‹ Mémoires d'une aliénéeChapitre 25 sur 86 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Gui a fait agir le docteur Pelletan.

On remarquera sans doute que ce qui s’est passé jusqu’ici met en jeu tout une série d’inconnus, m’avertissant, me faisant des offres diverses, pour aboutir enfin à l’enlèvement et à la séquestration annoncés.

La façon dont j’ai agi prouve bien que j’avais reçu une règle de conduite, sans quoi je fusse restée obscure, t ignorée, après la mort de mon père comme auparavant.

Au lieu d’une artiste dont on parlait, je n’aurais été qu’une pauvre petite maîtresse de piano, dont personne ne se serait souvenu après quatorze années de disparition.

Grâce à la notoriété que j’avais acquise, j’ai pu invoquer de nombreux et honorables témoignages; j’ai pu éclairer l’enquête, à laquelle je dois de pouvoir reconstituer à peu près le passé. \

Il y a des personnes qui soutiennent que les visites \ de la dame noire , de l’inconnu qui m’a remis des

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papiers et de l’argent, sont un rêve de mon imagination.

Je demande à toute personne raisonnable si un rêve, une folie raisonnante, comme disent MM. les aliénistes, peut faire deviner ce qui se passe, ce qui s’est passé, faire prendre les précautions que j'ai prises et que les événements ont si bien justifiées.

Quand le pseudo-docteur Chevalier est venu m’avertir de l’imminence de la catastrophe à moi annoncée depuis 1840, il me dit : « Que vous le veuilliez ou non,les choses seront ; et si vous ne faites pas tout ce que je vous dis, vous êtes perdue. Mettez donc la raison et le droit de votre côté. Folle ou non folle, vous allez passer pour l’être. Une fois séquestrée, tout est contre vous, à moins de rencontrer des gens intègres sur votre route. Or, sachez-le bien, vous êtes perdue également si vous redevenez libre sans avoir prouvé que vous n’avez jamais été folle et que vous êtes la victime d'un crime. »

C’est cette conviction qui m’a fait refuser à diverses reprises un certificat de guérison me livrant, sans défense et sans ressource, à des ennemis cachés dont j'avais éprouvé la puissance.

Le baron de Kinkelin avait pris le nom de mon frère comme prétexte pour m'enlever de chez moi ; mais j’ignorais absolument alors que M. Claude-Daniel Rony eût trempé en quelque chose dans cette infamie. Nous ne nous voyions plus ; les affaires de la succession de

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mon père étaient réglées depuis longtemps ; nous n’avions aucun intérêt commun, rien qui pût faire de moi un sujet de haine ou d’embarras.

C’est lui-même qui affirme sa participation à ce crime dans un mémoire, diffamatoire pour moi et qui est loin d’être justificatif pour lui, qu’il a adressé à M. Tailhand, mon rapporteur à la Chambre des députés.

La minutieuse enquête faite successivement par les deux rapporteurs de ma pétition, MM. Tailhand et -d’Aboville, a fait connaître les agissements étranges auxquels j’ai dû ma séquestration.

Voici d’abord un passage du mémoire de M. Rouy :

Ville-d’Avray, le 2 octobre 1872.

Toutes relations étaient entre nous irrévocablement rompues, et ne m’en occupant plus, je la perdis de vue. Je fus donc fort surpris en recevant à la Presse, dont j’étais l’administrateur, la visite d'une dame, la comtesse de R..., venant tâcher de renouer ces relations. Elle envoya quelque temps après une autre dame à M. Émile de Girardin, pour solliciter son influence sur moi. Je venais de subir une douloureuse opération, et j'étais par suite, alité dans ce moment même à Ville-d’Avray. Ce fut donc à mon fils, gérant de la Presse, que M. de Girardin adressa la note qui suit :

« Mme Lefébure, dont je vous envoie le billet, est venue me « faire part de la situation extrême dans laquelle est tombée « votre tante; MIIe Hersilie Rouy, il parait qu’elle est folle ; elle « n’est plus nourrie que par son concierge, sans lequel elle « mourrait de faim.

« Mme Lefébure m’a dit avoir fait une démarche près de votre « père. Je lui ai répondu que je ne pouvais intervenir* dans une -* affaire de famille, que je ferais part seulement de la démarche

« qu’elle avait faite près de moi. En tout cas, il me semble que « M. Pelletan étant médecin de la Salpêtrière, il y aurait lieu de « voir avec lui ce qu’il y aurait de mieux à faire pour votre mal- (( heureuse tante, si on la transporte à la Salpêtrière.

