‹ Mémoires d'un vieux souChapitre 7 sur 20 · Chapitre VII · texte numérisé non relu

Chapitre VII

Pierre et La Tulipe entrent à Francfort. — Un peu d liistoire. — Pierre so mélancolise outre mesure. — Les Prussiens reprennent Francfort. — Héroïsme et boucherie. — l'ierre voit rouge. — Il parle à un roi. — Il meurt. — Sursum corde ! — La Tulipe légataire universel. — Retour à Paris. — Quels camarades de voyage j'avais.— Lacune et explication d'icelle.

Huit jours après, mon ami Pierre — orné de son inséparable La Tulipe — entrait dans la ville de Francfort-sur-le- Mein , avec le corps d'armée commandé par le général Custines, que l'échafaud devait réclamer une année plus tard.

Francfort-sur-lc-Mein, — où s'élisaient les empereurs d'Allemagne !

Ville illustre — et illustrée de souvenirs. Pierre oublia un instant Denise, un instant Gretchen, un instant La Tulipe, un instant les misères de son cœur. Le Rœmer élait là pour absorber l'attention el la pensée de mon cher et pauvre ami. Le Rœmer, qui est à la fois l'Hôlel-de-Ville et le Louvre de Francfort! Le Rœmer où étaient venus se faire accepter, vivants, les césars allemands, et où ils revivaient encore eu image, morts, dans des niches construites là exprès pour eux^ — les Henri, les Othon, les Lothaire, les Frédéric, les Rodolphe, les Albert, les Wenceslas, les Maximilien, les Joseph, les Léopold, les Ferdinand et les François! Le Rœmer, c'est-à-dire le Kaisersaal ! Le Rœmer!

Pierre, quoique illettré, élait un garçon très intelligent. .Vvec le goût des belles choses, il avait l'admiration des grands souvenirs. Un morceau de marbre ou de chêne lui disait autant qu'un livre à un autre. « Ici s'est assis le roi de Bohême ! » lui disait un geleitsmann en le conduisant dans les différentes parties du Kaisersaal. El Pierre restait toat rêveur devant l'inanité des grandeurs humaines. " .\u balcon de cette fenêtre s'accoudait l'empereur, pour ^iarler au jieuple grouillant sur la place du Rœmer!... » — ajoutait le geleitsmann. Et Pierre souriait en songeant à l'inconstance des peuples.

Les monuments ont, en effet, leurs légendes et leurs enseignements. Us restent debout pour raconter aux généralions qui viennent ce qu'ont fait les générations disparues. -^ Si les grands et les ambitieux les interrogeaient plus souvent, peut-être auraient-ils moins d'orgueil el moins d'ambition. L'homme meurt, les monuments vivent. Ce qu'il édifie sert aux autres; ce qu'il commence, il ne l'achève pas. Il dure une heure, les monuments durent des siècles. Un coup de couteau dans la pourpre fait plus d'effet qu'un coup de canon dans la pierre. Le roi tombe, la pierre résiste. Ah ! que que les hommes sont fous cl bêles!...

.\insi pensait l'obscur soldat des armées de la République, — l'obscur enfant de Paris transplanté momentanément sur les bords du Rhin. C'était un rêve pour lui que ces combats qui étaient des victoires. Une vie nouvelle s'ouvrait devant lui, — vie de périls et d'émolions de toute sorte. Ah! si le souvenir de Denise, morte, et de Gretchen, coquette, ne l'avaii pas persécuté, comme il aurait été heureux, le pauvre Pierre !..

La présence continuelle de La Tulipe, au lieu de l'égayer comme elle l'avait fait jusque-là, irritait sa mélancolie naturelle. Son raraclôre s'agrissail chaque jour à son insu. Des idées couleur de suicide traversaient obstinément sou esprit. Pierre était malade !

Pierre devait bientôt être guéri.

Les Français étaient entrés dans la ville de Francfort le •2S octobre 17!)-2. Le 2 décembre suivant, Frédéric-Guillaume II, roi de Prusse, entrait dans cette ville à la lêle de son armée. Les habitants étaient trop Allemands pour souffrir plus longtemps l'occupation étrangère : ils avaient abaissé les ponts el facilité l'entrée de Francfort aux Prussiens.

Ceci est de l'hisloire elje n'ai pas de fiorilures à faire. Je poursuis.

Les Prussiens entrèrent dans Francfort comme chez eux. Les Français n'avaient pas d'artillerie ; ils étaient, en outre, en nombre inférieur. H fallut céder. Je dis céder cl non pas fuir.

