Chapitre VI
la Patrie en danger. — Les enrôlements. — Eloge de mon ami Pierre. — La place Manbert en 1792. — Haute ci basse Bohùmc.
— Les Peaux-Rouges de Paris. ^ Vive la France ! — Le bataillon de Strasbourgpois. — La Marseillaise. — Prisc! de Spire. — Prise de Worms — Mes compagnons de poclie — Ils m envoie;)! au diable. — Pierre se trouve dépaysé. — Il ost amoureux ■ c son hôtesse. — Gretclien. — Le Teens. — Je retrouve La Tulipe.
— Double eflet du visage de Gretclun et du vin liebfraueniiiilc:i
— Séduction. — Immoralité de La Tulipe et mélancolie di' l'ami Pierre. — Faut-il ou ne faut-il pas gourmer lis femmes?
— La Tulipe a le d'in des langues. — Ce ipie Gre;chen dit à La Tulipe. — Pauvre Pierre !... — Virges sages et viei-ges folles.
— Monologue de Picrie. — Ce que Gietcheu avail dit à La
Tulipe. — Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. — Courte colère de Pierre. — Bappel à l'ordre, au respsct et à la tendre *e.
Il y avait trois ans que je n'avais vu Pierre, — trois ans, prcsi|uc jour pour jour, puisque je l'avais quitté le 1(> ou le 19 juillet 1789, et que je le retrouvais le 22 août 1792.
Pierre était maintenant un homme par l'âge — et |)ar les épreuves subies. Il portait le deuil de Jacques, celui de Denise et celui du père de Denise. C'était bien des morts à à pleurer, n'est-ce pas?
Son visage était triste et doux. Il y a de ces natures-là, — do bonnes natures, — qui ne savent pas en vouloir à la vie do ses rigueurs et de ses injustices. Ils se taisent — et se résignent. Pierre s'était résigné.
Quelques jours auparavant, le 11 juillet, le président de l'Assemblée nationale avait déclaré la patrie en danger, et, depuis ce moment, des enrôlements avaient lieu pour tous les points menacés de la France ; chaque jour la France s'armait de piques et de fusils.
.Au moment où je retrouvais mon ami Pierre, trois coups de canon se faisaient entendre dans la direction du Pont- Neuf.
— Que signifient ces coups de canon, ami Sergent?... demanda Pierre au crieur qui allait s'éloigner.
— Ton journal te l'apprend, ami Pierre... Aujourd'hui dimanche, 22 août 1792, les olficiers municipaux vont faire proclamer sur toutes les places publiques que la patrie est en danger... Le conseil général de la commune va s'assembler tout à l'heure... Les dix légions de la garde nationale vont se réunir "sur la place de Grève... Ces trois coups de canon que tu viens d'entendre, tirés par le canon du Pont- Neuf, annoncent la proclamation... Et maintenant, au revoir, ami Pierre.
— Au revoir, ami Sergent ! — dit Pierre en échangeant une dernière poignée de main avec le crieur.
Ce dernier ne s'était pas tromjié. La foule était nombreuse dans les rues, — surtout dans celles qui avoisinaicnt la place de Grève. Des détachements de cavalerie avec trompettes et des détachements de garde nationale avec tambours se dirigeaient vers les différents points de Paris où des amphithéâ- Tres avaient été dressés pour recevoir les enrôlements. Des huissiers de la municipalité, à cheval, portaient des enseignes ornées d'inscriptions et de couronnes civiques. Des of- Hciers municipaux avec leur écharpe, des notables, des membres du conseil général, accompagnaient la cavalerie et la garde nationale, les canons et la musique. C'était une fêle ! Une foie, la |)atrie en danger !...
Pierre était à deux pas de la place Maubert, — où avail élé dressé un des huit amphithéàlres en question. Il s'y rendit avec empressement. Pierre avait aimé Denise; mais Denise, morte, n'avait plus besoin de son amour et de son dévoûment. Pierre aimait la patrie comme il avail aimé Denise : la patrie était en danger, il venait, avec enthousiasme, lui oflVir son sang. Il y a des cœurs dont le dévoûment est, pour ainsi dire, la respiration naturelle. Ils aiment et protègent, se dévouent et s'immolent, comme d'autres — moins heureusement doués — haïssent cl lyrannissent. Il faut être enclume ou marteau dans ce monde, — à ce qu'il parait; Pierre était enclume ! Sa devise en action était celle de l'évéque deTroyes : Pati et compati. Ce païen, — Pierre, enfant du ruisseau, n'avait pas été baptisé, — ce païen était plus chrétien qu'un chrétien. Il soutirait sans se plaindre, — comme un héros obscur qu'il était. Il pensait — le noble cœur ' — qu'il faut que la grappe soit foulée pour devenir vin, et la gerbe battue pour'^ devenir pain. C'était le dévoûment fait homme !
