnÉtJà corrompre, à séduire' Lo beau métier ! Ah ! si j'i^iais né louis d'or, ducal, livre sterling, scquin'...
— Vous auriez encore aidé, mienx aidé même, à faire le mal, à corrompre, à pervertir, mon frère! — lui répondis-je avec douceur et avec tristesse.
— Allons! vous êtes encore trop jeune, camarade ! — me répliqua-t-il en ricanant.
— Je suis votre aine, mon frère... Tenez, mon millésime n'est pas usé. Tâchez de le déchiffrer dans cette obscurité.
— C'est vrai ! 1774! Eh bien !... vous êtes un vieil innocent, \oilà tout !... Que voulez-vous? Est-ce ma faute si, au lieu de me faire servir à des actions honnêtes, on me force à être le complice d'actions honteuses? Est-ce que la nature nous a faits pour protester? Nous obéissons, voilà tout! Tenez ! 011 croyez-vous que nous allons ce soir?
— Chez des pauvres gens?...
— Nous allons chez une pauvre femme qui allaite un pauvre Jésus et qui est la mère de ce pauvre petit pauvre qui nous tient dans sa poche à l'heure qu'il est... Mais cette pauvre femme a un gredin de mari qui a mérité quatre ou cinq fois la corde et qui ne l'a pas encore obtenue, — parce iliiu, dans ce monde, on n'obtient pas toujours tout de suite ce que l'on mérite... Mais cela viendra, il faut l'espérer.
— Vous connaissez cette famille?
— Parbleu, comme je connais la poche où nous sommes ! Voilà trois fois que je fais le même voyage!... Est-ce que cela ne vous est pas encore arrivé, à vous, de repasser dans les mêmes mains?
— Cela m'est arrivé, en effet...
— C'est quelquefois agréable. Mais c'est souvent ennuyeux, comme ce qui nous menace ce soir. Imaginez-vous, camarade, que vous allez tomber dans les mains d un brigand... Ce brigand, c'est le mari, l'homme de cette pauvre femme, son bourreau, comme vous ne le verrez que trop !... Vous ne ferez pas cependant un long séjour dans le logis de ce pendard... Demain matin nous sortirons de Paris, nous
irons sur le boulevard extérieur Vous ue connaissez pas
les boulevards extérieurs de Paris?
— J'en connais un, où j'ai joué un jour au bouchon... Le boulevard Montparnasse, près du cimetière...
— Ah! bon... je sais... je connais... par ou'i dire... J'ai fréquenté des boulevards plus tumultueux... Ce n'est pas de I ce c6té-là... Sur ces boulevards il y a des arbres qui ne sont ' pas beaux , qui sont mièvres , étiqûes, sales, — des voyous d'arbres enfin. Derrière ces arbres il y a , de dislance en distance, des maisons... Sur ces maisons il y a des numéros plus ou moins gros, des enseignes plus ou moins appélis- .santes... On boit, on fume, on criante dans ces maisons-là... De temps en temps on voit sortir un homme en blouse, pftle, avachi, aviné, d'allures équivoques.... C'est là que va le gueusard auquel la brave femme dont je vous parle est liée devant Dieu et devant les hommes... C'est là qu'il passe ses journées et quelquefois ses nuits... Quand il revient, il est ivre, et il bat sa femme !...
— Sa femme qui allait un enfant?...
— Parbleu ! si elle n'allaitait pas un enfant, il ue la battrait pas... non! il la tuerait...
— Oh ! m'écriai-je avec une tristesse mêlée de dégoût.
— C'est comme ça, mon camarade ! Mais attendez! il faut ((uc je vous dise comment il se fait que , parti du logis de
cet homme, j'y revienne ainsi par la même filière C'est
bien simple , allez ! 11 y a là, dans cet enfer où cet homme va se damner, une bonne ftme qui s'est égarée , on ne sait cominenl, dans un vilain corps... C'est une malheureuse fille qui est née dans le ruisseau et qui y mourra, quoiqu'elle soil plus digne que d'autres de mourir dans un bon cl honnête (il, entourée de faces heureuses et bienveillantes... Enfin! il parall que c'est ainsi dans le monde ! (!etlc homme aime celle femme, — qui le méprise. L'argent qnil lui donne, — vous savez d'où il vient, elle ne le sait )pas, mais elle le di'viuc, — cet argent lui bnile les mains... Elle sort quelquefois, pas souvent, la pauvre .'ime ! Quand elle sort, elle rencontre un [«'lit mendiant qui est toujours accroupi à la même place, entre les mêmes bornes, le long du même mur... Alors elle lui donne tous les Î.0U8 qui lui ont rtê donnés par l'hoininc, et elle s'en retourne plus gaie, plus légère, rouler sa pierre
dans son enfer Elle donne à ccl enf:mi , en souvenir de
celui qu'elle eut un jour, il y a bien longtemps, d'un homme qu'elle aimait bcancouji et qui se moqtiait d'elle!... L'enfant
nous rapporte fidèlement, trop fidèlement à la maison, le pauvre chéri ! Et voilà l'histoire ! elle n'est pas langue, mais elle n'est pas morale !
— • El Dieu e.visle pourtant! — murmurai-je.
Le petit bonhomme s'était arrêté. Il contemplait d'un œil convoiteur, derrière les carreaux d'un boulanger, les pains de la première fournée du matin, qui fumaient encore dans leurs mannes.
Il nous tourmentait l'un après l'autre d'une main fébrile... Tantôt il nous prenait tous les trois, tantôt il n'en prenait que deux, puis il les laissait retomber, s éloignait, revenait... Evidemment il subissait une tentation irrésistible!... C est si bon le pain du bon Dieu, quand on a faiiii !
