‹ Mémoires d'un vieux souChapitre 5 sur 20 · Chapitre IV · texte numérisé non relu

Chapitre IV

Quelques détails sur Louis XVI et Marie-Antoinette. — Déconsidédéraiion de la royauté. — M. la Tulipe et mademoiselle Suzanne vont se promener dans Paris. — "Triomphe de la beauté de l'une ; triomplie de l'uniforme de l'autre. — On m'emporte avec quelques camarades plus cossus. — Rencontre. — Mauvais^■ humeur de M. La Tulipe. — Les morts de la Bastille et leurs veuves. — Bon mouvement de Suzanne. — Je lui fais mes adieux. — Le partage. — La mansarde. — Pierre et Denise. — Le paiu et l'argent en l'ï89.

' Les événements se succédaient, en effet, avec une rapidité bien fiite pour alarmer les gens amis du calme — et de la royauté.

Une vie nouvelle commençait pour cette nation qu'on a traitée si souvent de frivole et de voLige, — el qui, cependant, durant une longue série de siècles, n'avait pas songé un seul instant à changer de maître et de collier.

Le réveil arrivait ; les yeux se dessillaient; le respect pour la loyauté s'en allait chaque jour en lambeaux. On ne voyait plus dans Louis XVI le successeur de Louis XV, le mailre de la France, l'élu de Dieu, l'omnipotent et l'infaillible. Non. On ne voyait en lui qu'un brave homme fort peu intéressant, chargé de fonctions qu il rcni|ilissail mal.

El, entre nous, on n'avait pas précisément tort. Louis XV( était, sans doute, un très habile serrurier, un non moins habile menuisier, un très érudii géographe, un non moins érudil cosmographe , un très adroil cbasseur de chais, un non moins adroit tueur de mouches; mais toutes ces qualités — fort bonnes chez un bourgeois — n'étaient guère de mise chez un chef d'Etat. Les pasteurs d'Iiommes doivent avoir d'autres vertus que les pasteurs de bétcs.

Il fut ban, dit-on, — mais h quoi?...

Quant à sa femme, — Maric-Anloineile d'Aulrirhe, fille de la grande Marie-Thérèse, — c'était autre chose. Elle n'aimait pas la France — cl la France le lui rendait bien. Elle étail femme el reine, — un double litre à l'amour de quelques-uns cl à la haine de beaucoup d'autres. Elle n'avait pas pour son mari l'affection ipi'une fcmiiie ordinaire doit avoir pour l'bomnie auijuel son sorl est lié, — et encore moins rcstimc qu'une reine doit a\oir pour le roi dont elle est la compagne. Elle vi\ail aussi loin de lui que possible, — sans se préoccuper le moins du inonde de son opinion et de celle du pays. Le roi s'était fait serrurier, — elle s'élail faite laitière. Il se plaisait à poursuivre et à luer les chats dans ses fréquentes promenades sur les immcnsos loils en terrasse du château de Versailles; — clic se plaisait à traire, de ses rovales mains , les varhes peignées cl enrubannées de sa ferme de Trianon.

Marie-Anloiiicite n'avnil aucune raison pour aimer son mari, — aucune pour aimer la France dans la personne ilc\s Parisiens. Les Parisiens iHaient gouailleurs, — comme tous les esclaves qui se vengent en coups de langue des coups d'étrivières qu'ils leçoivent. du savait ce qu'elle faisait et l'on s'en moquait - plus ou moins spirituellement — dans des cliansons qui couraient les salons aussi bien que les faubourgs. On savait, par exemple, que le livre magnifiquement relié à ses armes sur lequel elle avait dévotement les yeux fixés durant tout le temps de la messe, n'était pas un livre d'Heures, — bien qu'il en port;\t le titre, — mais un roman de madame Riccoboni, VHùtoire d' Ernestine, je crois. On savait qu'elle courait les bals masqués , fréquentait assidûment les théiUres, ne rentrait jamais qu'à des heures indues, et avançait quelquefois l'aiguille de sa pendule pour quitter plus tôt le roi ? On savait qu'elle avait pour le jeu une passion malheureuse , et que tous les gens riches se pressaient autour de sa table d'écarté, où s'engloutissaient des sommes considérables! On savait qu'elle était coquette, légère, imprudente, un peu folle même, et qu'elle bravait l'éliquelic, la froide et terrible étiquette des cours! On savait qu'elle avait eu et qu'elle avait encore un cortège d'adorateurs auxquels elle ne savait pas assez imposer le respect. On savait que le cardinal de Uohan avait pénétré dans ses jardins de "rrianoD sans y être invité ; que la Dubarry — la veuve de la main gauche du feu roi Louis XV — s'était assise sur le même banc qu'elle, dans une de ses promenades nocturnes de Versailles; que le duc de Fronsac l'avait bernée; que le baron de Desenval, malgré ses cheveux blancs, lui avait fait une déclaration très régence; que le comte de Vaudreuil, dans un moment de dépit, avait cassé la queue de billard avec laquelle elle jouait ordinairement, etc., etc., etc.

On savait beaucoup d'autres choses encore. On savait que Marie-Antoinette tenait, en son palais, un bureau d'espril , se faisait la présidente d'un cercle de mécontents et de méconlenles qui se moquaient des Cacouas,- — c'est-à-dire des Voltairiens, — tout en discutant la valeur des robes de mademoiselle Berlin ou des coiffures étonnantes du perruquier Léonard ! On savait que ce petit cénacle, — qu'on appelait le Comité autrichien de la reine, — avait une influence sur les afl'aires de l'Etat ! On savait que Marie-Antoinette , — un peu oublieuse de son rôle de reine de France, — ne craignait pas de s'y laisser aller à certaines épigrammes dangereuses contre les Parisiens qu'elle comparait souvent « à des grenouilles qui ne faisaient que coasser !... »

Comme on le voit, la reine et le roi, le roi et la reine avaient tout fait pour déconsidérer et affaiblir la royauté. 11 était donc tout naturel que la royauté fut déconsidérée et affaiblie, — et, qu'affaiblie et déconsidérée, elle ne fiit respectée et crainte de personne.

