‹ Mémoires d'une aliénéeChapitre 40 sur 86 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La Salpêtrière. — Première mise en liberté. — Mon arrestation.

Malheureusement, ce n’était pas, comme on l’avait cru, dans la section de M. le docteur Falret, où je devais être si bien recommandée, que j’avais été placée, M. le directeur de Charenton ayant omis de le demander.

M. le docteur Trélat n'ayant aucun renseignement sur moi, aucun papier me concernant, personne lie venant me voir, trouva au bout de trois mois que je n’étais pas à ma place chez lui, et ne pouvant me renvoyer, faute de savoir à qui s’adresser, se décida à me passer à la deuxième section, dite des Grandes Loges , au service de son collègue, M. Métivié, où j’entrai le 4 mars 1855.

Dès le premier jour, M. le docteur Métivié, avec lequel j’eus immédiatement une explication, me déclara qu’on ne gardait pas aux aliénés une personne dans mon état, et me dit qu’il allait signer ma sortie.

Je le priai de n’en rien faire avant de m’avoir fait

ÛHAP. VII. — LA SALPÊTRIÈRE

rendre les papiers et l’argent que j’avais à Charenton, et mes papiers d’affaires qu’on m’avait pris et gardés au bureau à mon arrivée à la Salpêtrière.

M. le docteur Métivié fut fort étonné lorsque je lui dis qu’il n’y avait sur mon compte aucun papier administratif, aucun répondant, ni renseignement officiel; il voulut avoir le cœur net de cette affaire et savoir le nom réel et l’ individualité d’une malade bien élevée^ quoique n’ayant ni tenants ni aboutissants.

Il alla donc en parler sérieusement au bureau. On lui remit mes papiers d’affaires, que le bon docteur m’apporta lui-même le lendemain. Mais dans quel état! On les avait fouillés, chiffonnés, mis en désordre, au point de n’y rien reconnaître.

Il me fallut deux jours pour débrouiller ce paquet et montrer au docteur ébahi vingt-cinq lettres convenables et intactes. Je les gardai, en attendant le résultat des démarches de l’employé de l’administration.

Elles furent loin d’être satisfaisantes.

On lui répondit à Charenton que je n’avais de l’argent, des papiers civils et de famille que dans mon imagination malade; que je ne pouvais savoir qui j’étais, puisque nul ne le savait, l’administration ellemême n’ayant aucune pièce, et le docteur Pelletan, baron de Kinkelin, ne m’ayant placée à ses frais que parce que je n’avais ni parents, ni famille, ni répondant, et que ma triste position lui avait fait pitié, ainsi qu’à plusieurs personnes charitables.

Rien n’était plus décourageant qu’une réponse semblable.

On comprit cependant qu’à quarante ans, il était impossible de ne pas avoir une individualité quelconque et des meubles, au moins pour coucher chez soi.

L’employé avait pris la chose à cœur. 11 alla chez M. Rouy, qui l’envoya promener en lui disant « qu’il ne savait ce qu’on lui demandait, ni de quels papiers on voulait parler. » Il alla chez des musiciens qui, fort étonnés d’être questionnés sur ma filiation et mes affaires, s’amusèrent à le faire courir de l'un chez l’autre; enfin chez le docteur Pelletan, auquel il dit que j’allais porter plainte et réclamer ma sortie que le docteur Métivié désirait signer, le défaut de domicile seul s’opposant à ma mise en liberté.

M. le docteur Pelletan accourut à la Salpêtrière après l’heure de la visite, s’adressa à Mlle Belœuf, la surveillante en chef, qui me l’amena à l’infirmerie, où j’étais depuis mon arrivée.

M>le Belœuf, femme aussi supérieure que bienfaisante, m’avait reçue avec la plus grande sympathie; me trouvant faible et épuisée, elle avait pour moi d’affectueuses attentions.

M. le baron qui, en m’enlevant sans me connaître, ne m’avait même pas Regardée, à ce qu’il parait, fut très-étonné en trouvant en moi une femme du monde le recevant avec dignité et sachant s’exprimer de façon

r: 1 1 A P . VIT. — LA SALPÊTKIÈRE.

à ne lui laisser aucun doute sur ses intentions ni sur son état mental.

Il se confondit alors en excuses, avoua son imprudence et déclara à Mlle Belœuf qu’il n’était pas venu constater mon état par lui- même. Il s’était contenté d’écouter les rapports de ceux qui n’étaient renseignés que par les délégués des concierges, et, sans entrer chez moi, s’était également adressé à ceux-ci, afin d’obr tenir déplus amples explications.