Pierre se rendit donc à la place Maubert, — de préférence à tout autre endroit. H était né là, il lui plaisait de partir de là pour aller mourir à la frontière au service de la patrie, — !a grande mère des sept douleurs '
La place Maubert était à celle époque — et elle est encore un peu aujourd'hui — une tradition vivante du Paris du moyen âge. En clignant un peu les yeux et les oreilles, on orovail voir et entendre encore sa population du temps d'Isabeau de Bavière et de Louis XI. A travers le brouillard mals 'in des matinées de novembre, on croyait coudoyer encore tous ces tvpes étranges et sinistres de meroelois et de saliouleux, de matrone's et de bohémiennes, d'argotiers et de francs-mitous, de truands et de filles de joie, gens de sac et de corde, destinés à mourir longitudinalement comme des philosophes de la borne, et non horizontalement comme
MEMOIUES
d honnêtes pratiquants de comptoir!... Et le soir, malgré l'invasion des Innterncs, toutes ces boutiques de liquonstcs, tous ces déhiifi di: consolatinnx, tous rcs refuges des énergies en dét'aillauce et des vertus sombrées, des vices en fleur et des crimes en fruit, rappelaient à s'y tromper les tavernes illustres, les rôtisseries célèbres , les cabarcis glorii'ux où s'en allait boire et tapager, par e.xemple, maître François Villon, le poète, avec Jehan Coiartl, Fromin et Michauli Culdone, — ses coupaiivis de galles... Et, après les pipeurs, les pipeuses! Après les batteurs d'estrade, les batteuses de pavé ! Après les zingaris, les gypsies! Après les drôles, les drôlesses! S'ieux gueux et jeunes gueuses! Belles gouges et vieilles lourpidons !... Cauchemar d'hier et cauchemar d'aujourd'hui !..,
Race prolifique et tenace! On a voulu la détruire et même la civiliser. — comme dirait M. Joseph Prudhomme, — rien n'y a fait! Rien : Ni le canon, ni la famine, ni la niisère, ni la" débauche, — ni l'école mutu.lle ! On est gueux de père en Hls, dans ces quariiers-là. On y a une noblesse qui rcmonli', — non pas à Charlemagne, — mais à Clopin-Trouillefou, empereur de la haute et basse Bohême du moyen âge. Et même ils ne savent pas d'oii ils viennent, — ces .^auvagcs de la ci\ilisation, ces Peaux-Rouges du Paris moderne, qui sont comme les scories de la grande capitale en ébullition de progrès!... Ils ne savent pas d'où ils viennent, pas plus que les petits des vipères ne connaissent leurs pères ni leurs mères — les premiers étant tués par lessccoiules dans laccomplissement de leurs de\oirs conjugnyx, et les secondes étant tuées par elles-mêmes dans l'accomplissement de leurs devoirs maternels... Us rrois>ent comme les mauvaises herbes entre les pavés déchaussés de leurs rues infectes, et le premier vent venu, — un vent de coniagiop, de guerre ou de malad'c, — les déracine et les détruit !..
J'ai érril le mot et je ne le bifferai pas : cesgens-lii sont, en effet, les Peaux-Rouges de Paris, — avec cette différence, toutefois, qu'ils n'ont pas, c'imijic les saiivages de l'Amérique du nord, la ressource suprême de croire au Manilou et aux grands territoires de chasse après la morl, et qiie, pendant leur vie, ils n'ont jamais devant les yeux d'immeiises prairies de cyclamens en fli'ursl...
Voilà où était né mon ami Pierre, — une exception parmi ces exceptions sociales ! 11 avait cru entre deux pavés, comme les autres, mais le vent de la corruption ne l'avait pas atteint, — et les averses de la vie l'avaient fortifié au lieu de le détruire.
Cela ne l'empêchait pas, cependant, d'aimer son ruisseau nalal. Où que ce soit que les portent h'urs ailes, tous les oiseaux aiment leur nid, — qu'il soil de mousse ou de duvet, de sable ou de torchis.