Et il avait fain, le pauvre petiot! 11 avait bien faim, car il entra dans la boutique du boulanger, dont la porte était par hasard ouverte, prit un petit pain d'une main tremblante, s'empara de mon camarade le sceptique , tout joyeux de l'aventure, et le déposa sur le comptoir en faisant une belle révérence.
Quand il fut dehors, il regarda le pain avec ivresse, le baisa frénétiquement, le mil dans son sein, irrésolu, inquiet, troublé. Puis, enfin, le besoin 1 emporta : il le mangea!...
Quand ce petit pain fut mangé, qu'il n'en resta plus une miette , plus un atome, le pauvre petit être se repentit de l'avoir mangé. Il tàla sa poche avec désespoir : au lieu de trois sous, qu'il comptait rapporter au logis, il n'en avait plus que deux !... Et puis, ce pain , qui était si tendre, si savoureux, si bon, aurait fait plaisir à sa mère !...
Toutes ces réflexions l'agitèrent. Il pleura tout le long de la route. Au moment d'entrer, il s'arrêta. Il avait peur du châtiment !
Mais il fallait rentrer, quoi qu'il dût en arriver. Il rentra, la tête basse, l'œil rougi, les mains tremblantes...
Il y avait sur le carreau de la chambre une femme et un enfant; la femme était morte, l'enfant était mort. La femme était morte de froid, de faim et de douleur; l'enfant était mort tout simplement de faim. C'était déjà assez!
— Mère!... Mère!,.. Mère!... — dit le petit garçon en se jetant sur ces deux cadavres glacés. — Mère I... c'est de ma faute... J'étais arrivé trop tard!... Mère, pardonne-moi..., j'avais trop faim !... Mère!... Mère!... Mère!...
Le mari ne rentra qu'au petit jour, sombre, aviné, terrible.
Il ne vit rien d'abord que l'aiué de ses enfants qu'il battit et dont il vida les poches, — par habitude.
Puis il aperçut sa femme et son dernier né , sur le carreau.
Alors il eut peur, il eut honte, il eut remords, et, pour la première fois depuis longtemps , il embrassa chastement sa femme au front, lui enleva son fichu, qu'il baisa religieusement en pleurant, et, avec ce fichu, — se pendit à une poutre de la chambre.
EPILOML.
Les passants se font de plus en plus rares sur le auai (ionli, — à cause du froid. Je n'ai plus du goOl pour ce bavardage dans le désert. D'ailleurs, ce soir ou demain peulr êire, je ferai mon saut dans l'éternité, — c'est-à-dire dans le creuset. Je suis sorti de la fouh^ et j'y retourne, pour ressusciter lin de ces jours sons une nuire forme. Kien n'est perdu dans la nature ; la nature ne le veut (las, — et les nommes le veulent encore moins. Ce sont eux qui savent à merveille lirer deux moulures du même sac. I^s hommes
^ont économes, — m(*nrio les plus prodigues. Po plus, ils sont 'ngdnieux et industrieux. J'ni connu un pauvre diable de poète qui s'étonnait un jour do voir des Auvergnats mal liabillés — de la rue de Lai)pe ou d'ailleurs — acheter de la vieille ferraille, du vieux cuivre et de vieux os.
Il ne savait pas, ce jeune ignorant, qu'avec le produit de ces vieux os, de ces vieux cuivres, de ces vieux morceaux, les vieux Auvergnats mal habillés s'achètent, au bout de quelques années, des maisons en vraies pierres de taille neuves, — parce qu'avec les vieux os on fabrique d'cxcellenis engrais, avec les vieux fers d'excellents fers neufs, avec les vieux cuivres d'excellentes batteries de cuisine. Les fous dédaignent ; les sages ramassent. Les Auvergnats sont des sages.
Ainsi resausciterai-jc un jour. Sous quelle forme? Peut-être comme coussinet de locomotive, c'esl-fi-dire comme véhicule " du char du progrès. » C'est là mon ambition et je désire la voir réalisée. En tout cas, ma mission utile est loin d'être terminée en ce monde, .l'ai de nombreux avatars à parcourir ; j'ai de nombreuses choses à faire et à voir. Il en est ainsi de
tout ce qui vit, depuis l'insecte jusqu'à l'homme, — cet autre insecte! La mort est un mot inventé par un faiseur d'antithèses. Kicn ne meurt ici-bas. Tout s(' transforme et se renouvelle. C'est pour cela que certains hommes s'étonnent de savoir des choses qu'ils n'ont pas apprises; il les connaissaient déj;\ dans leurs existinccs aiUérieures. l'ythagore se souvenait bien d'avoir été pécheur, soldat, puis je ne sais plus quoi, à des siècles de distance. Les générations d hier ont servi de fumier aux générations d'aujourd'hui, et les générations de demain pousseront drues et splendidcs sur l'humus formé par les générations d'aujourd'hui! Le grand Uemiourgos sait bien ce qu'il fait, si les hommes ne savent pas ce qu'ils l'ont. Je l'ai dit en commençant : je le dis en (inissanl. Le grand Demiourgos n'est pas un imbécile !
Je n'ai pas la prétention d'avoir intéressé fiuclqu'un avec les histoires décousues que j'ai racontées au riasard de mes souvenirs. Il m'a plu de parler haut : j'ai parlé. A [Tésent (|ue je suis fatigué, il me plail de me taire : je me tais.
Bonsoir.
tlN DES MÉMOIRES DUN VIEUX SOU.