CHAPITRE X
Asile d’Auxerre.
J’arrivai à Auxerre le 3 décembre 1862.
Cet asile est en effet un des mieux organisés de France. Tout y brille, tout y est coquet, bien aéré; partout des galeries à colonnes : on reconnaît que le baron Haussmann a passé par là. Les jardins n’ont pas de murs, mais un saut de loup caché par des buissons de roses, permettant à la vue de s’étendre jusqu’à un lointain horizon, amélioration due au docteur Poret, sous la direction duquel j’allais me trouver.
J’arrivais avec un certificat du docteur Renaud du Motey, ainsi conçu :
MUe Chevallier-Rouy, Camille-Joséphine-Hersilie, est atteinte de manie chronique. Idées de grandeurs. Se dit fille de la duchesse de Berry; renie sa famille.
Et laquelle, puisqu’on disait que je n’en avais point? On voudra bien remarquer que le docteur Renaud de
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Motey était un de ceux que j’avais le plus tourmentés ah sujet de mon nom ; qu’il était présent lorsque sœur Liduvine m’avait remis mes papiers; qu'il les avait compulsés avec elle et moi; qu’il s’était assuré que j’avais bien droit au nom de Rouy, le seul que j’eusse jamais réclamé. Mais c’est ainsi qu’on certifiait à tort et à travers, pour motiver le maintien de ma séquestration.
On m’avait placée dans une petite chambre à trois lits où couchait une gardienne; j’avais du pain blanc, un régime succulent et abondant. La surveillante de la section, Mme Paris, était âgée de quarante-cinq à cinquante ans, comme son amie, Mlle Brévelet, la surveillante générale, qui venait la voir tous les soirs et dont la conversation m’était fort agréable.
Il n’y avait pas huit jours que j’étais installée, quand M. le docteur Poretme fit venir dans son cabinet et me proposa, de la part de l’administration, d’entrer au pensionnat, d’y avoir une chambre, le droit au piano, à la bibliothèque, un meilleur régime et les plus grands soins, ma santé nécessitant un repos complet.
Il ajoutait qu’au bout de trois ou quatre mois, c’està-dire dans les beaux jours, je sortirais guérie, et serais bien recommandée et protégée, mais que c’était à la condition du silence le plus absolu sur tout ce que je venais et sur le service.
Rien qui ne fût à voir et à dire ne s’était passé depuis mon arrivée. Je répondis au docteur que je me
trouvais fort bien comme j’étais; que je ne pouvais pas prendre le moindre engagement au sujet de mon silence, mais que je pouvais affirmer que je n’avais et n’aurais rien à écrire, si les choses étaient toujours de même.
Quant à la question de sortir guérie au bout de trois mois, c’est donc que pendant trois mois il me certifierait aliénée ?
— Sans aucun doute ; je ne puis vous garder qu’à ce prix, et vous n’êtes pas en état de courir les rues de Paris en hiver. D’ailleurs, folle ou non folle, vous passez pour l’ètre tant que vous êtes ici, et, avec la grande quantité de certificats faits sur votre compte, un de plus ou de moins ne fera pas grand’chose.
C’était juste, et j’étais trop souffrante pour discuter.
A Auxerre le service est purement laïque, trèscomplet; chaque section a une surveillante en chef, une surveillante en sous-ordre et deux gardiennes. Tout ce" personnel est en général fort jeune: le docteur a pour principe que la jeunesse apporte plus de douceur et de gaîté dans ses rapports avec les malades, dont on cherche à rendre le sort aussi supportable que possible ; ainsi les indigentes, tout en recevant de la maison le vestiaire complet, si cela leur est nécessaire, ont le droit de garder et de porter leurs effets. C'est un point énorme ; j’ai vu de tels désespoirs, de si grandes douleurs, de si désespérantes violences à cause des vêtements, qu’il faut mettre ceci en grande considération,
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surtout pour les personnes qui, ayant tenu un certain rang dans le monde, se trouvent d’autant plus malheureuses d’ètre contraintes à revêtir le costume des indigentes.
Quoiqu’on ait soin, là comme à Maréville, de placer les personnes convenables dans un quartier à part, elles se trouvent encore parfois fort mal entourées.
