Chapitre VIII
Mes préférés, — Histoire d'nne femme, d'un jeune hoaime, d'un chien, d'un chat et d'un canard. — Description d'un jardin, d'une tonnelle et d'une pelouse. — Je regrette de n'être pas né fleur... — Je trahis mon antipathie à l'endroit de M. Paul de Kock. — Portrait de canard. — Ce qui remplaçait une mare. —
IS
Portrait de chat. — Rêve couleur de souris. — Portrait de cbien. — Interrention du chien dans le drame humain. — Mon opinion à ce sujet. — Le barbet d'Etienne, pour faire suite au barbet de Faust. — Causeries enir« cliien el loup. — Encore lamoiir!... — Pourquoi lliomme a-t-il mangi de la femme, hélas:... — Louise. — Madanae Beauvisage. — M. Beaux isage.
— Eloge du descriptif. — Exemples. — Le boudoir de mademoiselle Trois-Etoiles et la chambre de Louise. — Influence d'une habitude. — les mariages de la main gauche. — Le drame commence. — « Quel est donc ce mystère 1 • {Bis.\ — Deux lettres. — Gentillesse de M. Beauvisage. — Comnjent l'ancien maréclial-des-logis de dragons entend l'hospitalité et l'amour. — Provocation^s. — Adieux d Etienne. — Les confitures d'abricots.
— Le duel. — Encore iL La Tulipe. — La mort, — Le barbet.
— Ce qu'on appelle des témoins. — Pauvre bossu !... — Pauyre barbet! .. — Indifférence de la nature.
Je viens de le dire : il y aura dans mes Mémoires une lacune qui ne se trouve pas dans ma vie. J'aurais dû dire : il y aura des lacunes.
Ces solutions de continuité, on les comprend de resle. Les hommes ne sont pas tous intéressants, — il s'en faut! Il y a des quantités innombrables de gens sans caractère, sans relief, sans couleur, — médailles mal venues, monnaies frustes, sans millésime el sans effigie. Ils ne m'onî rien appris; je n'ai rien à en dire.
Et même, parmi les créatures humaines intéressantes, toutes ne m'ont pas inléressé. Son pas que je sois difficile. Oh ! Dieu, non 1 11 suffit qu'on ne ressemble pas trop à son voisin et à sa voisine, qu'on ne dise pas les mêmes bêtises ou qu'on ne fasse pas les mêmes canailleries, pour que j'écoule volontiers — et que volontiers je me souvienne.
Je ne suis pas difficile, mais j'ai mes privilégiés — qtii sont les petits el les humbles. Les grands, les riches el les forts ne me vont pas du lout. Ils font trop de bruit et trop d'effet pour moi. El puis, ils ont leurs biographes, ceux-là ! Les autres, au contraire, vivent et meurent obscurément. C'est pour cela que je me plais à raconter leur existence.
J'avais donc déjà vu beaucoup d'hommes et beaucoup d'événements, lor.sque le hasard de ma destinée me fil tomber un malin dans un pauvre ménage de la rue de la Sauté, à deux pas du boulevarl Saint-Jacques.
Ce ménage se composait d'une femme de cinquante-cinq ans environ, aux cheveux déjà blancs et à la physionomie austère el bienveillante tout à la fois ; d'un grand garçon maigre el pâle, qui louchait un peu dune épaule; d'un bon gros chien barbel, toujours crotté; d'un bon gros chat angora, toujours endormi; d'un canard, au cou vert, toujours Irotlinant.
La femme, c'était la mère ; le grand garçon maigre et pâle, c'était le fils ; le barbel, l'angora el le canard, c'élaieul leurs hôtes.
Tout cela vivait, pêle-mêle, dans une petite maisonnelte ornée d'un petit jardin el située au fond d'un autre jardin plus grand, appartenant aux principaux locataires du corps de bâtiment qui donnait sur la rue de la Santé. Tout cela vivait heureux, ou presque heureux, — en parfaite harmonie en tout cas.
La femme avait été mariée dans sa jeunesse à un homme qui l'avait aimée pour sa jeunesse — cl aussi pour sa dot. Sa jeunesse s'était envolée toute seule, comme s'envolent toutes les jeunesses de la terre, el la dot avait été dévorée comme se dévorent toutes les îlots de ce monde. Une fois la dot el la jeunesse parties, le mari les avait imitées, — sans plus de cérémonie. Le devoir lui pesait, k cet homme, et pour ne pas être incommodé dans sou chemin, il avait dit Donsoir au devoir el s'en était allé on ne savait pas où, — bien loin ou bien près. Paris est si grand el si peuplé que les gens qui s'y cherchent ne s'y trouvent jamais, — de même que les gens qui ne s'y chcrcliênl pas s'y rencontrent toujours!...
Restée seule avec son lils Etienne, la brave femme avail pleuré d'abord, puis, reprenant confiance en Dieu cl en elle, elle s'était mise à travailler. Excellente ressource contre le chagrin, le travail !
C'est ainsi qu'Etienne avail (grandi. L'n ami de la famille, éventaillistc distingué, lui avail appris le métier, el à dixhuit ans le fils avait pu vivre et faire «?rc sa mère avec le gain de son travail. Depuis ce moment, une presque joie était entrée dans l'humble maisonnette de ces deux braves créatures.
Il y a Bvail quelque» années que cela durait, lorsque je me trouvai niAlé k celte double destinée si calme et si mélancolique.
Le jardin, au milieu duquel la maisonnette se trouvait placée comme un nid, n'était pas très grand; mais, pour ses habitants, il élait aussi intéressant que le Luxembourg ou les Tuileries. Quelque chose comme un tableau de Broughel ou d'Hobbéma, de Rousseau ou de Dupré ; un toit moussu , une vigne le long du mur, une tonnelle, une pelouse, quelques massifs de fleurs , — voilà tout ! Mais comme lout cela avait une poésie, un accent, une couleur'...
La vigne amoureuse embrassai! avec emportement le vieux mur lézardé, — faute de mieux et de plus jeune, sans doute. Elle avait de la tendresse à dépenser, celle vigne '. De la sève à prodiguer! Et elle donnait tout cela au premier venu, — barbon à tête grise, jeune homme à tête blonde. Partout où elle pouvait s'accrocher avec ses vrilles folles, elle s'accrochait! Elle allait, elle allait, elle se hâtait, comme si elle avait eu conscience de la rapidité des jours et de la fugacité du bonheur ! Elle gênait même par ses ardeurs el par ses emportements de jeunesse, ce pauvre vieux mur cacochyme, poussif, édenlé el éreinté, qui n'était pas plus habitué à ces étreintes passionnées que ne l'était le haron de Nucingen â celles d'Esther-la-Torpillel... Elle devait finir un jour oul'autre par l'étouffer, — sons prétexte de l'embrasser.
La tonnelle, — sous laquelle la mère et le fils se réfugiaient souvent, aux heures du repos et de la causerie, — élait encombrée d'aristoloches et de houblons qui grimpaient joyeusement après son treillage vert et faisaient un dôme plein de fraîcheur, une ombrelle de feuilles et de fleurs.
La pelouse, sur laquelle s'ébattail le barbet en compagnie de son ami l'angora, — avait des splendeurs que n'ont pas toujours les tapis d'Aubusson. L'herbe y poussait haute et verte, dans une indépendance charmante, el avec la sauvagerie la plus échevelée.
Les massifs, — qui formaient un rideau à ce jardin, elle dérobaient à la curiosité des fenêtres du voisinage, — les massifs étaient composés de lilas et de chèvre-fcuiUes, d'aubépines et de framboisiers. .\h ! si l'on avait toujours ces rideaux-là devant les yeux el devant le nez!...
