‹ Mémoires d'une aliénéeChapitre 42 sur 86 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Ma rentrée à la Salpêtrière. — Premier transfert en provlnoe.

— ' L’asile de Fains.

Lorsqu’une folle rentre dans un asile, l’usage ou les réglements veulent qu’on la réintègre dans le service du médecin qui a signé sa sortie. Cependant, à mon arrivée, le bureau m’envoya à Rambuteau; mais on refusa de m’y recevoir. Il en fut de même aux Incurables. On ne voulait de moi nulle part. Force fut donc de me renvoyer où j’avais droit d’entrer, c’est-àdire aux Grandes Loges.

Cela ne fit pas du tout l’affaire du docteur Métivié.

C’était un bon, honnête et excellent homme, juste et désireux de rendre service, mais extrêmement vif, pétulant et occupé. Il ne m’avait jamais trouvé aucun délire; avant mon renvoi, nous avions souvent causé de spiritisme, de magnétisme, dont lui-même s’occupait au point de vue scientifique. Il me soutenait, avee toute la vivacité de sa bonne nature, qu’il était impossible qu’on m’eût dite folle à propos de spiritisme.

— Alors, pourquoi?

— Mais vous n’êtes pas folle! Ce sont des affaires ; d’ailleurs il n’est pas admissible qu’une famille posée comme la famille Rouy ait agi ainsi.... Il faut une raison....

Je croyais alors, comme lui, ma famille abusée sur mon compte et n’ayant pris qu’une part très-indirecte à ce qui s’était passé. Je racontai au bon docteur tout ce que j e savais, les avertissements reçus, les précautions prises, ce que contenaient mes trois paquets de papiers; enfin je lui parlai des actes sous seing privé.

Il comprit là une seule chose : c’est que les bruits qui avaient couru sur la substitution d’Henri Y pou- I vaient être fondés.... et me voici devenue fille légitime î des rois de France !

Ce que c’est que d’être Chevalier, de parents inconnus, d’avoir été élevée par la famille Rouy qui vous ôte son nom, et d’être enfermée dans un asile sans être folle! On sait le parti que j’avais tiré de cette illustre parenté. Quand le docteur Métivié m’avait jetée dans la rue, je lui avais prédit que je rentrerais à l’asile, à moins que je ne rencontrasse des protecteurs inespérés chez les agents de l’autorité auxquels j’allais m’adresser, et je lui tenais parole. Partie le vendredi, je rentrais aux grandes loges le samedi, à quatre heures après midi.

Dès qu’on me sut de retour, les malades voulurent me voir ; l’agitation fut extrême. On ferma et on garda.

les portes; on mit en cellule les plus turbulentes; mais on ne put empêcher le dimanche ce qu’on avait empêché la veille. Les malades appelées au parloir passaient devant la réception (on appelle ainsi l’endroit où couchent les arrivantes et où j’étais provisoirement) ; elles entraient bon gré, mal gré, m’apportant des friandises et du papier pour écrire.

Ceci n’était pas fait pour être agréable au docteur ; aussi lorsqu’il arriva, le lundi matin, fut-il furieux.

Il ne voulait pas me parler ; mais comme je le saluai amicalement, il ne put se contenir et me reprocha vivement ma conduite, en me disant « qu’il n’avait pas à s’occuper de savoir si j’étais Chevalier ou Bourbon, Rouy ou Capet ; que ce n’était pas du tout du ressort médical ; qu’il y avait des tribunaux pour les questions civiles, et que je pouvais bien être le diable en personne, sans qu’il ait à s’en occuper; que je n’étais qu’une entêtée, voulant tout bouleverser; qu’il ne pouvait plus contenir sa section depuis que j’y étais; qu’il ne pouvait pas non plus me garder en cellule et qu’il allait me mettre de nouveau à la porte. »

— Envoyez-moi à Rambuteau.

— Je ne fais pas de semblables cadeaux à mes confrères.

— Que voulez-vous donc que je devienne? Où voulez-vous que j’aille? Je ne puis pas rester sur une borne !

Allez chez vos ouvriers.

— Non, monsieur le docteur, non ! C’est chez vous que j’irai.

— Chez moi?

— Oui, monsieur, il me faut un répondant sérieux, un homme pouvant attester que je suis une victime et non une aventurière, et depuis huit mois que je suis entre vos mains (je n’avais été libre que vingt-quatre heures), vous savez à quoi vous en tenir, aussi bien sur ma raison que sur mes réclamations, que sur le mauvais vouloir de l’administration et de la justice, qui ne s’occupe pas des aliénés.

