CHAP. V. — CHARENTON
Voici donc la teneur exacte de mon enregistrement à Charenton :
Mlle Chevalier-Rouy, Hersilie-Camille-Joséphine, née à Milan
(Italie), âgée de quarante ans, célibataire, fille de et
de
Profession : maîtresse de piano.
Domiciliée à Paris, rue de Penthièvre, 19.
Trois semaines après mon entrée, le docteur Pelle tan écrit au directeur de Charenton :
J'ai fait placer le 10 de ce mois, dans la maison impériale de Charenton, MIIc Hersilie Rouy, pour laquelle je demande une bourse gratuite. Comme le mois va finir et qu’on pourrait l’évacuer sur la Salpêtrière faute de paiement du mois prochain, j’ai l’honneur de vous prévenir que je suis chargé par les personnes qui s'intéressent à cette malade de vous payer le mois prochain.
Cette lettre n’avait pour but que d’établir officiellement ma qualité d’indigente sans famille.
On m’avait envoyé de chez moi, du 25 au 28 septembre, un peu de linge et quelques effets de rebut, jupes sans corsage, caracos du matin en étoffes d’été, avec lesquels il m’était 'impossible de me présenter nulle part au mois de novembre, si l’on m’eût remise en liberté, et m’obligeant à demeurer toute la journée dans une tenue négligée qui m’attira un blâme du docteur.
On avait joint à cet envoi une pièce de jaconas avec
laquelle on me fit faire une robe de chambre, malgré mes protestations. J’ai cependant profité de cette malheureuse robe pour la mettre sous mes jupes et me couvrir un peu mieux, car je souffrais beaucoup du froid et m’en plaignis au docteur Calmeil, qui fit écrire le 24 octobre au docteur Pellelan :
Permettez-moi, Monsieur, de la manière la plus pressante, de vous prier de faire connaître à qui de droit que la privation de vêtements chauds est on ne peut plus nuisible à la santé de la malade, et qu’il y a urgence à en effectuer l’envoi. Mlle Hersilie prétend avoir chez elle des vêtements et du linge plus qu’il ne lui en faut, etc.
Le Directeur de Char en ton, Signé : Boüé.
Le docteur Pelletan répondait le 27 :
J’ai fait part à qui de droit (?) de la réclamation que vous m’avez faite pour les vêtements d’hiver de Mlle Hersilie ; je n'ai pas encore reçu leur réponse.... Je crois que leurs moyens ne leur permettront pas de payer sa pension.... et qu'il n’y aura pas lieu pour l’administration de donner suite à cette demande. Je viens vous prier, dans ce cas, de la diriger sur la Salpêtrière, dans le service de mon ami Falret.
Il priait toutefois le directeur d’attendre une nouvelle lettre de lui.
Le 30 octobre, le docteur Pelletan écrivait au directeur de Charenton pour confirmer le refus de paiement et mon transfert à la Salpêtrière, « dam le service de
CM A P. V. — CilA MENTON.
mon ami, le docteur Fcdret, auquel j'irai la recommander. »
Ma pension était payée jusqu’au 1er novembre ; j’aurais donc dû être envoyée à la Salpêtrière à cette époque.
Mais Mine Lafitte, passant par Paris à son retour d’Angleterre, et ayant su que j’étais à Charenton, s’y présenta pour me voir. On lui refusa ma vue; mais on lui dit sans doute dans quel dénûment je m’y trouvais, car elle paya un mois de pension et m’envoya une ro"be de chambre en drap anglais doublée de finette.
Mme Lafitte étant repartie pour Londres, et personne ne payant plus, M. le directeur de Charenton adressa au préfet de police une demande de transfert à la Salpêtrière, suivant que le docteur Pelletan l’en avait prié, « pour la demoiselle Chevalier -Rouq ( Hersilie - Camille- Joséphine), admise à Charenton à titre de placement volontaire, n’ayant, à ce qu’il parait, ni famille, ni parents, et complètement dénuée de ressources. »
L’ordre de translation, sollicité le 1 1 , arriva le 30 novembre de la préfecture de police.