11 m'est arrivé souvent d'envier le sort des plantes, cl il me semble que j'étais né pour la vie végétative. J'aurais voulu être la ravenelle jaune perchée sur la crêt.^ d'un vieux mur, le lichen ou la mousse collée aux flancs géanis d'un rocher, la graminée tremblante au bord du chemin , — le moindre épi, la plus petite tige, la plus humble fleur!... D'abord, toutes les plantes sont belles, toutes! Aucune n'est laide, aucune!... Celle-ci plaît pour sa grâce, celle-là pour sa modestie, celte autre pour sa couleur, cette autre enfin pour son parfum. Aucune ne ressemble à sa voisine. Chacune chante aux yeux du passant sa petite chanson d'amour ou de tristesse, — sur un air différent. On les cueille, c'est vrai ; mais c'est encore du bonheur. Les gens méchants el bêles n'ain.enl pas les fleurs, ils ne les cueillent pas. Les fleurs, au contraire, se laissent volontiers cueillir par les bons, les honnêtes elles inlelligents. La violette, par exemple, va parfumer le sein d'une maîtresse ; le lis va orner les cheveux d'une vierge; les jacinthes vont égayer la chambre d'un poète; le myosotis va consoler les cœurs en deuil. Elles se fanent, c'est vrai encore; mais c'est le sort de tout ce qui a vécu, — êtres ou choses, femmes ou fleurs. Il faut bien se décider à mourir, un jour ou l'aulre, et mieux vaul, après tout, que ce soil aujourd'hui ou demain, — plutôt plus tôt que plus lard!... Les existences les plus courtes sont les meilleures ! Etre brin d'herbe pour boire » les (ileurs dc l'aurore! " Etre arbre pour abriter sous mes ramures des nichées d'oiseaux chanteurs! SaUre au matin, au souffle tiède du nrintemps, cl me faner le soir à l'àpre brise de l'automne! La belle vie ! Au moins je n'entendrais pas parler dc M. Paul de Kock avec admiration!
Hélas! je ne suis pas né fleur, — je suis né sou. Je n'ai pas à taconicr ce i|uc j'aurais voulu voir, mais ce quej'ai vu!
Je m'éloignais sans le vouloir du jardin dc la rue de la Santé, — j'y reviens avec empressement.
La fenêtre de la chambre île la mère el la fenêtre de la chambre du fils donnaient de plain-picd sur ce jardin, et c'était un spectacle attend rissiuil cl pittoresque que celui que présenlail ainsi celle f.imille : le fils travaillant, la mère cousant, le chien courant après le chat, el le canard poursuivant le chat el le chien.
Ce canard était étrange ! Il avail des mclinaisons de létc, des ondulations dc cou , des clignements d'yeux très réjouissants.
C'élaii déjà étonnant de voir un chai vivre en bonne intelligence avec UD chien ; étonnant aussi de voir un canard
D'UN VIEUX sor
lé
marcher do pair h compagnon avec le chat et avec le chien. Ce qui ne l'ctail pas moins, c'dtail de le voir faire ses ablutions matulinales dans une cuvelle large comme un cliai)rau et qu'il emplissait sans peine! Un canard dans une cuvette! Pourquoi pas dans un verre?...
Canard sous-cntend toujours mare, à ce qu'il me semble. Les mares ont H6 inventives pour les canards et les canards pour les mares. Les unes ne vont pas sans les autres. Ce sont doux h(imistiches que la nature, dans son incomparable prévoyance, a destinés A vivre ensemble. On ne les comprend pas séparés; l'imagination et la logique s'y refusent... W'cstccjuas?...
■Tous les matins, au lever du soleil, le canard de la petite maisonnette se réveillait, se secouait, battait des ailes pour se regaillardir, lançait quelques couacs de reconnaissance à l'auleur des Etres et dos Choses, el, cela fait, entrait résolument dans la cuvette pleine d'eau claire, préparée là à son intention. C'étaient alors dos plongeons, dos batlenionts d'ailes, des gloussements de joie à n'en plus finir. Ce canard aimait sa cuvette d'eau propre, comme ses frères des campagnes aiment les mares bourbeuses; et il est probable qu'il s'y serait volontiers oublié pendant des heures entières, si son camarade l'angora, ou son camarade le barbet, n'était venu le rappeler d'un coup de patte au sentiment de sa situation. Heureu.x canard ! il coulait là les jours les plus fortunés, sans se préoccuper un seul instant des olives et dos navets auxquels les créatures de son espèce sont le plus souvent fiancées... Heureux canard !... Il vivait là comme s'il eût été sur les bords du Nil, — au temps où l'on y vénérait ses semblables comme dos dieux. On l'eût même beaucoup étonné, ce canard, en doutant un peu de sa divinité...
Quant à l'angora ,
« C'était un cliat vivant comme un dévot ermite,
Uq cliat faisant la cliattemite.
Un saint liomme de chat, bien fourriS, gros et gras,
Arbitre expert sur tous les cas... »
Il avait fortement et largement vécu aux dépens des souris inconsidérées qu'il avait pu rencontrer, et, mainlonant , il se contentait de vivre des reliefs que voulaient bien lui abandonner les habitants de la maisonnette. A part les courts instants qu'il consacrait à quelques jeux innocents avec ses deux amis le barbet et le canard, il passait sa vio à dormir et à faire des rêves couleur do souris...
Quant au barbet, c'était un noble animal digne d'intérêt et de caresses, — malgré la boue dont il salissait quotidiennement ses longs poils blancs , frisés en tire-bouchons bizarres dans certaines parties, ou tout éplorés dans d'autres. L'intervention du chien dans le drame humain ne me déplaît pas. Le chien est, eii effet, le premier camarade de l'homme. Il lui a été spécialement recommandé par la Providence. Il Cote Canem ! » — disaient les inscriptions des maisons romaines. C'est possible ; mais le Créateur ne nous l'a jamais dit, — ^ et, pour ma part, j'aime mieux en croire le Créateur que les inscriptions romaines... Le chien se trouve continuellement mêlé à notre vie. Greuze en plaçait un dans tous ses tableaux — et il faisait bien. Michelet appelle les animaux nos frères inférieurs : il a raison ; quelques-uns, même, sont nos frères supérieurs. Le chien est, d'ordinaire, un très honnête homme; il est, de plus, très spirituel, — ce qui n'a jamais rien gâté. Dévoué, il l'est, cela va sans dire, — et il l'est trop, même, car l'homme le rudoie, l'homme le maltraite, l'homme le fouaille brutalement, et le chien se venge de l'homme en lui léchant les mains lorsqu'il est triste, et en se faisant tuer pour lui lorsqu'on l'attaque... Ensuite, le chien en sait plus long que vous et moi sur les choses de la vie, et il n'en parle jamais, — preuve de sa supériorité.
Etienne avait rencontré ce barbet une nuit d'hiver, en rentrant chez lui. Les parents de ce barbet l'avaient sans doute mis à la porte de la niche familiale pour cause d'inconduite — ou pour tout autre cause. Et ce barbet, insouciant comme on l'est à son âge, s'était mis à vaguer dans les rues du faubourg Marceau, sans trop se préoccuper d ■ sa famille. Malheureusement, il y a, dans cet aimable faubourg, aux heures, nocturnes, des philosophes ornés d'une lanterne et d'un crochet qui cherchent le long des murs, — non un homme, comme le philosophe de Corinthe, — mais les dépouilles humaines, vieilles loques, vieux chiffons, vieux papiers, vieux débris. Quand les épaves humaines leur manquent, ils prennent d'autres épaves, et, comme ils sont
cyniques à la façon du proscrit de Sinope, ils ne craignent pas de ramasser, du bout de leur crocliel, les chiens et les chats errants. Les paletots de ces vagabonds servent à tant de choses...
Ainsi allait être ramassé le barbet en question, lorsqu'Elicnne, intervenant à propos, avait réclamé l'imprudent comme sien. Ainsi était-il devenu, par reconnaissance, le commensal do la petite maison de la rue de la Santé.
Etienne l'aimait — ■ et il le lui rendait bien. Aux heures de la mélancolie, le barbet venait poser sa grosse tête syr les genoux de son mailro et tous les deux, alors, se regardaient dans le blanc des yeux en se confiant une foule de choses.
— « Qu'as-tu ?» — demandait l'œil intelligent du barbet à l'œil un peu noyé de son jeune niaitre.