Il était donc tout naturel aussi, qu'en face de la révolte populaire s'organisât la révolte royale. Le 14 juillet était, en effet, d'une digestion difficile ! Et i'honorable M. Dupuis n'avait pas toul-à-fait tort d'avoir peur I

Pour M. La Tulipe et mademoiselle Suzanne, les événements n'avaient rien de bien sinistre. 11 était jeune, elle était belle, — une garantie pour chacun d'eux contre le chagrin et la misère.

Aussi, dès le matin qui avait suivi le souper de la sainte-alliance que vous savez, s'étaient-ils faits tous deux superbes pour aller dans Paris et juger, par leurs yeux, de la physionomie de cette capitale. M. La Tulipe — malgré ce qu'il en avait dit la veille — avait endossé son uniforme de garde-française, qui l'avantageait beaucoup. Mademoiselle Suzanne, qui était coquette , avait mis une jupe en taffetas flambé, avec corsage fortement échancré, du plus agréable effet. Sur sa tête brune et mutine, elle avait placé un bonnet fort simple et fort élégant, qui tenait à peine sur son chignon provocateur. Quant à cette partie essentielle de la femme qu'on appelle les pieds, comme elle les avait extrêmement petits et extrêmement jolis, elle les avait chaussés de souliers découverts, à talons rouges, — que rehaussaient encore des bas de soie blancs, transparents comme des ailes d'abeille. Elle était tout simplement irrésistible, dans ce galant équipage !

M. La Tulipe en était plus fier que jamais. Elle était même d'une beauté si appétissante , qu'il lui semblait — par moments • — avoir à son bras une nouvelle maîtresse. Ah ! s'il avait pu la montrer aux Percherons, à ses camarades de régiment ! Que d'envieux il aurait faits I...

Avant de quitter la rue du Carneau pour voyager dans Paris, — la ville où l'on dépense le plus d'argent en une journée ! — la prudente Suzanne avait garni les poches de son tablier d'un viatique métallique suffisant. Je gisais sur la

cheminée, dédaigné, oublié, méprisé depuis la veille; elle m'avait alors aperçu et, à tout hasard, joint aux autres pièces de monnaie , des écus de hix livres et de trois livres , et des pièces de vingt-quatre sous, de douze sous et de six sous.

Nous faisions une musique du diable, à nous tous, dans la poche de mademoiselle Suzanne. Les écus de six livres et de trois livres, qui dataient du règne de Louis XIV, morigénaient les pièces de vingt-quatre sous, de douze sous et de six sous, qui ne dataient que de 1726, c'est-à-dire du règne de Louis XV, — et celles-ci, à leur tour, jetaient à la face des autres une grêle d'épigrammes , peut-être spirituelles, mais auxquelles j'avais le malheur do ne rien comprendre! i< Nous avons vécu sous le grand roi ! » — disaient les écus de six livres. — Et nous, sous madame de Pompadour ! :>

— répondaient les pièces de vingl-(iuatre sous. — "Un grand règne ! » — reprenaient les écus de six livres. — « Une bien jolie femme ! » — répliquaient les pièces de vingt-quatre sous. — « Nous avons vu de grandes choses ! » — « Et nous de bien belles choses ! » — «De grandes guerres ! » — « De voluptueux soupers! « etc., etc., etc.

Je n'ai pas besoin de dire qu'au milieu de ces gentilshommes d'argent, je faisais la plus triste figure du monde. Quand un heurt de la route nous rapprochait forcément, ils en |)araissaient scandalisés et s'éloignaient aussi vite qu'ils le pouvaient , — en faisant mine de se secouer. Songez donc : un lietit sou de cuivre en compagnie de pièces d argent !...

M. La Tulipe marchait gainient dans les rues de Paris, traînant la jolie mademoiselle Suzanne sur laquelle plus d'un regard convoiteur s arrêtait de temps en temps. On admirait la belle fille à cause de sa grâce et des provocations de sa beauté; mais on admirait le beau garde-française, seulement à cause de son costume qui, depuis deux jours, était adoré de la population parisienne, — on sait pourquoi.

.M. La Tulipe n'avait pris aucune part au triomphe populaire, — ainsi que je l'ai laissé entrevoir dans un précédent chapitre. Mais il ne craignait pas de prendre sa part des marques d'estime que les Parisiens accordaient à son uniforme,

— comme s'il les avait personnellement méritées. Aussi se re'ngorgeait-il doublement, — comme garde-française et comme amant de mademoiselle Suzanne.

— Quel est donc ce jeune homme qui vient de passer auprès de nous? — lui demanda celte dernière. — 11 vous a regardé d'un certain air, monsieur La Tulipe ?

— D'un certain air, vous trouvez ? — répondit le gardefrançaise, évidemment contrarié de cette rencontre.

— Oui, je trouve, sans chercher beaucoup, monsieur La Tulipe !... il vous a reluqué de travers... j'en suis sure... Et pourtant, il porte le même uniforme que vous!... C'est aussi un garde-française.

— Je ne l'ai pas bien regardé, chère amie... Vous comprenez !... Je ne regarde que vous, d'abord !...

— C'est possible , mon beau monsieur La Tulipe ! Mais , encore une fois, si vous ne l'avez pas bien regardé, il vous a, lui, crânement dévisagé, en revanche !... 11 doit vous connaître, ce jeune homme... Comment le nommez-vous?