Il déplora ce qu’il appela son étourderie, promit de tout réparer, mit sa bourse à ma disposition, me pria de ne pas porter plainte, d’attendre son retour, me demanda pardon, etc.

Je promis d’attendre quelques jours; je refusai avec hauteur l’offre de sa bourse, en lui faisant savoir toutes les bontés de MIle Belœuf pour moi et en lui déclarant simplement a qu’en fait de réparation, je ne réclamais rien, que mon domicile et son contenu. »

Mon domicile et son contenu! ! !...

C’est seulement alors qu’il comprit, je crois, la portée de son étourderie, car il resta un moment silencieux et interdit ; puis il partit en me tendant la main et en me promettant de se hâter de tout arranger pour le mieux.

Je ne lui donnai pas la main ; mais je l’assurai que j’étais prête à concilier si chacun y mettait du sien, de façon à ce que je puisse reprendre ma vie artistique, laborieuse et mondaine, sans faire aucun scandale

d’une absence de quelques mois, facilement explicable du moment où je rentrais chez moi comme si je revenais d’un simple voyage.

J’ignorais alors absolument comment les choses s’étaient passées. Je ne pouvais croire, malgré ce qu’on m’avait dit, qu’on avait pu vendre ce que je possédais, sans que j’eusse été ni informée de ce fait, ni même interrogée par personne; et comme M. Pelletan évita de citer un autre nom que celui des concierges, j’étais persuadé qu'il n’existait réellement qu’un malentendu fâcheux, mais réparable.

M. le baron de Kinkelin, tout au contraire, sachant que j’étais complètement dépouillée, comprenait toute la gravité de la situation et de la responsabilité qui pesait sur lui, car rien de tout cela ne serait arrivé sans sa complaisance, sans son certificat, ses conseils, ses démarches personnelles.

C’est donc sur lui, sur lui seul, que tout le poids de cette triste affaire devait retomber.

Ce n’était plus pour être agréable aux autres qu’il me devenait adverse; son propre intérêt lui ordonnait de se sauvegarder avant tout.

Il courut raconter le cas à M. le directeur de l’assistance publique, lui faire comprendre l'affreux scandale qui résulterait d’une réclamation de ce genre, faite contre l’administration, contre des personnages aussi connus que les médecins qui m’avaient gardée, que M. Rouy, qui l’avait chargé de me placer à Charenton.

CHAP. VII. •— LA SALPÉTRIÈRE

-M. le directeur, épouvanté, défendit à son commis de s’occuper de moi, en parla à M. Basse, alors directeur à la Salpétrière. Il fut entendu que, si je sortais de là, j’en sortirais avec un certificat de guérison, sous la seule responsabilité du médecin , sans que l’administration me vînt en aide sous aucun prétexte, car cela aurait eu l’air de convenir d’un tort.

Le pauvre jeune commis, qui y avait mis tout son. zèle, vint me dire cela lui-même, n,’y comprenant rien, parce qu’il avait été chargé d’autres affaires à peu près pareilles qui s’étaient arrangées du consentement de chaque partie.

Quelques jours après, on me fit savoir du bureau que la somme de 15 fr. y avait été déposée de la part de M™* la baronne de Kinkelin.

On n’entendit plus parler du docteur Pelletan, et l’administration resta dans une ignorance d’autant plus profonde de mon nom et de mon identité, qu’il avait répété ce qu’il avait dit à Charenton, affirmé qu’il n’avait agi qu’à la demande de personnes très-haut placées , qui me portaient un vif intérêt et qui ne voulaient pas être nommées; que je n’avais absolument aucune ressource ; que ma folie était des plus caractérisées, etc.

Ceci s’accordant avec le désir de l’administration d’éiouffer cette affaire, on donna raison au docteur Pelletan, et les bureaux ne s’occupèrent plus de

moi.

Cependant, ce qui venait de se passer attira l’attention sur moi.

Le besoin qu’on semblait avoir de me faire disparaître, tout en disant me porter intérêt ; le soin qu’on mettait à taire mon identité, à ne procurer aucun papier, aucun renseignement ; le silence de l’administration chargée de ma tutelle ; la manière dont j’avais été élevée; une certaine ressemblance qu’on me trouvait avec Mme la duchesse de Berry ; le nom de Chevalier, se rapportant à celui d’une femme qui, m’avait-on dit, était accouchée aux Tuileries le 29 septembre 1820, rappelèrent les bruits répandus depuis cette époque sur la naissance du duc de Bordeaux, et firent dire I que je pourrais bien être la fille de la princesse.

Chacun fit son commentaire.