— « J'ai la lassitude de la vie, » répondait ce dernier, sûr d'être compris par son ami à quatre pattes. — J'ai l'esprit et les jamlies brisées... Je n'ai plus de goût à avancer davantage dans la vie, — si tant e.st qu'on avance, que l'on fasse autre chose que piétiner pendant trente ou quarante années à la même place... »
— « Pourquoi cette lassitude ?» — demandait l'œil du barbet en devenant humide de larmes. — " Tu es jeune, et lu as déjà cet inexorable ennui qui fait le fond de la vie humaine ?... Ce dégoût n'est pas de ton âge... Tu as le droit do n'élre pas jovial... m.iis tu n'as pas le droit d'être triste... Tu es attelé à un devoir, et tu n'as pas le droit d'enrayer el de te dételer... Tu es marié à ta mère depuis que son mari l'a abandonnée... Et ce mariage-là n'est pas sujet à divorce, comme l'autre... Tu ne seras libre de mourir que lorsqu'elle t'aura délié par sa mort, la chère martyre... Elle compte sur toi, comme sur Dieu, depuis qu'elle ne peut plus compter sur les autres affections permises par JI. le maire et par M. le curé... Si tu lui manquais de parole, elle ne saurait plus comjiter en rien ni sur rien : elle ne compterait même plus sur Dieu... Tu es sa iirovidence, à cette sainte, et rien ne t'autorise à la rendre athée... Il faut qu'elle vive heureuse en te voyant heureux, et qu'elle s'endorme de l'éternel sommeil, en croyant te léguer au bonheur... Tu as mal chaussé tes lunettes pour voir la vie, et, de cette façon, tu l'as mal vue... La vie n'est ni un paradis ni un enfer : c'est un compromis entre les deux... Les diables y sont de bons diables, et les anges n'ont pas tous leurs ailes. Qu'importe'?... Accepte les anges avec leurs ailes roussies et les diables avec leurs cornes d'abondance... N'ouvre pas les yeux trop grands; ne les ferme pas toul-à-fait non plus... Le bonheur ici-bas. c'est la sagesse; la sagesse, c'est l'esprit; l'esprit, c'est l'indulgence... Sois indulgent et facile aux autres; les autres seront indulgents et faciles pour toi... Ne pas bouder la vie, telle est la vie, telle est loi suprême!...
— « Oui, » — reprenait alors Etienne embrassant la bonne grosse tête du barbet, — « il se peut que j'aie mal chaussé mes lunettes pour voir la vie, et que, de cette façon, je l'aie mal vue... Mais, involontairement, il me revient sans cesse à l'esprit une légende mélancolique que j'ai cueillie je ne sais où. Nous ressemblons tous, plus ou moins, à ce paysan qui avait marché sur une graminéo enchantée qui égarait ceux qui l'avaient foulée, el les empêchait de retrouver leur chemin. Ce brave homme de paysan ne faisait qu'aller et venir, tournant toujours dans le même cercle ; si bien qu'il s'endormit fatigué, et qu'à son réveil il fut étonné de voir que ses souliers, neufs au moment où il avait commencé à fouler cette herbe fantastique — étaient alors complètement usés... J'ai marché sur cette graminée, mon pauvre barbet... J'ai marché sur cette graminée enchantée — d'égarer les voyageurs, — et mes bottes sont diablement usées.
— « 11 faut vous coucher, ô mon jeune maitre, puisque vous êtes si fatigué... " — répondait le philosophe à quatre |)attes. — « Et, quand vous serez bien reposé, vous marcherez plus ingambe el plus alerte dans la vie... »
Ainsi causaient Etienne et son barbet, — le barbet et son Etienne. Quelquefois, en effet, le conseil de lun était suivi par l'autre, et tous les deux s'en trouvaient bien — jusqu'au lendemain matin.
Quelquefois aussi le sommeil était insuffisant pour apaiser les angoisses d'Etienne, — parce qu'Etienne était amoureux. Et l'amour, cette passion divine, est fait de tant de misères!...
Encore l'amour?... encore la femme?... Hélas oui, mon* sieur! On ne saurait faire un pas dans la vie sans se heurter à une femme. La femme se mêle il toutes les histoires humaines, à tous les drames et à tous les vaudevilles. M. .Arouet de Voltaire a essayé de faire une tragédie sans femmes : on
n'a pas compris, et Ton a sifflé. Une tragédie sans femme! ] une femme sans tragédie ! Est-ce bien possible'?... L'Enfer n'abandonne plus Eurydice depuis qu'elle a mangé un pépin de grenade, — prétend l'humoriste Henri Heine. L'Enfer na- | baudonne plus l'homme depuis qu'il a mangé de la femme, i
— pourrait-on dire plus justement ; car toutes les guerres de Troie de ce monde, — grandes et petites, nationales et domestiques, sont nées d'une Hélène quelconque, en sabots ou en dentelles, en jupe rayée ou en péplum frangé d'or.
Je demande très humblement pardon aux passantes du quai Conti qui peuvent m'entendre ; mais cette sortie contre ce que M. Prudhomme appelle « le beau sexe » est juste, — quoique sévère. Elle est en situation, d'ailleurs, ainsi qu'on en pourra juger, si l'on veut bien prendre la peine de m'écouter jusqu'au bout.
Quoique légèrement bossu, Etienne était donc amoureux.
.Vmouroux d'une jeune ouvrière, — une enfant charmante, un lis, une abeille ; un lis pour l'innocence, une abeille pour le courage au travail. Chère fille, comme elle meurtrissait ses jolis doigts roses et abîmait ses jolis yeux bleus pour gagner son pain quotidien'.... Son aiguille allait, allait, allait, sans jamais s'arrêter qu'aux limites extrêmes de la journée,
— c'esi-à-dire à dix heures du soir, — pour recommencer sa course fiévreuse le lendemain matin aux premières lueurs de l'aube et aux premiers chants du coq. Chère et brave fille du peuple!... Mais aussi , comme son pain devait lui semblait bon, — ainsi gagné...
Elle s'appelait Louise, et elle était orpheline. Une voisine, mariée h un ancien maréchal-des-logis de dragons, l'avait recueillie et élevée avec soin, comme elle eût fait de sa propre fille, — si le ciel et son mari lui en avaient accordé une... Elle lui avait appris à lire, à écrire, à compter, à coudre et à prier, — tout ce qu'elle savait. Pieuse femme que cette femme de dragon , n'est-ce pas?... Puis, pour compléter son œuvre et parfaire sa bonne action, la prudente madame Beauvisngc. — un nom ridicule, — avait gardé Louise auprès d'elle, au lieu de l'envoyer travailler chez d'autres. Les occasions de séduction sont si fréquentes à Paris...
Louise avait I<à, dans le logement de sa bienfaitrice, sons la même clef qu'elle, une petite chambre bien modeste, bien propre, avec un lit aux draps éblouissants de blancheur, des rideaux d'indienne bleue imitant de loin la toile de Perse, deux chaises de paille, deux ou trois images d Epinal représentant le Juif-Errant, les quatre fils Àymon , et je ne sais plus quoi, — et, accroché au-dessus du lit, un rameau de buis béni de l'année.
Les romanciers modernes, — Balzac en tête, — ont raison de faire de la description, des états de lieux, des inventaires des logements habités parleurs personnages. L'homme s'explique par les choses au milieu desquelles il vit; il donne de sa personnalité, de son caractère, de son tempérament, aux meubles, aux lieux, aux murs même qui le voient chaque jour. Ces détails-là — que sautent dédaigneusement d'ordinaire les lecteurs — ont une incontestable importance , et les gens qui ne se soucient pas do les lire sont des gens qui lisent comme ils mangent et comme ils boivent : pour boire , pour manger, pour lire. Ce sont des affamés, des altérés, des désœuvrés, — non des gourmets et des délicats.
