CHAPITRE PREMIER
ABRÉGÉ DE MA VIE
Je n’avais pas peur de mon père, et je déclarai que je voulais le voir deux ou trois fois par semaine. Elle comprit qu’il était inutile de résister et me conduisit près de lui. Il était tristement assis devant le feu, qui était garanti par un grillage fermé à clé. Dès qu’il me vit seule, il fit un mouvement, regarda autour de lui, puis me demanda comment j’avais fait pour m’échapper et venir le voir sans être surveillée. Ceci m’étonna. Il me parla longtemps et avec toute sa raison, me dit qu’il était parmi des fous qui ne disaient rien de juste, s’informa de ma santé, de mes affaires, de tout le monde, et me déclara qu’il ne me parlerait jamais quand je ne serais pas seule. L’effet de me voir là, tête-à-tête, avait eu ce résultat, qui, malheureusement, ne se soutint pas. Chaque fois que je vins seule, il fut content, et il continua de me parler plus ou moins raisonnablement.
Peu de jours après, je revins avec ma belle-sœur. Le docteur, averti, vint nous trouver, et nous faisant passer par le jardin du quartier, dit, en montrant un jeune homme qui s’y promenait, qu'il était dangereux pour moi de venir voir mon père, parce qu’en traversant le jardin je risquais d’être embrassée par cet hystérique, qui pourrait se jeter sur moi. « Eh bien ! j’aime' encore mieux être embrassée par un fou que de ne pas voir mon père, » dis-je résolument. Mais il devint gâteux, et on dut le placer ailleurs. Mme Reboul-Richebraque me conduisit elle-même dans sa cellule et lui
annonça sa fille. « Laquelle? — Hersilie — Ah ! rna chère enfant, sauve-moi! Regarde, j’ai mon bonnet sur les yeux, et je ne puis le lever ; la fenêtre en tabatière qui est au-dessus de mon lit m’aveugle, m’envoie du vent. On me fait descendre les pieds nus sur la pierre, sans tapis, et on me pousse si j’hésite... » Mm' Reboul- Richebraque était confondue ; elle le croyait idiot. Personne ne voulait me croire quand je disais qu’il parlait raisonnablement! Puis elle ajouta qu’il était méchant, qu’il ne se plaignait que parce qu’il savait me faire de la peine et qu’il m’entendait pleurer, car le pauvre cher homme ne pouvait me voir, ayant son bonnet rabattu sur ses yeux, comme un condamné à la pendaison. « Méchant ! » Mais tout ce qu'il disait était vrai! Je le voyais bien, et j’en étais au désespoir. J’allai directement chez mon frère lui conter cette douleur. Au lieu d'y compatir, mon frère fut formalisé et me signifia que, si je n’étais pas contente, <i il placerait son père à Bicêtre, ceux qui étaient enfermés dans les maisons de l’État n’en sortant plus, ne pouvant pas être vus, et étant punis lorsqu’ils se plaignaient ; que, d’autre part, c’était bien moins cher. »
Jamais je n’avais eu la moindre diseussim avec mon frère. Cependant, à ce discours, je ne pus m'empêcher de bondir. « Mon père à Bicêtre ! à Bicêtre ! Avezvous bien osé dire cela, alors qu'il a de quoi payer sa pension avec son propre argent, sans rien demander à personne ? Qui a donc ici le droit d’éccnomiser son