— Je crois que c'est cet intrigant de Marceau... un petit freluquet de rien du tout !...

— 11 est très bien ce jeune homme.

— ■ Vous avez un singulier goût, belle Suzanne , un singulier goût, ma parole d'honneur !..,

— J'aime les gens courageux, monsieur La Tulipe... et ce jeune homme-là me fait l'effet de n'avoir pas froid aux yeux... Est-ce qu'il a fraternisé avec le peuple , à la prise' de la Bastille?...

— Je crois que oui... — répondit M. de La Tulipe, que cet interrogatoire de mademoiselle Suzanne contrariait beaucoup.

— Alors, il a bien fait !... dit résolument la jeune femme qui, en ce moment, venait de se sentir peuple.

M. La Tulipe se mordit les lèvres.

Pendant quelques minutes, les deux amoureux gardèrent un silence significatif. Suzanne n'en voulait certainement pas à -M. La Tulipe, — mais, bien certainement, M. La Tulipe en voulait à mademoiselle Suzanne. Pour deux raisons : la première, parce qu'elle avait eu l'air de blâmer sa conduite ; la seconde, parce qu'elle avait fait l'éloge de celle de son camarade Marceau. Les amants n'aiment pas qu'on fasse devant eux l'éloge des autres hommes : ils ont peur d'être oubliés — et remplacés. Et cela arrive souvent.

Comme ils passaient sur le boulevart Saint-Antoine et se rapprochaient de la Bastille qu'on était en train de démolir, ils virent un rassemblement plus nombreux que les autres et s'en approchèrent.

— Monsieur, — disait un homme du peuple, en tendant la

main et en s'adrpssant à m jeune homme en reilingole à douille collet, comme en portaient alors les ("'léganls.— Monsieur, pour les pauvres diables qui se sont fait lucravanl-llier pour la nation '... n . , •

Le jeune homme en redingote à double collet s éloigna rapidem'-nt.

Suzanne eut un bon mouvement de femme : elle porta vivement là main à sa poche et l'en retira pleine.

Tenez, mon brave, — dit-elle en nous jetant, moi et un

certain nombre d'éeus et de pièces de vingt-quatre sous, dans ta main de 1 Immme du peuple. —Tenez '... voilà pourfaire enterrer les morts cl pour l'aire vivre leurs veuves !... Car il V a toujours des veuves, quand il y a des tués '...

Merci , ma bnve jeune lillc ' — s'écria l'homme, ému

jusqu'aux larmes, — merci... merci pour les morts et pour les vivantes !... Vous avez deviné juste : il y a des veuves, beaucoup de veuves, et des orphelins à proportion !... Vous êtes une brave jeune fille, comme ce brave garde-frauraise qui vous accomp'gne est un brave gari,on... S'il y avait beaucoup de celte graine-là, en France, nous aurions bientôt une belle moisson d'iiommes...

L'homme parlait encore , que mademoiselle Suzanne et M. La Tulipe était déjà loin.

Pauvre et chère Suzanne'. Si j'avais été fâché en quoi que ce soil contre elle, cette bonne action — si simplement et si spont?némenl faite — m'eut réconcilié avec elle à tout jamais : Et bien que je fusse un peu attristé . en ce inoiiieni , d'être séparé d'elle, je la remerciais intérieurement de m'avoir lait servir à une chose honnête et bonne.

Adieu, mademoiselle Suzanne, — murmurai-je, en

pensant que nous étions peut-être séparés 1 un de l'autre pour l'éternité. — Adieu, mademoiselle Suzanne! cela vous portera bonheur, ma sœur.

« Le bien qiion fait paifunie l'âinp.

On s'en souvient toujours un peu!... •

Quand on ne gagnerait que cela, c'est autant de gaghé.

Qu'allait devenir cette belle fille, — entre M. La Tulipe et M. Dupuis? Je la plaignais, — connaissant l'un et surtout l'autre !

— Partageons, camarades, — s'écria l'homme du peuple à qui Suzanne nous avait donnés , en s'adressant à d'autres hommes du peuple qui, comme lui, faisaient depuis deux jours une quête plus ou moins fructueuse pour enterrer les morts du il juillet et pour secourir leurs fainillesoiphelines.

Il partagea en efl'ot très é(piit;iblemenl, en ne gardant pour lui, — c'est-à-dire pour la famille de son frère, tué l'avantvei'lle devant la porte Saint-.Antoine , — qu'une pièce de vingt-quatre sous, une pièce de douze sous, une pièce de si\ sous cl moi, le petit sou.

Puis, le partage fait, — de la façon que je viens de dire,— il serra la main aux braves gens qu'il connaissait dans la foule, et se dirigea vers la rue du Monceau, près de l'église Saint-Gervais, où il demeurait.

— Voilà du pain pour quelques jours, Denise, — dit-il en entrant dans une pauvre chambre au sixième ■'tagc d'une maison de cette rue du Monceau, cl en nous déposant sur une table auprès de laquelle une femme encore jeune allaitait un enfant.

— Du pain, Pierre, du pain! — répondit la veuve, en secouant tristement la lêie. — Du pain !... vous voulez dire de l'argent pour avoir du pain, etien'esi pas la méiiic chose, n'en a pas qui veut, du pain, mémo avec de r:irg''nt... Il faut attendre une journée h la porte des boulangers pour en avoir seulement une once... Et nous sommes trois, Pierre; nous sommes trois û nourrir : vous , d'abord , mon frère , mon père ensuite, le pauvre iiilirrtie, et moi, la pauvre nourrice de ce pauvre nourrisson!...