Il est certain que le boudoir de la loretle trahira par mille petits détails les habitudes morales — immorales plutôt — de sa maîtresse. Il y aura, par exemple, sur une étagère en laque cl sur le velours de la cheminée une foule d'objets inutiles, — de bibelots, comme on les appelle aujourd'hui dans la belle langue de ces dames et de ces messieurs, —
3 ni coûtent très cher et qui ne sont là que pour prouver, 'une part la générosité des passants, d'autre part la manie artistique, le faux bon goiil de la divinité adorée là. il y aura des meubles capitonnés, ventripotents, invitant à là valse, — des meubles riches, mais lourds. Il y aura des glaces à profusion, — beaucoup trop de glaces ]'... Il y aura ne l'or sur tous les meubles, sur toutes les étoffes, sur toutes les coutures, — l'or étant le dieu de cette déesse!... Il y aura enfin, répandus dans cette petite pièce aux rideaux Épais, aux tapis épais, aux murs épai>, des parfums impertinents pour la morale, lies essences aphrodisiaques, — l'encens naturel de celte poupée de chair!... Vous n'avez pas besoin de voir la femme quand vous avez vu son logis, — le vêlement de sa vie, — vous la savez par ccpiir. • Ici aime à l'heure, au mois et à l.innéc, mademoiselle Lais de ïrois- Eloilcs, fruil incestueux de» amours d une portière cl d'un cordonnier. >
Il est certain aussi que la chambre d'une jeune vierge trahira par mille riens charmants sa vie calme, limpide et chaste. Aucun luxe , aucune chose inutile , aucune im-ige profane, aucun meuble licencieux, aucun ornement extravagant,— rien qui puisse faire rêver outre mesure, rien qui puisse troubler l'Ame, rien qui puisse inquiéter l'esprit. Je ne sais pas si Dieu existe; mais s'il veille sur quelqu'un au monde, c'est sur les honnêtes créatures de ces honnêtes logis-là.
Ainsi était la petite chambre dans laquelle , le soir, après l'ouvrage, Louise rêvait à son ami Etienne.
Comment s'étaient-ils rencontrés?... Ma foi! je n'en sais rien. Comment se rencontre-l-on dans la vie?... En sortant l'un d'un côté, l'autre de l'autre, et en marchant chacun en sens contraire. On arrive à se croiser. Quand on se croise, on se heurte parfois; le jeune homme, qui était distrait, demande pardon de son heurt à la jeune fille, et la jeune fille, qui elle-même était un peu distraite peut-être , répond en rougissant par un « il n'y a pas de mal. Monsieur, «prononcé d'une voix douce et melliflue. Le jeune homme alors, à celle voix, relève la tête, regarde rapidement la jeune fille — et la trouve charmante.
C'est ainsi que se nouent la plupart des histoires amoureuses à Paris. On ne se doute pas de l'immoralité des trottoirs et de l'influence qu'exerce, sur le chiffre des naissances, l'habitude prise par les Parisiens et par les Parisiennes de marcher ainsi en sens contraire, de se croiser ainsi dans les rues, dans les passages, dans les promenades. Ah ! si les piétons et les piétonnes faisaient comme messieurs les cochers , — qui prennent toujours leur droite , — on n'aurait pas à déplorer tant de mariages irréguliers, tant d'unions de la main gauche!... Tout le monde se marierait de la main droite, — si tout le monde prenait le trottoir à main droite ! A quoi tient le sort des empires, ô mon Dieu, ô votre Dieu, ô notre Dieu !...
Etienne avait rencontré Louise et Louise avait rencontré Etienne; voilà ce qu'il y avait de plus clair!... Etienne était venu, respectueux et tremblant, chez madame Beauvisage, à qui il avait demandé la main de Louise; madame Beauvisage avait consulté Louise, — et finalement, le jeune artiste éventaillistc avait été autorisé à venir « faire sa cour » à la jeune ouvrière.
Quant à M. Beauvisage, personne ne l'avait consulté. L'ancien dragon n'était presque jamais au logis. Il était ordinairement à son bureau, ou plus ordinairement encore , au café militaire du Val-de-Gràce, rue Saint-Jacques, — où, suivant son expression, « il mettait toujours la poule au pot ! » Sa femme , qui l'adorait, — malgré les vices dont il était couvert, et qui était jalouse comme aux premières nuits de leur mariage, — sa femme n'avait donc pu le consulter. D'ailleurs, Louise n'était pas sa fille ; il n'avait pas fait la moindre objection et n'avait pas manifesté le moindre étonnement en voyant venir Etienne chez sa femme. M. Beauvisage estimait très peu les pékins , et il ne faisait pas plus attention au jeune homme que s'il n'avait jamais été là. Ah ! si Etienne avait été un peu soldat!... mais Etienne n'avait jamais été soldat.
Si Louise n'était pas précisément folle d'Etienne, du moins elle avait pour lui des sentiments affec'ueux et tendres qui, aune certaine distance, pouvaient ressemblera de l'amour. Elle aimait Etienne comme les jeunes filles honnêles savent aimer l'homme qui doit être leur mari, leur protecteur, leur inséparable compagnon. Elle n'avait pas lu de romans et ne connaissait par conséquent pas ces passions irrésistibles qui vous font oublier tout. Elle aimait Etienne d'un amour tranquille et vrai , d'une amitié sincère et profonde ; Etienne le savait, elle le lui avait dit, et cet amourlà en valait bien d'autres, en somnc ! 11 était heureux et n'attendait plus, pour se déclarer à sa mère, qu'une occasion favorable, — incertain qu'il était sur la façon dont elle |irendrait celle déclaration qui lui enlevait un fils en lui donnant une bru.
• Si Louise n'allait pas convenir à ma môrc'... » — se disait-il parfois avec tristesse, l'honnête garçon. — » Si elle allait la trouver Irop jeune, trop simple, trop pauvre!... »
Et il remettait à un autre jour la confidence qu'il avait bien l'intention de faire en rentrant dans la petite maison de la rue de la Santé.
Etienne avait pris l'habitude d'aller passer une heure chaque soir rue de la Vieille-Estrapade, auprès de sa fiancée, sous l'd'il de madame Beauvisage, à causer du présent cl de l'avenir, de ceci et de cela, — el d'autres clioses également intéressantes pour ceux qui aiment et sont aimés.
Sur ces entrefaites, sa mère tomba malade et réclama impérieusement ses soins et sa présence continuelle. Il envoya une lettre rue de la Vieille-Estrapade, en disant les raisons pour lesquelles il ne pouvait pas, malheureusement, faire sa visite habituelle , et en priant madame Iicauvisage do permettre à Louise de lui écrire, — pour le consoler. Louise lui écrivit le soir même, puis le lendemain, puis le surlendemain,
— et ainsi de suite, fort exactement et fort tendrement, pendant huit jours.
Le neuvième jour, la lettre de Louise ne vint pas. Etienne en fut un peu triste; mais il supposa qu'il y avait eu impossibilité et il attendit avec impatience.
Le dixième jour, la lettre manqua encore. Etienne fut étonné.
La distance n'était pas très grande, certes, de la rue de la Santé à la rue de la Vieille-Estrapade; mais, bien que la mère d'Etienne ne fut pas dangereusement malade, la présence de son tils était indispensable. Les malades ont des tyrannies qu'il faut subir, lorsqu'on les aime comme Etienne aimait sa mère : elle ne voulait pas qu'il la quittât d'une seule minute,
— et il no la quittait pas.
Le onzième jour, point de lettre encore. Etienne fut alors Sf?ricusemcnt inquiet. Il eut peur d'un événement t'Aclieux, d'une maladie, peut-être, qu'on voulait lui cacher pour ne pas l'etTrayer inutilement. Il écrivit alors à madame Beauvisage et ;\ Louise, en les suppliant l'une et l'autre de le débarrasser des angoisses dont son âme était pleine. On ne lui répondit pas.
Etienne eut peur. Il pressentit un malheur, une catastrophe, quelque chose d'horrible . il sortit I
Quand il rentra, au bout d'une heure, il souriait d'un air étrange, et son visage avait une rie ces pâleurs au.\quelles on ne peut se méprendre, — lorsqu'on est mère, femme ou ami.
Par bonheur, sa mère reposait. Elle ne vit pas la pâleur qui l'eût effrayée, ni le sourire — qui l'eut bien plus encore effrayée. Le sourire qu'il avait préparé pour elle, — le mauvais comédien qu'il était !
Mais le barbet ne dormait pas, lui, et à l'aspect du visage décomposé de son jeune maître, il vint doucement lui lécher les mains en le regardant avec ses bons grands yeu.\ amiteu.x qui semblaient interroger.
Etienne le repoussa, passa dans sa chambre, alluma sa lampe, et, se croyant seul, se mit à relire deux lettres froissées par la colère ou par la douleur.
