LE CABARET DU PÈRE CENSE
Je ne connais pas le pays que regrettait Mignon, — e pavs « où fleurit l'oranger. « Mais je connais un nid de petits viliaees qui ressemblent à ceux de Breughel-de-Velours el qu'on appelle Meudon, Clamart, Fonlenay, Aulnay, e Plessis- Piquet clc II v a là des sentiers perdus bordés de fraises, des chemins creux bordés de haies de sureau , des avenues seigneuriales bordées dormes antiques el de tilleuls séculaires. Puis de blanches villas aux pignons ardoisés, de brunes chaumières aux toits fleuris de ravenelles, des retraites d artistes, des Thébaides de poètes, des Paraclets de désabuses, des nids d'amoureux, —une oasis de dix lieues !...
Chateaubriand et Henri Delatouche sont venus la, — et ils V sont restés le plus longtemps qu'ils ont pu. La nature est encore,— vovez,-vous!— la maîtresse la plus sincèrement et la plus constamment aimée! On quitte toutes les autres pour revenir vers elle, — qui vous reçoit toujours avec son éternel sourire et qui vous offre, comme au premier jour, son inaltérable beauté'.... , .„
Depuis quelques années, ce bouquet de villages que je viens de nommer se peuple chaque dimanche de promeneurs et de promeneuses qui en ignoraient autrefois le chemin. Les Parisiens ont bien voulu honorer de leur présence les châtaigniers d'Aulnav; et, grâce à leurs encouragements réitérés, on est parvenu à faire de cet adorable endroit une sorte de foire de Saint-Cloud — ornée de restaurateurs et de tirs au pistolet — qui manque complètement de gaite. Quant à la poésie, elle est absente depuis ce raomenl-là. Ces aimables Parisiens du dimanche ne peuvent pas toucher a un tableau du bon Dieu sans le gâter! Ils ont trouvé le moyen de remplacer les svlvains et les hamadryades d'artrefoispar des débris de pitlésëtde bouteilles de vin à 15!... Il leur serait si facilederesterchezeux,— où ils s'amuseraient davantage.... Depuis quelques années s'est établi,— à deux minutes d'Aulnav, à la sortie de Fontenay-aux-Roses, au bas d un chemin'creux qui mène à l'étang du Plessis-Piquet, — un cabaret très pittoresque qui deviendra bieniôt un restaurant parisien j'enaigrand peur! C'est le Cabaretdu péreCense!... Au début, c'était modeste — et poétique comme tout.... Lue maisonnette couverte en chaume, derrière laquelle se trouvait un quinconce de peupliers pleins de frissonnements cl de murmures. On entrait là comme chez soi ; on serrait a main au père Cence et la patte à son chien ; on causait de la pluie et (lu beau temps, tout en commandant son omelette au lard et on allait soi-même choisir le lapin qu on destinait aux honneursdouloureux de la casserole... Puis on s asseyait à l'ombre des grands iieupliers, devant une table en vrai vieux bois sur des bancs irrésolus dans leurs intentions d équilibre, — et l'on buvait en causant d'amour, d'art ou de poésie, selon les moments et les convives.
Depuis... mais alors, c'était ainsi, — et je ne veux me rappeler que le modeste bouchon d'alors, et non 1 orgueilleux restaurant d'aujourd'hui. Les commencements sont toujours charmants— en tout!... D'autant plus que nous y venions alors boire frais et causer chaud avec des maîtresses roses, .simples, ingénues presque - j'ai dit presque! — qui laisaienl très bien dans ce décor rustique, avec leurs petites robes d'indienne, leurs petits bonnets de linge et leurs petites allures bonnes tilles qui nous plaisaient tant !...
Où sont-elles, nos amoureuses'.' Où csl-il, le bouchon primitif du père Censé ? Le plâtre et la pierre ont remplacé le toit de chaume et les murs en terre jaune si pittoresques en leur nudité, si propres cl si joyeux en leur simplicité. Le rabarel du père Censé porte aujourd'hui dos robes de soie, — comme nos amoureuses. — et l'on y mange, dans do 1 argenterie, un tas de choses charmantes, mais délesUbles et tort cher' — toujours comme nos amoureuses!
!«:iis encore une fois le présent m'importe peu ! Je ne veux parler ici que du passé.