On sort tous les dimanches et même dans la semaine avec une permission; le régime alimentaire est bon. On cherche à distraire et à occuper les malades ; le travail n’est pas imposé; chacune s’occupe à peu près comme elle peut ou comme elle veut. Il y a même une salle de musique, construite comme une salle de concert, avec estrade, gradins, etc.
Mais comme il n’y a pas de médaille sans revers, voici le revers.
Une petite servante de dix-neuf ans, nommée Louise, jolie comme un bijou et plus ambitieuse encore que jolie, était gardienne du quartier où j’étais; elle n’eut pas de paix ni de trêve qu’elle n’eût obtenu la place de Mme Paris, la surveillante, que le docteur Poret plaça dans un autre service.
Quand cette enfant, qu’on mettait à la tète d’un quartier de quarante-cinq à cinquante femmes, à laquelle on donnait en sous-ordre deux autres jolies filles de seize à dix-huit ans, vit qu’elle n’avait qu’un mot à dire au docteur pour tout régler à sa fantaisie, pour faire mettre au bain de punition de pauvres mères de
MÉMOIRES DhjNE ALIÉNÉE.
famille l’ayant ennuyée ou réveillée accidentellement, elle ne garda plus aucune mesure, et en moins de six semaines tout fut sens dessus dessous.
Les malades ont la permission de garder leurs effets ; une planche est disposée à la tête de chaque lit pour cela. Louise s’empara de tout ce qui lui plaisait, et, avec le consentement qu’aucune de ces pauvres femmes n’aurait osé lui refuser, de peur de s’en faire une ennemie terrible, elle porta tour à tour les robes, les vêtements, les châles des malades, se fit broder et confectionner par elles une foule de choses, etc.
Ce n’était qu’un long éclat de rire entre ces trois jeunes filles et une demi-douzaine de jeunes pensionnaires ; chacune à son tour faisait le guet pour prévenir, par un signal convenu, de l’arrivée d’un chef, car M. le docteur ne plaisantait pas, et si on le voyait paraître, vite chacune était à son poste, un ouvrage à la main et une épingle en guise d’aiguille, si l’aiguille manquait, car on savait qu’il n’y viendrait pas voir.
Il passait, enchanté de son service... et à peine la porte était-elle fermée que les jeux et les rires, les coquetteries avec les internes, les gardiens, reprenaient de plus belle.
Jamais encore, nulle part, je n’avais vu chose pareille !
Des enfants ! des filles sans éducation, sans expérience, à peine sorties d’apprentissage, être placées à la
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tête d’un service important de femmes malades et malheureuses, sans aucun contrôle sérieux!...
Quand Louise prenait quelqu’un en antipathie, elle la tuait, littéralement. Elle l’attachait à un banc, la frappait à coups de quenouille, la fouettait en plein dortoir; puis le lendemain, à la visite, la disait « agitée, » et le médecin en chef achevait par la douche, les bains, le confessionnal (1), ce qu’elle avait commencé, de sa propre autorité, et bien entendu sans le dire.
J’ai vu là la désespérance dans toute son horrible intensité; nul recours n’était possible contre le service, un seul homme, à la fois médecin en chef et directeur, étant maître absolu de ce même service et des malades qui, naturellement, sont sacrifiées, la difficulté de recruter le personnel faisant compter avec lui.
J’en parlai à Mlle Brévelel, qui me répondit :
— Qu’y faire? N’a-t-il pas changé Mme Paris pour elle?
Je réclamai simplement mon changement de maison.
M. Husson refusa par la lettre suivante :
(1) Un vrai confessionnal quant à la forme, un peu plus étroit afin de forcer à rester debout. Les pieds posent sur un plancher à jour, et du haut de ce confessionnal tombe de l’eau en averse, déluge ou torrent, qu’on fait durer à volonté. — H parait que c’est plus terrible que les douches, car j’ai vu des malades recommencer après la douche, jamais après la confession .
Paris, le 10 avril 1863.