La première était signée de Louise et ne portait que ces quelques lignes :
« Oubliez-moi, monsieur Etienne, oubliez-moi. Il le faut; je vous en prie!... Nous avions fait tous deux un songe trop beau; je me suis réveillée la première... C'est horrihlo, un pareil réveil'.... Je vous demande votre pardon... et votre oubli '.... Adieu, Etienne... Adieu... pour toujours !... »
La seconde lettre portait la signature de madame Beauvisage :
« J'ai à vous annoncer une affreuse nouvelle, mon pauvre enfant : Louise n'est plus digne de vous... Un monstre l'a séduite!... Ah! si je n'écoutais que la voix de l'indignation, je le dénoncerais aux magistrats!... Ma pauvre Louise... Une sainte !... Un ange !... Il la déshonorée... le misérable !... Il l'a tuée... car elle en mourra, si déjà même elle n'est pas morte... Elle est devenue folle et s'est enfuie... pour mettre h exécution quelque funeste dessein, peut-être!... Ma pauvre Louise!... Ma fille!... Ah! ce coup est terrible... J'en souffre doublement, dans mes entrailles de mère et dans mon cœur de femme... Je vous dirai tout, un jour, mon cher Etienne... quand le temps aura éteint un peu les ardeurs de mon désespoir... Ne venez pas, ne venez pas, ne venez pas chez nous... Vous ne trouveriez plus personne!... Je ne veux pas que vous veniez ! Je vous prie de ne pas venir, mon bon Etienne! Vous êtes homme, vous êtes courageux : vous souffrirez, puis vous oublierez!... Les femmes ne savent pas oublier ainsi !... Adieu, mon pauvre enfant... Mon bonheur et le vôtre sont détruits... Louise s'est tuée peut-êlro, à l'heure qu'il est... .\u nom du ciel, ne venez plus chez nous !... Je ne vous oublierai pas, mais il faut que vous nous oubliiez... Il le faut! Il le faut!... Adieu, mon enfant; je vous embrasse et je vous pleure... »
Ces deux lettres étaient accablantes! Le bonheur d'Etienne venait de se briser en mille morceaux, — et les morceaux du bonheur, quand on a le courage de les ramasser, ne valent jamais rien ' Le protecteur inconnu qui vous envoie ce colis
a soin de vous prévenir en écrivant dessus : Fragile. Très fragile, en effet, le bonheur !...
Etienne resta donc toute la nuit à la morne place, la létc dans ses mains, l'oeil rivé l'i ces doux lettres dont les caractères flamhoyaient dans l'ombre comme les mots fatidiques du festin de lialthazar.
Si sa mère avait été levée, elle l'aurait surpris dans cette attitude de Marins sur les ruines de son bonheur, — et la l)auvre chère femme en eut été épouvantée ! Heureusement pour elle, elle reposait, — tranquille et presque heureuse, — en songeant à son enfant bien-aimé, à son Etienne, et aux soins dévoués dont il l'avait entourée pendant sa maladie.
Au petit jour, cependant, — c'est-à-dire aux premiers aboiements du barbet, qui, de la salle voisine où son maître l'avait repoussé, avait essayé plusieurs fois de se faire entendre,— au petit jour, elle l'appela pour l'embrasser. Ainsi réveillé de sa descente aux enfers, Etienne se leva brusquement, essuya ses yeux rougis par l'insomnie cl par les larmes, serra convulsivement sous son vêtement les deux lettres fatales, et — après avoir essayé son sourire dans un petit miroir accroché au-dessus de la cheminée — se rendit auprès de sa mère.
— Chère mère, — lui dit-il en l'embrassant, — comment vous trouvez-vous ce matin ?
— Je me trouve mieux, beaucoup mieux, mon Etienne !... Je crois que je pourrai me lever aujourd'hui ot faire un tour dans le jardin... — répondit la brave vieille femme en l'embrassant aussi avec effusion. — Il était temps que cette vilaine maladie s'arrêtât, sais-tu bien?... Cela commençait à m'eft'rayer et à m'attrister pour toi !... Tu dois être sur les dents, mon pauvre enfant!... Une semaine ainsi passée, à soigner une vieille malade despotique, cela n'est pas gai, n'est-ce pas?... Car je suis une mauvaise malade, très mauvaise, très mauvaise...
— Oh ' chère mère... qu'importe?
— Il importe beaucoup de ne pas tyranniser par des lubies les êtres que vous aimez... Et je t'ai tyrannisé, je le sais... Je t'ai demandé mille choses dont je n'avais pas besoin... Je t'ai gourmande cent fois sans rime ni raison... Je crois même. Dieu me pardonne! que je me suis mise en colère contre toi?...
— Oubliez cela, chère mère... Moi, je ne m'en souviens pas!...
— Tu ne t'en souviens pas, parce que tu es un brave garçon et que tu ne boudes pas contre le mal!... Mais, moi, moi I je veux me souvenir de ces mauvaises heures et de ces mauvaises nuits, pour t'en récompenser en t'aimant davantage encore, si toutefois la chose est possible !
— Bonne maman !
— Bon fils, plutôt !... bon fils!... crème des fils '... Ah ! mon Etienne, si je ne l'avais plus, qu'est-ce que je deviendrais?
Etienne ne put s'empêcher de tressaillir, — comme si celle exclamation de sa mère eût répondu à une secrète pensée de son cœur.
— Qu'as-tu, mon Etienne? — lui demanda la brave vieille femme en le regardant avec inquiétude.
— Rien, chère mère... Un frisson m'a pris comme il en prend à toutes les personnes qui ont veillé.
— Tu as veillé?... Pourquoi?
— Votre maladie m'avait un peu mis on retard, — ré|iondit Etienne, en souriant de son meilleur sourire, pour donner le change à sa mère. — J'avais à livrer pour aujourd'hui une besogne pressée... Je m'y suis mis hier au soir, et je ne l'ai quittée que ce matin. Je vais la reporter tout à l'heure... à moins que ma présence ne vous soit nécessaire.
— Non, merci, mon Etienne!... La voisine qui m'a gardée hier doit revenir ce matin. Elle m'aidera à me lever, à m'iiabiller et à marcher. Je ferai le tour de notre jardin.
— Ne vous fatiguez pas, chère mère, je vous en prie!
— Je te dis que je ferai le tour de notre jardin. Ce n'est pas là un bien long voyage, j'imagine. Je ne suis pas fâchée de voir comment se po'rtenl nos fleurs et nos fruits. Notre figuier, cette fois-ci encore, sera stérile, comme celui de la parabole évangélique. Mais notre abricotier nous dédommagera, je t'en r'éponds ! H est tout chargé ! Nous ferons cet hiver des confitures d'abricots. Je les aime beaucoup... Et loi, mon Etienne, les aimes-tu?
— Je les aime aussi... beaucoup... beaucoup... ma mère, — répondit le jeune homme d'un air distrait.
— Cela se trouve bien, alors. Tu verras'... tu verras!... Oh! j'ai en télé une foule de projets. Tu verras! lu verras!
— Chère mère ! chère mère! — murmura Etienne, en erabrassanl les deux yeux de la brave vieille femme.
— Allons... maintenant que je t'ai vu, je suis heureuse pour toute la journée... Va à les affaires, mon Etienne !
— Oui, mère !
— Etienne sortit à la hâte, — de jieur qu'en restant plus longtemps auprès de sa mère, elle ne vit son émotion.
Une fois dans la rue de la Santé, — où passent deux ou trois personnes par jour, seulement, — il se mil à sangloller comme un enfant.
— Louise'. Louise! — murmura-l-il d'une voix
étouffée.
lin cabriolet passait. Etienne se redressa et essuya ses yeux, — ne voulant rendre aucun indifférent témoin de ses iarmes de désespoir.
— Oh ! je me vengerai !... je me vengerai !... — reprit-il d'une voix que la rage troublait.
Se venger? Est-ce qu'on se venge dans la vie? On tue un homme qui vous a volé votre fortune, votre honneur ou votre bonheur, — • mais on n'est pas vengé !... On l'est encore moins lorsque c'csi cet homme qui vous lue. Se venger ! Une Anerio héroïque.
Un penseur ingénieux a écrit quelque part : « La plupart de nos peines n'arrivent si vite que parce que nous faisons la moitié du chemin. » Pensée juste, hélas!
