‹ Mémoires d'une aliénéeChapitre 49 sur 86 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

L’hôtel Saint-Michel. — La Préfecture de police.

Mes deux surveillantes me conduisirent, aussitôt notre arrivée à Paris, à l’Assistance publique. Elles devaient me remettre entre les mains de M. le directeur et en tirer reçu de ma personne. Mesure assez bizarre, soit dit en passant, et plus arbitraire que légale ; mais on avait peur que je ne restasse à Auxerre et que je n’y soulevasse une certaine émotion.

Pendant que Mlle Brévelet était descendue pour parler à M. Husson, j’étais restée dans le cabinet du souschef de la division des aliénés. Je renonce à dire l’effet que produisit mon arrivée: une bête féroce, la foudre, le diable et ses cornes n’en auraient pas produit davantage; tous les employés y entraient tour à tour pour voir cette malencontreuse curiosité.

Mlle Brévelet remonta avec dix francs que le directeur lui avait donnés pour me conduire à l’ouvroir de Vaugirard, où ces dix francs me donneraient le droit de

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rester vingt jours, moyennant que je paierais le surplus de ma dépense par mon travail à l’aiguille. On aurait bien voulu me claquemurer avec mon consentement, car autrement il fallait un prétexte... qu’on ne fut pas longtemps à trouver.

Je refusai d’aller à Vaugirard ; c’était trop loin pour que je pusse m’occuper de mes affaires. J’avais reçu, comme je l’ai dit, à Maréville, une partie des papiers qu’on m’avait soustraits à Charenton; je priai l’administration de me faire rendre le reste.

— Allez au ministère; Charenton en dépend.

— Puisque c’est vous qui vous êtes mêlés de moi, qui avez renseigné, couru partout, c’est à vous à réparer le tort que vous m’avez fait par vos fausses démarches.

— . Non.

Je m’en fus mécontente, avec trente francs qu’on me donna ; Mlle Bfévelet et la gardienne me conduisirent à l’hôtel Saint-Michel, quai Saint-Michel, n° 1, et ne me quittèrent que quand tous les arrangements furent pris avec mes hôtesses, MMlles Moufflette.

J’y suis arrivée avec ma petite malle, sur laquelle était le nom de Joséphine Chevalier , et j’ai été inscrite à l’hôtel sous ce nom, avec la qualification de voyageuse. On m’a demandé mes papiers ; j’ài dû dire que je n’en avais pas, et on a bien voulu me garder sans cela.

Cette position équivoque étant très-dangereuse, je crus devoir la soumettre à l’administration de la Seine et la prier de répondre de moi, ce qu’elle refusa.

J’écrivis à M. ie préfet de la Seine pour lui demander une audience. On ne répondit pas.

J’allai au parquet. On me dit d’écrire.

Je fis plusieurs courses pour retrouver d’anciennes connaissances. Personne n’était à Paris à la fin de juin.

J’écrivis une lettre indignée au baron de Kinkelin (docteur Pelletan), pour lui dire la situation dans laquelle j’étais, grâce à lui.

J’allai chez M. le comte Benoît d’Azy et chez son gendre, M. Augustin Cochin. Ils étaient à la campagne. Je leur écrivis.

La chambre que j’habitais me coûtait 3 fr. par jour, sans la nourriture. Ma bourse se vidait. Sans papiers, sous un nom qui n’était pas le mien, vêtue de vieux effets de succession des asiles, je ne pouvais me présenter nulle part pour chercher une occupation quelconque, avec le titre de folle guérie %

D’ailleurs, je n’y pensais guère. Je voulais d'abord qu’on me rendit ce qu’on m’avait pris, ne voulant pas être reconnue ou même soupçonnée à Paris avant d’y être remise sur un pied convenable.

Vêtue aussi simplement que je l’étais, on ne se gênait pas pour parler devant moi, et j’entendis en quatre ou cinq jours un tel concert de plaintes sur le gouvernement, sur les impôts, que j’en fus stupéfaite. Ce qui m’étonnait surtout, c’était le peu de précautions qu’on prenait et les paroles menaçantes qui étaient dans toutes les bouches.

CHAP. XI

L’HÔTEL SAINT-MICHEL

— Ah ! si nous avions quelqu’un à notre tête ! disait-on.