Ce que je disais là était la vérité. Je serais allée d’autant plus chez le docteur Métivié qu’il était à la tète d’une grande maison d'aliénés à lvry ; que c’était un honnête homme et qu’il aurait eu pitié de moi, une fois que j’aurais été placée sous sa seule protection et responsabilité.

Il me savait femme à faire ce que je disais.

Je ne pouvais rester aux Grandes Loges, c’était certain.

Il me passa d’autorité à Rambuteau, et justifia mon maintien à l’asile par la note médicale suivante :

Monomanie ambitieuse ; se dit Capet, née de la duchesse de Berry, au lieu et place du duc de Bordeaux, qui lui a été substitué au moment de sa naissance. — Elle réclame le trône de France.

Je fus reçue à Rambuteau par M. le docteur Trélat,

faisant l’intérim de M. le docteur Falret, chef de ce service, l’ami auquel le docteur Pelletan m’avait recommandée.

M. le docteur Tréiat me reprocha ma rentrée, semblant fort étonné que j’eusse été me plaindre à la préfecture de police.

Je ne pus m’empêcher de lui répondre avec une certaine vivacité, car, en vérité, je ne puis encore m’expliquer comment des hommes sérieux pouvaient traiter une position comme celle où je me trouvais avec une semblable légèreté.

Dès que M. le docteur Falret fut de retour, il me déclara qu’il ne s’occuperait en aucune façon de mes affaires, qui ne le regardaient pas ; que je pouvais en charger mes amis et connaissances, et qu’il me garderait tant que je ne serais pas réclamée, la leçon que je venais de donner à son confrère lui faisant savoir à quoi on s’exposait en me remettant en liberté.

J’étais donc positivement prisonnière.

J’écrivis à la justice; — à Charenton, pour avoir mes papiers et mes effets. — Personne ne répondit. L’administration me resta toujours adverse, et les mois s’écoulèrent sans amener aucun changement.

Je finis par m’irriter d’autant plus que le docteur Falret était parfaitement bon pour moi, me traitait eh enfant gâté auquel tout est permis, et qu’il m’était impossible de rester fâchée contre lui, car il était bienfaisant et généreux pour tous et pour toutes,

Je mis donc des ouvriers de nouveau en mouvement.

L’administration donna ordre de me mettre aux Chalets.

C’est le quartier des agitées. — 11 est séparé des autres par un grand mur; douze petits chalets y tiennent lieu de cellules, car on ne garde là que les furieuses qu’on est obligé d 'isoler.

La section entière fut agitée, et cette agitation amena des conséquences auxquelles on n’avait pas songé.

Les malades m’aimaient. C’était leur bonheur de me voir, et on était obligé de garder la porte de la réception où j’étais restée depuis ma rentrée, c’est-à-dire depuis dix mois. Quand elles me surent aux Chalets, elles se firent punir pour y être envoyées; de cette façon, la punition devenait une récompense, et on ne pouvait plus venir à bout de personne.

Il fallut prendre un parti. Je m’entendis avec M. Blondel, l’interne; il fit comprendre que c’était d’abord un véritable crime de me tenir dans un endroit semblable; ensuite qu’on s’y prenait fort mal en privant les malades de me voir. Le meilleur moyen de les calmer était de promettre à celles qui seraient bien sages de les laisser venir m’apporter quelque chose et causer avec moi.

On essaya, et on s’en trouva bien immédiatement.

De son côté, M. le docteur Falret, que je ne voulais plus voir, demanda mon passage dans une autre mai-

son.

Tout est relatif dans le monde, et la femme la plus ordinaire dans un certain cercle de société passera pour remarquable dans un cercle inférieur.

Combien plus vif est ce contraste quand une femme bien élevée, accoutumée au meilleur monde, ayant de l’instruction, un talent d’artiste, tombe parmi de pauvres insensées indigentes !

Elle est d’abord leur point de mire, l’objet de leur haine, est traitée d’aristocrate ; puis, si elle se montre bienveillante, si une supériorité réelle la place audessus de l’envie, elle devient pour ces esprits faibles et malades un être supérieur, ayant pris les haillons de la misère pour porter secours et consolation aux affligés, une sorte de fétiche qu’on adorerait volontiers.

Ce rôle m’a été dévolu partout, et je l’ai accepté. Je pouvais le remplir en arrêtant par ma seule présence les actes de violence auxquels se livrait le service, trop souvent grossier' et brutal, car on savait que je les ferais connaître aux chefs. Ceux-ci étaient attirés à moi par la supériorité évidente que j’avais sur mon entourage, tenaient compte de ce que je leur disais et me traitaient avec égard.