Monsieur le directeur,
Le 14 mars dernier, vous m’avez entretenu des réclamations que ne cesse de vous adresser la nommée Chevalier-Rouy, pensionnaire de mon département dans votre asile, à reflet d'être tranférée dans un établissement desservi par des sœurs ou réintégrée à la Salpêtrière. Pendant son séjour à la Salpêtrière, cette aliénée a été pour les médecins, les surveillantes et les filles de service une cause incessante de difficultés, à tel point que, sur les instances du médecin auquel elle avait été confiée en dernier lieu, je la fis diriger sur l’asile de Fains. Dans ce nçmveau placement, la malade ne tarda pas à élever contre tout ce qui l’entourait les mômes plaintes qua la Salpêtrière ; elle sollicita bientôt son envoi à Maréville, écrivit à ce sujet à M. le Ministre de l’intérieur, et obtint ainsi sa translation dans cet établissement. Là, ses conceptions délirantes reprirent le même cours: le régime alimentaire y était' détestable, l’air fatal et sa vie en danger, si l’on ne l’envoyait promptement dans l’asile de Saint- Yon, à Rouen, où elle trouverait, disait-elle, des soins intelligents et des amis dévoués qui ne la laisseraient manquer de rien.
En présence de ces plaintes et de ces fantaisies, je crus devoir laisser l’aliénée Chevalier-Rouy à Maréville, d’où elle est sortie pour les causes que vous connaissez, pour être transférée dans votre établissement.
Par ces détails vous reconnaîtrez vous-même, sans aucun doute, qu’un nouveau déplacement serait inefficace à procurer à cette infortunée les adoucissements qu’elle en espère.
J'ajouterai que cette malheureuse femme est dans une profonde erreur en s'imaginant qu’elle a conservé à Paris certains parents ou amis qui seraient disposés à lui donner une assistance quelconque.
Agréez, Monsieur le directeur, etc.
Pour le Sénateur, préfet de la Seine, et par délégation, Le Directeur de l’Assistance publique, Signé : Husson.
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Cette lettre constate non seulement qu’on me reproche uniquement des plaintes contre mon entourage, ma position et le service, mais encore elle affirme de nouveau que je n’ai parents et amis que dans mon imagination malade.
Qu’il nous soit permis de faire observer, écrit à ce sujet M. Tailhand, que ce n’était pas Mlle Rouy qui était sur ce point dans une erreur profonde ; des lettres de M. le comte Benoît d’Azy, de Mme de Saint-Maur, d’autres encore existant au dossier, notamment un billet de M. Laurency Rouy, chef de division aux Haras, son cousin, démontrent que l’erreur était absolument du côté de l’Assistance publique.
Je fus donc obligée de me résigner à rester dans ce milieu peu édifiant.
Ce fut bien pis quand il arriva des ouvriers pour nettoyer la maison du haut en bas, ce qui avait lieu tous les dix ans. Le scandale devient tel que les malades se révoltent; elles en appellent à moi, en me disant que je dois en informer le docteur.
— Ayez patience, leur dis-je ; ce n’est que l’affaire de quélques jours; je ne puis rien. J’en ai parlé à Mlle Brévelet, qui n’ose rien dire. Le docteur Poret est directeur et médecin en chef; il peut faire maison nette en faveur de cette enfant qui le trompe, et mettre sous la douche qui bon lui semble.
— Eh bien ! si vous ne parlez pas, nous parlerons nous-mêmes. Nous sommes d’honnêtes femmes, on doit nous respecter; des malades, on doit nous soigner,
et non nous battre et nous fouetter; des indigentes, on doit nous vêtir, et non permettre à nos domestiques de s’emparer de nos effets.... Nous n’osons plus tourner la tête ; c’est une honte !
— J’ai fait une partie de ces observations à M. le directeur, lui représentant que des sœurs empêcheraient ces désordres ; il m’a montré l’arrêté du Ministre défendant dans cet asile les ordres religieux. Patience, croyez-moi.
Elles ne voulurent pas m’écouter, et l’une d’elles prit la parole le lendemain pour faire savoir à M. Poret ce qui se passait.
La pauvre femme ! On la ramena du bain presque sans connaissance, tant la douche ou la confession avait été rude, et cette petite effrontée de Louise passait et repassait devant elle en riant, frappant du talon, chantant, la regardant sous le nez, en l’engageant à user de son influence pour sauver l’établissement !
Cette fois, je pris la plume.
Je suis raide quand j’écris sous l’impulsion de l’indignation.