Une fois, voulant aller voir Notre-Dame, je tournais le coin du quai, lorsque je vis venir devant moi une pauvre femme en haillons, pâle, maigre, se soutenant à peine. Au moment de mettre le pied sur le trottoir, elle chancela et serait tombée si, m’élançant vers elle, je ne l’eusse soutenue. Passant son bras sous le mien, je m’informai de ce qu’elle avait; j’appris qu’ayant quitté l’Hôtel-Dieu depuis huit jours, n’ayant pas de quoi se soigner ni se nourrir et se sentant mal, elle allait au Parvis prier le médecin de la reprendre.

— Eh bien ! dis-je, je vais vous y conduire.

Et en même temps, je tirai 2 fr. de ma poche.

Je fus à l’instant accostée par un homme en blouse, car cette petite scène avait attiré du monde. Il mit une poignée de sous dans la main de la pauvresse, en regardant autour de lui d’un air farouche; puis, prenant le bras de cette femme et le retirant du mien, il me dit d’une voix concentrée :

— Éloignez-vous, madame; votre bonté pour cette pauvre femme pourrait lui être fatale, et au lieu de la recevoir au Parvis ou à l’hôpital, on vous l’ôterait pour la conduire à la Préfecture, de là au dépôt.... caron arrête le pauvre ici ; on n’a pas le droit de le secourir. On chasse de l’hôpital ceux qui en ont besoin ; mais on sait bien y garder qui on veut.... Éloignez-vous, madame ; on ne fera pas attention à nous.

Et il ajouta en s’approchant de moi :

— Si nous avions quelqu’un à notre tête !

ouvriers qui m’avaient vue à la Salpêtrière?

On se sépara, et chacun donna quelque chose à la pauvre femme, que cet homme conduisait en la soutenant.

Cette scène m’avait saisie ; je restai là, immobile, pensive. En si peu de temps avoir entendu tant de choses, alors que je ne disais rien! Qu’aurait-ce donc été, si j’avais dit que depuis neuf ans on me traînait d’asile en asile, de département en département, faisant des hôpitaux autant de Bastilles, où le certificat de complaisance signé par un médecin était une lettre de cachet à la disposition du premier venu ?

Cette occasion si désirée, ce chef, ne pouvait-ce pas être moi? Qu’avait-il fallu à Rome? Une Lucrèce, une Virginie.

Je rentrai à l’hôtel sans dire un mot. Je voulais rester inoffensive, tenter d’attirer l’attention de l’autorité que je croyais abusée, et que j’avais trouvée si secourable et si bienveillante en 1857, à Fains, en la personne de M. le baron et de Mme la baronne Rogniat.

J’écrivis donc à Mme la baronne Haussmann, préfette de la Seine, pour M. le préfet.

Mais ma lettre, au lieu d’être humble et de réclamer secours et protection, se ressentit du mécontentement général dont j’avais été témoin depuis mon arrivée à

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Paris, et de mon mécontentement personnel en voyant toutes les portes se fermer devantftnoi, qui avais cependant des droits incontestables à faire valoir.

Cet écrit fut donc un emporte-pièce. Le voici dans toute son audace :

A Madame la Préfet te de la Seine.

Paiis, 3 juillet 18(33.

Madame la Préfette,

La police ne sait rien de ce qui se passe. Elle ignore, ainsi que les administrations, qui elle a sous la main ; elle ne s’occupe de constater ni le nom, ni l’identité des personnes qu’on transfère de département en département, sur un arrêté de M. le Préfet de la Seine et sous sa responsabilité.

Voilà neuf ans qu’on me fait forcément jouer, à visage découvert, sous la garde des autorités civiles et judiciaires, le rôle du Masque de Fer dans les maisons de l’État.

Entrée en France sous le nom de Charlotte Johnson, j’ai épousé sous ce nom le baron del Lago, attaché à l’ambassade d’Autriche. — Je me suis mariée sous ce nom au comte Pierre Pétrucci. — J’ai été artiste sous le nom d’Hersilie Rouy. — On me promène officiellement de province en province sous celui de Joséphine Chevalier (1).

Ce que j'ai vu de désordre est horrible.

La souffrance du pauvre — que j’ai partagée — est affreuse.

