‹ Mémoires d'une aliénéeChapitre 41 sur 86 · LA SALPÊTRIÈRE · texte numérisé non relu

LA SALPÊTRIÈRE

fous font peur. D’ailleurs, à cette époque, toutes mes connaissances étaient à la campagne. Je ne savais donc où aller.

On était bien venu à l’appel que j’avais fait par les ouvriers ; mais la porte avait été fermée à tous, et je ne savais qui avait cherché à me voir. Je ne pouvais même pas aller m’en informer à ceux qui m’avaient servie, la moindre imprudence pouvant leur faire perdre leur ouvrage, les compromettre gravement, et moi ne voulant pas, bien entendu, donner suite à cette aventure.

On m’avait mise à la porte dans l’accoutrement que j’avais le matin du 30 novembre 1854, lorsqu’on m’avait emmenée de Charenton, c’est-à-dire en robe de chambre à manches ouvertes, garnies de dentelles et de rubans cerise, tète nue, en pantoufles. Je n’avais

ni argent, ni domicile, ni papiers Il était six heures

du soir.

Je me fis conduire directement à la préfecture de police.

J’allai, en arrivant, droit au bureau du préfet. Il n’y était plus.

Son secrétaire m’adressa au chef du bureau des aliénés. C’était alors M. Leroy.

Il m’envoya au commissaire de police du Palais-de- Justice.

Je déclarai à ce magistrat que je sortais de la Salpêtrière ; que je n’avais ni papiers, ni argent, ni domi-

cile.. Je le pris à témoin de la tenue dans laquelle on m’avait renvoyée et qui ne me permettait même pas de me présenter nulle part. Je lui dis que je me nommais Hersilie Rouy. Je lui donnai tous les renseignements désirables pour qu’il pût s’informer des faits, s’assurer de mes relations, de mon nom, de ma famille, et le priai de m’accorder l’hospitalité jusqu’à ce qu’on m’eût, au moins, rendu les papiers, les effets et l’argent que j’avais à Charenton et à la Salpêtrière.

C’est escortée par trois sergents de ville, qui m’ont fait traverser toute la préfecture de police sous leur garde et qui ont été fort bienveillants pour moi, que je suis arrivée sans encombre jusqu’au bureau de M. le commissaire, au Palais-de- Justice.

Quand il fut sur le point de rédiger son procèsverbal, le brigadier lui dit (de lui-même ou par ordre de M. Leroy ?...) :

— On ne peut pourtant pas mettre madame avec les autres.

Les autres, c’est-à-dire au dépôt de la préfecture de police ; on sait... . ou on devine en quelle compagnie.

Sur cette observation, M. le commissaire rédigea la note suivante :

Le 19 octobre 1855, une femme disant se nommer Hersilie Rouy, ne paraissant pas jouir de ses facultés mentales, s'est présentée à mon bureau, en se disant sans asile, sans ressources, sans nom. »

CHAP. VII. — LA SALPÉTRIÈRE

Après avoir porté le mot que M. le commissaire de police remit aux agents qui m’accompagnaient dans deux ou trois autres bureaux, j’obtins enfin, grâce à la mention : « ne paraît pas jouir de ses facultés, » la faveur d’un cabanon, où je pus être seule.

Le lendemain, 20 octobre, M. le docteur Lasègue vint m’y voir, et je lui dis ma position avec la même franchise qu’au commissaire de police. Il en parut touché et me sembla très-désireux de m’aider ; cependant les moyens de le faire lui manquaient.

Il n’y avait pas d’argent pour me mettre à la maison Dubois. Souffrante comme je l’étais, ayant des transpirations qui exigeaient un changement fréquent de linge, il m’était impossible de coucher pendant plusieurs nuits, sans draps, sur une paillasse malpropre.

Il monta donc voir au bureau ce qui pourrait être fait pour me procurer un gîte provisoire, sinon définitif.