Au lieu de se nasser en rase campagc, l'action se passa dans les rues de la ville, — dans les rues ri dans les maisons où se trouvaient logés des soldats français.

La fusillade était vivo cl acharnée. A la façon déscsiiérée dont Pierre se ballait surli place du Kucmcr, il in'élail facile

de comprendre qu'il en avait assez de sa guenille mortelle ot qu'il avait l'intention de la laisser au premier venu des soldats prussiens.

Ses camarades tombaient autour de lui comme des mouches. Lui-même avait di-j^. reçu plusieurs blessures graves qu'il n'avait pas senties dans l'ardeur de l'action, — mais qui n''en étaient pas moins dos blessures mortelles. Il allait, il allait, il allait, frappant devant lui comme un t'auclieur, et abattant sans pitiiî tous ces épis h tête humaine sans cesse renouvelés.

Ah ! le héros, le héros, le héros! Ah ! le boucher, le boucher, le boucher!

Si l'odeur de la poudre et le bruit de la fusillade ne l'avaient pas grisé, Pierre eût rougi de ses massacres, — lui, l'être charitable et bon par excellence ! Mais la fumée l'enveloppait, le bruit l'assourdissait, il songeait à Denise et à Gretchen : il voyait rouge!

Le roi de Prusse, émerveillé de tant de courage, ordonna à quelques soldats de s'emparer de mon ami Pierre — sans lui faire aucun mal.

Pierre fut pris, tout rugissant, et amené devant Frédéric- Guillaume avec la Tulipe qui, je dois le dire, s'était battu bravement à ses cotés.

— Français — dit le roi à mon ami Pierre, qui se tenait a peine, épuisé par le sang qu'il perdait à flots de toutes parts, — Français, vous êtes un brave garçon !... 11 est dommage que vous ne vous battiez pas pour une meilleure cause !...

— Citoyen Guillaume, — répondit Pierre avec fierté, — la cause que je sers vaut celle pour laquelle vos soldats se font tuer... Admirez-moi si vous voulez, mais ne calomniez pas la France !...

— Vive le roi'.., dirent quelques voix autour de Frédéric- Guillaume.

— Vive la France!... — cria Pierre d'une voix mourante. Et il tomba, — pour ne plus se relever.

Sursum corde, mes frères, sursumcordet Leshéroïsmes et les folies sublimes sont trop rares pour qu'on ne salue pas ceux qu'on rencontre en son chemin. Admirons-les et imitons-les,— si faire se peut!...

Le roi se découvrit en passant devant le cadavre de l'ami Pierre, et après avoir murmuré quelques paroles de compassion, il poussa son cheval en avant.

Pauvre et cher Pierre !

Quelques instants après, La Tulipe, — qui l'avait courageusement suivi, je l'ai dit, — se penchait sur lui pour s'assurer qu'il était mort, bien mort, et, cette certitude acquise, se mettait à fouiller sans plus de façon dans les poches et dans la giberne pour en extraire le contenu. La giberne avait encore quelques cartouches, les poches avaient encore quelques kreutzers — parmi lesquels le petit sou parisien.

— Ce n'est pas celui-là qui m'enrichira !... — dit La Tulipe, étonné de rencontrer si peu d'argent dans la poche d'un héros français.— Comment diable a-t-ilfait son compte pour ne pas avoir plus de florins que ça?... Il n'a pas assez traité l'Allemagne en pavs conquis, le pauvre camarade!... Il avait des scrupules, l'innocent!... Un soldat, avoir des scrupules!... Allons!... Allons!... A un autre!... Je serai peut-être plus heureux.

La Tulipe se pencha, on effet, sur un autre cadavTe qu'il dépouilla avec la même dextérité, — trouvant sans doute inutile de laisser à des morts ce qui sert si bien aux vivants !

La nuit le favorisait, — la nuit et le désordre inséparable d'un assaut. H put ainsi — l'homme de précaution ! — recueillir la succession de tous ces braves soldats décédés ab intestat.

Puis, lorsqu'il se crut suffisamment loti, il se releva, se glissa le long des murailles et repassa l'un des ponts jetés sur le Mein. La nuit était froide, la neige tombait sur les chemins et dissimulait de cette façon les couleurs trop reconnaissables de l'uniforme que portait La Tulipe. Quelques coups de fusil tirés au hasard par les sentinelles échelonnées le long des deux rives du Mein, firent hâter le pas au fugitif qui s'engagea résolument en rase campagne pour rejoindre le petit corps d'armée dont il faisait partie.