— Allons, courage, Denise, courage. On no peut pas tout faire en un jour. >0U3 sommes çueUx, mais nous sommes libres! C'est quelque chose, Denise. El je vous jurcquanl à moi, que je préfère crfverde faim, libre, que de vivre heureux, esclave, — comme si on pouvait vivre heureux lorstpi'on est esclave ....

— Je n'entends rien (I toutes ces choses, Pierre, — reprit doucement et loujours Irisiemeiii lienlsi!. — Je ne sais |ins trop ce que vous a|ipelez être libre... Ce que je sais, c est que je voudrais êiri> à la place de mon pauvre Jacques. Il est mort, il est bien heureux.

— Denise, Denise, voun oublie* cette petite créature du bon liicii que vous avez l.i pendue .'i votre sein, et qui a bcMiDde vous pour vivre. Vous (>ietmère, Denitc.

— Et c'est bien là ce qui m'attriste, mon cher Pierre !... Si j'éiais seule, j'attendrais patiemment des jours meilleurs. Mais j'ai Un enfant à nourrir... Mais j ai aussi mbn père... — ajouta Denise en baissant la voix et en se détournant un peu pour regarder dans le fond de la chambre.

— Oh ! moi... ma fille... — murmura un spectre à cheveux blancs, qui se remuait douloureusement sur un vieux fau* leull. — Oh !... moi... ma fille... je n'ai plus longtemps k vous gêner... Je n'ai plus faim... depuis quelques jours... Le pain me fait mal... Je vais m'en aller manger de l'herbe pat la racitie...

— Père... père... — dit Denise d'un air de doux reproche.

— Voué êtes Ions deux de bons enfants Denise et

vous... , Pierre de braves cceurs des cœurs d'or

Le ciel n'est pas juste... puisqu'il prend les jeunes et qu'il laisse vivre les vieux... Jacques valait mieux que moi... C'est Jacques qui est mort... On nous l'a tué... le pauvre gardon..; Ah '... que la vieillesse est une chose bête et cruelle!... Oh est à charge aux autres et à soi-même!... La vie ne m'intéicsse plus, puisque les êtres que j'aime ne sont pas heureux

— • Père!... Père!... — supplia la voix de Denise.

— .^h ' c'est que je me souviens !... — continua le vieillard, en frissonnant involontairement à ce souvenir. — C'est que je me souviens de l'hiver dernier... Et, bien que nous soyons au mois de juillet, je songe avec terreur, pour vous et pour moi, à l'hiver qui va venir!... S'il resseniblnii à l'autre j

grand Dieu Un hiver qui a persisté jusqu'au milieu dli

mois de mai... Ah ! je me souviens, je me souviens, mes enfants!... C est un hiver terrible que cet hiver-là... Dixhuit degrés de froid tous les jou,s et toutes les nuits... On a trouvé des gens gelés dans leurs lits moris Les fontaines étaient taries... Et puis... et puis... la diseite... On a mangé dtl son. On a mangé de l'herbe, mes enfants... de l'herbe... Vous voyez bien qu'il faut que j'aille en manger, moi aussi, par la racine...

Le vieillard se tut — et Denise étouffa un sanglot.

Pierre regardait ce tableau d'un air navré.

Pendant que le grand-père parlait, j'entendais chucholler entre elles la pièce de vingl-quatre sous, la pièce de douze sous et la pièce de six sous. Elles prétendaient ([ue ce vieillard radotait et que, si l'hiver avait été rude, le duc d'Orléans cl l'archevêque de Paris avaient été bons; — que, par leurs soins, de grands feux avaient élé allumés sur les places publiques, et des dislributions de pain abondantes faites aux pauvres ; — que, d'ailleurs, jamais on ne s'était plus amusé que dans ce long hiver; — que les grands seigneurs et les financiers galants avaient jeté l'argent par les fenêtres, au profit de leurs laquais et de leurs inaitresses; — que jamais les Enfers n'avaient eu plus de joueurs de bostoii. de biribi, de whist, de creps, de trictrac el de revers!; — que jamais, enfin , le carnaval n'avait élé aussi gai ni aussi brillant, — — etc., etc., etc.

Moi, je me taisais <'t j'écoutais, — comme toujours. Il y n double profil à garder le silence quand les autres parlent : d'abord on ne dit pas de sottises, ensuite on peut tirer parti de celles qui se disent. Durant ma longue carrière j'ai eu conslamini ni les oreilles ouvertes el les lèvres closes. Je ne mP dédommage qu'aujourd'hui du silence que j'ai gardé, — en racoiitaiil mes Mémoires aux passants du (|uai Conli.

— Denise, — dil Pierre 0 sa belle-so>ur, lorsi|ue le vieillard eut cessé de parler et de se lamenter, — je vais aller l'aire mon devoir de citoyen... Des |iatrouil!es sont organisées chaque nuit, pour veiller au salut de la capitale cl la préserver des attaques de ces messieurs de Versailles... Je reviendrai vous prendre à quatre heures du matin... Nous irons alors ensemble faire la queue à la porte du boulanger... Et, de celte façon, nous pourrons, h tous deux , avoir un peu plus

de pain (|u'hier Couchez-vous de bonne heure, Denise,

afin de n'être pas fniiguée «piand je viendrai vous prendre...

— Mais vous, Pierre, — répondit Denise, — *ous?... Ne prendrez-vous pas un peu de repos V...

— Le devoir avant le plaisir, chère .sieur. Allons, tranqiiill'se/.-vous. Il y a un Dieu pour les liomines comme pour les

nations pour 1rs braves gens comme pour les biaves

|ieuples... Nous avons du pain d'assuré pour imclques jours, cela suflit... Adieu, Denise... Adieu, père...