Les résultats négatifs de sa démarche furent constatés par la note ci-après :

La nommée Rouy, quaranle-un ans, sortant delà Salpêtrière. Arrêtée en état de vagabondage. — Lettres délirantes. Impossibilité de trouver un domicile (sortie le 19 octobre).

Signé : Lasègue.

« Arrêtée ! dit le docteur, arrêtée en état de vagabondage ! »

Effectivement, si une femme, dans mon accoutre-

ment, à pied, sans papiers, sans argent, sans domicile, avait été trouvée dans la rue, ne sachant que devenir, il est certain qu’on l’aurait arrêtée.

Mais loin de là. J’étais arrivée en voiture bien fermée, que j’avais payée moi-même de mon dernier argent. J’avais fait personnellement toutes les démarches nécessaires pour prendre la préfecture de police à témoin de la malveillance dont l’administration avait fait preuve envers moi en me renvoyant dans le plus complet dénùment, dans une tenue impossible, après avoir refusé de me faire rendre ce que j’avais apporté en entrant... J’avais déclaré ces faits au docteur, comptant sur sa bienveillance, plaçant moi-

même mon sort entre ses mains Et voilà la note

qu’il donnait !

Ce n’est pas tout ; il avait ajouté : « Lettres délirantes ! »

Assurément, je n’avais pas écrit dans le fiacre ; si je l’avais fait, j’aurais jeté mes lettres à la poste, et je ne les aurais pas portées à la préfecture. C’est donc d’après celles qu’il a trouvées au bureau (lettres dont les ouvriers étaient chargés au mois de juillet, c’est-à-dire trois mois avant ma sortie ) que le docteur Lasègue certifiait au mois d’octobre, de façon à me faire séquestrer de nouveau, n’ayant aucun fait récent à citer.

Lettres délirantes ! Et pourquoi délirantes?

Est-ce que c’est parce qu’elles rappelaient une substi-

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tution dont tout le monde parlait depuis trente-cinq an s?

Du moment où un peuple intelligent se fait l’écho d’une semblable légende, on doit s’attendre à voir, tôt ou tard, surgir la femme légendaire, que cette femme' soit réellement la victime immolée au repos de l’État, ou une aventurière voulant exploiter la crédulité publique.

Que sont, après tout, ces lettres dont on se fait une arme contre moi? Un appel à l’autorité responsable, une manière de lui faire comprendre le danger d'une négligence administrative livrant les établissements publics à des commentaires compromettants en recelant une étrangère inconnue, n’ayant pour tout état civil qu’un enregistrement officiel fantaisiste, sous deux noms, dont pas une pièce ne constate la régularité.

Qu’avais-je donc fait pour être enfermée comme aliénée ?

J’avais eu foi en l’honneur des fonctionnaires chargés de maintenir l’ordre et la paix. Je m’étais adressée, dans une position aussi difficile pour une femme accoutumée aux convenances et au respect de soi-même, au commissaire de police, au médecin, au lieu d’en appeler aux partis qui m’auraient tendu les bras et on

m’enfermait comme folle !

En aurait-on fait plus, si au lieu d’agir avec tant de prudence et de modération, j’avais été courir de côté et

(d’autre, trouver les ouvriers, réclamer des millions et ma royale fdiation ?

Il est effrayant de penser que la liberté individuelle est livrée à la merci de semblables certificats en plein Paris, en plein XIXe siècle !

L’arrêté du préfet de police me renvoyait à la Salpêtrière était conçu dans les mêmes termes que le premier :

La demoiselle Hersïlie-Camille-J oséphine Çhevalier-Rouij. étant dans un état d’aliénation mentale qui compromet l’ordre public ou la sûreté des personnes, ainsi qu’il est constaté par un procès-verbal du commissaire de police de la section du Palais de- Justice,

Et certifié par MJ le docteur Lasègue,

Rentrerait dans ledit établissement pour y être traitée de la maladie dont elle est atteinte, laquelle s’est manifestée par des actes extravagants.

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