A cette cause, Pierre revenait vers la place Maubert pour s'enrôler comme volontaire dans les bataillons que Paris envoyait vers les frontières mf'nacées.
Sur le (levant de l'aniphilhéàtre dressé au milieu de la vieilli! place du xii'^ siècle, était une table ppsée sur deux caisses de laiiiliour, en manière de bureau. Trois officiers municipaux et six notaires recevaient les enrôlements. Sur les cotés tlotlaienl des draiicaux, et, à quehpie distance de là, les voont. ires formaient un cercle reiifi.'rmant deux iiièces de canon et de la musique.
L'affluciice des speclaieurs était grande. La place et les rues adjacentes, — la rue de la Biiclierie, la rue des Grands- Degrés, la rue de Bièvre et la rue des Noyers — étaient encombrées de curieux et de curieuses qui accueillaient les enrôlé» avec des cris d'entliousiasinc. L'argent — rare pouitantl — pleuvait dans les troncs spéciaux (|u'on avait organisés pour subvenir aux frais de route «L's volonlaires. On leur donnait ce qu'on avait, en bijoux, eu linge, en vêtements, — à ces soldais im|)rovisés! Les jcuiltis iillcs leur jetaient des fleurs, les vieihurds les |)é(iissaieiil, les mères pleurnicnt de joie! «Vive la France! » criaient toutes ces pqilrines émues et allemlries.
Oui : Vive la France — qui produit de ces piithousiasiiii'&là, de ces ilévouiiieiits-U, de ces grandes aclioiis-1.1! Vivi- la France! Vive la Fr.-incu, — la- terre sacrée du couyr el de l'esprill Vive la Krjincc ! Vive la France!...
Le lendemain, Pierre se mettait en route avec un bataillon déjeunes lioiiinies aussi valeureux, aussi enthousiasmés <pie lui. Je me réjouissais d'êin^ aveu lui ei de p;irli<'iper ainsi à sa vie — qui m inléressiiil plus que celle des autres.
Uuelipies jours après, hr bataillon parisien api'rcevail le Duiister, la nailiiSdrnIe gigunlnsqiic de Siriisbour^, se pioiilapt sur 11.' fond vert du» Vosges, et grussissait en cette vieille ville allemniide le halailluii He volontaires qui venait
du s'y former. Puis, le lendemain, bataillon strasbourgeois et bataillon parisien traversaient le Rhin au chant de la Mar- ^eillnise. — que venait d'improviser pour ci'ttc armée un obscur officier du génie qui s'appelait Rouget-de-l'Islc !...
La ilarseillaùe! Chant de guerre! Chant de victoire! Il grisait les cœurs plus encore que l'odeur de la poudre et le bruit du canon! Il avait mis le fusil entre les mains de tous ceux qui l'avaient entendu; il devait mettre le laurier sur la télé de tous ceux qui le chantaient! C'est à cet hymne magique que sont dues les plus glorieuses journées de cette époque où le plus pur du sang de la France ruissela sur tous les chimps de bataille de l'Europe! La Marseillaise, en efi'ol, c'était l'àme de la patrie, le souffle même de la France qui conduisait ses enfants à la gloire !...
Le 29 seplembre 1792, l'ariiiée que commandait Custines entrait dans Spire où, cent ans aupiravant, était déjà entrée une armée française, — mais cette fois une armée royale, com I aiidéc par le maréchal duc de Lorges et par le maréchal de Cholseul.
Le 4 octobre sui'ant, le bataillon de volontaires dont faisait partie mon ami Pierre, entrait dans Worms, la vieille cité allemande ([u'encadre le double horizon des Vosges et (lu Taunus! Worms, la vieille cité féodale et militaire! Worms, la ville de Gaugravos et des Landgraves, des princes et des évêquos! Wornis, la ville où fut jugé et condamné M.irliii Luther, le Ribelais de l'Allemagne '...
Ah! si, en route, j'avais été seul, ou pres(|ue seul dans la licche de mon ami Pierre, je fus bientôt dans une compagnie nombreuse de kreulzcis et de guldens, de risdales et de jifennings, de kopfslucks et de thalers. Les florins étaient rares. .Mais si vingt imbéciles ne peuvent, en se cotisant, faire la monnaie d un homme d'cspril, 60 krcuizers peuvent faire la monnaie d'un florin. Cela tient un peu plus de place, — mais c'est la môme chose!...