Etienne ne devait pas se contenter de faire la moitié du chemin, — mais bien les trois quarts.
Il se dirigea d'abord rue de la Vieille-Estrapade et s'informa de madame Beauvisage auprès du concierge de la maison qu'elle habitait avec Louise. Le concierge lui répondit que madame lîeauvisage et Louise ne demeuraient plus là, mais ailleurs. Où? 11 ne le savait pas. Madame Beauvisage avait déménagé brusquement, après avoir payé deux termes au pro]iriétaire, et s'en était allée dans un autre quartier, selon toute apparence.
Etienne remercia, et, tout d'un trait, sans reprendre haleine, courut dans la direction de la rue Saint-Jacques.
A cette époque, — je parle des premières années de la Restauration, — il y avait, au coin de cette rue et do l'impasse des Feuillantines, un petit café borgne, que fréquentaient quelques rentiers pauvres et quelques anciens soldats également pauvres du quartier. On y jouait des bouillottes à deux sous la tirhc, et dos parties de billard à cent sous la partie de décompte. On y jouait aussi la poule, lorsque la galerie était assez nombreuse et les chalands assez allumés. Les malins y gagnaient de fortes consommations — et quelques petites sommes d'argent. C'était ce que M. Beauvisage — un des habitués de ce café borgne — appelait « mettre la poule au |iot. »
An moment où Etienne entrait dans ce café, l'ancien maréchal-des-logis de dragons exécutait un carambolage |)rodigieux, inoui, invraisemblable, aux applaudissements do la ealerie, — qui se composait du patron de l'établissement, d'un rentier de l'impasse des Feuillantines, et d'un ancien troupier assez mal déguisé en bourgeois.
— Vive l'Empereur!... — s'écria Beauvisage, grisé par son succès.
— M. Beauvisage!... M. Beauvisage!... Point de cris séditieux chez moi, je vous en supplie!... — dit en palissant de terreur le mailre du café, qui venait de voir entrer Etienne.
— Mu'esl-cc que c'est, mérliant pékin ?... — répondit l'ancien dragon en faisant le moulinet avec la qunuc qui venait de lui faire gagner la bataille. — Qu'est-ce que c'est!... On no peut donc pas regretter son empereur, à présent?... C'est du joli!...
— Que demandez-vous, monsieur?... — dit le maître du café en s'cmprcssant autour d'Etienne, pour t.'ichor de lui fiiro oublier, jiar son amabilité, le cri séditieux que venail de liroférer l'ancien man'clial-dcs-logis de dragons.
— M. Beauvisage, s il \ous [ilail?... — réfioiidit Etienne, dont la physionomie s'altérait visiblement de minute en ininiite.
— Qui m'appelle?... — lit le ci-dcvnnl dragon en se retournant.
— (.'est re jenno homme ' dit le maître du rafé en désignant l'ouvrier évcnlaillisie, immohilo et livide.
— Ça? — lit do nouveau le dragon avec un dédain lié.; pronona!.
—Ça, monsieur! — s écria Etienne en serrant le» dents cl le» poings, el en s'avançanl bravement vers son adversaire,— ça, monsieur, c'est un hommo A (pii von« avi-z volé son bonheur, comme un lâche que vous l'aies !...
Le pauvre Etienne n'avait pas fini de prononcer sa phrase qu'un soul'llet brutalement appliqué lui arrivait en |ileine ligure et le faisait pirouetter deux fois sur lui-même.
— Pékin ! — s'écria Beauvisage. — Voilà ce qu'il en coûte d'appeler un troupier lâche... Mais ce n'est que le commencement, mon agneau!... Quand on insulte ainsi les gens, on leur donne la réparation complète... Il faudra en découdre, mon aimable bossu... Ah! lu veux garder les poulettes pour toi seul, gourmand !... Tu n'es ni assez beau ni assez solide pour cela, mon bijou... Si tu t'étais jamais regardé par derrière, lu te serais aperçu de ton vice redhibitoire... Amoureux el bossu!.. . Bossu et amoureux I... La farce est bonne, n'est-ce pas, lieutenant Grenuchet?...
— Très bonne!... — répondit flcgmatiquemenl le troupier mal déguisé en bourgeois dont je parlais tout à l'heure comme membre de la galerie.
— Je vous attendrai demain matin à six heures au bois de Mfudon, à l'étang de Trivaux, avec vos témoins... j'aurai les miens!... N'apportez pas d'épées, j'aurai les miennes!... — dit Beauvisage, en congédiant de la main le pauvre Etienne que l'obligeant rentier venait de relever.
— J'y serai, monsieur!... — répondit Etienne en chancel'int sous la douleur, comme un ivrogne sous le vin. — J'y serai!... j'y serai!... — répéta-t-il dune voix sourde.
— J'y compte bien !... Je compte bien aussi me payer une bosse de plaisir!... — répliqua M. Beauvisage en riant aux éclats de sa plaisanterie cynique.
— Il est toujours drôle, ce satané Beauvisage!... — fit remarquer au rentier le lieutenant Grenuchet.
Eiicnno était déjà dans la rue.
Ses tempes battaient effroyablement. Il avait dans les oreilles des bourdonnements insensés. Les passants dansaient devant ses yeux des sarabandes extravagantes. Des torrents de pensées et de souvenirs faisaient irruption dans son cerveau et en battaient les parois avec fureur. Il se revoyait enfant, se reberçait dans les rêves de son printemps, grandissait, travaillait, aimé de sa mère, amoureux de Louise... Puis il songeait aux projets d'avenir, aux enfants qu'il aurait pu avoir, au bonheur qu'il aurait pu atteindre... Sa mère vivait toujours, avec les cheveux plus blancs... Le barbet vivait toujours, avec des allures plus graves; l'angora aussi; le canard aussi!... mille choses à la fois! Tout un monde!...
Quelques passants le crurent fou ; d'autres le crurent ivre. On allait faire cercle autour de lui el l'interroger, lorsqu'il ouvrit les yeux et comprit. Les passants passèrent et le cercle disparut.
— Ma vie est décidément finie'... — murmura Etienne d'un ton sombre. — Finie!... Finie!... Bien tînie!...
Il ne rentra pas chez lui tout d'abord. Il avait à s'assurer du concours de deux amis pour la rencontre du lendemain, el il les avait presque sous la main, dans le quartier, — l'un cl l'autre ses camarades d'eufance. Il alla les trouver et tous deux acceptèrent, — heureux d'assister pour la première fois de leur vie à un duel...
Ces précautions prises, Etienne voulut disposer de sa journée <l sa guise. Il alla droit devant lui, au hasard de ses pas, cl le hasard le conduisit du côté de la Morgue. Il y avait beaucouj) de monde à la porte, beaucoup d'entrants el beaucoup de sorl.ants, — comme à h iioric de la Callé, sur le boulevard du Temple, h six heures ilu soir.
A lune des petites fenêtres de ce bâtiment de sinistre apparence, il y avait un jeune homme en gilet de dr.ip rouge A boulons de cuivre; à côté de lui, enlacée avec lui, une jeune femrne de dix-neuf ans, — sa femme. Tous deux s'embrassaient .1 la face du soleil, comme deux oiseaux amoureux sur une branche, sans plus de souci des passants. Le mari était le gardien de la Morgue, — un garçon bien jovial pour une profession aussi lugubre!... C'est ainsi! Les histrions chargés d'amuser le public sont les créatures les plus tristes de la création; les gens chargés d'enterrer le public sont les créatures les plus gaies. C'Ma fait compensation.
Etienne voulut s éloigner; une main de fer l'en empêcha et le força de se mêler â la foule qui entrait dans la salle mortuaire. La foule regardait : il regarda comme la foule.
Il n'y avait, ce joiir-IA, qu'un lit de marbre noir d'occupé : les autres lits attendaient leurs bêles el étaient en train de se faire beaux et propres pour les recevoir.
Ln dalle occupée l'était par un belle jeune fille au corps un pou grêle, mais d'une perfection rare. La mort l'avait respecté, ainsi que le visage. C'était une statue de marbre blanc sur un lit ne marbre noir. N'avait été la rigidité cadavérique qui rttail un jieu de grftce ù ce beau corps digne
d'une meilleure lin, on eùi pu le croire i5chappé au ciseau d'un arlisie de la Uenaissance, — il Jean Goujon ou à Germain Pilon.