Cela devint d’autant plus sérieux qu’on était en pleines négociations pour amener la fusion des deux branches des Bourbons, et qu’on savait que la Salpêtrière servait souvent d’oubliette pour engloutir des victimes, sous prétexte d’aliénation mentale.

Je réclamais mon nom, réparation, justice.

M. le docteur, consterné, me fit comprendre qu’il ne pouvait me rendre libre que par un certificat de guérison, et, en l’absence de tout moyen d’existence, puisque je n’avais plus rien, m’offrit de rester dans sa section, où on tâcherait de rendre mon sort le plus doux qu’on pourrait.

Était-ce possible? Être dépouillée de tout ce que

CHAP. VU. — LA SALPÊTRIÈRE

j’avais et accepter la séquestration, la dégradation intellectuelle, la perte de tous mes droits civils?... Vivre au milieu de pauvres insensées, dans le centre le plus misérable, le plus énervant, le plus effroyable.... alors que, dans toute la force de l’âge, du talent, de l’intelligence, je pouvais reprendre ma place avec d’autant plus de succès, qu’un scandale pareil devait émouvoir la foule, faire courir à mes concerts, mettre toute „ la presse en émoi, me procurer des dommages-intérêts considérables?

Non, certes!... Mais que faire?

Le pauvre docteur ne pouvait que ce qu’il offrait. Mes lettres ne partaient pas, et le chef de bureau m’avait assuré que la justice, si elle intervenait, se bornerait à me faire mettre à la porte, sans s’occuper autrement de mes affaires, des ennemis qui pourraient me faire enfermer de nouveau, ni de savoir où j’irais, sans papiers, sans argent, sans domicile et sans protection.

Les mois s’écoulaient, et je commençais à désespérer, tout en sentant croître mon indignation et ma résolution d’en finir par un coup d’éclat.

Sur ces entrefaites, des ouvriers vinrent travailler dans la section.

J’eus l’idée de frapper leur imagination en me servant du mystère qui m’entourait et de la ressemblance qu’on me trouvait avec la duchesse de Berry.

.T’avais vu tant de procès de vrais ou faux Louis XVII

.MEMOIRES L'UNE ALIENEE.

impressionner la loule, que j’eus Ici en moi-mème

pour la remuer à mon tour et pour arriver, au moins,

à faire un peu de bruit.

J’écrivis donc à ces ouvriers en les priant de se charger de lettres pour la justice, la préfecture de police et quelques journalistes.

Ces lettres disaient :

« Qu’une inconnue était arbitrairement séquestrée à

la Salpêtrière ; qu’il était impossible de se procurer

aucuns papiers la concernant ; que c’était la fille de la duchesse de Berry, à laquelle on avait substitué un garçon, etc. »

Les ouvriers connaissaient cette histoire. Ils prirent feu. Je leur remis un mot pour aller chercher quelques portraits de moi et des romances chez un marchand de

musique. Cela leur donna confiance; ils tirent ma com-

mission, m’écrivirent, en parlèrent, vinrent me saluer à l’infirmerie pendant une courte absence de l’infirmière.

L’effet ne se fit pas attendre ; mais il fut autre que celui que j’en espérais avant ces démonstrations inattendues.

Les visites furent interdites ; on me déclara archifolle ; et, au lieu de me rendre les papiers, les effets, l’argent que j’avais à Charenton... comme tout cela avait causé un assez grand mouvement, on me mit en cellule , ainsi que les malades qui me servaient , afin de couper court à tout rapport extérieur.

CH AP. VII. — LA SALPÊTRIÈRE

L’ouvrage des ouvriers fut interrompu. Aucune sorte de papier ne put plus pénétrer dans la section. On fouillait les malades, le service, jusqu’aux parents des malades. On enlevait le papier qui recouvrait le chocolat...., etc.

C’était un véritable état de siège.

Mais ces mesures rigoureuses ne tirent, qu’aggraver les choses.

La section fut de plus en plus agitée. Le quartier des frénétiques, où on m’avait placée, n’était séparé du quartier général que par une grille donnant sur une grande allée où on ne se promenait jamais, les folles furieuses faisant peur et pitié. Mais dès que je fus là, les malades s’y précipitèrent, surtout aux heures de récréation; toute la largeur de la grille fut obstruée par des femmes m’appelant, voulant au moins m’apercevoir à travers les barreaux de ma cellule. On employait les imbéciles, qui trouvaient assez d’esprit pour faire la commission, à me porter des fruits, des douceurs, et même du papier et des billets écrits au crayon, pendant que les gardiennes mangeaient ou avaient le dos tourné. Ces malheureuses femmes étaient sur les dents. Jamais encore chose pareille ne leur était arrivée, et, ne sachant plus que faire pour éloigner la foule encombrant la grille, elles montaient la garde avec leur balai de bouleau sur l’épaule, de façon à en présenter la verge à la figure de celle qui avançait la tète. Cela aurait fait rire, si cette séquestration n’avait

été atroce et l’indignation trop grande. C’est ainsi que j’appris que le dehors se remuait et qu’on voulait m’enlever la nuit par la buanderie. J’étais désolée. Ce n’était pas en cachette et par force que la liberté pouvait m’être rendue.