Je commençais par remercier M. Poret des soins qu’il me donnait; je lui dis qu’il était indignement trompé, et que tout ce que la pauvre femme qu’il venait de martyriser lui avait dit était même au-dessous de la vérité; que si de tels faits étaient connus au dehors, on ferait de cet inconséquent enfantillage un véritable scandale départemental; que si je n’avais rien dit jus-
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qu’alors, c’est que je pensais que les travaux terminés dans notre quartier, cela ne se renouvellerait pas, et que je me serais encore abstenue sans son imprudente vivacité à se porter garant d’une fille qu’il ne connaissait pas, et à sévir sans enquête préalable.
L’effet de cette lettre sur M. Poret fut terrible.
Il en oublia son air compassé et arriva près de mon lit, non pour me remercier de le renseigner, mais pour me déclarer qu’il allait me renvoyer; qu’il ne me gardait que par compassion, par pitié, puisqu’il était impossible de me prendre pour folle, et que je n’avais pas droit de rester dans un asile; que j’avais assurément quelque chose à cacher pour refuser la liberté avec une telle persévérance ; un but à poursuivre, pour m’acharner contre le service.
— Comment l’entendez-vous, monsieur?
— Comme je vous le dis.
— Moi, quelque chose à cacher? Veuillez me faire donner de quoi écrire, et M. le procureur impérial saura avant une heure pourquoi et comment je suis forcée de rester ici ou là.
J’écrivis à M. le procureur impérial, et ma lettre lui fut remise aussitôt.
Je lui dénonçais ma position.
J’étais sous un faux nom. On avait changé ma filiation pour faire de moi une femme sans tenants ni aboutissants, née à Milan, de parents inconnus. On m’avait dépouillée, ruinée, et les papiers que j’avais
portés à Charenton m’y avaient été pris. Ma mort avait été annoncée, et je n’étais plus entre les mains de l’État qu’une aventurière dont l’État était naturellement responsable, n’ayant aucun papier ni renseignement me concernant.
Je signai : ladite Clievalier-Rouy .
M. le procureur impérial fut très-surpris.
Depuis quatre mois que j’étais à Auxerre, personne ne lui avait parlé de ma situation extraordinaire, et jamais affaire semblable ne s’était présentée depuis qu’il était magistrat.
Peu de jours après, je reçus la réponse du procureur qui, s’en étant entendu avec le préfet, avait décidé que mes discussions avec la Seine ne regardaient pas l’Yonne.
Le préfet signifiait en même temps au directeur que c’était une horrible affaire, et qu’à moins que je ne fusse folle à lier , il ne voulait me garder sous aucun prétexte.
M. le directeur vint me dire ce résultat, en me déclarant que je m’en irais, bon gré, mal gré; que tout cela commençait à faire du bruit et qu’il fallait en finir; que si je refusais, on allait me montrer de certaines cellules où je ne serais pas troublée et ne troublerais pas.
— Alors c’est un crime prémédité que vous allez commettre ?
— Allez -vous-en.
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— Je n’ai plus rien au monde.
— Vous avez cent francs. On vous conduira à l’administration de la Seine, et, du reste, si vous avez quelques réclamations à faire, l’avoué de l’administration est à votre service.
Je le vis ; mais M. l’avoué ne s’occupait que de titres, de propriétés, et non de réclamations reposant sur des an dit et dont il faudrait aller chercher les documents* jusqu’à Paris, où il valait mieux, de toutes façons, aller moi-même.
On me fit voiries cellules dont on m’avait menacée... Elles sont effroyables.
Il y en a cinq ou six. Elles sont carrées, un peu plus longues que le lit en bois (lit de gâteuse) qu’elles contiennent. Un fauteuil percé est placé à côté. C’est tout le mobilier. Lit et fauteuil sont scellés au mur. Une cour, de la même largeur que la cellule et deux fois plus longue, en dépend. Elle est entourée de hauts murs, en sorte que la recluse ne peut absolument rien voir, ni être vue par personne. Elle ne peut qu’entendre les cris de frénétique souffrance, de fureur indicible de ses malheureuses voisines. Rien n’est plus affreux.