Outre h rigidité cadavérique, ce qui annonv'ait encore que c'était une enveloppe charnelle et non une enveloppe marmoréenne, c'était le volligement acharné d'une petite mouche au corselet mordoré tout autour des lèvres et du nez de cette pauvre jeune tille morte. Cette mouche agaçait le regard et la pensée. On s'imaginait qu'elle devaitgéuer et tourmenter ce visage immobile et on s'étonnait précisément de cette immobilité en face de cette taquinerie.
— Pauvre jeune tille!... — murmurait la foule, éprise de compassion à l'aspecl de tant de charmes anéantis par le suicide.
— Louise!... Louise!... Louise!... — murmura Etienne en reconnaissant, — couchée nue sur la dalle de marbre, ci exposée aux regards impurs des curieux, — la pauvre adorée de son cœur! — Ah !... Puisqu'elle est morte, je puis mourir aussi!...
El il sortit.
Le reste de sa journée fut employé par lui à marcher au hasard, jusqu'à la fatigue.
La fatigue vint. 11 rentra brisé dans la petite maisonnette de la rue de la Santé.
Le barbet lui sauta au cou, lui dévora de caresses passionnées les cheveux, le visage et les mains, — en poussant des cris de joie qui ressemblaient à des soupirs. Etienne le laissa faire et le remercia en souriant mélancoliquement.
L'ingora lit à son inteniion un ron-ron sonore qui voulait prouver beaucoup d'amitié — et qui en prouvait peut-être un peu, après tout.
Le canard eut des ondulations et des couacs frénétiques. Il fêlait à sa manière le retour de son jeune maître, et ce n'était pas de sa faute s'il n'avait à sa disposition qu'un instrument imparfait. 11 eût voulu savoir jouer de la flûte au lieu de savoir jouer de la crécelle.
Etienne se laissa aller à l'attendrissement. Heureusement que celle fois encore, comme la veille, sa mère était couchée. Elle aurait vu son trouble et lui en aurait demandé la cause. Elle l'entendit seulement rentrer et , comme cela lui suffisait, elle le laissa aller et venir dans la maisonnette, — heureuse de le savoir rentré.
Etienne se coucha, mais il ne put dormir, — à cause des visions épouvantables qui vinrent assiéger son esprit.
Quelle nuit ! La dernière nuit d'un condamné à mort n'est pas plus douloureuse ni plus féroce. A chaque instant il était réveillé en sursaut, au milieu d'une sueur froide, par des ricanements odieux. L'ancien dragon était là, devant ses yeux,
avec une longue épée reluisante et froide, allendant Ils
tombaient en garde l'un et l'auirt», et avant qu'Etienne eut le temps de s'y reconnaître, il se trouvait percé d'outre en outre et cloué les bras étendus contre un arbre, — comme ces grands oiseaux de nuit qu'on cloue sur les portes, dans les villages. Puis celle apparition sanglante disparaissait dans les profondeurs du rêve, pour faire place à une apparition radieuse. Cette fois, c'était Louise qu'il voyait assise à côté de sa mère, et toutes deux, unies par l'amitié qu'elles lui portaient, le regardaient avec des yeux attendris et reconnaissants. 1 Mon Etienne ! » — disait la voix douce de la mère, en l'embrassant. « Mon Etienne ! » — disait la voix melliflue de Louise, en l'embrassant aussi. « Comment appellerons-nous notre enfant? )■ — reprenait la voix de la mère. « Si c'est un garçon, nous l'appellerons Etienne, » — reprenait la voix de Louise. « Si c est une tille, nous l'appellerons Louise!... » — ajoutait Etienne. '< Nous en ferons un artiste!... j) ■ — disait la mère. « Nous en ferons une bonne mère de famille! )> — disait Louise. « En attendant, il mangera des confitures d'abricots de notre jardin... « — reprenait la mère, qui songeait toujours aux choses qui peuvent faire plaisir, sucreries pour les enfants, attentions charmantes pour les grandes personnes. Puis c'était le barbelqui venait mettre gravement sa bonne grosse tète sur ses genoux et qui le félicitait d'avoir lutté et d'avoir triomphé. Puis l'angora et le canard, à leur tour, lui manifestaient très expre.ssivement leur satisfaction do le savoir vivant et heureux.
Les premières lueurs de l'aube le trouvèrent debout. C'js alternatives de joies inmienses et de catastrophes énormes l'avaient obsédé trop cruellement et, préférant encore l'amertume de la réalité à ces visions si contraires et si décevantes, il s'était levé, — résolu.
Les petits n'ont [las de testament à faire, — à moins que ce ne soit le testament de Rabelais : « Je n'ai rien, je dois beaucoup, je donne le reste aux pauvres. » Etienne ne devait
rien, mais il n'avait rien. 11 légua sa mère à la Providence, la prolectrice naturelle des malheureux. Puis, lorsqu'il eut cmbrassi' d'un rajiide et dernier coup d'u'il tous les objets avec lesquels il avait jusque-là familièrement vécu, — meubles et taldcaux, livres et instruments de travail, — la chaise longue où s'asseyait sa mère quand elle venait travailler auprès de lui, — le coussin où se pelotonnait l'angora, — l'angle où le canard fai.sail ordinairement sa sieste, perché sur une patte el le cou perdu sous 1 aile, — toutes les choses intimes et familiales qui ont un rellet de voire vie et sans lesquelles il vous serait diliicile de vivre ailleurs, — lorsque cet inventaire du creur eut été terminé, il se dépêcha de partir. On l'attendait.
Au moment où il franchissait — peut-être pour la dernière fois ! — ce seuil où il laissait tout ce qu'il avait de plus cher au monde, il entendit la voix de sa mère qui l'appelait.
— Oh!... — murmura-t-il en contenant les batiements précipités de son cœur.
Et il s'éloigna, en se bouchant les oreilles, — de peur d'entendre encore cette voix qui lui remuait les entrailles.
Lue fois dans la rue de la Santé, il courut dans la direction du carrefour de l'Observatoire.
Ses deux témoins l'attendaient en causant de la pluie et du beau temps.
Il alla à eux, leur serra les mains, el tous trois montèrent dans un cabriolet qui, d'aventure, passait par là.
En chemin on no put guère échanger plus de deux ou irois paroles. Quatre personnes dans une voilure qui n'en tolère que deux, la position était gênante, et même un peu ridicule. .\llez donc causer, quand les cahots de la voiture vous rejettent de votre voisin de gauche sur voire voisin de droite, et de votre voisin de droite sur votre voisin de g.auche !
Lorsque la voiture fui arrivé au Bas-Meudon , on la congédia comme inutile el les trois amis tirent l'ascension de la cote qui mène au bois de Meudon.
.4u bout de trois quarts d'heure d'une marche forcée, — l'heure pressaii, — ■ ils arrivèrent essoutlés à l'étang de Trivaux, croyant être les premiers au rendez-vous.
Une exclamation formidable — qui ressem'ilait beaucoup à un juron — leur apprit qu'ils avaient été devancés.
— Arrivez donc, satanés lambins!... — cria M. Beauvisage en les apercevant. — Est-ce que vous vous moquez du inonde de vous faire attendre ainsi?...
On se salua et les deux amis d'Dienne s'avancèrent vers les deux témoins de l'ancien dragon pour choisir le terrain de concert ave eux.
Pendant cette opération, Etienne, appuyé contre un arbre-, regardait vaguement sans voir, à travers la clairière, — tandis que M. Beauvisage allumait tranquillement sa pipe, et, après l'avoir allumée, jetait au vent, dans la direction d'Etienne, le papier qui lui avait servi pour faire « un chapeau >. à sa pipe.
Les quatre témoins ne revenant pas, M. Be.iuvisage se mit à chantonner, d'une voix un peu cassée par les alcools, la romance de la reine Hortense :
Partant pour la Syrie Le jeune et beau Dunois...
Etienne regardait toujours, comme on regarde dans les rêves.
