‹ Mémoires d'une aliénéeChapitre 34 sur 86 · DE CHARENTON A LA SALPÊTRIÈRE. DI · texte numérisé non relu

DE CHARENTON A LA SALPÊTRIÈRE. DI

L’un, qui semblait le chef, paraissait avoir une quarantaine d’années. Il avait un extérieur distingué, un air intelligent, entendu, bienveillant et sévère à la fois; l’autre était un magnifique jeune homme aux cheveux châtains, qui regardait par dessus l’épaule de son chef.

— Que faites-vous donc? me dit-il, assez surpris de me voir avec la cuillère de bois à la main.

— Vous le voyez, je fais manger l’une, et je tâche de consoler l’autre. A quoi bon se désoler quand on ne peut changer son sort?

— Il paraît que vous êtes philosophe. Quel est votre nom ?

— Hersilie Rouy.

Il regarda une liasse de papiers qu’il tenait à la main, fit : « Oh ! oh ! » et referma brusquement ces papiers.

Puis, s’adressant à ma compagne, il lui demanda son nom, et quand il le sut, il compulsa de nouveau son petit dossier et dit à son suivant :

« Il n’y a qu’à mettre le pied sur la pédale pour celle-ci ; quant à l’autre !... » Il fit un geste qui disait : « Ce n’est pas facile. »

Il jeta un regard autour de lui, sortit, et la porte se referma sur nous.

Quel était le beau jeune homme qui accompagnait M. le docteur ? Était-ce un élève de ce grand maître de la science, ou par hasard le commissaire de police

dont le procès-verbal est mentionné dans l’arrêté, mais dont il n’existe pas trace? — Je le demande au lecteur, qui en sait là-dessus tout autant que moi. — Toujours est-il que la visite était faite, notre sort décidé

Voici les pièces moyennant lesquelles je suis devenue pensionnaire du département de la Seine, sous la responsabilité de son préfet :

Certificat du docteur Calmeil appuyant la demande de transfert :

Nous, soussigné, etc., certifions que M11' Chevalier-Rouy est atteinte de délire partiel; qu’elle peut encore soutenir, dans certains moments, une conversation à moitié suivie, mais qu’elle est le reste du temps en proie aux idées les plus fausses, aux conceptions les plus déraisonnables ; qu elle s’abandonne aux actions les plus extravagantes' qu’il y aurait du danger à l'abandonner à l’entrainement de sa folie ; qu’il est à désirer quelle soit maintenue séquestrée.

11 novembre 1854.

Signé : Calmeil.

Note du médecin préposé à la visite des aliénés.

Paris, 30 novembre 1854.

Je, soussigné, etc., déclare que la nommée Rouy -Chevalier, sortant de Charenton, où elle est en traitement depuis septembre 1854, est atteinte de délire partiel, actes incohérents, manque de direction dans sa conduite, forme chronique constatée par le docteur Calmeil, et réclamant plus long examen.

Signé : Lasègue.

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