CHAPITRE XII
Asile d’Orléans. — Première partie.
Les visites médicales de la Salpêtrière sont toujours fort suivies ; ma rentrée y avait fait grand bruit; on se succédait pour me voir ; aussi, au bout de cinq semaines, étais-je envoyée à Orléans avec un convoi de malades.
.T’étais placée d’office, sur un simple ordre de police non motivé, sur un avis médical ambigu, inscrite sous le nom de Chevalier, sans aucuns papiers à l’appui. On ne savait donc ni pourquoi j’étais enfermée, ni quelle était mon individualité.
Le certificat de transfert délivré par le docteur Falret disait bien : « se croit fille de la duchesse de Berry. » Mais comme je n’en disais rien, qu’on n'avait aucune pièce me concernant, cette mention ne faisait qu’établir l’ignorance où l’on était de ma filiation, de mon identité, que constater la négligence de l’administration de la Seine, qui m’envoyait en province sans
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ASILE D ORLEANS
documents, comme elle m’avait reçue de la Préfecture de police.
M. le docteur Payen, médecin en chef du quartier d’aliénés, devait, d’après la loi, consigner au registre matricule le certificat de son collègue de la Salpêtrière, et naturellement sa première note médicale, d’accord avec ce certificat, ne pouvait être que conditionnelle. Il mit donc :
MUe Chevalier serait affectée d'aliénation mentale, avec idées de grandeurs, de hautes positions. — Position exceptionnelle.
Ces derniers mots montrent déjà qu’il était sur ses gardes.
Après m’avoir étudiée pendant quinze jours, avoir souvent causé, discuté même avec moi, il adressa à M. le préfet du Loiret le certificat suivant :
La demoiselle Chevalier n’ayant présenté depuis son admission aucun trouble dans ses facultés intellectuelles, aucune incohérence dans ses idées qui ne se rattachent qu’au besoin pressant de recouvrer sa liberté, nous ne saurions l’admettre comme aliénée qu’autant qu’une série de symptômes ou de documents précis sur ses antécédents viendraient confirmer une affection mentale pont nous ne trouvons aucun signe caractéristique.
Orléans, 12 septembre 1863.
Signé : Dr Païen.
D’après la loi, je devais être mise en liberté du moment où pendant quinze jours d’examen on n’avait
MÉMOIRES D’üNE ALIÉNÉE.
reconnu en moi aucun signe d’aliénation mentale. Tous les médecins aliénistes sont d’accord que ce temps est suffisant pour établir leur opinion sur un malade qu’ils étudient.
On n’avait donc pas le droit de me faire attendre séquestrée l’arrivée de renseignements qui, réglementairement, devaient être joints à la pièce d’entrée ; je devais sortir immédiatement, et non rester à la merci de ce que pourraient dire des gens intéressés à ma perte.
Le docteur Payen m’avait dit avoir adressé à l’administration de la Seine, sous pli spécial, un double de son certificat.
Sitôt que je sus que la Seine devenait l’arbitre de mon sort, je compris qu’une nouvelle lutte allait commencer, et je pris l’avance en adressant à M. le préfet du Loiret une lettre où je le priais de signer ma sortie. ■
J’étais dans mon droit, car, ainsi que l’écrivait plus tard mon rapporteur, M. le président Tailhand :
Aux termes de la loi du 30 juin 1838, M. le préfet du Loiret aurait dû prescrire la mise en liberté immédiate de cette pensionnaire.
M. le préfet écrivit à Paris.
Le 13 octobre 1863, il reçut une longue lettre de M. le directeur de l’administration de la Seine énumérant les difficultés qui étaient survenues partout à
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cause de moi et de mes plaintes, mais ne mentionnant aucun acte qui pût motiver une séquestration (1).
Cependant M. le docteur Payen, au lieu de me renvoyer au plus vite après ce document qui ne spécifiait rien, me reprocha de porter Je trouble en tous lieux, me déclara net qu’il me garderait pour rendre service à ses confrères, et qu’il avait chargé M. le préposé responsable de me donner connaissance de ce dont j’étais accusée, en me prévenant que je ne bouleverserais rien • à Orléans ; que cet asile n’était, qu’une succursale de la Salpêtrière, obéissant aux mêmes chefs, et qu’il ne pouvait plus rien pour moi.