— Si vous voulez venir, messieurs... — dirent les voix des témoins qui revenaient après avoir choisi le lieu du combu cl avoir tiré au sort la place que chacun des deux adversaires devait occuper.
M. Beauvisage suivit ses amis.
Etienne regardait toujours, — étranger à tout ce qui se passait autour de lui:
— Eh bien ! à quoi penses-tu?... — dirent ses témoins en lui frappant sur l'épaule.
— Je pense, — répondit Etienne en tressaillant et en devenant d'une pâleur mortelle, — que cette matinée est bien belle pour une œuvre aussi monstrueuse !... Je regardais les lointains verts et j'écoutais les pépiements des oiseaux que noire présence a réveillés... Comme tout cela est beau!... Comme tout cela sent bon!... Les oiseaux chantent... Pourquoi ihanleiil-ils donc ainsi ?... Est-ce qu'ils sont contents de ce qui va se passer?... Je ne leur ai rien fait... ils ne il. ivent pas m'en vouloir... Ils sont bien cruels de me dire si haut leur bonheur... Je croyais les bêles moins méchantes que les hommes'... El ces odeurs de forêts! comme elles empliiseul bien mes poumons!... On doit bien se porter au milieu de ces bois ombreux, de ces prairies en fleurs...
N'est-ce pas ?... Cela me ferait du bien de passer ici quelques mois... je retrouverais la santé... et peut-être aussi le bonheur!...
— Quelles sottises nous dis-tu là?... — reprirent avec humeur les deux témoins d'Etienne. — Tu nous fais jouer un rôle ridicule... et nous ne sommes pas venus pour cela... ces messieurs nous appellent... Conduis-toi en brave...
— Ahl oui... oui... vous avez raison... je vous demande pardon... — répondit mélancoliquement Etienne. — Eh bien'.... je suis prêt... je suis prêt...
On rejoignit le trio Beauvisage.
— Habituas, messieurs! — dit une voix, aussi cassée, et pour la même raison, que celle de l'ancien dragon.
— Habit bas, tu entends?... — répétèrent les amis d'Etienne en voyant qu'il restait immobile au milieu du sentier oîi allait se passer l'affaire.
— 11 faut... que... j'ôte... mon habit? — balbutia le pauvre garçon tout éperdu. — Mais... c'est impossible... je suis...
11 n'osa pas achever. Une rougeur subite envahit son visage.
— Habit bas!... — répéta la voix d'un des témoins du dragon.
Etienne — je l'ai déjà dit — était affligé d'une légère gibbosité qu'une pardonnable supercherie de tailleur dissimulait assez adroitement, mais qui se trahissait d'elle-même lorsque les vêtements tombaient.
— Habit bas ! — répéta pour la troisième fois l'un des témoins.
Etienne tressaillit douloureusement et, d'un geste fiévreux, se débarrassa de son habit et de son gilet dans la poche duquel je me trouvais avec quelques camarades, et les jeta sur l'herbe à côté des deux épées de combat apportées par M. Beauvisage. Dans la chute, je sortis de ma prison et me trouvai sur le gazon, parmi les gouttes de rosée, « les larmes de l'Aurore, » qui tremblaient comme autant de diamants à la pointe de chaque brin d'herbe.
— Tiens, continue ma pipe, ami La Tulipe, — dit l'ancien dragon en tendant l'instrument à un homme coiffé en crâne et boutonné de bas en haut, assez hermétiquement pour dissimuler son linge.
La Tulipe ! je retrouvais encore une fois La Tulipe ! Bizarrerie des événements humains ! Que venait-il donc faire là, ce soudard?...
Les deux adversaires se mirent en garde, — l'ancien dragon avec l'aisance d'un homme qui a été prévôt de salle, Etienne avec la gaucherie d'un homme qui n'a jamais tenu une épée ; puis, au commandement de « Allez, messieurs ! » crié par le lieutenant Grenuchcl, les épées s'entrechoquèrent.
Etienne avançait toujours, furieux, terrible et fou, sur son adversaire qui rompait pour éviter ses coups portés en aveugle, mais en rétrécissant ccjiendanl, de seconde en seconde, le cercle que décrivait son épée autour de celle d'Etienne.
— Ce jeune homme est un bàtonniste et non un tireur d'épée... — fit observer le lieutenant Grenuchet, en voyant voltiger l'épée d'Etienne au-dessus de la tête de Beauvisage.
. — Bàtonniste ou non, le voilà mort!... — dit froidement ce dernier en prolitant d'un moment où Etienne se découvrait pour lui enfoncer trois ou quatre pouces de fer dans la poitrine.
Etienne, en effet, était louché à mort. Sa main défaillante laissa tomber l'arme dont il s'était si mal servi, pour se poser instinctivement sur la plaie que venait de lui faire l'i'péc de son adversaire; il tournoya rapidement trois fois, fit un mouvement pour se rejeter en arrière, puis vint tomber la face contre terre, à quelques pas de la place où je me trouvais.
— Sauve qui peutt... — cria le lieutenant Grenuchet en ramassant les épées et en entraînant Beauvisage.
— Pauvre innocent t. .. — dit La Tulipe, après avoir retourné Etienne et s'être assuré que le coup était mortel. — J'ai bien l'honneur de vous saluer, messieurs... — ajoutat-il cérémonieusement en portant la main à son chapeau, et en s'éloignanl dans la direction prise par Beauvisage cl le lieutenant Grenurlicl.
Les deux témoins d'Etienne restèrent seuls auprès du cadavre.
— Mauvaise affaire!... — dit l'un d'eux, en regardant avec inquiétude dans le lointain.
— Si nous restons là, nous sommes perdus... — répondit l'autre, partageant la même inquiétude. — D'autant plus
3u'il me .semble entendre l'aboiement d'un chien... Les gares arrivent... Fuyons!...
Us avaient bien entendu : les aboiements d'un chien , de plus en plus distincts, venaient troubler celte solitude charmante. L'animal devait courir d'une course furieuse, car il donnait de la voix comme un chien poursuivi. On la sentait haleter sous l'aiguillon de la peur.
Deux minutes après, un chien débouchait dans l'allée du combat, au moment où la quittaient les deux témoins d'Etienne, épouvantés de leur reponsabilité.
Ce chien, — c'était le barbet d'Etienne.
En voyant son jeune maître ainsi étendu sur le gazon, les yeux démesurément ouverts et regardant le ciel comme pour lui faire reproche, — les membres convulsés, — la poitrine entrouverte, — la chemise ensanglantée, — le barbet poussa un hurlement terrible. C'était comme une voix humaine, — la voix d'une mère qui redemande son enfant mort! C'était davantage encore : c'était le cri de douleur arraché aux entrailles d'une bête devant le cadavre de son ami ! Pauvre barbet!...
!1 no se contenta pas de se plaindre, l'honnête animal I II voulut secourir son maître, et, pour cela faire, se mit à lécher de sa bonne langue rose la bles.sure d'Etienne. Hélas ! sa langue rose devint rouge, mais la blessure ne se referma pas, — au contraire !...
Faites-moi l'honneur de croire que je n'invente rien ici, je ne suis pas si romancier que cela. Je raconte purement et simplement les faits comme un procès-verbal.
Cet honnête barbet avait fait le voyage de Paris au bois de Meudon — qu'il n'avait jamais fait de sa vie, pourtant, — en suivant la piste de son maître. Il voulait arriver en môme temps que lui pour le protéger, pour le défendre , |)Our le sauver. Hélas! il était arrivé trop tard!...
Les oiseaux continuaient à clianler, — blottis sur les ramures voisines. La forêt s'emplissait de bruits charmants et de parfums enivrants. Le soleil, plus doré que jamais, souriait de son plus beau sourire à celte nature en joie. La nature faisait son œuvre accoutumée — sans se préoccuper du reste.
La nature se rit des s»ufl'rances humaines !
Oh! la superbe et cruelle indifférente!...
De ce jour-là, je l'avoue, j'eus souvent présent à l'esprit le conseil du géomètre à l'homme aux quarante écus. Vous le rappelez-vous?... Je vous conseille de douter de tout, — disait le géomètre à l'homme aux quarante écus, — excepté que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits, et que les triangles qui ont même base et même hauteur sont égaux entre eux.
11 avait raison, le géomètre!