OH AP. III. — MON ENTRÉE A CHARENTON
— Vous avez bien raison, monsieur, lui dis-je; cette entrée est préférable, et si vous le permettez, je vous présenterai à ces dames.
Il devint pourpre de colère, sauta d’un trait jusqu’au cocher, auquel il parla avec une violence extrême, et qui comprit enfin où il fallait aller.
— Allons, dis-je à M. de Kinkelin quand il fut remonté, le pauvre homme a eu de la peine à comprendre qu’il fallait passer la barrière de Charenton.
Après un moment de silence, il me dit :
— Votre prophétie est fausse, car nous venons de passer la barrière de Bercy.
— Oui, mais pour fermer sur moi la porte de Charenton.
— Ah ! vous savez que vous allez à Charenton ? Hé bien ! vous verrez qu’on saura bien vous y garder !
— Je n’ai rien à craindre, monsieur, car je n’ai rien fait de mal, et si, sachant ce qui allait m’arriver, je suis rentrée au lieu de fuir, c’est que j’ai foi en l’honneur et en la justice des hommes auxquels je vais avoir affaire.
— Vous sortiez donc ? me dit-il avec stupéfaction.
— Comment ! dis-je à mon tour, fort surprise ; comment, si je sortais? Mais journellement, et c’est un hasard que vous m’ayez trouvée. Qui ferait mes affaires, si je restais chez moi les bras croisés?
Notre étonnement réciproque est facile à expliquer.
5G mémoires d’une aliénée.
M. de Kinkelin ne savait de moi que ce qu’on lui avait raconté de ma prétendue séquestration; et moi, malgré la visite inattendue du commissaire de police, venant peu de jours auparavant constater mon décès imaginaire, je n’avais pas supposé un instant que, sortant toute la journée, on pût me dire enfermée et m’enlever sous ce prétexte.
D’ailleurs, M. le baron ne m’interrogeait ni par bienveillance, ni dans le but d’être juste. Sa parole était brusque, dure; il semblait fort ennuyé et fort en colère de perdre son temps à remplir une besogne pareille; il ne me questionnait que pour faire quelque chose en route.
Le peu de mots que j’ai rapportés plus haut montre que c’était un parti pris, puisqu’il m’a signifié qu’on me garderait... et qu’il m’a enjoint de « donner ma clé » au simulacre de commissaire de police qui l'accompagnait, et qui semblait aussi affligé que confus du rôle qu’on lui faisait jouer.
La voiture s’arrêta devant un établissement au haut duquel un grand drapeau flottait au vent.
Nous étions arrivés.
Je fus conduite dans l’intérieur, je ne sais ni par qui, ni comment, à travers des chemins dont je n’ai gardé aucun souvenir, tant l’émotion m’a envahie quand j’ai entendu la porte de la rue se fermer sur moi, et que je n’ai plus eu besoin de toute mon énergie pour paraître calme et pour répondre à propos à cet inconnu, qui,
CHAP. III
MON ENTRÉE A CHARENTOX.
sans m’avoir jamais ni vue ni interrogée, disposait de mon sort à son gré.
Cet état, du reste, n’a duré que le temps du trajet.
Dès que je me suis arrêtée et trouvée dans un quartier clos de toutes parts, le sentiment de ma position m’est revenu; j’ai pu regarder autour de moi et me rendre compte de l’endroit où on m’avait menée.
On avait pris la précaution d’aller faire une visite à Mrae la supérieure pour la prévenir de mon arrivée, la mettre au courant de ce qu’il était indispensable de faire savoir à MM. les docteurs et administrateurs.
Introduite, dès mon arrivée, dans une division propre et tranquille, dite de convalescence, je fus interrogée le lendemain matin par M. le docteur Calmeil, entouré de toute son imposante suite d’internes et de religieuses.
J’appris alors que M. le baron de Kinkelin était le docteur Pelletan, que je savais être le médecin et l’ami de mon frère et de sa famille.
J’étais accusée de spiritisme et de monomanie religieuse, avec hallucination, etc., etc., dont M. le docteur trouva si peu de traces qu’il s’écria « qu’il était impossible qu'on m' eût amenée pour cela. » Mais quand je lui eus dit qu’on devait s’introduire chez moi, y fouiller, prendre ma correspondance, et que je l’eus mis au courant des avertissements qu’on m’avait donnés, dont une partie était déjà accomplie, puisque j'étais enfermée; quand je l’eus prié de vouloir bien faire constater mon identité, mon nom, et examiner
mes papiers qu’on disait être faux, M. le docteur me déclara « que j’avais l’imagination vive, des idées de persécution ; que la maison ne se chargeait ni d’affaires criminelles, ni de rien constater, s’en rapportant, pour le nom et l’identité, aux personnes qui effectuaient le placement, et qu’elle gardait les pensionnaires tant qu’on le lui demandait et qu’il y avait de l’argent. » Puis il me prescrivit un bain d’une heure, ce qui est la preuve qu’il ne me trouvait pas trop folle, la folie se mesurant à la longueur du bain dans ces établissements.
Après une déclaration aussi carrément formulée, je n’avais rien de mieux à faire que de me taire et d’attendre les événements, ce que je comptais faire le plus tranquillement possible, sachant bien ne pas les attendre longtemps.
Mais j’avais compté sans les abominables persécutions de ces affreuses maisons. Mesdames les religieuses commencèrent par m’enlever ma petite chienne et par en disposer pour l’envoyer à Mme la comtesse de R***, sans m’en dire un mot avant le fait accompli. Le jour suivant, la surveillante d’office, sœur Saint- Sauveur, s’empara de mes papiers, des 1,102 fr. 45 qui s’y trouvaient, avec mon petit portefeuille algérien.
J’eus beau réclamer, protester, dire qu’elle se compromettait, que ces papiers étaient des faux en écriture publique — à ce qu’on m’avait dit, — elle n’en emporta pas moins le paquet dans son cabinet, au lieu de
CH AP. III