J'étais tout confuj d'être dans une société si nombreuse et si variée — et il me parut que cette société n'éiait pas moites confuse que moi de m'avoirau milieu d'elle. Tous ces pi'ennings. tous ces kopfstucks, tous ces guldens cluichottaieqt à mon adresse un tas de choses — poui-être injurieuses — dans une langue l.éiissée de consonnes et d'exclamations gutturales. J aurais bien voulu les comprendre, — pour leur répondre el savoir d'eux des histoires qui ip'auralent sans doute intéressé. Mais, malgré mes efforts et ma bonne volonié, je n'y pouvais réussir. Je distinguais seulement de temps en temps quelques mots plus sonores et plus clairs que les autres, comme Geke dem schinder zu! et, en me les rappelant depuis, j'ai deviné qu'ils m'envoyaient au diable. Grand merci, messieurs les pl'ennings!
Mon a'iii Pierre devait être aussi embarrassé que moi, au milieu des habitants et des habitantes de Worms. Le pauvre Parisien regrettait sans doute Denise et le ruisseau de la place MaubcTt.
Pourtant il y avait dans les rues de Worms assez de jolies filles blondcs,"aux yeux bleus, aux joues roses, pour lui faire oublier Denise et Paris. Sou hôtesse, surtout, était adorable avec son corsage de velours noircpii faisait ressortir la blancheur de sa chemisette de fine toile de llollaiidi! et avec les deux ailes île papillon, aussi en velours noir, ipii braiulillaienl sur sa tête en guise de coiffure. 0 la belle fille, monsieur, la belle fille! Et puis, quel parfum d innocence ei d'honnêteté il y avait, répandu sur toute, sa personne ! Ifuelle candeur, quelle chasteté d'allures et de tenue! Comme elle rappelait bien la Frédérique de Goethe, — ou plutôt la Marguerite de Faust!...
J'insiste sur la candeur de cette Gretchen de Worms. Jamais vi.sage humain, visage morlel, n'eut une telle expression. C'était une création cle poète on d'artiste, une échappée d(^s céh'slcs phalanges des chérubins et des séraphins, — un ang', comme disent le.s hommes dans leur langage im|iarfail, incomplet et incorrect. Un ange? qu'est-ce que cela? Ce n'est pas assez. Ce n'était pas un ange, encore moins une feiiinie, — c'était l'Idéal.
Quelle grùce pudique elle avait en ail int nt venant sous le petit berceau couvert de houblons, adossé A la maison de son père, — située nu milieu cle la grande rue de Worms, a deux pas de l'église de Sainl-Rupreclit... Ses petits pietjs de l'i'e ellleuraient fi peine le sol, — indigne d eux et d elle. N l'iait-ce pas Lorely, la fée du Ithiu?...
Son Ag"? je I ignore. Elle avait I àgu des jeunes iillcs qui vont devenir de jeunes femmes, l'i^gi; où In fleur se cliaiigc ei! fiuil, l'âge où le fruit ro i nnnce ù se nouer, — Iftgi! iiii-ertain et charmant que les Aiiglips appellent si ingénieusemcni le ïeen*. « She »»i her leeiin, •> diseni-ils, en parlant
DL'N vfEux sur
iriinc lillo rntrfi onze cl vingt nns. — prircc c[UO les années qui remplissent cei intervalle (inissenl toutes par lecn. Grctclien était dans son.Teens.
— Ma foi, camarade, c'est décidément une licllc fille (jui: celle jeune lillc ! — dit nn jmir :'i mon ami Pierre une voix que je reconnus. Une belle lille, sur ma foi! Aussi belle tille que Cri vin est hou! Ino tille allemande I un vin du lUiiri! Double ivresse!... Elle s'appelle (irclclien et Ini liebfrauenmilr.h. Deux jolis noms pour deux jolies choses! Greich' n ! liebfraueimnldi ! .. Il y a do tout dans ce liebfrauenmikli 1 il y a du lait, il y a de l'amour, il y a de la femme!..,
— Tant de choses dans nn mol'? larit de choses dans du vin, camarade La Tulipe? demanda Pierre on souriant.
— Tant de choses, oui! — répondit l'ancien garde-française.
LaTnIipe! Je retrouvais le sergent La Tulipe ! iiWorms!... camarade de Pierre!... ami de moa and Pierre!