Sauf le retard dû à la généreuse intervention de Mmc Lafitte, les choses s’étaient bien passées ainsi qu’il en avait été convenu entre M. Pelletan et ses mandataires.
M. Pelletan écrivait à M. Rouy, dans une lettre sans date, communiquée par ce dernier à mon rapporteur, et qui me paraît avoir été écrite en octobre :
L’administration de la Salpêtrière recherche la famille légale des malades qu’elle reçoit, et lorsqu'elle les trouve en position de payer les journées, elle l'exige; mais dans ce cas, vous n'avez pas paru : moi seul ai été mis en avant.
J’ai payé jusqu'ici à Charenton ; je ne le veux plus. Voici ce que je répondrai à l’administration, si elle veut me relancer, et tout sera dit,
La famille légale, ce sont les ascendants ou descendants du malade; les collatéraux ne doivent rien, et le docteur Pelletan devait le savoir mieux que personne. Mais en recherchant ma famille légale, on aurait trouvé ma famille réelle, et c’est ce qu’il ne fallait pas, pour pouvoir me dire Chevalier, de parents inconnus, et me faire passer sous ce nom aux indigentes.
Sous ce rapport, Charenton était précieux, car, ainsi que le dit encore le même docteur Pelletan, dans une note adressée à Ville-d’Avray, et datée du 1er août 1854, surchargé de septembre :
Un certificat d'un médecin connu, constatant l’état mental de la malade, suffit pour faire mener à Charenton la personne qu'il faut soigner.
1er août (septembre) 1854.
Et mon neveu Henri écrivait à son père, toujours sans date, mais la veille ou l’avant-veille de mon enlèvement :
Le mieux, à son idée (il s’agit du docteur Pelletan), et quoi qu'on en décide, serait d’envoyer Hersilie à Charenton.de payer
CHAP. V
CHARENTOX.
le premier mois, soit 50 fr. S’il ne te convient pas de continuer le paiement, elle serait transportée d'office à la Salpêtrière, sans aucune formalité dégradante.
Ce serait donc, au besoin, un moyen de la faire entrer à la Salpêtrière sans ces formalités premières.
Les formalités dégradantes sont celles précisément qui ont lieu dans le transfert d’établissement à établissement, transport en voiture cellulaire, etc., tandis que de chez moi on m’eût conduite en fiacre à la Salpètriève ; mais on voit assez, par les lettres que je viens de citer, quelles sont celles de ces formalités qu'il importait à la famille Rouy d’éviter.
A cette époque précisément, l’administration de Charenton se trouvait dans l’embarras à mon sujet, m’ayant acceptée d’une façon irrégulière, sans autre pièce que le certificat du médecin effectuant le placement, et ori était aussi désireux de me dire guérie pour me renvoyer, qu’on avait été pressé de me dire folle pour me recevoir.
On me lit proposer la place de musicienne, si je voulais accepter un certificat de guérison mettant chacun à couvert.
On disait que tout avait été saisi, vendu chez moi, et que je n’avais plus rien au monde; cette détresse devait me rendre de facile composition.
Ne pouvant accepter d’avoir été folle, de me reconnaître guérie, et par conséquent d’abandonner toute poursuite; croyant mon argent et mes papiers au bu-
reau; sachant que je trouverais à la Salpêtrière un agent spécialement chargé des affaires des malades; ayant pris d’autre part la précaution de cacher une somme de 900 fr. en billets de banque dans une petite bottine d’étoffe claire qui ne me quittait pas et dont j’avais fait un sac à ouvrage, je fus presque contente de me voir transférée dans cette maison .
CHAF. VI. — DE CHARENTON A I.A SAEPÉTRIÈRE. 87