CHAPITRE PREMIER. — ABRÉGÉ DE MA VIE. 'H
raison s’était mûrie, et j’étais vieille de pensée. Je me trouvais heureuse de cette affection fraternelle en laquelle j’avais une grande confiance, estimant et respectant beaucoup mon frère, ainsi que ma belle-sœur, avec laquelle j’entretenais une correspondance régulière quand nous nous trouvions éloignées l’une de l’autre. Pendant un assez long séjour qu’ils ont fait à Limoges, mon frère étant venu à Paris, a logé chez moi avec son fils Jean qui, dès lors, trouvait sa petite tante Dachinka charmante. Quand il fut question de mariage, tout changea autour de moi: on me fit mystère des préparatifs ; l’acte civil fut accompli le 15 novembre 1845, presque clandestinement, et je ne sus, moi-même, cette union faite, que lorsque je fus invitée à la célébration du mariage à l’église, effectuée quelque temps après.
A cette occasion, j’entendis parler vaguement de bigamie, de faux, de formalités à éviter. Mais quand je voulais en savoir plus long, on me répondait que les choses étaient toutes personnelles, qu’on avait fait pour ma sœur une reconnaissance d’enfant naturel, afin d’éviter des dispenses, et qu’il ne fallait rien dire.
Je dois avouer ici qu’élevée loin des chicanes judiciaires, n’ayant jamais entendu soulever la question de notre état civil, voyant l’imion parfaite qui régnait entre la première famille de mon père et notre mère, je croyais tout régulier autour de nous. J’étais d’autant plus ignorante de toutes choses sur ce point, que j’avais
souvent entendu parler de mariages secrets, d’usages permettant, comme en Écosse et ailleurs, d’établir un acte valable sur une déclaration faite devant des témoins inconnus, sans avoir aucune autre formalité à remplir. On pouvait donc me dire là-dessus tout ce qu’on voulait, sans craindre même un doute de ma part. D’un autre côté, aimant mon père et ma mère à tout leur sacrifier, je me serais abstenue de les questionner, lors même que j’aurais cru cela utile, plutôt que de leur faire la moindre peine. J’ai donc pensé qu’une simple déclaration, faite devant deux témoins, était suffisante pour conférer- ou changer un état civil, et faire secrètement un enfant naturel d’un enfant légitime.
Je demande bien pardon au lecteur de cette ignorance. J’en suis confuse, et je suis punie de mon indifférence à m’informer à temps des lois françaises par les malheurs qui me sont advenus, et que j’aurais peut-être évités, si j’avais eu le cruel courage de demander compte à un bien-aimé vieillard de soixante-seize ans de la façon dont il avait marié ma sœur.
Ce qui me console un peu, c’est que, grâce à toutes les horribles tribulations qui me sont échues, j’ai appris par expérience, et en faisant une guerre à outrance aux dépens de ma vie et de ma santé, que plusieurs magistrats, préfets, chefs de division, inspecteurs généraux, docteurs, députés, etc., sont, sur ce point, aussi ignorants que je l’étais alors, et qu’ils ont tous, aussi bien ~ en particulier qu’en masse, donné tète baissée dans la