Au moment où, malgré moi, j'évoquais le souvenir de Su- .^anne, M. La Tulipe prononça son nom :
— Je n'ai jusqu'ici rencontré qu'une femme qui puisse être comjiarée il ('•relchen, (pi'un vin qui puisse rivaliser avec ce liebfrauenmilch : la femme s'appelait Suzanne; le vin s'appelle du chambertin... Mais c'est encore le liehfrauenmilch et liretchen qui l'emportent, — dit l'ancien garde-française en retroussant sa moustache d'un air provocateur.
Grelchen venait d'entier sous la tonnelle.
— Gretchen , vous éies la reine des cœurs français , lui dil-il, en lui prenant la taille sans plus de façon.
Grelchen rougit et Pierre pAlit.
— ■ Elle ne le comprend pas, La Tulipe, — dit ce deniier eu essayant de sourire, pour cacher son trouble. — Elle ne le comprend pas... tu lui as parlé français... cl elle est Allemande...
— C'est vrai, camarade Pierre... mais vois-tu, il y a un langage que toutes les femmes comprennent. Anglaises et Berrichonnes, Picardes et Espagnoles, Allemandes et Suédoises : c'est le langage des yeux... Grntchun n'a pas entendu... elle a compris. J'ai des yeux si éloquents, camarade Pierre... D'ailleurs, je compléterai ma déclaration française par une déclaration allemande... Je sais assez de tud sque pour demander à une femme la clef de son cœur... Veux-tu que je t'enseigne la phrase sacramentelle ?...
— Non... non... merci... cela viendra tout seul... avec le temps... — répondit mélancoliquement mon ami Pierre, qui avait en amour la timidité d'un éléphant.
— 1< .Vvec le temps » me semble joli... Nous resterons peutl'ire trois ou quatre jours encore à ^Vorms... et...
— Trois ou quatre jours seulement'/... — • iiiterrompit mon ami Pierre.
— Sans doute! N'est-ce pas assez pour prendre d'assaut une jeune lille? Il nous a fallu moins de temps pour prendre ^Vorms... Tu es un innocent, camarade Pierie...
— Ln innocent?... En effet... je suis un innocent!... — murmura Pierre avec un sourire doux et triste qui eût intéressé tout autre homme que le soudard qu'il avait pour camarade de régiment. — J'ai toute ma vie été humble, modeste, bienveillant et respectueux... Aussi, jusqu'ici, les laquais et les femmes ne m'ont jamais pris au sérieux...
— C'est une infirmité que ton respect, mon brave Pierre... s'écria l'ancien garde-française qui avait beaucoup véi u en très peu d'années, gftlé qu'il avait été par les fcmnii-s de toutes les conditions.- — Une infirmité inguérissable, j'en ai pour pour loi... Le res|iect!... mais les femmes sont du mémo sexe que la fortune, mon bonhomme; elles favorisent toujours les audacieux... Connais-tu l'anglais ?
— Pas plus que l'allemand, camarade La Tulipe... Je suis ignorant comme un enfanl de Pans que je suis... — répondit Pierre.
— Moi aussi, je suis un enfanl de Paris... — reprit La Tulipe. — Cela ne m'empéclie pas de savoir un peu d'anglais, un peu d'allemand cl un peu d'italien... J'ai le don des langues, comme les apoircs... Il y a tant d'éirangers et d'étrangères à Paris .. Donc, ami Pierre, tu ne sais pas l'anglais, et c'est dommage... Car lu saurais ce que signifient ces deux vers d'une tragédie de Shakespeare :
Slie's Ijpautifnl, and thcrefore lo be wnded: Slie is a wurnan, ilierefore to br won...
— Mais, si je ne sais pas ce que ces deux vers signifient, tu le sais probablement, toi?... — fit remarquer Pierre.
— C'est vrai... je le sais... mais j'ai peur, en te les traduisant, de te faire rougir, innocent guerrier...
— l"ais-moi rougir, j'y consens, savant La Tulipe...
• — Eh bien, mon pudique ami, ces deux vers signilient littéralement : « Elle est belle, donc faite pour être courtisée... Elle est l'emme, donc faite pour être séduite... «
— Tu ilis cela à propos de...
— A propos de toutes les femmes en général, et de clia-
cune en particulier C'est Gretchen qui sera aujourd'hui
mon particulier... ou plutôt ma particulière.
— Grelchen?... — murmura Pierre, doni le cœur se serra.