Au point du jour, en effet, La Tulipe avait rejoint les avantpostes français.

Heureux La Tulipe !

On le félicita, on regretta les morts, — mon ami Pierre, entre autres, — on pansa les blessés, on répara les avaries, on serra les rangs, et l'on se mit en route pour une nouvelle destination.

J'avais une fois encore changé de maître. Celui que je venais de perdre était celui que j'aimais le plus et lo mieux. Celui que je venais de gagner était celui que j'aimais le moins, — on sait pourquoi.

La Tulipe avait une bourse bien garnie, — chose rare à cette époque où la république payait si mal ses soldats. Les monnaies allemandes se confondaient dans sa poche avec les monnaies françaises, les florins avec les petits écus, les pfenninp avec les petits sous, l'argent avec le cuivre.

Mais 1 ex-garde-françaisc n'était pas un enfouisseur, — au contraire. Il aimait les jeux de l'amour et du hasard, et jetait son argent par toutes les fenêtres de la dissipation, sûr qu'il était d'en retrouver toujours, — grâce â des procédés ingénieux, connus de lui seul. Les florins s'en allèrent et furent remplacés par d'autres qui s'en allèrent aussi, pour être aussi remplacés. Et ainsi de suite pendant tout le temps que je restai avec lui , — c'est-à-dire pendant cinq années passées sur les champs de bataille.

A ceux qui s'étonneraient de me voir rester si longtemps dans une poche aussi percée (jue l'était celle de La Tulipe, je répondrai que, par une série de hasards très ordinaires, je l'avais quittée cent fois, st cent fois j'y étais revenu.

A la fin du mois d'octobre 1797 nous revenions à Paris, La Tulipe et moi, — l'un portant l'autre. La France triomphait alors sur toute la ligne, cl La Tulipe avait profité du retour du général Bonaparte, son idole, pour se faufiler à sa suite et venir se refaire à l'air de Paris. Les Italiennes, les Autrichiennes et les Allemandes avaient quelque peu entamé sa robuste constitution, et il avait besoin de se mettre au verd pendant quelque temps.

Je n'étais pas seul dans la poche de l'aimable soudard. Quelques jeunes sous y folâtraient en chantant toutes les chansons patriotiques de leur répertoire avec une voix de métal de cloche — fort réjouissante, j'en conviens. Les uns dataient de 1791 ; ils avaient encore les trois fleurs do lys, la couronne de France et de Navarre, et portaient en exergue : Ludov. XVI, D. gratia Franciœ et Navarrœ rex. D'autres dataient de 1792 ; ils portaient encore la face de Louis X\l et avaient au revers une couronne de chêne, un faisceau et un bonnet phrygien, avec cet exergue : La nation, la loi et le roi. 179-2. An 4 de la liberté. D'autres enfin avaient des dates plus récentes; ils avaient une tète de femme coiffée d'un bonnet phrygien et, au revers, une couronne de lauriers avec cette légende : Cinq centimes. An 5 de la République.

Les uns et les autres se disaient de petits sous comme moi, et ils relaient en effet, — malgré cette dénomination de cinq centimes portée par quelques-uns. Ah ! comme ils se gaudissaient, les camarades !... Quels éclats de rire joyeux et sonores'... Comme on devinait bien qu'ils avaient été cloches avant d'être sous : ils carillonnaient encore !...

Ici, — n'en déplaise aux passants qui ont la patience de m'écouter, — je vais laisser dans mes Mémoires une lacune qui ne se trouve pas dans ma vie. J'ai vu cent fois les mêmes événements; j'ai assisté cent fois aux mêmes spectacles; cent fois j'ai entendu les mêmes inepties, les mêmes ordures, les mêmes gredineries, et cela ne m'intéresse plus de me les rappeler et de les raconter.

Et puis j'ai l'humeur fantasque. Il ne me plaît pas de diie certains événements et je ne les dis pas. J'aime mieux sauter plusieurs chapitres et plusieurs années , — sans respect pour l'ordre chronologique et pour la poétique des mémorialistes. Je ne suis pas tenu, à ce qu'il me semble, à une minutie de détails qui deviendrait une monotonie. Je n'en finirais pas, d'ailleurs, s'il me fallait raconter tout ce que j'ai vu et entendu. J'aime mieux faire un triage et n'en prendre qu'à mon aise. « Si vous me savez peu de gré de ce que je vous dis, sachez-m'en beaucoup de ce que je ne vous dis pas. »

Maintenant que j'ai repris haleine, je vais reprendre mon récit.

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