En disant cela. Pierre avait serré la main dn sa belle-sœur el celle du vieillard, — et, pour échapper à l'allendrissemenl (|ui le gagnait el noyait déjft son cœur, il disparut brusquement.

— lîrave Pierre — murmura Denise, en embrassant

■on enfant qui cherchait toujours son sein presque tari.

I,e };rnnfl-|iOiro poussa un long soupir, puis le silence se lit duns lu mausarde.

riiapitr*- V

Départ de Pierre et dn Deni«o — Un boulaiispr en '7R9. — Les bngaielirs d'- la port''. - Mes adieux à Denise ol ^ Pierre. — Une ci'nipafiii'e de peiiis sons. — Ce que nous devenons. — Un avare. — \po nfçie de l'avarice. — Phi osophie hnrtine. — F,xi>teiice coniemidalive — Me< voisins et leurs (lis Dires. — Onlclnde parisienne sans dragon. — Toisnn d'or eu cilivre. - Un Argonaute. — A père avare. . — Knlèveineiit et fuiliv — Du (huigiT di' trop coiir.r. — Heupi'use cluite. — Crieurs de jonrnanx — Je retrouve mon uuii Pierre.

Vers lo milieu de la nuit, Pierre rentra, — fidèle à la promesse qu'il en avait faile à Itenise.

11 rentra sur la pointe du [Hed, de peur de réveiller trop Inusquement les haliitants de la mansarde qu'il croyait eneore endormis. Mais, lorsqu'il poussa la porte, il aperçut l'active Denise qui — levi^e avant l'aube — allait el venait pour les besoins du ménage.

Quant au grand-père. iTétait assoupi à la place oii Pierre l'avait laissé la veille. .Malgré les ])rières de sa lille, il n'avait pas voulu quitter son fauteuil pour se jeter sur la misérable paillasse qui lui servait ordinairement de lit. Denise , toujours respectueuse, n'avait pas osé insister trop longtemps et s'était couchée pour réparer bien des forces perdues.

— Vous êtes prèle, ma Denise? — demanda Pibrre, en allant emhrasseï l'enfant endormi.

— Oui, mon Pierre... Mais, clier frère, croyez-vOus ma présenc(! indispensable là-bas, cliez le boulanger?... Je voudrais bien rester ici à veiller mon père...

— Indispensable? Oui, Denise. Seul, je n'aurai du pain que pour une personne... Avec le petit dans vos bras, vous aurez du pain pour deux... cela fera du pain pour trois... pour le vieux... pour le petit... el pour vous...

— Et pour vous, Pierre.

— Moi, j'ai soupe cette nuit, Denise, je n'aurai plus faim i[ue demain matin... Dans une ronde que nous avons faile du cùté de la rue de Charonne, derrière l'iiôiel de Mortagne, nous avons rencontré un petit cliamp de bcttetaves et nous l'avons attaqué avec enlliousiasnie... Ce nesl pas trop mauvais, les betteraves, savez-vous!

— Pauvre et cher Pierre!... — murmura Denise, ronuién l>ar ce devoûmcnt si profond et désintéressé.

— Dasi'... les bons jours viendronl... Nous serons récompensés tous d'avoir pftli... vous verrez... vous verrez, ma Denise... Il ne nous manquera plus alors que le fièreJa(> qucs, le glorieux nuirt du li juillet!...

A ce nom, évoqué tout haut, Denise eut deux grosses larmes sur ses joues pâlies.

— Mon pauvre mari... — murmura-t-elle eu se tordiint convulsivement les mains.

— La! la! chère sœur... Du courage... Jacques est parti le premier, c'est vrai... mais son jietit vous reste!... Ce petii-là deviendra grand... il vous aidera... Il vous aimera pour deux... pcul-éire pour trois... car je ne sais pas au juste quel (Simon bail, à moi... Us sont peut-être en train, à cette heure, messieurs les royalistes de Versailles, de fondre la balle qui doit me signer ma feuille de route. ...Enfin, il vous aimera pour nous tous, ce petit... C'est le tils de Jacques : ce sera un vaillant homme, je vous en réponds, Denise... Et, msintenant, parlons !

— Partons' — murmura Denise, en essuyant ses larmes et en allant prendre son enfant.

Il va sans dire que les pièces d'argent el moi nous étions du vovage. El quelques voyageuses de plus n'auraient pas été de trop, je vous jjrie de le croire! A celte époque de misère cl de faiiiine, d'incertitude et de tristesse, tout ce que les pauvres gens avaient d'argent passait en acqu si lion de pains de quatre livres, — quand il y avait des pains de quatre livres! C'était le principal, le pain ! Les meubles, les vêtements et le reste venaient après, — quand Us venaient! Avec la huche garnie, on pouvait attendre les événements... Mais avec la huche \idc?... La huche vide! c'est triste, la huche vide, quand on a des nichées d'enfants '

Ce qui est irisic aussi pour les poètes, pour les rêveurs qui, la tête dans le soleil el les pieds dans la poussière, ne s'occupenl pas des réalités humaines, c'est la soumission de

l'esprit au corps, des sentiments aux appétits, do la belle à la bête !

Uonsard, — l'un de ces rôveurs-lfi, millionnaires h rebours, — Ronsard le bavail bien, et il l'a bien dit :

" I.u vie est aiii'lée

A diu\ iimuvais chevatu, le Ijuire et la niaiigor. >

C'est probablement i\ cause de cela qu'elle verse si souvent, • — la vie d(>s pauvi''S, des poètes et des rêveurs...

Au bout de (pieli|u' s minutes, Pierre et Denise étaient arrivés jdaco Hnudoyer cl preiiaicnl leur rang fi la suite de la foule...

