CHAPITRE PREMIER. — ABRÉGÉ DE MA VIE
avant moi et avait fait une scène de désespoir terrible.
Les grandes douleurs ne font pas de bruit et aiment l’isolement. Je rentrai chez moi. Au bout de huit jours, mon frère m’invita à dîner. Je me rendis à cette invitation le désespoir dans bàme. Je fondis en larmes en les voyant, puis je tendis la main vers mon frère. « L’anneau, lui dis-je. — L’anneau? Je l’ai fait couper, parce qu’il était trop grand, et je l’ai donné à ta sœur. — A ma sœur ! » répétai-je avec stupidité.
Ce coup m’avait hébétée. Je ne comprenais pas.
Cet anneau d’or, simple, sans aucune valeur, ne pouvait être qu’un souvenir; s’il n’avait pas frappé mes yeux, on l’aurait enterré avec mon père. Mon frère me l’avait promis à son lit de mort, et mon frère le donnait à sa bru, qui n’avait pas même été voir son père !
Je ne comprenais pas! non! Mais mes yeux s’étaient séchés ; quelque chose s’était brisé en moi. Je n’avais plus rien à dire, rien à faire là. Je n’ai même pas protesté. Avais-je besoin d’un anneau d’or , pour penser à celui qui m’avait élevée, aimée, protégée? J’avais son amour ; l’autre pouvait avoir son anneau !
A la fin du dîner, où je ne pus manger, on le comprendra, mon frère alla chercher le testament de mon père qu’il avait chez lui depuis le mois de février. Il l’ouvrit, nous le lut lui-même. Voici ce que j’en ai retenu : « Après s’être mis en présence de Dieu et . avoir déclaré qu’il était dans toute la possession de ses
MÉMOIRES D CNE ALIÉNÉE.
facultés intellectuelles, il partageait ce qu’il possédait en trois parts égaies entre ses trois enfants. Il léguait son mécanisme uranographique à son fils aîné, Claude- Daniel, à la condition expresse qu’il nous servirait de père, à ma sœur et à moi... »
Il paraît que ce testament a été fait avant le mariage de ma sœur, car il n’y est pas question de son mari.
Après l’avoir lu, mon frère a demandé à son fils Jean, qui comme mari de ma sœur la représentait, et à moi, si nous voulions nous occuper de la liquidation, avoir chacun notre notaire ou lui laisser tout pouvoir d’arranger les choses pour le mieux.. Nous avons tous deux répondu en le priant de s’en charger, et en le remerciant de vouloir bien être assez bon pour nous éviter ces ennuis. Il a alors replié le testament, l'a remis dans son enveloppe, s’est levé pour aller l’enfermer. Je l’ai prié de me le laisser voir. Il m’a refusée net.
Je l’ai regardé en silence, profondément.... Puis je me suis levée tranquillement; j’ai pris mon chapeau, mon châle; je leur ai dit adieu. Je n’y suis plus retournée.
Quand toutes les affaires furent réglées, mon frère m’envoya, par un tiers, la somme de 1,500 et quelques francs pour ma part de succession, avec un compte énorme que je n’ai même pas regardé. J'ai donné reçu sans faire une observation, bien que je fusse un peu