‹ Mémoires d'une aliénéeChapitre 14 sur 86 · CHAPITRE PREMIER. — ABRÉGÉ DE MA ME · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. — ABRÉGÉ DE MA ME

avoir? Il doit, avant tout, servir à son bien-être. Mon pauvre père ! vous n’avez que moi pour vous aimer; mais tant que je vivrai je saurai vous aimer et vous défendre 1 » Puis je fondis en larmes.

Cette altercation augmenta le froid qui existait entre nous depuis le mariage de ma sœur.

Mon père mourut le 20 octobre suivant. Je l’avais vu bien faible le 16. Le 19, mon frère me fît dire de venir le prendre avec une voiture à son bureau, où il m’attendait avec son fils Jean, et nous allâmes ensemble à la maison de santé. Mon pauvre père était couché et au plus mal.

Il ne pouvait plus parler ; sa tête était enflée ; les mouches le dévoraient. Dès qu'il entendit ma voix, ses yeux, qui seuls avaient encore’ leur mouvement, me cherchèrent jusqu’à ce que, m’étant placée en face de lui, il les fixa sur moi et commença une de ces conversations muettes qui laissent un souvenir ineffaçable. Je lui parlais ; il me répondait en ouvrant et fermant les yeux. Je voulus chasser les mouches ; il prit mes mains dans les siennes, les sema, me regardant le plus qu’il pouvait... Mon frère et son fils vouluren! aussi lui prendre la main ; il lâcha les miennes et se mit à frapper les autres mains qui s’avançaient. Le médecin intervint et nous fit tous sortir, en disant qu’il était surexcité et qu’il fallait le laisser mourir en paix. Je tombai à genoux... On m’entraîna; je n’avais plus de pensée. Mais, au moment de partir, je me souvins de

cette main qui avait pressé la mienne, et je demandai à mon frère de me donner Vanneau d'or que mon père avait à son doigt, comme souvenir de son dernier moment. Il me le promit devant le médecin.

Ma sœur et ma belle-sœur n’avaient pas pu venir lui dire adieu ; elles étaient « trop sensibles » pour cela.

Le lendemain matin, je vins avec ma femme de ménage revoir une dernière fois celui que je ne devais plus retrouver que dans mon cœur. Il était mort !... Mort seul, sans enfant près de lui, entre les mains d’un service étranger, et on m’avait refusé le bonheur de rester dans un coin jusqu’à son dernier souffle ! Ma mère avait été soignée par moi-même ; je l’avais vue à l’heure suprême, embrassée chaude encore... Il était là, froid, insensible, lui dont le regard avait su trouver un signe pour me parler, quoique perdu d’esprit !

Quel désespoir, quel remords pour ma vie entière ce serait, si j’avais pu le garder chez moi et que j’aie à me reprocher de l’avoir livré volontairement à cet abandon ! Je l’embrassai doucement; j'avais peur de le troubler.

M. le docteur Rotta m’offrit de me donner l'anneau qu’il avait encore au doigt ; mais j’aurais regardé comme • une profanation de le déranger pour moi dans son repos. Je priai donc le docteur d’être assez bon pour le prendre quand on l’ensevelirait et le donner à mon frère, qui le remettrait entre mes mains à notre première entrevue. M. le docteur Rotta me dit que ma sœur était venue

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