— Gretchen elle-même'... répnmlil La Tulipe d'un air de fatuité superbe. — Gretchen!... la belle Grelchen!... la blonde Gretchen!... la douce Gretchen'... I aiigi'lique Gretchen. qui me rappelle si bien, en blond, la brune Suzanne, mon avantderniére amoureuse, qui m'a quitté sous le |)rétexle que je la batlais...
— Vous avez battu une femme, vous, La Tulipe?... — s'i'cria Pierre avec une indignation sincère.
— Oui!... — répondit La Tulipe de l'air le [dus naturel du monde. — J'ai battu Suzanne parce qu'elle me trompait avec un vieillard odieux appelé Dupuis!... un voleur d'argent digne de celle voleuse de cœurs!...
— Ah! je ne l'aurais pas cru! reprit Pierre, attristé par celte confession cynique. — Il ne fiul [las frajiper une femme, même a\ec une rose, savez-vous bien?...
— Chacun son goût, camarade Pierre Mais soyez sur
que je ne fais pas exception... j'ai d illustres aieux dans celte carrière... JI. de Lauzun batlail la grande Mademoiselle... tt M. de lUickiiigham avouait un jour à madame de Chevreu.-îC qu'il avait aimé trois reines et avait été obligé de les gournier toutes les trois!... J'ai dit «gouniier, > candide Pierre! Or, gourmer veut dire hallre, si je ne me lroin|ic?...
— Si cela arrange les femmes, après tout, je n"ai pas le droit de ma scapdajiser... — dit Pierre avec une amertume involontaire.
— Allons, lu deviens raisonnable!... répliqua La Tulipe en avalant un dernier verre de liebfrauenmilch.
Grelchen reparut sous la tonnelle et échangea une rapide œillade avec le beau La Tulipe.
— Le papillon vient se brûler à la cliandelle, vois!... — dit le soudard au pauvre Pierre, qui oubliait Denise pour ne songer (|u';i Gretchen.
— Nous devons payer ce que nous devons à notre belle hôtesse, — -ajoula-t-il en se levant et en faisant mine de mettre la ma'n à la poche pour en tirer de la monnaie.
— C'est juste, ami La Tuli|je, — répondit Pierre, qui, quoiqn'en pays conquis, ne se croyait pas le droit d'être malhonnête. "
— Wie viel?... — demanda La Tulipe en sadressant à la jeune fille et en retroussant gaillardement sa moustache.
— NichU!... nichist... — répondit vivement Grelchen.
— Voilà ma bourse, ami La Tulipe... — dit Pierre, qui n'avait pas compris la demande de son camarade, ni la réponse de la jeune lille.
La Tulipe prit les kreutzers que lui («ssait discrèlemenl l'aiid Pierre, cl, après les avoir adroilemenl empochés pour son propre compte, il s'approcha de Grelchen, — toute rougissante.
Ce qu'il lui ftil, je ne l'entendis jias, — Pierre non plus. Nous étions trop loin et il parlait trop bas.
Seulement, au bout de quelques instants, Grelchen s'enfuyait en disant d'une voix éinue ei avec un regard humide de plaisir :
— Las die Ihur offen!...
— On la laissera ouverte, meine liebfle'.... On la laisscrii ouverte, viein herz!... — répondit La Tulipi- en lui envoyant un baiser du bout de la main, et en revenant vers l'ami Pierre, inquiet de la tournure qtie prenait celle affaire amoureuse.
— Ainsi?... — demanda ce dernier, pressentant la réponse ([u'allait lui faire l'ex-garde-française.
— Cette Teutonne est charjnante, ma parole d'honneur'... charmante!... charmante!... charmanle!... — répondit La Tulipe enthousiasmé.
— Que la-t-ellc donc dit pour te rendre si joyeux?
— • liien qu'une phrase de quatre mots'.. Lnz die Ihttr offen! Mais ces quatre mots contiennent inut simplement le paradis, ou je ne m'y connais pas!... Et je m'y connais, ami Pierre, je m'y connais! Celte blonde enfant du Nord doit avoir des perfections cachées à n'en plus finir... Quel beau livre à lire que celte blonde enfant!... llé!as!... A peine aurai-je le temps de le feuilleter!...
— Ainsi... elle t'aime?... — reprit l'ami Pierre tout tremblant.
I — Je n'en sais rien , ma foi!. . Mais je la veux et elle me
veut aussi... nous nous aurons'... Est-ce qu'on a le temps de s'aimer en voyage'...