Comme je me trouvais fort mal à l’asile d’Orléans, infiniment plus mal que partout ailleurs, grâce au service intérieur, j’étais résolue à ne rien y réclamer que ma sortie, afin de le quitter plus tôt et à tout risque, et j’avais été sur le point de l’obtenir.
Dès que je sus qu’on était résolu à me garder, j’écrivis à M. le procureur impérial, plaçant ma liberté individuelle, arbitrairement atteinte, sous sa protection. Cette fois j’étais bien la victime des agissements du Loiret ; il n’y avait plus à me dire de m’adresser à la Seine.
On va voir comment les choses se sont organisées, compliquées ; comment je suis restée dans cette ville,
(1) Cette lettre est au dossier de la Préfecture du Loiret, ainsi que la mienne, et l’on trouvera aux archives toutes les pièce officielles en ma possession.
que je voulais fuir à tout prix et où j’ai enfin, contre tout espoir, rencontré la protection, l’appui, le dévoûment qui seuls pouvaient me sauver.
M. le préfet, cependant, demanda verbalement un rapport à M. le docteur Payen, qui devait maintenir son opinion personnelle et me rendre libre, et qui me sacrifia aux convenances de son ami, M. Husson.
Voici son rapport :
Orléans, 25 octobre 1863.
Je, soussigné, docteur en médecine, etc., certifie que Mlle Chevalier, domiciliée à Paris, quai Saint-Michel, 1, adressée le 29 août par transfèrement en date dudit jour, est affectée de folie lucide.
Cette malade, d’une tenue assez soignée et prétentieuse (1), portant la tête haute, ayant une certaine opinion de sa valeur personnelle, s’exprimant avec la plus grande facilité, se pose comme une personne à part, victime de l'arbitraire; elle écrit à ce sujet et réclame au médecin, au préposé, aux administrateurs, au préfet, au procureur impérial, pour obtenir sa liberté, sa rentrée dans le monde artistique, où elle aspire à briller par son talent de pianiste, et où elle se fit connaître comme femme de lettres sous les noms de Y Anté-Christ, de YÉtoile d’Or, de Sathan , et l’anagramme Oury.
Depuis dix ans, passés dans les différents hôpitaux d’aliénés comme un type d’orgueil devenu incurable, elle doit être regardée comme une malade de la pire espèce par le trouble qu’elle sème partout, ses obsessions incessantes, une insubordination difficile à réprimer quand elle se rattache à un être aussi intelligent qu’opiniâtre dans ses résolutions.
Nous pensons donc qu’il y a lieu de maintenir cette malade dans l’asile.
(1; J’avais le costume et les sabots de l’hôpital !
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Note médicale inscrite à la même époque au registre matricule :
Malgré la lucidité que Mlle Chevalier met dans ses idées dites ou écrites, nous devons faire observer qu’il existe dans ses narrations de sa vie d’artiste, de ses relations de haute société, de savants, dans cette vie aventureuse qu’elle veut poursuivre, dans ses prétentions quelque peu ridicules de se faire indemniser de sa séquestration, qui lui ôte les ressources de son talent comme écrivain, professeur, etc., nous pensons qu’il y a chez elle une folie d’orgueil, folie lucide, il est vrai, qui aux yeux du monde est difficile à admettre, folie de la pire espèce en ce qu elle est incurable et plus à charge aux établissements et aux médecins qu’au reste de la société.
Signé : Payen, médecin en chef.
On pourrait croire qu’après un brevet de capacité semblable M. le préfet s’est hâté de faire ouvrir la porte toute grande à cette travailleuse qui ne demandait que le moyen de vivre de ses leçons et de sa plume, et qu’il a trouvé bien légitime cet orgueil du professeur, de l’artiste aspirant à sortir du cercle abrutissant dans lequel la plongeait la prudence administrative, la modestie de la science spéciale ?
Non ! Les conclusions du docteur étant dictées par la Seine ont prévalu, et l’artiste, l’être intelligent , lucide , dont la folie n’eût pas été appréciable dans le monde , a été traînée parmi les idiotes les plus dégoûtantes, les frénétiques les plus dangereuses ; a été mise au niveau des filles de joie, des reprises de justice, devenues folles par la débauche ou par le crime et la
MÉMOIRES Ii’UNE ALIÉNÉE.
misère ; a été livrée aux outrages, aux coups, aux violences d’un service grossier par des médecins char-
gés de rendre au monde un esprit égaré, par des magistrats chargés de protéger la liberté individuelle, d’assurer l’exécution de la loi !