Deux de ces cellules sont disposées de façon à attacher la femme sur le lit et sur le fauteuil, et à y faire à volonté l’obscurité la plus complète.... Il y a de quoi rendre furieuse la personne la plus douce et la plus calme.... de quoi pousser au suicide.
mémoires; d’une aliénée.
Je n’ai pas ici à examiner l’effet qui peut être produit sur les malades par ces différents systèmes de répression ; je fais seulement remarquer que M. le docteur Poret, qui était certainement un brave homme, m’a menacée de m’y faire enfermer, et je dois ajouter que c’est généralement contre les personnes qui ont leur raison et savent se défendre ou se plaindre qu’on emploie ces terribles moyens pour les dompter.
Ce n’est pas le seul côté triste et caché de cette maison, en apparence si bien tenue.
Je suis allée un jour visiter le pensionnat, que j’étais curieuse de connaître, après l’avoir refusé. On m’y a fait monter voir une malade gâteuse et agitée... La pauvre femme!
Dans les autres établissements que j’ai vus, les gâteuses ont au moins une paillasse. On change de paille ou de paillot, quand la paille est mouillée ; on est chaudement couverte, et en général la paille n’est que sous le siège; la tête, le dos, les reins, les pieds, sont sur un matelas coupé.
A Auxerre, au pensionnat.... rien! rien! rien!
On est couché sur un lit en fer. Une sangle, un bassin dessous, une couverture qui, n’étant pas bordée, puisqu’il n’y a qu’une sangle, va, vient, selon le mouvement de la malheureuse créature, qui grelotte jour et nuit sur cette sorte de hamac.
Je n’ai vu cela qu’à Auxerre. C’est horrible.
Si on économise ainsi paille, draps et peine pour les
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pensionnaires, on doit faire moins encore (si c’est possible) pour les indigentes.
Mais revenons à ce qui me concerne. Le docteur Poret, au lieu de me faire fouiller, de se livrer contre moi à d’horribles violences, comme ses prédécesseurs, se contenta de me menacer. J’étais pourtant à sa discrétion absolue. Le pouvoir du médecin devient terrible lorsqu’étant en même temps directeur, il l’exerce sans contrôle, se laisse tromper ou ferme les yeux. Dans les maisons plus importantes, où ce pouvoir est divisé, le médecin a la direction des malades, le directeur celui du service, mais avec un certain droit de contrôle réciproque. S’il y a parfois conflit, ce ne peut être qu'au profit des malades. Ces deux pouvoirs sont indispensables: indispensables. Que serais-je devenue à Fains, à Maréville, sans l’intervention du directeur qui avait prévenu le préfet? J’y serais morte sans doute, cachée à tous les yeux ; — ce qui eût épargné bien des ennuis à l’administration.
Sur ces entrefaites, M. Piroux, médecin adjoint de l’asile, ayant été à Nancy, en rapporta 100 fr. que M. le comte de Lambel avait déposés chez M. Yagnet, éditeur, pour mettre à ma disposition personnelle.
Sitôt que M. le directeur eut cet argent, il me dit que j’avais suffisamment pour aller à Paris ; que je n’avais pas besoin « d'un carrosse à deux chevaux » pour sortir d’un asile.
Il me fallut donc en prendre mon parti et compren-
dre que je n’obtiendrais rien à Auxerre. On m’accorda pourtant quelques jours de répit pour me soigner.
Le 15 juin 1863, M. le directeur Poret annonçait en ces termes mon renvoi à M. Husson :
Quelque mal fondées que soient les plaintes de cette aliénée, elles finiraient néanmoins par faire un tort considérable dans l’opinion publique au pensionnat, qui est une des principales ressources de l'asile.
Le 26 juin, il faisait sigfier ma sortie au préfet de l’Yonne, en lui envoyant un certificat de guérison.
Je crois devoir citer, à propos de cette sortie, le passage d’une lettre de M. le directeur de Charenton à M. le directeur de l’administration départementale et communale au ministère de l’intérieur, passage relevé par M. le président Tailhand dans son enquête, en 1872:
Ce que vous ignorez peut-être, c'est qu’elle est sortie
d’Auxerre en vertu d’un certificat de guérison du docteur Poret. Pourquoi M. Poret l’a-t-il déclarée guérie? C’est parce qu'il n’y pouvait, plus tenir et voulait à tout prisse débarrasser d'elle.
