CHAPITRE PREMIER. — ABRÉGÉ DE MA VIE
même confiance, m’ont octroyé, sur la simple parole d’un homme, qu’ils ne connaissaient pas plus qu’ils ne me connaissaient, le nom et l’état civil de fantaisie qu’ils ont enregistrés, .sans aucune pièce à l’appui.
Depuis le moment de ce mariage, mon père baissa rapidement, ayant eu une attaque de paralysie. Sa fin fut accélérée par une circonstance que je vais rapporter.
Il avait, 31, rue de Fontarabie, à Charonne, près du Père-Lachaise, une maison assez belle dont il était devenu propriétaire malgré lui, parce qu’il avait dessus une première hypothèque. Cette maison, qui entre des mains fermes et habiles aurait pu rapporter beaucoup, ne faisait que lui engendrer des ennuis et des tracasseries qui le minaient. On l’avait louée pendant un certain temps, par petits logements, à des ouvriers. Elle rapportait ainsi de 3,000 à 3,600 fr. Mais les rentrées se faisaient fort mal, mon père étant trop âgé pour s’en occuper activement. Il prit un homme d’affaires ; cela coûtait cher et n’allait pas mieux. Il voulut m’en charger : outre que c’était pour moi un surcroît de fatigue, je ne pus arriver à rien ; ces gens pleuraient, en appelaient à ma compassion, et la rigueur me devenait impossible. On fit maison nette, et on loua à deux fabiicants. Le plus important fit faillite... C’était à décourager le plus intrépide.
Mon père avait soixante-dix-sept ans. Il s’était placé à Sainte-Périne viagèrement, en donnant une somme
de 12,000 ou 15,000 fr. Mais il fallait, en out,re, café, service, tabac, éclairage, chauffage, blanchissage, entretien, menus frais, argent de poche, ce qui faisait monter la pension assez haut; et n’ayant presque pas d’argent devant lui, il se tourmentait beaucoup. Je priai donc mon frère de vouloir bien prendre la direction de la maison, de m’ôter cette besogne, à la hauteur de laquelle je ne me sentais pas du tout, et d’assurer à mon père un revenu fixe qui lui mît l’esprit en repos. Il y consentit, et mon père se trouva immédiatement mieux, à ma grande joie.
En l’honneur de cette prise d’autorité de mon frère, il fut convenu que le dîner de famille, qui se donnait ordinairement chez moi le jour de la Saint-Charles, — car mon pauvre père ne se regardait chez lui que quand il était chez moi, — se donnerait chez Claude-Daniel.
Je fus exacte au rendez-vous général. Mon frère avait gardé l’habitude militaire d’être à l’heure ; on le savait, et on s’arrangeait de manière à ne pas le faire attendre. Une heure s’était écoulée; sept heures sonnaient, et mon père n’était pas arrivé. Je commençais à être inquiète.
« Il ne viendra peut-être pas, me dit Claude-Daniel. — Comment cela ? — C’est que je lui ai écrit de ne plus compter sur moi pour ses affaires. — Qu’est-ce que cela veut dire? dis-je stupéfaite. — Dachinka m’a dit que tu aurais des soupçons sur ce que je ferais, et j’ai préféré couper court à cela. »