Pierre soupira. Pauvre Pierre!...
Les deu.\ volontaires de la Rt-publique française se séparèrent bientôt : le tambour les appelait ailleurs.
Le soir, Pierre rentrait dans la maison de la grande rue de Wornis, pour se couiiier. Il élait fatigué d'avoir couru à Iravers la ville pour y voir les choses intéressantes qu'elle renfermait, archéologiquement parlant, — par exemple le Rosengarten, le Jardin des Roses , gardé jadis par un dragon que tua Sigefroy, et la cathédrale de Notre-Dame , à double abside et à quatre clochers, où sont sculptées les cinq vierges folles et les cinq vierges sages.
Et, en rentrant, Pierre songeait malgré lui à cette vierge sage dont son camarade La Tulipe était en train de faire une vierge folle, — à la naïve et pudique tlretchen qu'il adorait, lui, comme on adore les saintes dans leurs niches. La niche de Grctchen , c'était la maison de son père. La Tulipe n'allait-il pas l'en faire sortir?
Cette idée obsédait la cervelle et persécutait le cœur de l'honnête Pierre, — si brave devant l'ennemi, si lâche devant la femme.
— Que signifie cette phrase que Gretchen a dite à La Tulipe?... — se demandait-il en montant lescalier qui conduisait à sa chambre. — Une phrase qui me brûle les yeu.x et les lèvres!... Je la vois devant moi, écrite sur toutes les murailles en caractères de feu. Elle me brûle la langue lorsque je la répète... La: die thuroffen!... Las die thur offenl... Qu'a de commun cette vierge avec ce libertin?... Elle est l'mnorence , comme il est le vice!... la pudeur, comme il
est l'immoralité! Cet ange à ce démon?... .\h ! ce n'est
pas possible... Le ciel ne le permettrait pas!... Il s'est vanté, le misérable! Parce qu'elle a rougi, sans doute d'une galanterie blessante, il s'est imaginé qu'elle était séduite! Le fat! Comme si les femmes comme Gretchen se laissaient ainsi séduire par le premier venu!... Comme si tous les jeunes cœurs de seize ans se laissaient ainsi accrocher par la première moustache qui passe!... Pauvre et chère Gretchen!... Elle dort, à celte heure, calme et sereine, du sommeil des enfants et des consciences honnêtes... sans se douter que, sous son toit, il y a un homme qui songe à souffler sur son innocence pour la ternir!... Chère et innocente Gretchen!...
Ainsi monologuait mon ami Pierre en montant l'escalier vénérable qui conduisait à sa chambre, — située au deuxième cl dernier étage de la maison.
Comme il mettait le pied sur le palier du premier étage où se trouvait la chambre de La Tulipe, il vit une ombre blanche se glisser à travers l'entrebâillement laissé par la porte de celle chambre. Puis, avant qu'il eût eu le temps de s'y reconnaître, un bruit de baisers longuement appliqués résonnait dans le silence de la nuil, et la porte de l'ex-gardefrançaise se refermait avec précaution...
Laz die thur offen!... avait dit Gretchen à La Tulipe. El La Tulipe avait laissé sa porte ouverte — afin d'y laisser pénétrer l'amour!...
C'était aussi simple que cela.
— Ah! — murmura Pierre , qui avait tressailli douloureusemenl au bruit des baisers, et qui, maintenanl, tressaillait plus douloureusement encore. — Ah!... cet homme avait raison!... Il connaît les femmes et la vie!... Une bien vilaine eonnaissancc!...
Ami Pierre, cet homme avait peut-être raison, — ■ mais vous aviez certamcmcnl tort, vous, dans votre bouderie injurieuse contre la femme et contre la vie. La femme cl la vie sont deux meilleures connaissances que vous ne le pensiez en ce moment fâcheux pour votre c(j;ur el pour votre amour-propre!... .Ne médisons jamais ni de l'une ni de l'autre. Même lorsqu'on a été silllé, outrageusement sirtlé, dans rctlc volière charmante où ramagenl les femmes, il faut toujours parler, d'elles avec respect — et même avec lendres.se. « Quand on écrit des femmes , — disait Denis Diderot , — il faut tremper sa plume dans l'arc-cn-cicl el jeter .sur la ligne la poussière des ailes du papillon : comme le petit chien du pèlerin, ik chaque fois qu'on secoue la patte, il faut qu'il en tombe des perles... «