‹ Mémoires d'une aliénéeChapitre 22 sur 86 · MON ENTRÉE A CHARENTON · texte numérisé non relu

MON ENTRÉE A CHARENTON

le remettre réglementairement au bureau, et je la trouvai deux fois occupée, avec des pensionnaires favorites, à compulser mes actes, à lire mes lettres de famille, d’affaires, mon inventaire, et à faire circuler de main en main toutes mes notes.

Je m’en plaignis à Mm- Sainte- Sophie, la supérieure, qui se les fit donner et me dit d’être tranquille. Confiante en elle, je ne m’en occupai plus, les croyant déposés à l’administration, qui en était responsable, et ayant, du reste, d’autres soucis.

Je fus mise trois fois au carcan dans une baignoire vide, par ordre du médecin, sur les rapports de mesdames les religieuses, et on me jeta jusqu’à cinquantedeux seaux d’eau froide sur la tète, sans que je susse à quelle occasion, car on ne m’avait rien dit ni rien demandé. Ce n’est qu’une fois ces exécutions faites que j’appris avec stupeur que c’était parce que j’avais, pendant la nuit, porté secours à l'une de mes compagnes de dortoir qui s’était trouvée mal, que j’avais oublié de rendre une paire de ciseaux à la maîtresse d’ouvrage et que j’avais écrit trois mots sur un mur!... Ceci me fit horreur.... Il y avait de quoi rendre malade la femme la plus robuste, rendre stupide ou folle une femme délicate et timide.... Mais cela ne suffit pas encore. Sous prétexte de m’éviter la vue de l’hystérique qui m’avait émotionnée, on me mit coucher dans un dortoir d’agitées ; et sous prétexte que je ne pouvais pas dormir, on me donna journellement des bains de six heures.

MÉMOIRES Jj’üXE ALIÉNÉE.

Je compris enfin, d’après ces soins énergiques, que je devais passer pour malade, et je le devenais en effet de corps et d’esprit, car, n’étant pas de nature à me laisser malmener, je commençais à me révolter et à me plaindre hautement, quand cet état de choses, qui avait duré quinze jours, changea pour faire place aux égards et aux attentions. On me prescrivit un régime alimentaire exceptionnel ; on me donna une chambre particulière; je pus aller d’une division dans l’autre et rester une heure ou deux par jour au piano, dans un cabinet séparé.

J’étais devenue nécessaire à l’administration : Mlle Langlois, la musicienne, était tombée subitement malade, et je l’avais remplacée avec une grande complaisance, pour ne pas priver les pauvres pensionnaires de leurs réunions musicales du dimanche et des répétitions qui avaient lieu en semaine.

Etait-ce là l’unique raison de ce changement?

Je ne le crois pas. Les documents produits par l’enquête constatent que l’administration était à ce moment fort embarrassée de la façon irrégulière dont j’avais été placée et que j’ignorais encore; on voulait éviter que j’eusse d’autres motifs de me plaindre.

Des pensionnaires me répétèrent avoir entendu dire « qu’on avait apporté quelques effets pour moi à Mme la supérieure, à laquelle on avait dit en même temps que tout était saisi chez moi ; qu’on allait faire vendre et probablement me passer à la Salpétrière, si

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