El elle était noiiibreuse, la foule des afl'amés! Elle commençait i\ la place liiitidoyer, devant la boutique du boulanger, et se continuait, i\ droite jusqu'il la rue de la Tir.eranderie, ii gauche jusqu'à la rue des Rurres.

La matinée s'avançait et la foule ne diminuait pas. Les gens lotis de leur provision de pain ou de farine étaient imirédiatemcnl remplacés par des gens h lotir; c'était une armée sans cesse renouvelée d'aiS'âmés et d'affartiécs. Uno armée menaçante...

Menaçante — et cependaill respectueuse. On faisait lo siège des maisons de boulangers, mais avec de l'ai'gent pour payer le pain qu'on y venait conquérir!...

Et quel pain, grands dieux!

Le peuple parisien était en cette circonstance d'une jovialité superbe. A part les mères attristées pour leurs enfants, les époux attristés pour leurs f'^mmes, lous ceux qui étaient là depuis le lever du soleil, charmaient l'allenle par uno conversation éniaillée de gouailleries à l'cnilroit des événements et des meneurs de ces événements. Il n'y a vraiment qu'à Paris qu'on sache danser proprement sur un volcan '...

Les langues sonnaient à toutes volées comme autant de ballants de cloches. On carillonnait Louis XVI el Lifayetle, Sylvain Bailly el Neeker, les patriotes el les patrouilloles, les gardes-du-corps el les dames de la halle, les ennemis et les amis... C'est si bon, la médisance, — surtout lorsqu'on est à jeun... Cela vous console si bien de la misère, la raillerie!... N'est-ce pas, gueux d'hier, gueux d'aujourd'hui et gueux de demain?...

El, de fait, les sujets d'épigrammes cl de chansohs ne manquaient pas. L'année avait été féconde; elle avait vu éelorc bien des choses et bien des gens.

On se racontait bruyamment dans les groupes les événements arrivés depuis quel(|ues mois ; on les commentait dans ce lang.nge piltores(|ne, dans celte prose haute en saveur et en couleur, — le sermo pedealrU d'Horace, — qui est la langue ordinaire et extraordinaire du peuple.

Les états-généraux, le serment du Jeu-de-Paume, la prise de la liastillè, les discours de Mirabeau, ceux de Lafayelte, — toul était matière à causeries animées, à débats passionnés, à opinions violentes. Ici l'on aiaquait Louis XVI; là on le d(''fendait; ici l'on faisait des motions pour les prochaines réunions; là on récitait des litanies nationales.

Pierre el Denise causaient moins bruyamment, mais ils causaient avec leurs voisins et avec leurs voisines. Pierre quoique illeltré, avait une certaine éloquence de lluron qui enirainait et séduisait. 11 parlait d'abondance, sans phrases ;\ panaches, avec la conviction et la chaleur (fàme d'un patriote, — et chacun l'écoutail avec plaisir. Denise elleiiiOme, — malgré ses préoccupations, malL'ré aussi son inaplilude aux questions traitées par lui, — Denise se laissait entraîner par l'éloquence de ce paysan du Danube. C'était un peu de l'hébreu pour sa cervelle de femme et d'ignorante ; mais, par moments, il lui semblait qu'elle comprenait cet héhreu-là. Elle y mettait tant de bonne volonté'...

Le tour de Pierre et de Denise arriva enfin, à midi. Denise n'en pouvait plus, — la pauvie chère àme.

Us eurent leur pain et s'en allèrent, — pour faire place à d'autres.

Ils s'en allèrent et je restai, moi, dans le tiroir aux sous du boulanger...

— Adieu, Pierre, — avais-je murmuré au moment où j'avais quille la main de ce brave gardon, pour passer dans celle du boulanger. — Adieu, Pierre... Adieu, Denise...

J'aurais voulu en dire davantage ; mais le tiroir s était refermé sur moi, et je m'étais trouvé dans une compagnie, aussi nombreuse que peu choisie, — une compagnie de gros el de petits sous.

Quel tapage ils faisaient lous là-dedans, les forcenés. Quels cris, quels rues, quelles plaisanteries, quelles obscénités... Ah ! quand les petits s'amusent, — je l'ai eonstaté, — ils

^'amusent aux dépens de la morale, de la pudeur, de la raison et de l'esprit. Les petits, je le sais bien , ne sont pas cri5(5s pour être des aigles ; mais ils ne sont pas faits non plus pour tMre des oies. Pourquoi, cependant, sont-ils plus souvent des oies que des aigles?... .\li ! petits, petits, soyez humbles pour être heureux. Les brins d'herbe valent les chênes — devant le grand Ouvrier. Restez brins d'herbe pour rester heureux...

Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'en face de ce tapage je conservai le mutisme le plus obstiné, — • par haine des vulgarités et des trivialités de mes compagnons de tiroir. .4li ' le contact, le contact, comme il élève ou pervertit , — selon qu'il est sain ou pourri !

A la tin de la soirée, le tiroir s'ouvrit, et nous pûmes alors respirer à l'aise.

Une chandelle brûlait dans la boutique , fermée h cette heure-là, bien entendu. Quelqu'un allait et venait d'un air affairé.

Ce quoiqu'un était le boulanger.

Il plongea sa main dans notre tiroir et nous mit dans un grand sac fait exprès sans doute; puis il nous descendit dans une cave éloignée du fournil, et nous déposa avec beaucoup de précautions dans une cachette creusée aux dé|)ens de la muraille, où se trouvaient déj.i quelques autres sacs de même contenance — et de même contenu.

— Est-ce que nous allons moisir ici "?... — murmurèrent mes voisins en jurant comme des sacristains.

— Hélas! nous y moisissons bien... — répondirent quelques sous des autres sacs.

— Quel homme est-ce donc que notre maître ? — demandèrent quelques-uns de mes voisins.