Mon transfert à Fains donna un exemple de la singulière fascination que j’exerçais sur les gens de condition inférieure.

Conduite à la gare avec plusieurs autres malades que leur départ mettait au désespoir, et qu’on avait

camisolées, ma présence produisit une immense sensation, aussi bien sur les sergents de ville, qui maintenaient la foule curieuse se pressant autour de nous, que sur cette foule elle-même, qui m’accueillit par un murmure de compassion.

J’avais la tenue avec laquelle j’avais fait mon expédition à la préfecture de police; Mme Latour, notre aimable surveillante, m’avait seulement prêté une fanchon de mousseline, grâce à laquelle je n’étais plus tête nue.

Chacun voulait s’approcher de moi, me parler, tant la pitié était grande.

Malgré la résolution de ma nature assez énergique, j’étais émue, et ma pâleur naturelle en était augmentée. Je me soutenais à peine; il fallut placer près de moi une gardienne qui me donna le bras.

Les hommes d’équipe du chemin de fer éprouvèrent la même impression, et tandis que notre conducteur, M. Pécheux, faisait entrer les malades agitées dans les wagons qui leur avaient été réservés, un surveillant en chef du chemin de fer s’élança à ma rencontre et me dit :

— Vous ne pouvez pas entrer là, madame ; c’est trop affreux! Venez!

Il me conduisit vivement dans un wagon occupé par des voyageurs ; ils firent un accueil des plus sympathique à la pauvre folle qui attirait en ce moment tous les regards .

Léonie, ma gardienne, n’eut que le temps de se pré- ' cipiter dans ce wagon qui allait se fermer.... Sans sa promptitude, je crois qu’on m’aurait déguisée et cachée parmi les voyageuses.

Au moment où le convoi allait partir, les hommes d’équipe, leur chef en tête, vinrent avec émotion me dire adieu, au revoir, me souhaiter un bon voyage, un -heureux retour; toutes les mains se tendirent vers’ moi.

Je passai par la portière les deux miennes à ces braves gens, qui me les serrèrent tour à tour, à la grande stupéfaction de M. Pédieux et de M. Basse, directeur de la Salpêtrière, qui m’avaient perdue de vue dans tout le mouvement que leur avaient donné les agitées.

Je restai penchée à la fenêtre tant que je pus voir mes nouveaux amis, auxquels je fis signe de la main pour la dernière fois, avant de regarder Léonie, qui me dit en riant :

— Il n’y a pas à dire, ils y passeront tous, jusqu’aux gendarmes !

J’arrivai à Fains malade, brisée, et fus immédiatement conduite à l’infirmerie, où une jeune sœur me fit fête, charmée de trouver au milieu de ce convoi de frénétiques une petite Parisienne lui réjouissant la vue.

J’avais quarante-deux ans, tous les inconvénients de l’àge critique aggravés par les émotions incessantes

MÉMOIRES ü’UXE ALIÉNÉE.

d’une maison de folles; des sueurs nocturnes m’épuisaient.

J’étais au lit le lendemain matin, lors de la visite de M. le docteur Auzouy, auquel je dis mon état, le priant de me prescrire un régime alimentaire fortifiant et de me faire donner du linge pour me changer.

Surpris’ de l’arrivée comme aliénée indigente d’une personne paraissant avoir reçu une éducation distinguée, il interrogea la gardienne qui m’avait amenée.

Cette fille lui dit « que j’étais la séduction incarnée; que je leur avais donné plus de peine à moi seule que toute la section ; raconta mes exploits de la Salpétrière, ce qui s’était passé au chemin de fer, et prédit à Fains tous les tracas dont Paris avait enfin le bonheur d’être délivré. »

Le docteur, épouvanté, déclara que je ne séduirais' personne à Fains, me fit enlever tous mes charmes (c’est ainsi qu’il appelait mes effets). La supérieure défendit aux jeunes sœurs de m’approcher, et le docteur me dit en pleine salle :

— Vous allez être séparée de façon à ne voir que Mme la supérieure et moi; et ce n’est pas moi que vous séduirez !

J’ai donc été mise an secret le plus absolu dans une petite chambre de pensionnaire et ma fenêtre cadenassée, dès les premiers jours de mon entrée à Fains, presque sans interruption jusqu’à celui de ma sortie de l’asile, c’est-à-dire pendant quatorze mois .

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