La voilà libre enfin. Elle retourne à Paris et va chez M. Husson. M. Ilusson lui donne 200 fr. (1). Elle va dans un hôtel garni.
Quelque temps après, on la retrouve à Orléans, dans le service du docteur Payen.
Comment se fait-il qu'elle soit là ? Elle a dù faire une étape avant d'y arriver ; selon toute vraisemblance, elle a passé par
(1) Trente francs, et non deux cents, dont dix pour m’envoyer à l’ouvrôir de Vaugirard,
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la Préfecture de police. Il serait intéressant de savoir dans quelles circonstances et à la demande de qui, après avoir été si bien guérie par le docteur Poret, elle a été de nouveau séquestrée dans une maison d’aliénés ....
Ce qu’il y a de curieux, c’est que M. le directeur de Charenton, qui écrit des lettres si familières à M. le directeur général, n’est autre que M. Barroux, exdirecteur de Fains, qui s’était constitué mon zélé protecteur contre les agissements du docteur Auzouy, avait amené, comme on sait, Mme la préfette chez moi, en secret , et avait écrit en 1857 au ministère, au sujet de ma fenêtre, bouchée avec une hotte en bois par l’ordre du médecin.
Toujours est-il que mon départ fut décidé, comme il le dit, parce qu’on voulait se débarrasser de moi à tout prix, et que si j’étais restée pacifiquement sans rien dire, sans faire savoir aux chefs immédiats et responbles ce qu’ils devaient savoir, on m’aurait très-précieusement gardée.
Donc on me renvoyait guérie, parce que ma folie était de plus en plus insupportable, et qu’il devenait urgent de mettre fin à mes plaintes et à mes rapports.
J’ajoute que je suis heureuse de pouvoir produire ces pièces, car on ne me croirait pas si je le disais moimême.
Enfin, tout est bien réglé, convenu, arrangé, et je suis prête à partir dès le lendemain matin, quand survient une difficulté inattendue.
Il y avait à la caisse cent et quelques francs m’appartenant. On me les apporte. Je les prends; je les empoche, et je remercie.
Mais ce n’est pas tout. Il faut signer la réception.
— Signer ?
— Sans doute.
— Mais quel nom voulez-vous que je signe, puisque je n’ai pas de personnalité authentique?
— Signez Chevalier-Rouy.
— Ce n’est pas mon nom.
— Qu’est-ce que cela fait, puisque c’est lui sous lequel vous êtes enregistrée ?
— Ce serait faire un faux, et je ne le puis pas.
— C’est par méchanteté que vous refusez.
Je prends mon parti, et je dis :
— Donnez ; ce n’est vraiment pas la peine de se mal quitter, quand on peut tout concilier avec deux petits mots.
Je prends la plume, et je signe sur le registre :
Ladite Chevalier-Rouy.
C’était fait. Il n’y avait plus à y revenir.
Je ne puis dire l’effet produit par ces deux mots, qui sauvaient la situation et constataient ma protestation.
Le lendemain matin, Mlle Brévelet, la surveillante générale, étant chargée de m’accompagner avec une gardienne, l’omnibus du chemin de fer venait nous prendre avant le lever général. On avait eu pour moi mille aimables attentions ; j’emportais des provisions
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pour trois jours au moins et deux bouteilles de vin fin.
Durant tout le cours de mon séjour dans cet établissement, les choses se sont passées envers moi avec ce même calme, cette même bienveillance tranquille.
Un seul incident a troublé, pendant deux heures, cette quiétude. Mlle Louise redoutait mes écrits. Elle a vu que j’avais du papier; la peur l’a prise; elle a profité de ce que j’étais en bas pour grimper dans ma chambre, briser le cadenas de ma malle, y fouiller, et n’y trouvant rien, de peur d’être prise sur le fait, s’est sauvée, laissant tout sens dessus dessous dans ma chambre.
Je m’en suis plainte au docteur. On a mis la chose sur le compte d’une malade ; le docteur m’a fait rendre un bon cadenas, et Louise en a été pour sa peine. Elle n’avait que dix-neuf ans, la pauvrette ! Sans cela, elle aurait su que ce n’est pas sous dé, dans un asile, qu’on cadie ce qu’on veut soustraire aux perquisitions.