‹ Mémoires d'une aliénéeChapitre 11 sur 86 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ABRÉGÉ DE MA VIE

Je me levai désespérée. « Vous avez tué mon père ! m’écriai-je en courant prendre mon chapeau. Est-il possible qu’un homme de cœur, qu’un homme sensé agisse ainsi? Si je n’avais pas eu toute confiance en vous, si je n’avais pas voulu tranquilliser mon bien-aimé père, vous aurais-je prié de vous occuper de lui?- Ne m’en serais-je pas occupée seule ? C’est indigne! — Aussi je m’en suis étonné. — Et pourquoi avez-vous écrit à mon père sans m’en parler d’abord? — Parce que j’ai agi sous la première impression; ce n’est qu’après que j’ai réfléchi. Où vas-tu? — Je vais le chercher, lui dire que vous avez agi stupidement, que vous le regrettez,

que vous tenez vos engagements ou rester avec lui,

car il ne peut pas passer sa fête seul au monde ! »

Je pris une voiture ; je promis bon pourboire si on allait vite. J’arrivai à Sainte-Périne... Personne ! Je revins chez mon frère... Personne! Oh! mon père!

Je redescendis; je retournai à Sainte-Périne... Personne !! Que faire? que devenir?... Je ne suis pas

devenue folle ! Non ! je suis restée là, attendant, espérant... Puis j’ai couru chez moi, ayant l’idée que le pauvre affligé devait avoir recouru à moi; à moi, sa fille; à moi, qu’il savait l’aimer!... Personne n’était venu ! Je suis revenue à Sainte-Périne, où les concierges me permirent d’attendre chez eux.

A dix heures et demie, il est rentré, brisé, exténué ; il avait faim !... Il avait reçu un coup; sa tète avait tourné. Il avait pourtant voulu nous voir ; il s’était perdu,

et on avait été obligé de le remettre sur le chemin ne Sainte-Périne. J’ai soupe avec lui ; je lui ai remis de l’espoir au cœur ; je l’ai bien embrassé, caressé, couché; puis, à minuit, j’ai remercié les braves gens qui avaient bien voulu me permettre d’attendre dans leur loge, et ne s’étaient pas couchés avant que j’eusse calmé leur pensionnaire. J’ai quitté seule ce quartier isolé et dangereux ; je me suis dirigée chez moi, près la barrière des Martyrs.

Le coup était porté. Rien ne l’a pu sauver. Il est tombé en enfance; il croyait qu’on voulait le voler, l’empoisonner. Il se perdait sans cesse quand il sortait, et me disait que les souvenirs de son jeune âge l’obsédaient. Bientôt il garda le lit, refusa de recevoir aucune nourriture que de ma main; puis me dit qu’on trompait ma surveillance, qu’on empoisonnait à mon insu ce que je lui offrais, et finit par tout jeter par la fenêtre et par s’enfermer.

Le jour de l’an 1848, jour de sa naissance, il avait soixante-dix-huit ans. Je vins le voir un peu tard, comptant rester jusqu’au soir.

Il avait sur son lit des oranges. <■: Tiens, me dit-il, prends-les, ma fille ; je n’ai pas autre chose à te donner, maintenant qu’ils m’ont tout pris. » J’eus beau refuser, lui donner celles que je lui apportais moi-même; il me força à les emporter et ne voulut goûter qu’aux miennes.

Ce fut presque son dernier jour de lucidité.

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