On fait de vos asiles d’aliénés des cavernes de voleurs où on dévalise les gens.... de vos maisons de santé, des abattoirs et des oubliettes où les malades sont livrés aux insultes, aux coups, aux violences d’un service brutal et grossier; où la terreur règne ;

(1) Ces personnalités m’ont été attribuées par les uns et par les autres, d’après les ressemblances qu’on me trouvait. On m’en a donné plus de dix. Je n’en cite pas la moitié.

où on peut enfermer ceux qui se plaignent dans d’obscures cellules, dans des donjons, murer leurs fenêtres. .. torturer et tuer par le garrot ou par la douche, en disant :

« Je réprime, et je soigne. »

Le peuple est mécontent ; il est prêt à se soulever dès qu'il aura quelqu’un à sa tête, et quand il saura que les médecins font des certificats de complaisance servant de lettres de cachet pour engloutir ceux qu’on craint ou qui gênent dans vos maisons secrètes.

Il fera sauter vos nouvelles Bastilles.

Et je signai, comme ma lettre à l’Impératrice, Hersilie, sœur du roi Henri V.

Si mes lettres raisonnables et polies restaient sans réponse, il n’en fut pas de même de celle-ci.

Je l’avais portée moi-même vers midi. A deux ou trois heures, un jeune homme, fort convenable, se présentait chez moi et me pria de le suivre à la Préfecture de police, où M. le préfet désirait me parler.

Je compris que c’était une arrestation. Je fermai mon bureau, ma porte, dont je donnai la clé à mon hôtesse, et j’acceptai le bras de ce jeune homme, pour ne pas attirer l’attention.

Nous arrivâmes à laPréfecture, où unautre agent me conduisit dans le cabinet du docteur Lasègue, qui me demanda ce qui m’amenait.

— Je crois que c’est une lettre que j’ai écrite à Mme la préfette.

Il se redressa.

— Comment! c’est vous qui avez écrit cette lettre

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qui a bouleversé MM. les préfets? On vient de me l’apporter; mais je n’ai pas encore eu le temps de la lire. Que contient-elle donc?

Je le lui dis.

— Oh! oh! sœur du roi Henri Y ! Mais c’est le drapeau blanc aux quatre coins de Paris ! Et vous avez parlé de cela à l’hôtel et en ville?

— On ne raconte pas de telles choses dans un hôtel garni, et si j’en avais parlé à quelqu’un, je n’aurais pas écrit à Mme la préfettepour l’avertir de ce qui se passait. J’aurais, au contraire, laissé parler et agir les autres, demandé mes comptes de tutelle administrative, réclamé mes papiers, mon argent, des dommages-intérêts.... En écrivant, mon intention était de concilier.

— Un peu rudement.

— J’étais en colère.

— Allons! ce n’est qu’un coup de tête ; on ne peut pas vous garder enfermée pour cela. Donnez vos explications; écrivez une lettre polie, et on vous rendra vos papiers et votre liberté.

— Ma liberté! Je suis donc prisonnière?

— J’ai des ordres précis à votre sujet.

-—Ah! ....

J’écrivis séance tenante la lettre d’excuses qu’il me demandait.

Je fus conduite dans un cabanon par un agent accompagné d’une femme venant voir si j’avais sur moi quelque instrument dangereux ou des valeurs.

Je remis à l’agent ma bourse, qui contenait encore 100 fr.

Une demi-heure après, j’arrivais à la Salpêtrière en voiture cellulaire.

Voici la note médicale à laquelle j’ai dû cinq années de séquestration :

La nommée Chevalier, âgée de cinquante ans, traitée dans divers asiles, arrivée à Paris depuis quelques jours.

Lettre délirante avec menaces au préfet de la Seine.

État de manie raisonnante.

Signé : Lasègue.

Un simple arrêté de M. le préfet de police accompagnait cetle note, faite par ordre.

Je suis arrivée à la Salpêtrière le 3 juillet 1863. Le mot rechute a suffi pour m’y faire garder.

J’étais parvenue jusque-là à maintenir le nom de Rouy à la suite de celui de Chevalier. Je ne suis plus que Chevalier sur la note du docteur Lasègue. Mon véritable nom a définitivement disparu.

Ce système pour se débarrasser des gens n’est-il pas admirablement simple et primitif? Messieurs les préfets ne sont pas contents de la donneuse d’avis; elle a une manie de raisonner et de renseigner fort dangereuse!.... Us la suppriment avec quatre lignes d'un médecin à eux... et.... tout est dit!

Lors de l’enquête ministérielle de 1869, on trouve dans le rapport de M. Jullet, commissaire aux déléga-

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tions judiciaires, cette singulière mention au sujet de mon renvoi à la Salpêtrière :

Le commissaire de police, établissant l’état d'exaltation de la nommée Hersilie et son refus de répondre à aucune de ses questions . . .