C'était hier! On y venait très peu le dimanche, — a cause (les Parisiens, gens fort aimables, comme vous savez!... En revanche, on y venait beaucoup d.ans la semaine. Les premiers bourgeons nous voyaient accourir empressé», — avec une foule de chansons aux lèvres et au cœur. Nous venions y boire à la santé de ceux cl de celles que nous aimions et (lui nous aimaient. , . i
Nous avions alors une foule de prétextes à loasls : les premiers lilas. les premiers muguets, les premières j'acinthes, les première» asperges et les premières fraises ! Au besoin
même, si les prétextes nous avaient manqué, nous en aurions inventé ! Nous avions alors l'imagination aussi fertile que le cœur. Que de serments échangés ! Que de gibelottes dévorées ! Que de baisers dérobes ! Que de fraises au kirch englouties ! Que de chansons entonnées sur des airs impossibles ! Que de litres vidés dans des verres invraisemblables!.. . Ah ! dormez désormais sur le lit de plume de l'oubli, chers souvenirs decetempsjadisiDormezetnevous réveillez plus!... Il était à la mode alors, ce cabaret rustique du père Censé ! Non pas que le beau monde le fréquentât : non,— heureusement. Mais un monde à part qui est aussi beau que l'autre, — et qui vaut mieux à beaucoup d'égards! Un monde d'arlisles ut de poêles , de musiciens et de sculpteurs dont la réputation était faite ou commeni.-aii à se faire : Courbet, le maître peintre d'Ornans, — Fran(.'ois Bonvin . le successeur de Chardin, elc, etc.
Henri Sieurac, un disciple de Véronèse; Alexandre Leclerc, un disciple de Coustou; Antonio Watripon, un admirateur trop passionné de François Villon; J.-J. DebiUemonl, Marc Trapadoux, etc., etc.
Quatre ou cinq printemps ont passé sur ce petit coin de terre plein d'ombre et de gaité; quatre ou cinq hivers ont neigé sur ma cervelle; pleine — à celte heure — de mélancolie absurde et de papillons ridicules. Je n'irai plus là-bas sous ces grands arbres qu'on démolira peut-être demain pour y planter des maisons. Je n'irai plus au bois, les lauriers et les myrtes sont coupés.
D'ailleurs un souvenir s'y rattache qui me pèse el me barre ce chemin que mes pieds connaissaient si bien.Lessouvenirs sont sans pitié; quand ils vous reviennent, ils reviennent bien, et ils ne vous font grâce de rien.
La journée avait été joyeuse. Ou soleil partout, et dans nos têtes el sur nos têtes, dans nos verres et dans nos cœurs. Nous nous étions dit pour la centième fois des choses qu'on a toujours du plaisir à se redire, el la nuit était venue, puis 1 heure du départ.
Nuit digne de cette journée' En ce temps-là, nous avions tous nos jambes de sept lieues, et la route est si agréable de Fontenay-aux-Roses à Paris! On partit joyeusement bras dessus, bras dessous, les uns avec leurs femmes el les autres tout seuls, — comme dans la chanson de Malborough. Les pavés se faisaient doux pour les bottines, qui trottaienl allègrement en battant une mesure amoureuse; les .senlicrs se faisaient parfumés pour saluer ces passants el ces passantes cnflambés de gaité. On ne marchait pas vers Pans, on marchait vers les rêves empourprés et radieux comme on en sait toujours faire à vingt ans.
Nous traversions Chàtillou, un village simple comme bonjour avec une petite église d'un style encore plus simple. J'avais là — marié et père déjà — un honnête garçon, mon copin de collège, mon ami d'enfance, qui s'était très-courageusement fait ouvrier, et qui avait bien fait! Mieux yaul cent fois ces rudes professions à marteau, lime ou rabot, qui fatiguent le corps et non la cervelle, qm brisent les membres et non le cœur. On ne fait pas de livres, mais on fait des enfants. On n'est pas connu de la foule, mais on est estimé de ses voisins; on n'a pas de grandes joies, mais on n'a pas de grandes douleurs ; on n'est pas un grand homme, mais on est un honnête homme. Ah ! le doux oreiller qu on doit iivoir pour mourir! .
Il y avait un mois que je n'avais vu mon ami (. dont la maison donnait sur la place de l'Église. Nous passions; les fenêtres du premier étage étaient éclairées, cl brillaient dans la nuit comme deux grands veux tristes. 11 me prit alors fantaisie de l'app(îlcr, pour qu'il fil accueil à celle bande de fous et de folles qui ne dcmaiidaienl qu'une nouvelle occasion de rire, (le chanter et de boire.
J'api.elai donc, on ne me répondit pas ; j'ajipelai encore, môme silence. , v i .: L
Cenendant les fenêtres étaient ouvertes et dcrnôre les n- Il
dcaux blancs s'agitaienl des ombres confuses qui traliissaicni la présence de plusieurs personnes. J'appelai de nouveau, el deux ou troia voix de la troupe affolée appelèrent avec moi. Un chien se mit alors à hurler lamentablement, une omDre parut à une des fenêtres, se pencha sur le balcon, regarda dans la rue, el répoiiditdune voix quimebrùhi les entrailles : « Il est mort! » ,,.,, , ;.
Je revins seul celte nuit-là. Ai-Kern DM.VAli , >^
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