Voilà le premier fl attaché.

Le docteur Pelletan rédigeait les articles- de médecine dans le journal la Presse ; il était l’ami et le médecin de mon frère et de ses enfants.

Voici le billet de Mme Lefébure à M. de Girardin :

« Monsieur,

« En sortant hier de la bienveillante audience que vous avez « bien voulu me donner, je me suis aperçue que j'avais oublié de « vous donner l’adresse de M11' Rouy, que son frère ne doit pas « connaître, puisqu’elle a changé de quartier depuis quelques « mois ; je vous l’envoie au bas de son portrait, et je vous prie. «-Monsieur, si quelques îésultats arrivaient pour elle par votre « puissante intervention, de vouloir bien les faire connaître à « MT la comtesse de R..., qui s'intéresse beaucoup à Mlle Rouy. « et a fait auprès de son frère la démarche remplie de bonté « et de bienveillance dont je vous ai parlé.

« J. Lefébure. »

.le ferai remarquer que, dans cette lettre, M™8 Lefébure ne parle nullement de folie ni de me faire enfermer, mais de me venir en aide d'une façon quelconque.

On m’avait bien avertie qu’on mendiait en mon nom.

Le passage suivant d’une lettre de Mmo de P.... à

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M. d’Aboville prouve combien cette dame était loin de se douter de la trame à laquelle on cherchait à mêler son nom :

25 décembre 1875.

Une dame, Mme Lefébure, que j’avais rencontrée chez

M1,e Rouy, étant venue me parler de l’état de gêne et de souffrance où se trouvait cette dernière, nous eûmes l’idée de faire une souscription pour elle parmi ses nombreux amis, et d’en parler tout d’abord à son frère ; nous allâmes donc à la Presse. Dès les premiers mots, M. Rouy, assez disgracieux, eut l'air de ne point connaître sa sœur, et nous partîmes irritées de ses mauvais sentiments, etc.

Ctcsse de R...

M. de R... fils avait écrit à M. Le Normant des Yarannes, le 5 janvier 1869 :

Complètement étrangère aux circonstances qui ont précédé et accompagné la réclusion de M11* Rouy à Charenton, ma mère ignorait même quelle y eût été placée sous un autre nom.

Je reprends la suite du mémoire de mon frère :

Mme Henri Hayet, ancienne connaissance d’Hersilie, qui ne l’avait pas vue depuis trois ou quatre ans, a reçu lundi (28 août) un rouleau de trois romances d'Hersilie, avec son portrait, quelques vers au bas, et dans une enveloppe un dé d'or, ancien cadeau quelle lui renvoyait.

Surprise de cet envoi, ayant une sorte de pressentiment, cette dame est allée le soir même rue Laval, puis rue de Penthièvre, 19, où demeure actuellement Hersilie. Elle a sonné, elle a frappé, et n'a obtenu aucune réponse. Hersilie, à ce que lui a

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dit le concierge, est enfermée chez elle, calfeutrée, toutes portes et fenêtres fermées depuis dimanche, c’est-à-dire qu'au moment de la visite de Mme Hayet, il y avait déjà vingt-quatre heures. Cette dame, très-inquiète, est allée à la Presse, puis est venue ici le même soir, à dix heures, pour me prévenir. Le concierge de la rue de Penthièvre lui a dit qu'il craignait qu'Hersilie ne fût folle.

Le fait de la restitution est exact. C’est moi-mème qui ai déposé ces objets citez son concierge, et j’avais pour agir ainsi des raisons que Mme Hayet connaissait bien. J’étais tout bonnement allée dîner en ville pendant qu’elle carillonnait chez moi.

Puis il m’écrit encore que M. Audiat, le médecin d'Hersilie. est venu lui-même le prévenir qu’elle était dangereusement folle, et qu'il fallait y prendre garde.