— l'n avare!... — répondit une voix.

— l'n ladre vert!... — répondit une autre.

— L'n pince-maille I...

— l'n cancre !...

■ — Ln grippe-sous !...

— Un tcsse-Matthieu!...

Toutes les injures ordinaires et extraordinaires y passèrent. Notre maître fut vigoureusement étrillé, — comme le sont tous les maîtres.

C'était un thésauriseur, — à n'en pas douter. Un thésauriseur ! Le pauvre homme !

Mais, au fait, pourquoi pauvre homme? Chacun, dans ce bas monde, prend son plaisir où il le trouve. Celui-ci aime les femmes — et il se ruine pour s'en faire aimer. Si c'est son plaisir?... Celui-là adore les chevaux — et il se ruine pour gagner tous les prix des steeple-chase, qu'il donne à ses jockeys. Si c'est son plaisir?... Cet autre aime la gloire — et il se ruine pour faire imprimer ses vers et sa prose, ses romans et ses tragédies. Si c'est son plaisir?... Cet autre adore les fleurs — et il se ruine en ognons de lis et en caleux de tulipes. Si c'est son plaisir?... Cet autre aime les curiosités — et il se ruine en ivoires de Duquesnoy, en meubles do lioule, en émaux de Pierre Courtoys, en faïences de Luca délia Uobbia, en poteries de Bernard de Palissy, en orfèvreries de François Briot. Si c'est son plaisir ''... Cet autre aime le vin — et il se ruine l'estomac et la bourse à boire du Clos-Vougeot et du Chambcrtin , du Beaune et du Pomard, du Champagne et du iohannisberg. Si c'est son plaisir?...

Pourquoi n'y aurait-il pas des gens qui aiment l'argent — rien que pour l'argent ?

Cela ne manque pas de charme, en effet, de voir rangés en bataille — dans une cave ou ailleurs — des rouleaux de pièces d'or ou d'argent avec lesnuels on pourrait avoir autant de femmes, de tulipes, de chevaux , de faïences et de meubles qu'on voudrait. H y a tant de faméliques, tant d'altérés, tant de convoileurs qui passent leur vie à se souhaiter une femme, un tableau, une maison, une feuillette, un bdiot de mille, — et qui meurent sans avoir habité la maison de leurs rêves, sans avoir embrassé la femme de leurs rêves, sans avoir bu la feuillette de leurs rêves, sans avoir possédé le taMoau de leurs rêves, — qu'il faut liien croire au bonlieur dos gens qui ont les moyens d'avoir, de voir, de boire et d'enihras.sor ces choses-là.

L'avare dit : « J'aurais celle femme, — si je voulais! « Il ne veul pas, — mais, pour lui, c'est absolument comme .s'il l'avait.

Heureux les avares, alors !

Plus heureux les malheureux ! Plus heureux ceux oui meurenl sans avoir jamuis eu la femme, la fortune, le bonheur qu'il» s'étaient souhaités ! Inc fois qu'on a eu, on ne peut plus avoir. Le désir vaut mieux que la possession !...

Voilà ce que je disais — pour me consoler — dans la cave du boulanger de la place Baudoyer, an mois de juillet 1789. Voil 1 ce que je me suis dit toute la vie! Voilà ce que j'aurais voulu pouvoir dire aux petits comme moi d'entre les hommes, aux humbles et aux pauvres, — si j'avais été une voix au lieu d'êlie un morcoau de métal.

Ainsi pensait le crocheteur borgne dont Voltaire a raconté l'histoire ! Comme lui, je n'avais point l'œil qui voit le mauvais côté des choses. Je n'avais, je n'ai toujours eu que celui qui sert à voir les biens et le bien de la vie. Ce n'est point être optimiste comme Pangloss ; c'est être philosophe comme Mesrour!

Philosophe, je l'étais par tempérament, — par naissance

— et par nécessité. A quoi m'aurait servi, d'ailleurs, de ne l'être pas?

J'eus l'occasion de dépenser une partie de ma philosophie et de faire valoir mon fonds de patience, pendant le long séjour que je fis dans la cave de ce boulanger de la place Baudoyer, — - qui ressemblait tant à la cave d'Aboul-Cassim. Car j'y restai de longs jours, de longues semaines et de longs mois, à ruminer sur n'importe quoi, — excepté sur les causes finales.

Chaque jour il nous arrivait de nouveaux sacs de camarades qui nous payaient leur bienvenue en anecdotes politiques et littéraires, sérieuses et libertines, — selon qu'ils avaient été témoins de choses de la rue ou de choses de l'alcôve.

Il y avait parmi nous des sous et des écus. Les écus auraient bien voulu faire les tiers avec les sous ; mais le moyen, je vous le demande ? Nous étions tous prisonniers et rien ne nivelle plus les rangs que la prison. Les ennemis d'hier deviennent les amis d'aujourd'hui. Les gens qui n'auraient jamais voulu se parler, dans la rue ou dans un salon, s'embrassent là comme des frères. J'étais un Huron, moi, dans celte compagnie d'évaporés et de babillards ; maisje n'avais pas là, pour m'instruire, l'honnête janséniste Gordon ! Ah ! si j'avais eu Gordon !..

Les récils des uns étaient folâtres comme des madrigaux; les récits des autres, sombres comme un cinquième acte de tragédie. Les uns parlaient des demoiselles de la Comédie- Frani.-aise, de leurs amants rt de leurs infidélités. Les autres jiarlaient des choses de la tribune et des choses du forum,

— bien autrement intéressantes que celles des coulisses et des boudoirs.

