‹ Mémoires d'une aliénéeChapitre 5 sur 86 · CHAPITRE PREMIER. — ABRÉGÉ DE MA VIE. O · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. — ABRÉGÉ DE MA VIE. O

Nous arrivâmes à Paris à la fin de cette même année, et mon père fut présenté à Louis XVIII le 17 janvier 1816. Il donna au roi, ainsi qu’à la famille royale, un cours d’astronomie dont le résultat fut aussi satisfaisant que celui obtenu à Milan. Louis XVIII ayant beaucoup admiré le mécanisme uranographique, mit son nom en tête d’une souscription ouverte pour sa propagation. Le ministre de l’intérieur en ordonna le placement au Conservatoire. Les institutions publiques et particulières en furent pourvues.

Après avoir donné des séances dans plusieurs sociétés savantes et à l’Institut, mon père partit pour la Russie, fit le tour de l’Europe, et nous revînmes nous fixer à Paris en 1823.

Ma mère n’ayant plus voulu quitter cette ville, où elle avait été fort bien accueillie par la famille Rouy, mon père s’y établit. Il donna des leçons et des cours d’astronomie. Sa position scientifique le mettait en rapport avec les savants, les littérateurs, les artistes, qui se donnaient rendez-vous chez lui. Ses séances étaient suivies par les plus hautes sommités sociales. J’ai eu l’honneur de voir à la maison Mme la duchesse de Berry, le roi Jérôme, les ambassadeurs de Portugal, etc. Je leur ai été présentée, ainsi qu’à tous ceux qui voulaient bien s’occuper déjà de mon petit mérite.

Elevée par mon père et par ma mère, que je n’ai jamais quittés, j’ai eu le bonheur de répondre à leurs bons soins par des progrès rapides. J’ai pu être reçue

élève titulaire au Conservatoire de musique le jour même de ma dixième année, 14 avril 1824; donner des leçons à mon frère Télémaque et à ma sœur Dorothée à douze ans; être placée comme institutrice à seize ans, après la mort de ma bonne mère, qui a succombé, le 6 octobre 1830, à une longue et douloureuse maladie.

Après être restée trois ans à Blois chez Mme de Galard de Zaleu, deux ans à Londres chez lady Dillon, mon père, qui avait repris ses voyages, ayant voulu se reposer, je suis revenue près de lui en 1836, et grâce à la bienveillance de chacun, je me suis créé une situation fort honorable, comme pianiste et comme professeur.

Je menais une vie très-active et très-fatigante, ayant à tenir ma maison comme j’avais été élevée à le faire et comme cela convenait à mon père, qui aimait la vie large et aisée. L’appartement était en mon nom et à ma charge. Le loyer était de 800 fr., prix très-élevé alors. Mon père me donnait 70 fr. par mois pour sa pension, tout compris.

Réveillée dès six heures du matin, j’allais embrasser mon père dans son lit, et je partais, par tous les temps, pour donner des leçons jusqu’à l’heure du dîner, seul moment où nous nous retrouvions, seul repas que nous faisions ensemble et où nous pouvions un peu causer.

Il ne sortait jamais le soir que quand il m’accompagnait dans le monde ; il n’avait donc pas la ressource du café, ni même celle des journaux, sa vue affaiblie ne lui permettant pas la lecture.

Page 1