Enfin, sous l'entête : « Diocèse de Paris, paroisse de Saint- Augustin, » je reçois la lettre dont, cette fois, copie entière, datée du 30 août 1854:

« Monsieur,

« Étant à la recherche d'une institutrice pour une famille trèsci recommandable, M. le curé de Saint-Augustin, à qui j’avais « demandé conseil, me donna l'adresse de MUe Rouy, 19, rue de « Penthièvre. J’ai été douloureusement affectée de trouver cette « demoiselle dans un état d’aliénation complet. Le matin même. « la police avait dû ouvrir la porte de force, parce qu elle n'avait « pas paru depuis plusieurs jours, et que l'on craignait quelque « malheur. J'ai cru. Monsieur, que je devais vous instruire de ce « fait, pour que vous puissiez prendre des mesures pour Mademoi- « selle votre sœur, dont la position est on ne peut plus alarmante : « le propriétaire craint quelque accident, et les concierges m'ont « priée en grâce de vous exposer leur difficile position vis-à-vis

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ce de Mlle Rouy, pour laquelle ils ont beaucoup d’égards et de 'i « considération, mais avec laquelle ils ne sont pas en sûreté ; i» dans les conditions actuelles, i « Recevez, etc.

Signé : « C. de Grozelier. >>

Comment cette dame, qui était venue m’offrir une place d’institutrice, qui semblait extrêmement convenable et bienveillante, avait-elle pu, en sortant de chez moi, m’ayant vue elle-même, appeler mon frère à prendre des mesures, sur la prière instante de mes concierges? C’ était inconcevable. — J’ignorais qu’elle fût venue une seconde fois pour me voir.

J’en reçus l’explication suivante de Mlle de Grozelier elle-même, à laquelle M. Le Normant des Varannes, chargé par l’administration des Hospices d’Orléans de faire une enquête sur rna situation, écrivit pour lui demander quel avait été au juste son rôle dans cette affaire, et lui apprendre les désastreuses conséquences de son intervention :

Paris, 11 février 1873.

Monsieur le Receveur,

Effectivement, dans le courant d’août 1854, j’ai été priée par une famille amie de procurer une institutrice pour une jeune fille. Je m’adressai pour cela à un vénérable ecclésiastique, alors curé de la paroisse de Saint-Augustin, que j’habitais, et qui avait toute ma confiance. Il voulut bien m’indiquer Mlle Rouy, qu’il ne connaissait pas personnellement, mais qui lui avait été recommandée.

Je me présentai chez cette demoiselle, que me reçut fort bien

et rien dans cette visite n'a pu me donner la pensée que son esprit ne fût pas parfaitement sain. Je ne puis dire le temps qu’a duré notre entretien, probablement celui de lui adresser quelques questions qui intéressaient la famille pour laquelle je traitais, de lui expliquer les conditions. Un point seulement n’avait pas été suffisamment éclairci; je lui promis d’écrire et de lui rapporter la réponse.

Elle était seule chez elle, et je ne vis personne autre dans la maison. Mais après environ une semaine, quand je revins, je trouvai qu’elle venait d’être séquestrée chez elle: on me dit que la police était venue le matin même et que personne ne pouvait la voir.

Le concierge et sa femme me firent part de ce malheur avec une grande émotion. Je les voyais pour la première et la dernière fois ; je ne leur ai parlé que dans cette circonstance. Us me parurent porter un grand intérêt à cette demoiselle, et finirent par me prier avec instance d’avertir le frère de Mllc Rouy, dont ils me donnèrent l'adresse.

J’y consentis, dans la seule pensée d'attirer la sollicitude d’un frère pour sa sœur dans une circonstance aussi pénible ; mon but a été, en cela, de faire acte de charité chrétienne, moi qui étais complètement étrangère à cela, comme vous le dites fort bien..

Jamais il ne m’a été accusé réception de cette lettre, et j’en entends parler pour la première fois hier, 10 février 1873 ; et à ce sujet, permettez-moi de vous exprimer plus que mon étonnement, ma stupéfaction.

Comment ! en plein XIXe siècle, dans un pays civilisé, où il y a une police, des tribunaux, une magistrature, on peut accomplir un acte aussi grave qu'une séquestration sur le simple avertissement d'une personne inconnue !

Mais cela, personne ne voudra jamais le croire ! Quoi ! la police saisie de cette lettre, de mon nom, de mon adresse, n'est pas venue à moi pour plus ample informé? à moi. qui n'ai jamais quitté le quartier de la Pépinière, et que l'on eût trouvée mille fois disposée à dire tout ce qui pouvait être utile à cette demoiselle, dont le malheur m'avait vivement émue!

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