<i L'histoire — dit Voltaire — ne plaît que comme la tragédie, qui languit si elle n'est pas animée par les passions, les forfaits et les grandes infortunes. Il faut armer Clio du jioignard, comme Melpomène. » L histoire de celte époquelà devait plaire alors, car elle était bien mouvemenlée, bien ilrnmalique et bien grandiose !

C'était d'abord les émeutes de Paris et de Versailles, — la translation de l'.Vssenihh'e nationale à Paris, — la création des assignats, — la division delà France en départements, — la suppression des droits féodaux, des vœux monastiques, des titres de noblesse, des ordres, des livrées et des armoiries, — la fédération drs qualre-vingl-lrois départements. Puis, la mort de .Mirabeau, — l'adoption de la guillotine, — l'abolition de la torture, — la fuite du roi, — son retour, — l'insurrection du Champ-('e-Mars, — le traité de Pilnilz, — le veto du roi, — le commencement dos hostilités sur les frontières, — riinsnriectioii des faubourgs Suint-Antoine et .'^aint-Marceau, — etc., etc., etc.

« Que deviennent Denise et Pierre, Suzanne et La Tulipe? » me demandais-je par moments, en songeant aux gens que j'avais connus, avant mon emprisonnement.

Je devais l'apprendre bientôt.

Pour le boulanger de la place Baudoyer, notre maître, nous étions une toison d'or monnoyée. Quand il y a une loison d'or, il doit y avoir di's Argonautes — en bonne logique! Los Argonautes vinrent. Ils vinrent d'autant plus facilement qu'il n'y avait là d'autre dragon qu'une serrure, — une forlo serrure, à la vérité !

Ces Argonautes étaient au nombre d'un , cet un élail le propre fils de notre propre maître, qui, lassé sans doute do ne pas voir la lin des aimées de son pèro, tftait venu voir le roiiimonoeiiicnt de sa fortune. A père avare, lils prodigue! Les \ioux sont pressés d'épargner — et les jeunes pressés de dépenser. Les uns el les autres veulent jouir : c'est bien naturel, mon Dieu!

Avant d'en arriver là, je suppose que cet aimable jeune homme avait essayé d'attendrir son père el n'y avait pas réussi. Aiiiremenl, "son action aurait été bien criminelle!

Harpagon lils avait cherché pendant longtemps les sources

DUN VIEUX SOU

de ce Pactole, — mieux cachées eneoic que celles du Nil. Et, à force de chercher, il avait trouvé.

Ce fut un beau jour pour lui — et pour nous.

Il prit un sac. puis doux, puis trois, puis quatre, — autant que ses bras pouvaient en tenir! Puis, ainsi chargé, il sortit de sa Colchide, en tVrma soigneusement la porte avec une clef qu'il avait très ingénieusement fabriquée et remonta avec précaution dans la maison. J'étais du voyage.

Quelques minutes après, aux bruits particuliers qui se faisaient entendre çà et là, je jugeai que nous étions dans la rue et qu'il faisait nuit.

Où allions-nous? Jason seul le savait.

Où peut aller un jeune homme de vingt ans qui a un père avare ?

Où vont les jeunes gens de vingt ans, parbleu '.

Notre .\rgonaute marchait d un pas pressé, — trop pressé même. Quand on marche trop vite, on tombe. H tomba, et, dans sa chute, les sacs qu'd tenait étroitement embrassés allèrent rouler sur le pavé. 11 se ramassa d'abord, puis il ramassa les sacs.

Malheureusement — ou heureusement — celui dans lequel je me trouvais s'évenlra au moment où il le prenait, et tout son contenu s'éparpilla dans le ruisseau en sonnant des fanfares joyeuses. J'étais enfin redevenu libre !

— Des sous'.... Ce ne sont que des sous!... — exclama le jeune homme avec une stupéfaction douloureuse. — C'était bien la peine de voler mon pèrel...

Un bruit de pas — provoqué sans doute par le bruit de notre chute — interrompit les blasphèmes auxquels notre ravisseur désappointé allait se livrer. Il nous abandonna — de peur de pis.

Les pas qui l'avaient fait fuir se rapprochèrent, et bientôt nous fûmes entourés et recueillis.

Le hasard m'avait fait glisser entre deux pavés; je ne fus pas aperçu d'abord. Mais, aux premiers arrivants succédant d'autres arrivants, ces derniers glanèrent çà et là les quelques sous qui avaient été oubliés, — moi compris.

Le jour se leva, les bruits de la rue devinrent plus énergiques et plus confus. La ville se réveillait.

Et quel réveil que celui de Paris en 1792 !

Aux cris des laitières et des porteurs d'eau se mêlaient agréablement les cris des marchands de journaux, — ^journaux révolutionnaires et journaux contre-révolutionnaires ! « A un sou V Argus patriote!... A un sou VAnti-Uarat!... A deux liards le Père Ducheme!... A deux liards le Babillard !... A un sou le Thermomètre du jour !... A un sou la Feuille dujourl... »

Et avec les journaux, les chansons, — chansons jacobines et chansons royalistes!...

C'était à ne pas s'entendre.

— Eh bien ! tu ne m'achètes pas de feuille ce malin, Pierre?... — demanda un crieur en s'approchant.

— Tout de même, mon vieux Sergent !... répondit l'homme dans la poche duquel je me trouvais, moi quatrième.

— Pierre ! ce nom ! cette voix!... Plus de doute! je venais de retrouver mon ami Pierre !

Mais n'allais-jc pas le reperdre!... Ce journal qu'il achetait, ce journal que je représentais comme valeur, allait me faire passer des mains de Pierre dans celles du marchand "... J'allais recommencer mes évolutions à travers les existences humaines , saus avoir pu savoir ce qu'était devenue Denise!...

Heureu.sement que j'en fus quitte pour la peur : Pierre prit un de mes voisins,

Brave Pierre !

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