Hersilie ! mais c’est Joséphine Chevalier qui a été arrêtée à l’hôtel Saint-Michel et amenée à la Salpêtrière, qui de là a été transférée à Orléans et en est sortie sous ce nom.

De plus, elle ne demandait qu’à s’expliquer.

N’est- ce pas curieux? Voilà comme l’autorité est renseignée !

Je n’ai vu aucun commissaire de police, et M. Jullet n’a pu produire de procès-verbal; ce mot Hersilie le prouve.

La lettre de menaces n’a jamais été montrée, sans doute parce qu’on ne la trouvait pas assez délirante pour motiver la mesure de rigueur prise contre moi, ce qui faisait dire à M. Taiihand :

Il est impossible d'apprécier le caractère des injures ou des menaces auxquelles MUe Rouy se serait laissée entraîner, ce fait n’ayant pas été consigné dans un procès-verbal régulier.

Comme inconnue , logée dans un hôtel garni sous un nom qu’aucuns papiers ne pouvaient justifier, j’avais droit à aller en police correctionnelle, et c’était à quoi je voulais arriver pour m’expliquer. On a eu peur. On a caché ma lettre, et on m’a dite folle.

Voici, du reste, sur l’illégalité de ma réintégration à la Salpêtrière, l’opinion de mon second rapporteur, dont la compétence en matière judiciaire ne peut être mise en doute (1) :

Dans le cours de sa séquestration déjà si longue, personne n’avait eu la pensée de requérir l'interdiction de Mlle Rouy. Sortie de l’asile d’Auxerre en vertu d’une autorisation régulière, elle était rentrée dans toute l’intégrité de ses droits civils ; elle ne pouvait donc être responsable des faits qui lui étaient imputés que devant les tribunaux, si elle avait la conscience du délit qu'elle aurait commis ; ou devant l’autorité administrative, si ces mêmes faits étaient de nature à compromettre l’ordre public ou la sécurité des personnes (art. 13 de la loi du 30 juin).

On a cru pouvoir décliner la première juridiction, et M. le préfet de police a pensé qu’il y avait lieu d’agir d’office. Assurément sa compétence était indéniable à ce point de vue absolu ; mais dans cette hypothèse même, il y avait nécessité de considérer l’internement auquel on soumettait Mlle Rouy comme étant un nouveau placement, et il fallait, dès lors, remplir toutes les formalités exigées par la loi. Une séquestration antérieure ne peut pas, en effet, avoir pour conséquence d’assimiler l’ancien aliéné qui a obtenu sa libération définitive au malade échappé d’un asile, et de donner à un fonctionnaire quelconque le droit de l’avoir perpétuellement sous la main.

C’est cependant ainsi que Mlle Rouy a été traitée.

L’explication en est bien simple : si l’on a sans cesse usé d’arbitraire avec moi, c’est que, pas plus lors de mon premier internement qu’à mes deux rentrées, je n’étais assez folle pour qu’on pût m’enfermer régulièrement.

(1) M. Tailhand était président de la corn- d’appel de Mmes.

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Pendant qu’on expédiait si lestement mon affaire à la Préfecture de police, voici ce que le docteur Pelletan écrivait à M. C.-D. Rouy :

2 juillet 1863.

Votre sœur Hersilie Rouy est sortie ou s’est échappée de la maison de santé où elle était, et est à présent à Paris, sous le nom de Joséphine Chevalier.

Elle demeure quai Saint-Michel.

Depuis quatre jours, elle m’inonde de lettres plus déraisonnables les unes que les autres.

Du même, à M. Henry Rouy :

Cher Monsieur,

7 juillet 1863.

Veuillez faire savoir à votre père, auquel je n’écris pas, ayant oublié son adresse, que j'ai vu le directeur de l’Assistance publique. Il est parfaitement édifié sur la folie de Mlle Hersilie Rouy.

Il n’est donc pas besoin d’accumuler des preuves dans ce sens.

Je crois qu'il va la faire reprendre pour la réintégrer à la Salpêtrière, et donner une semonce au directeur qui l’a fait sortir.

J’ai reçu son historique, de ladite demoiselle, et je transmettrai cette pièce à M. Husson.

Bien à vous.

Signé : B°n Pelletan de K...

Tout commentaire est inutile, je crois.

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