M. le docteur Métivié était parti en vacances après avoir donné ses ordres. Voilà comment il trouva les têtes montées à son retour. Il comprit qu’il ne pouvait plus me garder et me signifia que ma place était à Cayenne , mais non dans un asile d’aliénés. Puisque j’avais des gens prenant fait et cause pour moi à Paris, je n’avais qu’à aller les trouver. Sur ce, il signa ma sortie dans les termes suivants :

11 octobre 1855.

Je, soussigné, chef de service de service de l’asile de la Salpétrière, certifie que la nommée Chevalier-Rouy. âgée de quarante ans, profession de maîtresse de piano, née à Milan (Italie), entrée le 30 novembre 1854 au traitement des aliénés, est calme, régulière, peut travailler, et que, quoiqu’elle conserve encore quelques aberrations, j’estime quelle peut sortir de l’asile pour essai.

Signé : Métivié.

L’arrêté du préfet de police, pris en vertu de cet étrange certificat, disait :

M. le directeur de l'hospice de la Vieillesse (femmes) laissera immédiatement sortir ladite Chevalier-Rouy, et nous informera du jour où cette sortie aura lieu.

Le Préfet de police : Signé: Piétri.

(JHAP. VII. — LA SALPÉTRIÈRE

C’est le 19 octobre que l’arrêté du préfet de police fut envoyé, bien que daté du 11.

Dès que cette pièce indispensable fut arrivée, on ferma les portes pour empêcher les malades de m’entourer, et je sortis de ma cellule aux agitées, escortée de deux surveillantes qui me conduisirent au bureau, où on devait me rendre mes bijoux et mes papiers d’affaires. Mais il s’y éleva une discussion. D’abord, ilmanquait aux bijoux une petite chaîne de Venise munie d’un fermoir émaillé, et deux boutons d’oreilles pareils au fermoir ; de plus, il fallait signer sur le registre la réception des bijoux.

— Signer?

— Oui.

— Et quel nom ?

— Parbleu ! le vôtre : Chevalier.

— Je ne suis pas Chevalier et ne signerai pas un faux.

— Vous n’aurez rien sans signer. Voyons, finissons.

Je pris la plume et fis . Mais ma main fut

arrêtée par le bureaucrate, qui s’écria : « Vous abîmez mon registre ! d me le ferma au nez et remit le panier aux bijoux dans le tiroir.

Restaient mes papiers, comme je l’ai dit. M. le docteur Métivié me les avait fait rendre. Depuis l’affaire des ouvriers, on me les avait repris, croyant y trouver quelque chose relatif à mon nom, à mon identité, etc.

Mais, comme on le sait, mes papiers de famille étaient restés à Charenton. Ceux que M. le docteur Métivié m’avait fait rendre ne contenaient que des avis de réception d’albums, de billets de concerts, la note des sommes me restant dues sur leur placement, etc.

Ces lettres-là étaient donc fort importantes pour moi, car elles mettaient de l’argent comptant à ma disposition, donnaient le nom et l’adresse des personnes qui s’intéressaient à moi, pouvaient renseigner sur mon compte et peut-être me venir en aide dans ma détresse.

Messieurs du bureau me dirent ne pas les avoir vues depuis qu’ils me les avaient renvoyées. Le docteur Métivié, qui n’habitait pas la Salpétrière, ne devait venir que le lendemain matin, si bien qu’on me fit monter dans un fiacre qu’on accompagna jusqu’à « la porte des Champs, » et on la referma derrière moi...

Voilà exactement comment les choses se sont passées et comment cette version : « fille de la duchesse de Berry, » se trouve d’un bout à l’autre dans les rapports et certificats de MM. les docteurs, inspecteurs généraux, hauts fonctionnaires ministériels, qui, sans savoir à quel propos est venue cette filiation retentissante, en ont fait leur grand cheval de bataille, parce qu 'elle fait effet ; comme moi, de mon côté, je me suis servie de cette légende invraisemblable dans le même but.

J’étais dans la position la plus difficile. Je n'avais plus rien au monde, pas d’amis : les pauvres et les

CHAP. VII

Page 1